POUR PORTER LES PRÉSENS À LA FESTE DES ROYS

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

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SOTIE  POUR  PORTER   LES  PRÉSENS  À  LA  FESTE  DES  ROYS

 

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La Bibliothèque Nationale attribue cette sottie au basochien Jehan d’Abundance1, l’auteur du Joyeulx Mistère des trois Rois, qui met en scène les Rois Mages : « Et portons or, mirrhe et encens/ Avec beaucoup d’autres présens. » Si cette attribution est valable, notre sottie fut écrite peu avant 1525, date à laquelle le recueil Trepperel fut clos. (Jehan d’Abundance naquit au début du XVIème siècle.)

Le Roi de la Basoche régnait sur les clercs du Palais de Justice. Le dernier samedi du mois de mai, il présidait au « plant du May », solennité au cours de laquelle on plantait un arbre dans la cour dudit Palais. Il recevait des cadeaux le jour de la Fête des Rois, le 6 janvier ; or, cette fête de l’Épiphanie rappelle que les Rois Mages sont venus pour porter des présents à l’enfant Jésus. Au moment de l’Épiphanie2, les basochiens jouaient du théâtre comique et satirique dans la Grand-Salle du Palais3. On peut supposer que la Sottie pour porter les présents à la Fête des Rois, qui parodie lubriquement l’arrivée des Rois Mages et la plantation du May4, y fut créée par les basochiens après qu’ils eurent tiré les rois. (L’usage voulait qu’on nommât le Roi de la Basoche « roy de la feve », même si ce n’est pas lui qui avait eu la fève.)

Source : Recueil Trepperel, nº 15.

Structure : « Cri », 2 triolets, rimes plates, 1 ballade fourrée dont il manque l’envoi, rimes croisées, 1 ballade sans envoi.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

 

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Sotie nouvelle à cinq personnaiges

Pour porter les présens à la feste des Roys.

 

Trèsbonne

 

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C’est assavoir :

    LE PREMIER SOT

    LE SECOND SOT  [LUCAS]

    LES TROIS SOCTES

 

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                               LE PREMIER SOT  commence 5          SCÈNE  I

         Dieu gard tous bons Sotz assoctéz

         Qui Soctie veullent nourrir !

         Céans y a des Sotz entréz.

         Dieu gart tous bons Sotz assoctéz !

5   Au moins, s’il en eust de rentéz6,

         Qu’on les fist devant nous venir !

         Dieu gard tous bons Sotz assoctéz

         Qui Soctie veullent nourrir !

         C’est bien assez pour devenir

10  Hors du sens et estre cocu.

         Et ! comment ? En mon temps, j’ay veu

         Ung Sot soctement gouverné,

         Lequel Sot fut soctement né,

         Sot sailli7 du ventre Soctise.

15  Ce Sot avoit trèsbonne guise,

         Car il se mesloit de tout faire.

         Il me fault tant crie[r] et braire

         Qu’il en vienne8 ung avecques moy,

         Pour m’oster hors de cest esmoy.

20  Pour ce, convient-il que j’appelle,

         Sur peine d’avoir de la pelle9 :

         [Despeschez-vous, Sotz eslentéz !]10

         Oyez-vous point qu’on vous demande11 ?

         Despeschez-vous et vous hastez !

25  [Despeschez-vous, Sotz eslentéz !]

         Se bien tost ne vous esventez12,

         Vous pourrez payer une13 amende.

         Despeschez-vous, Sotz eslentéz !

         Oyez-vous point qu’on vous demande ?

                               LE SECOND SOT 14               SCÈNE  II

30  Qu(i) esse là ?

           LE PREMIER

                                    Ce [sont] Sotz rentéz.

           LE SECOND

         De quel lieu ?

           LE PREMIER

                                    De haultain paraige15.

           LE SECOND

         Vallent-ilz rien16 ?

           LE PREMIER

                                            Ouy quant au couraige.

           LE SECOND

         Et au surplus ?

           LE PREMIER

                                       C’est grant dommaige

         Q’ung Sot n’a tout ce qu’il souhaite.

           LE SECOND

35   Entreray-je ?

           LE PREMIER

                                   C’est fait en mouecte17,

         De proférer tant de langaige !

           LE SECOND

         Encore le dy-je : entrerai-ge ?

           LE PREMIER

         Entre, je le vueil, n’ayes frayeur.

           LE SECOND

         Dieu vous doint oye18, mon seigneur !

           LE PREMIER

40  Et ! couvrez-vous, de par sa Mère !

         Unde19 ?

           LE SECOND

                              D’avecques la chivière20 :

         Je l’ay couschée au Trou Punais21.

           LE PREMIER

         Je te demande dont tu es,

         Dont tu viens, et que tu sces faire.

           LE SECOND

45  Je vous diray tout mon affaire :

         Je viens des Indes les Majours22 ;

         J’en suis venu n’a pas trois jours,

         De peur que je n’eusse dommaige

         À venir faire au Roy hommaige.

50  Mais comme ung vray Sot assoctay,

         Sot parfait, sotement hastay23,

         [Céans je viens]24 d’ung sot arroy,

         Sot assoctay, à vostre Roy,

         Pour le25 saluer soctement.

           LE PREMIER

55  Saint Jehan ! tu parles haultement26 :

         Cuides-tu estre enmy la Halle27 ?

           LE SECOND

         Nenny, je suis en une salle

         Propre à nourrir petis enffans28.

           LE PREMIER

         Comment dis-tu cela ? Tu mens !

           LE SECOND

60  Où suis-je donc(ques) ? En ung estable29 ?

         Vécy le lieu trèsprouffitable

         Où est la science30 trouvée.

           LE PREMIER

         La fièvre te soit espousée !

         Tu as tort de dire cecy.

           LE SECOND

65  Et, bon gré saint Jehan ! qu’esse-cy ?

         Suis-je où l’en sièche les drappeaux31 ?

           LE PREMIER

         Hé ! nous ne sommes pas si veaulx.

           LE SECOND

         Suis-je en une est[a]imerie32 ?

           LE PREMIER

         Et, nenny non, bon gré ma vie !

           LE SECOND

70   Suis-je en l’ostel33 d’ung bergier ?

           LE PREMIER

         Tu me feroyes vif enraiger !

           LE SECOND

         Je suis donc en ung Parlement34 ?

           LE PREMIER

         Messïeurs, devinez s’il ment.

         Sur ma foy, tu es fantastique.

75  Tu es au lieu très ententicque

         Où gist et repose le Roy

         Des clers35, et trèstout son arroy.

         Le vois-tu en sa majesté ?

           LE SECOND

         Ha ! par ma foy, je suis maté.

80  J’ay tort, je me tais, mot ne sonne.

           LE PREMIER

         Tu es trèsmeschante personne.

         Au surplus, tu n’es qu(e) une beste.

           LES TROYS SOTTES 36          SCÈNE  III

         Coc coc coc coc qu’érecte !!

           LE PREMIER SOT

         Escoute !

           [LE SECOND]

                             J’ay eu sur37 la teste.

85  Mon Dieu, soyez-nous amiable38 !

           LE PREMIER

         Jour Dieu ! seroit-ce point ung diable ?

         Oncques je ne fus à telle Feste39 !

           LES SOCTES

         Coc coc coc coc qu’érecte !!

           LE PREMIER

         Saint Jehan ! vous aurez sur la teste,

90  Se je vous puis huy rencontrer.

           LE SECOND SOT

         Il nous les vault mieux conjurer40

         Affin qu’on voye leur pourtraicture.

           LE PREMIER

                Ennemy41, je te conjure,

                       Laide figure,

95       Beste à deux dos42,

         Que tu ne me faces nulz maulx !

           LE SECOND

         Par Dieu ! vélà raige, Dyanne43 !

         Regarde dessoubz ceste manne :

         Je croy que ce soit ung dïolle44.

           LE PREMIER

100  Il me fault avoir une estolle45 :

         Je ne suis point assez hardy.

           LE SECOND

         Tu as dit vray, c’est à jeudy46

         Et ! par bieu, g’y regarderay.

           LE PREMIER

         Saint Jehan ! donc[ques] je m’en iray.

105  Mais auffort, fais ce que tu veux.

           LE SECOND

         Tu faysoyes tant du merveilleux :

         Quant c’est auffort47, tu ne vaulx rien.

           LE PREMIER

         Non, dea ? Et ! tu le verras bien48 :

         Vélà la manne tout debout.

110  Tu vois bien que c’est, ad ce coup.

         Que, tous les diables, faictes-vous49 ?

         Que vous puissez avoir la toux !

         Et qui vous sçavoit en cest aistre50 ?

           LA PREMIÈRE SOTTE

         Hélas ! pour Dieu, mercy51, mon maistre !

115  Nous sommes troys Sottes parfaictes,

         Et de sottie si bien faictes

         Que nous sommes Sottes sottans.

           LA SECONDE SOTTE

         Vous ne vistes, il y a grant temps,

         Telles Sottes céans logées.

120  Pour Sottes si52 oultrecuid[é]es,

         Oncques n’y en eut les pareilles.

           LA TIERCE SOTTE

         Je suis Sotte sans point d’oreilles,

         Mais je sçay, j’entens, je voy tout,

         Depuis le premier jusqu(es) au bout53.

125  Onc on ne vit Socte si socte.

           LE SECOND SOT

         Portons-les dedans une hocte54,

         Affin que tout chascun les voye.

           LE PREMIER SOT

         Je n’y prendroye point trop grant joye :

         De les porter, je m’en depporte.

           LA PREMIÈRE SOTTE

130  Laissez-nous entrer par la porte

         Pour55 qu’on nous voie, c’est le plus fort.

           LE SECOND SOT

         Ha ! sur ma foy, vous avez tort.

         Cuidez-vous que nous soions telz

         Comme56 vo[u]s, qui point ne mettez

135  Ordre ne raison en vos fais ?

         Nous ne sommes point si infetz57

         Que nous n’entendons nostre cas.

           LE PREMIER

         Sces-tu que tu feras, Lucas58 ?

         Sans point faire icy l’allouecte59,

140  Il te fault avoir ta brouette,

         Et nous les mectrons brief dedans,

         Ces Sottes qui n’ont nulles dens,

         Ces Soctes soctans, rassoctées.

         Çà60 venez, Sottes [es]vent[é]es,

145  Soctes sans nul entendement,

         Sottes qui point d’advisement

         N’ont en leurs soctes entreprinses.

                               LE SECOND 61

         Soctes soctans, vous estes prinses,

         Sottes asott[é]es sottement.

150  Je suis Sot ; pourtant, se je mens,

         Sotie me doibt pardonner.

                               LA PREMIÈRE SOCTE

         Au moins, s’il vous plaist nous donner62,

         Sotz assoctéz, de vostre grâce,

         Congié d’entrer, Sotz sans fallace63 :

155  Soctie vous doibt mercïer.

                               LA SECONDE

         Puisque nous sommes d’oultre mer,

         Du royaume de Féménye64,

         Et ! par Dieu, on ne nous doit mye,

         Par-deçà, faire tel rigueur.

                               LA TIERCE

160  Mon sot père estoit le majeur

         De trois Sotz soctement menéz,

         Sotz bruyans65 en soctye néz :

         Oncques ne fut ung tel soctant.

                               LE PREMIER

         Il ne nous fault point estre tant

165  En ce propos, il nous ennuye.

         Or çà ! je vous diray, m’amie,

         [D’]entrer dedans ceste brouette66,

         Affin que mieulx on vous brouecte.

         Saint Jehan ! vous serez brouétées.

                              LA SECONDE SOTTE

170  Et ! nous ne l’avons point estées.

                               LE SECOND

         Vous sçaurez que cecy veult dire.

                               LA TIERCE

         Touteffois, ce n’est pas pour rire :

         Comment on nous maine à l’aboy67 !

                               LE PREMIER

         Saluez bien tost nostre Roy !

175  Dépeschez-vous, chascun de vous,

         Et vous mectez à deux genoux,

         Car sa personne le vault bien.

                               LA PREMIÈRE

         Roy triumphant en tout honneur et bien,

         Roy magnificque : vostre non fort redonde.

180  De roys, de roynes qui sont céans, je tien

         Que vous estes, par-dessus eulx, viconde68.

         En excellance, vostre valleur habonde

         Plus que nul autre, de cela suis certaine.

         Retenez-moy pour la vostre seconde69.

185   Je me soubzmectz en vostre droict demaine70.

                               LE SECOND SOT

         Cessez71 de tirer vostre alayne !

         Saluez le Roy de bon cueur !

                               LA SECONDE SOTE

         Je72 vous salue, mon trèshault[ain] seigneur,

         Comme ad celuy à qui honneur est deue73,

190  Trèshaultement, sans point avoir faveur74 ;

         Car, sur ma foy, g’y suis trèsbien tenue.

         Roy n’a75 céans de si trèsgrant vallue,

         Ne Royne76 aussi, je le vous acertaine.

         Quant je vous voy, tout le cueur me remue.

195  Retenez-moy en vostre droict demaine !

                               LE PREMIER SOT

         Sus, sus, destendez vostre vaine77,

         Socte en ce lieu icy logée.

         Jadis vous y fustes forgée78,

         Sote assotée soctement.

                               LA TIERCE SOTE

200  Roy gracieux [sur tous roys]79 : puissamment

         Je vous salue, moy, très-sote assotée.

         Sote je suis, assotée sotement.

         Car sotie je n’ay point déboutée,

         Mais est trèsfort dedans mon cueur entée ;

205  Doulce me semble comme raisin de vigne80.

         Roy triumphant, qu’el(le) ne soit point ostée !

         Je me soubzmectz en vostre droit demaine.

                                LE PREMIER SOT

         Çà, çà, approuchez vostre layne81,

         Mes Sotes sotement nommées !

210   Le Roy vous a trèsfort aym[é]es

         De ce que vous [l’]avez préféray.

         Je vous diray que je feray :

         Affin que chascun soit content,

         Il nous fault avoir ung présent,

215  Et nous deux luy présenterons.

                                LA PREMIÈRE SOTE

         Et ! par mon âme, non ferons82 !

         Nous ne souffrerons point cela !

                                LE PREMIER SOT

         Paix là ! paix là ! paix là ! paix là !

         Vous oys-je ung seul mot hongner83,

220  Gardez d’avoir à besongner :

         Car vous estes sur nostre terre.

                                LE SECOND SOT

         Attendez ung peu, je le voys querre

         Le présent digne à présenter.

                                LE PREMIER SOT

         Despesche-toy de l’apporter,

225  Affin que tout chascun le voye.

         Je te promectz, j’auray grant joye

         S’il peut estre assez magnificque.

                                LE SECOND SOT 84

         Vécy le présen[t] ententicque

         De quoy je vous avoie parlay.

                                LE PREMIER

230  Pas ne doit estre ravallay85,

         Mais prisay de nous et de vous.

         Je croy que le fruit en est doulx ;

         Nonobstant, il est assez hingre86

         Son non, quel ?

                                LE SECOND

                                       Pommier de malingre87,

235  Franc, courtoys, doulx et amyable.

                                LE PREMIER

         Le Roy l’aira bien agréable.

         Il nous le fault nous deux porter.

                                LA PREMIÈRE [SOTE]

         Vécy assez pour enraigier !

                                LA SECONDE

         S’il vous plaist, que nous le portons !

                                LE PREMIER

240  Garde-le, puisque [le tenons]88.

         Vécy Soctes très-assoctées :

         Sur ma foy, ilz89 sont radobtées.

         Vous nous debvez obéissance !

         Et encore[s], à la présence

245  Du Roy triumphant, sans dommaige

         Vous allez cesser90 tel langaige !

         Cuidez-vous qu’il en soit content ?

                                LA TIERCE

         Baillez-nous doncques ce présent,

         Car il nous le fault présenter.

                                LE SECOND

250  Allez-vous-en bien tost couscher,

         Car vous estes ung peu trop nices91.

         À nous offrit telles offices92 ;

         Allons-luy bien tost présenter.

                                LE PREMIER

         Laysse-moy premier commencer,

255  Mais tien devers toy le présent.

                                 LE SECOND

         Quant ad cella, j’en suis content.

         Dy ce que tu veulx proférer.

                                 LE PREMIER

         Il nous fault premier exposer

         L’arbre, et puis après la pomme93.

                                 LE SECOND

260  Et ! despesche-toy, qu’on luy donne.

         Nous deussions desjà avoir fait.

                                 LE PREMIER

         Je vous salue, [ô] Roy parfait !

         De mon povoir je vous supporte94.

         Regardez que nous avons fait :

265  Pour vous resjouyr on l’apporte.

         Vostre cappacité emporte95

         Nostre pouvre fragilité.

         Tant que je puis, je vous enorte96

         Qu’il soit tout ad cest[e] heure enté97 !

                                 LE SECOND SOT

270  Le présent si fut apporté

         De la terre au bon Prestre Jehan98 ;

         Et l’avoit Golias99 planté

         Dessus une montaigne, antan100.

         Il n’y fut planté de cest an101,

275  Mais avec(ques) moy je l’apportay

         Quant je passay parmy Jourdan102.

         Qu’il soit tout ad ce[ste] heure enté !

           LE PREMIER SOT

         ……………………………………

         Qu’il soit tout ad ceste103 heure enté !

         [………………………….. -té]

         Ce beau présent, je vous en prie !

280  J’ay eu peine à l’avoir osté

         Ad ces troys grans jumens de Brie.

           LE SECOND SOT

         Nulles [d’elles, je vous affie,]104

         Si ne l’a icy apporté.

         Mais voullez-vous que [l’]on vous die ?

285  Qu’il soit tout ad cest[e] heure enté105 !

           LE PREMIER SOT

         Or çà, çà ! c’est assez vanté

         Le fruit que cest arbre soustient.

         Tout incontinent qu’on le tient,

         Par vertu de ceste coctelle106,

290  La créature107 [en] est plus belle

         Cent foiz que le bel Absalon.

         La sapience Salomon

         Est actribuée à la mouelle108

         Qui est des[s]oubz ceste coctelle.

295  Le pépin109, après Salomon,

         J’actribueray au fort Sanson.

         Et tous ces troys110 vous actribue

         Comme ad celluy à qui est deue

         Beaulté, sapience et vigueur.

300  Recepvez en gré, mon seigneur.

         Se [nous] povyons, nous ferions mieulx.

           LE SECOND SOT

         Le présent vient de par nous deux.

        Si, vous prions : prenez en gré

         Ung chascun selon son degré.

305  Aultre chose n’eussions sceu faire

         Pour le Royaulme mieulx complaire.

         Ces Soctes soctans, assoctées,

         Ont esté par nous déboutées,

         Car il[z] vous voulloi[e]nt présenter

310  Ce présent, et encore enter

         Devant vostre grant majesté.

         Nous luy avons trèsbien enté

         Sans avoir conseil de ces Soctes.

         Pour Dieu, prenez en gré noz noctes111,

315  Trèshumblement je vous en prie.

         Dieu gard de mal la compaignie !

 

                  EXPLICIT

*

1 Voir Ung jeune moyne et ung viel gendarme, de Jehan d’Abundance.   2 Voir les Premiers gardonnéz, sottie jouée à l’Épiphanie.   3 Voir le Capitaine Mal-en-point et les Rapporteurs, pièces écrites par des basochiens. La satire allait tellement loin, qu’en juillet 1477, on a défendu au roi de la Basoche Jehan l’Esveillé et à ses comédiens « de jouer Farces, Moralitéz ou Soties au Palais de céans ne ailleurs ». Les basochiens n’épargnaient personne, comme en témoigne la sottie Pour le Cry de la Bazoche ès Jours Gras mil cinq cens quarante-huict (Picot, III, 239-267).   4 Ce terme prête à des équivoques dont les clercs se repaissaient : « Madame, j’ai un may d’une assez longue sorte,/ Roide, ferme et bien droit, et que je veux planter ;/ On dit que vous avez un trou à vostre porte :/ Je vous prie, avisez si le voulez prester. » (La Muse folastre.) Voir aussi Béroalde de Verville : « J’ay un may long et gros et fort également (…),/ Et qui se peut planter assez facilement. » Bref, le may appartient à la même espèce que l’arbre à vits (note 84).   5 Il se tient près de la porte, imitant l’huissier-buvetier de la Basoche, qui était le concierge du Palais.   6 Des rentiers, des riches. Idem au vers 30. La pauvreté des clercs est encore évoquée aux vers 32-34 et 301.   7 T : saillit  (Il est sorti du ventre de Sottise, qui s’appelle Mère Sottie aux vers 2, 151 et 155. D’ailleurs, So-ti-e est également scandé en 3 syllabes.)   8 T : viennent   9 De recevoir un coup de pelle sur les fesses. « D’une grosse pelle de boys,/ Voz troux de culz seront selléz ! » (Folle Bobance, BM 40.) Cf. le Povre Jouhan, vers 195.   10 T : Venez en place sotz assoctez  (C’est le refrain A de ce triolet, comme au v. 28.)   11 T : appelle  (C’est le refrain B de ce triolet, comme au v. 29.)   12 Si vous ne vous précipitez pas.   13 T : ung  (En plus des punitions qu’on leur infligeait, les basochiens payaient des amendes à tout propos. Cf. le Recueil des Statuts du Royaume de la Bazoche. Entre parenthèses, ce royaume était plutôt une république, puisqu’il élisait démocratiquement son roi.)   14 Il se présente à la porte. Le public entrevoit sa brouette, qui contient un arbre.   15 De haut lieu, de qualité. « Sot haultain, Sot de hault paraige. » Les Sotz escornéz.   16 Quelque chose.   17 La mouette est un oiseau bavard, comme l’alouette de 139, ou les poules de 83.   18 Que Dieu vous donne une oie ! Déformation du mot « joie » propre aux basochiens, toujours affamés de nourriture et de calembours. On pensait alors que le mot Basoche venait « de Oche, Oque, une Oie, & de Bas, petit. Basoche : la petite-oie. » (Antoine Court de Gébelin.)   19 D’où (venez-vous) ?   20 T : chiuiniere  (Le 2° Sot, qui n’est pas parisien, emploie une variante normanno-picarde de civière.) « En fin de confession, (il) me dit qu’il avoit besongné une civière…. –Quoy ! est-ce une civière rouleresse, ou à bras ? –Monsieur, elle est à bras, et à bran, et à bouche : c’est une vendeuse de cives [d’oignons]. » (Béroalde de Verville.) Autre vers explicite sur le même modèle : « Je viens d’avecque la femelle. » (Les Sotz qui remetent en point Bon Temps.)   21 Puant. Désigne à la fois l’anus, et le « Cul-de-sac Gloriette », un cloaque où les marchandes ambulantes jetaient leurs détritus : cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 218.   22 Des Grandes-Indes. « En terre de Persie é en Inde Major. » Albéric de Besançon.   23 T : hartay  (Hâté = venu en hâte.)   24 T : Sot ie vient  (Je viens ici d’une sotte manière.)   25 T : te   26 Trop fort.   27 Le marché où tu as rencontré la vendeuse d’oignons (vers 41). Mais l’auteur ne peut s’empêcher de railler ses concurrents qui jouaient aux Halles devant un public beaucoup moins choisi. Cf. le Jeu du Prince des Sotz et Raoullet Ployart.   28 Qui sont friands de gâteau des Rois, dont les reliefs traînent encore sur la célèbre Table de marbre de la Grand-Salle.   29 Ce mot était parfois masculin. Allusion à l’étable où arrivèrent les Rois Mages.   30 La connaissance divine. « Daniel/ Porte la science divine/ En son cuer et en sa poitrine. » (Guillaume de Machaut.)   31 Le linge. En ce jour de fête, la Grand-Salle est pavoisée.   32 Atelier d’un étameur. Les fêtes basochiennes étant très arrosées, les pots et les gobelets en étain n’y manquaient pas. Une des rengaines de la fête des Rois était : « Le Roy boit ! » Et tous les convives devaient alors en faire autant.   33 La maison. Nouvelle référence à l’étable des Rois Mages, et à l’étoile du Berger qu’ils ont suivie.   34 En effet, le Parlement de Paris siégeait dans la Grand-Salle du Palais de la Cité.   35 Des clercs de la Basoche. Son arroi = sa Cour.   36 Près de la porte se trouve une manne, c.-à-d. une grande corbeille en osier ; elle est retournée. Dessous, 3 Sottes qu’on ne voit pas encore imitent le caquetage des poules. Un bien curieux caquetage : COQ = pénis (« Adonc me dit la bachelette :/ –Que vostre coq cherche poulette ! » La Fontaine.) ÉRECTER = ériger (Godefroy). On se demande si les Sottes, qui sont étrangères, ne prononcent pas « cock erect » avec l’accent anglais.   37 T : dessus  (Cf. le vers 89.) J’ai reçu un choc, je suis assommé par la peur.   38 Favorable, bienveillant.   39 Sens figuré : un tel tourment (cf. les Rapporteurs, vers 84). Sens propre : une telle Fête (des Rois).   40 Exorciser, pour les faire apparaître.   41 Démon. « L’homme armé fist le signe de la croix en disant : Ennemy, je te conjure ! » (Cronicques gargantuines.) Le rondeau 166 de Charles d’Orléans s’intitule Ennemy, je te conjure.   42 T : taux  (On connaît surtout des diables à deux têtes. Mais les diables pouvaient eux aussi faire la « bête à deux dos », c’est-à-dire l’amour.)   43 J’ignore de quelle œuvre est tirée cette locution proverbiale. La déesse Diane avait un caractère difficile : « Estant Diane encontre elle irritée,/ L’a, de son arc, à mort précipitée !/…. Laodomie aussi/ Fut par Diane occise sans mercy. » (Hugues Salel.)   44 Un diable. « Mais le grand diole y eut envie, et mist les Allemans par le derrière. » Pantagruel, 12.   45 Bande de tissu que les exorcistes portent autour du cou.   46 Ce sera pour la semaine des quatre jeudis.   47 Au pied du mur.   48 Il retourne la manne qui cachait les Sottes, accroupies comme des poules, dont elles ont le langage (v. 83) et peut-être l’apparence : leur bonnet n’a pas d’oreilles d’ânes (v. 122), elles n’ont pas de dents (v. 142), et leur posture accroupie les empêche de marcher comme des humains (v. 126 et 167).   49 Il s’adresse aux 3 Sottes.   50 En ce lieu.   51 Pitié !   52 T : qui soient   53 Depuis le premier rang des spectateurs jusqu’au dernier.   54 Une hotte : la manne d’osier.   55 T : Puis   56 T : Que   57 Infects, pervertis.   58 Le 2° Sot n’a pas dit son nom, à moins qu’il ne manque des vers.   59 Sans bavarder inutilement.   60 T : Sottement  (Éventé = qui a la tête pleine de vent. « Il a le cerveau évanté. » Les Cris de Paris.)   61 Il avance sa brouette après en avoir ôté l’arbre qu’elle contenait.   62 T : pardonner   63 Sans artifices.   64 Du pays des Amazones, qui mirent sur pied une armée de pucelles, « les très plus beles/ Qui en cest monde fussent trouvées./ Ycelles vindrent de Féménye. » (Roman d’Élédus et Sérène.) Apparemment, les trois ambassadrices du royaume n’ont pas les qualités de leurs compatriotes.   65 T : bruyons   66 T : brunette  (On les met dans la brouette du vers 140.) Un de mes professeurs de la Sorbonne affirma un jour que la brouette avait été inventée au XVIIème siècle par Blaise Pascal ; on se demande alors avec quoi les bâtisseurs du Moyen Âge transportaient leurs pierres, et avec quoi les bourgeoises transportaient leurs godemichés.   67 T : labloy  (Mener aux abois = mettre dans une situation sans issue. Dict. du Moyen Français.)   68 Vicomte. Naturellement, le roi est bien au-dessus du vicomte ; mais les sotties prônent le mundus inversus.   69 T : belonde  (Mot inconnu.) Dans un duel à quatre, le second est celui qui prête main-forte : « Si vostre second est à terre, vous en avez deux sur les bras. » (Montaigne.) La Sotte se souvient qu’elle est une amazone. Mais les seuls duels que disputaient les rois de la Basoche étaient les parties de jeu de paume : le sceau royal de Pierre Barbe (qui fut le dernier roi de la Basoche de Rouen avant que ce titre ne soit remplacé par celui de régent) porte une raquette —avec un jeu de cartes et trois dés à jouer. On comprend pourquoi Guillaume Des Autels voyait dans son professeur de droit un « maistre des Raquetes ».   70 À votre pouvoir.   71 T : Despeschez vous  (« Tirer son haleine : Respirer. » <Furetière.> Il faut comprendre : Cessez de parler.)   72 T : Ve   73 Dû. « Du très-illustre Roy de la Bazoche, attendu sa qualité quia illi debetur honor. » (Recueil des Statuts du Royaume de la Bazoche.)   74 T : saueur   75 Il n’y a pas d’autre roi.   76 Sans doute est-ce Dame Bazoche, dont un suppôt tenait le rôle. Quand bien même il s’agirait de la reine de la Fève, dans ce milieu strictement masculin, on aurait aussi affaire à un travesti. La « reine Chicane » n’existait pas encore.   77 Calmez-vous.   78 La Justice a engendré des fous du prétoire, mais aussi des folles, bien avant la comtesse de Pimbesche (Racine, les Plaideurs) et la reine Chicane (note 76).   79 T : trestout troys  (Par-dessus tous les rois.)   80 Il faudrait une rime en -aine.   81 Votre personne. « Je ne me pourray garder de frotter ma laine avec quelque chicanoux. » Harangue de Turlupin le Soufreteux.   82 Nous ne tolérerons pas que vous présentiez un cadeau tous les deux.   83 Grommeler.   84 Il va chercher l’arbre à vits qu’il a apporté dans sa brouette. Naturellement, les Sottes veulent accaparer cet arbre à vits.   85 Dénigré.   86 Maigre.   87 Pommier qui donne des fruits aigres.   88 T : tu le tiens   89 Elles. (Idem au v. 309. Voir aussi « chascun » à 175. Les Sottes étaient jouées par des hommes.)  Radoté = retombé en enfance : « Tant estoit vielle et radotée. » Godefroy.   90 T : sceucer   91 Simplettes.   92 C’est à nous que le roi offrit de telles fonctions. La Basoche était une administration très bureaucratique.   93 Le fruit (lat. pomum). Offrir le fruit d’un arbre à vits était une attention délicate.   94 Je vous soutiens.   95 T : on sapporte  (Votre puissance sexuelle l’emporte sur. « Cest astre [le soleil] emporte tous les autres en splendeur et beauté. » Godefroy.)   96 Je vous exhorte.   97 Planté, comme le May. Avec un sous-entendu : « Je suis si aise quand je cous,/ Si pour un C je mets un F,/ Qu’il m’est advis à tous les coups/ Que j’ente une mignonne greffe. » Béroalde de Verville.   98 Le Gaudisseur est allé lui aussi « en la terre de Prestre Jehan », royaume chrétien qu’on situait notamment en Éthiopie.   99 Cet évêque légendaire inspira les goliards, des basochiens en marge de l’Église. Ils sillonnaient l’Europe, et composaient en latin des poèmes très libres : voir les Carmina Burana.   100 T : a lan  (Antan = l’an dernier.) La rime était déjà chez Villon : « N’enquerez de sepmaine/ Où elles sont, ne de cest an,/ Qu’à ce reffrain ne vous remaine :/ Mais où sont les neiges d’antan ? »   101 Il n’y resta pas planté toute cette année.   102 T : dourdan  (Les bonimenteurs et autres marchands de reliques prétendaient rapporter du Jourdain toutes sortes d’objets fabuleux. « Je viens droit du fleuve Jourdain,/ De la fontaine de Jouvence,/ Où j’ay rapporté à mon sain/ Une beste de grant essence. » Les Sotz nouveaulx farcéz, couvéz.)   103 T : ca  (Avant ce refrain, il manque 7 vers correspondant à la 3° strophe de cette ballade. Dessous, il manque le 1er vers de la 4° strophe.)   104 T : de ces iumens de brie  (Rime du même au même, inadmissible dans une ballade.)  Je vous affie = je vous l’affirme. Cf. le Gaudisseur, vers 44.   105 Les Sots plantent l’arbre à vits devant le roi.   106 De sa peau (la peau du pénis, en l’occurrence).   107 La prostituée. Cf. le Jeu du Prince des Sotz, vers 298.   108 Au sperme. « Elle jugeoit plustost qu’il (le chose viril) fût d’os, pource qu’elle en avoit le matin tiré la moüelle d’un. » Béroalde de Verville.   109 Logiquement, les pépins sont les testicules, qui renferment des graines.   110 Ces trois vertus : la beauté, la sagesse et la force. L’allégorie de l’arbre est redevable aux Complaintes et Épitaphes du Roy de la Bazoche, qu’André de La Vigne dédia au roi Pierre de Baugé, mort en 1501 : « L’arbre fleury, de vertus magnanime,/ Le parangon ayant tiltre de Roy,/ Le tronc d’Honneur, de Triumphe la syme. »   111 Les pièces comiques s’achèvent presque toujours sur une chanson à plusieurs voix. Celle-ci n’est pas arrivée jusqu’à nous, pas plus que le discours de remerciement du Roi de la Basoche.

 

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LES SOTZ QUI REMETENT EN POINT BON TEMPS

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

*

 

LES  SOTZ  QUI  REMETENT

 

EN  POINT  BON  TEMPS

 

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Cette sottie parisienne vit le jour en 14921. Charles VIII était devenu pleinement roi en mai 14912 ; le peuple crut alors que sa misère allait prendre fin. Pour preuve, trois boulangers qui trichaient comme tous les autres sur le poids du pain furent condamnés « à estre fustigés, nuds, de verges par les carrefours ». Le Parlement de Paris leur fit grâce (à la demande du roi) le 22 novembre 1491 ; mais le peuple3 retint surtout que cet arrêt du Parlement ordonnait aux boulangers « que doresnavant ils facent pain des bonté [qualité], blancheur et poids selon les dictes Ordonnances, sur peine d’estre pugnis corporellement ».

Autre raison d’espérer : le 6 décembre 1491, Charles VIII avait épousé Anne de Bretagne, ce qui mit un terme à la meurtrière et coûteuse guerre franco-bretonne.

La sottie, avec son final patriotique, rend bien compte de la bouffée d’espoir qui anima le pays pendant quelques mois.

Les personnages de la pièce sont connus par ailleurs, tels Bon Temps ou Mère Sottie. Le Général d’Enfance figure dans le Jeu du Prince des Sotz, et Tout dans la moralité Tout, Rien et Chascun (BM 56). Sotte Mine et Tête Légère s’appelaient Fine Mine et Tête Verte dans la sottie des Sotz triumphans.

Source : Recueil Trepperel, nº 12.

Structure : Rimes abab/bcbc, ralenties par une profusion de poèmes à forme fixe où l’on reconnaît 4 rondels doubles et 8 triolets. La quantité inhabituelle des indications scéniques laisse croire que Trepperel a imprimé le livret d’un chef de troupe.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

*

 

Soctie nouvelle à six personnages des

Sotz qui remetent en point Bon Temps

*

 

C’est assavoir :

    SOCTE  MINE

    TESTE  LIGIÈRE

    [MÈRE  SOCTIE  D’ENFFANCE]

    LE  GÉNÉRAL  D’ENFENCE

    BON  TEMPS

    TOUT 4

*

 

                                         SOCTE  MYNE,  premier Sot,  commence, estant à une fenestre 5.

             Debout ! debout !                                   SCÈNE  I

              TESTE  LIGIÈRE,  à une aultre fenestre.

                                                 Souffle, Michault6 !

              SOCTE  MYNE

              Les mauvais blédz sont-ilz mengiéz7 ?

              TESTE  LIGIÈRE

     [Le] deable emport8 les boulengiers

     Qui nous font mengier le pain chault9 !

              SOCTE  MYNE

5    De tout cela il ne leur chault.

     Ne seront-ilz point lédengiéz10 ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Debout, debout !

              SOCTE  MYNE

                Soufle, Michault !

              TESTE  LIGIÈRE

     Les mauvais blédz sont-il mengiéz ?

              SOCTE  MYNE

     Piller11 pacience nous fault

10    Tant que les vins soient vendengiéz12.

              TESTE  LIGIÈRE

     Ha ! nous en [serons revengiéz]13

     Après aoust, s’il n’y a deffault.

              SOCTE  MYNE

     Debout, debout !

              TESTE  LIGIÈRE

                Souffle, Michault !

              SOCTE  MYNE

     Les mauvais blédz sont-ilz mengiéz ?

              TESTE  LIGIÈRE

15    [Le] deable emport les boulengiers

     Qui nous font mengier le pain chault !

              SOCTE  MYNE

     Force est d’endurer.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Il le fault.

              SOCTE  MYNE

     Ung jour, serons hors de soucy.

              TESTE  LIGIÈRE

     Mais que jouons sur l’esch[a]uffault14,

20    Je diray d’or !

              SOCTE  MYNE

               Et moy aussi.

              TESTE  LIGIÈRE

     Le pain va bien à tout par luy15 :

     Il est plus grant qu’il ne soulloit16.

              SOCTE  MYNE

     Par le regard qui est sur luy17,

     Le pain va bien à tout par luy.

              TESTE  LIGIÈRE

25    On doit bien mauldire celluy18

     Par qui le commun se doulloit.

              SOTTE  MINE

     Le pain va bien à tout par luy :

     Il est plus grant qu’il ne soulloit.

              TESTE  LIGIÈRE

     Le peuple, brief, plus n’en povoit ;

30    Oncques telle doleur ne vids.

              SOTE  MINE

     Descendre nous fault.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Ainsi soit !

              Ilz descendent.

              SOCTE  MINE

     Esse tout ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Quoy ?

              SOCTE  [MINE]

                  Et puis ?

              TESTE  LIGIÈRE

                         Et puis ?

              SOCTE  MINE

     Qui dit ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Qui grongne ?

              SOCTE  MINE

                      Qui grumelle19 ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Je viens20 d’avec[que] la femelle :

35    J’ay tant scellé21 que plus n’en puis.

               SOCTE  MYNE

     Et de quel lieu ?

              TESTE  LIGIÈRE

                De malpertuys22 :

     Tousjours maintiens l’orde23 jumelle.

              SOCTE  MINE

     Esse tout ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Quoy ?

              SOCTE  MINE

                  Et puis ?

              TESTE  LIGIÈRE

                         Et puis ?

              SOTTE  MYNE

     Qui dit ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Qui grongne ?

              SOCTE  MYNE

                       Qui grumelle ?

              TESTE  LIGIÈRE

40    Les bas instrumens24 j’entresuys ;

     Du bas mestier25 souvent me mesle.

              SOCTE  MYNE

     Pour tenir tétin et mamelle,

     Je suis froit com[me] l’eau d’ung puys.

              TESTE  LÉGIÈRE

     Esse tout ?

              SOCTE  MINE

             Quoy ?

              TESTE  LIGIÈRE

                   Et puis ?

              SOCTE  MYGNE

                          Et puis ?

              TESTE  LIGIÈRE

45    Qui dit ?

              SOCTE  MINE

            Qui grogne ?

              TESTE  LIGIÈRE

                      Qui grumelle ?

     Je viens [d’avecque la femelle]26 :

     J’ay tant scellay que plus [n’en puis]27.

              [SOCTE  MINE]

     C’est le vray ?

              [TESTE  LIGIÈRE]

              Ad ce jeu me duictz.

              [SOCTE  MINE]

     La raison ?

              [TESTE  LIGIÈRE]

             Je suis baud28 de proys.

              [SOCTE  MINE] 29

50    Le [mal] feu arde tes conduys30 !

              [TESTE  LIGIÈRE]

     Je n’ay plus escus [d’or] de poix31.

              SOCTE  MINE

     Est-il vray ?

              TESTE  [LIGIÈRE]

             Ouÿ.

              SOCTE  MINE

                   Je t’en croids.

              TESTE  LIGIÈRE

     Pour hanter l’instrument de bas,

     Je suis banny de saincte croix32.

55    Sainct Anthoine ard[e] le cabas33 !

              SOCTE  MINE

     C’est ung déduit.

              TESTE  [LIGIÈRE]

                Quel abus !

              SOCTE  MINE

                        Las !

              [TESTE  LIGIÈRE

     ……………………… -ète,]34

     Jamais je n’en puis estre las ;

     Et si, m’y romps et cul et teste.

              [SOCTE  MYNE]

     Quel plaisir !

              [TESTE  LIGIÈRE]

              Brief, le « jeu » j’appecte35.

              [SOTE  MINE]

60    J’en ay une qu[e j’]aime ung pou36 :

     Quant je luy fais37, si elle pète,

     [Que] saint Anthoine arde le trou !

     J’en suis tanné38.

              TESTE  LIGIÈRE

                 Et moy, tout soû.

              SOTE  MINE

     Si, est-il force que je rive39 ;

65    Mais brief, c’est le port de Chatou :

     On n’y treuve ne fons, ne rive.

              MÈRE  SOCTIE  D’ENFFANCE            SCÈNE  II

     Socte Mine !

              SOCTE  MINE

              Qu(i) est là ?

              MÈRE  SOCTIE

                       Qui vive40 ?

              SOCTE  MINE

     Le41 trèsex[c]ellent Général

     (Pour son nom dire en général)

70    D’Enfance la suppellative42 !

              MÈRE  SOCTIE

     Du tout en tout, je suis pensive

     Qu’il ne vient cy, propos final.

     Teste Ligière !

              TESTE  LIGIÈRE

              Hau !

              MÈRE  SOCTIE

                   Qui vive ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Le trèsexcellent Général !

              MÈRE  SOCTIE

75    Il viendra la cource hastive43,

     De voulloir franc et libéral,

     Revisiter44 l’original.

     L’eure n’est pas encor(e) tardive.

     Sote Mine !

              SOCTE  MINE

             Qu(i) est là ?

              MÈRE SOCTIE

                      Qui vive ?

              SOCTE  MINE

80    Le trèsexcellant Général

     (Pour son nom dire en général)

     D’Enfance la suppellative !

              TESTE  LIGIÈRE

     De vray, il joue45 à la « fossette ».

              SOCTE  MINE

     Il est sur quelque godinette46.

              TESTE  LIGIÈRE

85    Au bas mestier est déduisant.

              SOCTE  MINE

     C’est son train.

              MÈRE  SOCTIE

                C’est fait en enfant47.

              TESTE  LIGIÈRE

     Joueroit-il point à la « touppie48 » ?

              SOCTE  MINE

     Quelque part il crocque la pye49.

              TESTE  LIGIÈRE

     Il est des dames poursuivant.

              SOCTE  MYNE

90    C’est son train.

              MÈRE  SOCTIE

                C’est fait en enfant.

              TESTE  LIGIÈRE

     Il est aux champs avec les filles.

              SOCTE  MINE

     Il s’esbat voulentiers aux « billes50 ».

              TESTE  LIGIÈRE

     C’est ung jeu où51 est triumphant.

              SOCTE  MINE

     C’est son train.

              MÈRE  SOCTIE

                C’est fait en enfant :

95   Esse [cy son train]52 flourissant,

     Esse cy le joyeux53 rapport.

     Mes Sotz de couraige plaisant,

     Appellez-le, soit droit ou tort54 !

              SOCTE  MINE,  en chantant :

     Général !

              TESTE  LIGIÈRE

            Général !

              SOCTE  MINE

                      Général !  Il dort.

              LE  GÉNÉRAL  D’ENFANCE  monte à cheval 55 et vient.

100   Et ! je fais vos fièvres quartaines !                    SCÈNE  III

            Mais tenez, quelz deux cappitaines56 !

     Je viens de mettre cul à bord57 ?

              SOCTE  MINE

     Général !

              TESTE  LIGIÈRE

            [Général !

              SOCTE  MINE]

                    Il dort.

              LE  GÉNÉRAL

     Je viens d’avec le pitancier58

105   Du couvent de Serre-Fessier59,

            Là où j’ay scellé ung rapport60.

             SOCTE  MINE

     Général !

              TESTE  LIÉGIÈRE

           Général !

              SOCTE  MY(G)NE

                  Il dort.

              [LE]  GÉNÉRAL

     Mes Sotz, par le soleil qui raye61,

     Avecques l’abbesse de Roye62

110   J’ay passay la rivière au port63.

              TESTE  LIGIÈRE

     Général !

              SOCTE  MYNE

            Général !

              TESTE  LIGIÈRE

                   Il dort.

              MÈRE  SOCTIE

     Pour moy donner bon réconfort,

     Mon enffant Général d’Enffance,

     De descendre64 mectz ton effort,

115   Pour moy donner65 esjouyssance.

              LE  GÉNÉRAL

     Je l’accepte.

              SOCTE  MYNE

              À tout !

              TESTE  LIGIÈRE

                     Vive Enffance !

              LE  GÉNÉRAL

     Je voys à vous, ma mère sote.

              MÈRE  SOCTIE

     Ayez de mon fait souvenance.

              LE  GÉNÉRAL

     Je l’accepte.

              SOCTE  MYNE

              À tout !

              MÈRE  SOCTIE

                     Vive Enffance !

120   Pour dire motz à [ma] plaisance,

     Viens, mon enffant, ou je rassocte !

              LE  GÉNÉRAL

     Je l’accepte.

              SOCTE  MINE

              À tout !

              MÈRE  SOCTIE

                     Vive Enffance !

              LE  GÉNÉRAL

     Je voys à vous, ma mère sote.

              TESTE  LIGIÈRE

     Il passe au bac66 à la pissocte.

              SOCTE  MINE

125   Comme quoy67 ?

              TESTE  LIGIÈRE

                 En fais et en dictz,

     Il ne quiert point l’ordre bigotte68

     Pour serrer le déprofundis69

              SOCTE  MYNE

     C’est ung ouvrier !

              TESTE  LIGIÈRE

                  En ses habitz,

     Autant luy [sont] targes qu(e) escus70.

130   Par force de river [le] bis71,

     Il apprent à tendre aux cocus72.

              LES  DEUX  SOTZ  chantent ensemble ce qui s’ensuit :

     Vive Enffance, garny(s) de Sotz testus !

     Par luy, sommes de nouveau [bien] vestus.

     Car le premier si luy est secourable

135   Pour le créer en hault bruit honnorable73.

              LE  GÉNÉRAL

     Tout est venu74, mectez la table !

              LES  DEUX  SOTZ,  en chantant :

     Nous chanterons maulgré tous [co]quibus75.

     Le Général a assez de quibus76 ;

     [Si] en soctie77 il se monstre notable,

140   Il peut tenir gros roussins78 en l’estable.

              Adonc monte le Général sur l’eschauffault.

              SOCTE  MYNE

     Honneur, Général redoubtable !

              LE  GÉNÉRAL

     Pour maintenir esjouyssance,

     Que mon siège soit préparé !

     Ma mère Soct[i]e, à plaisance,

145   Vécy le vostre tout paré.

              MÈRE  SOCTIE

     Vive l’enffant trèshonnouré

     Qui d’Enffance est [le] Général !

     Vostre bruit79 si est repparé

     Par le bon temps espicial80.

              LE  GÉNÉRAL

150   De vouloir franc et libéral,

     Bruyre je vueil de plus en plus.

     Sus, mes Sotz, à mont et à val !

     A-il rien de nouveau81, au surplus ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Le chier82 temps nous a ruéz jus.

              SOCTE  MYNE

155   J’ay83 mengié ma vigne en verjus.

              TESTE  LIGIÈRE

     Année84 ne fut onc si parverse.

              SOCTE  MYNE

     Povres gens mengent les pois crus.

              TESTE  LIGIÈRE

     J’en ay mains lourds escotz acrus85.

              LE  GÉNÉRAL

     La saison a esté diverse.

              SOCTE  MINE

160   Le pain a esté si petit !

              TESTE  LIGIÈRE

     J’avoye si bon appétit !

              [SOCTE  MYNE]

     Qui a fain, fault-il qu’on [le] verse ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Ung pain tant noir, gras et recuict !

              SOCTE  MYNE

     Ung pain pesant et si mal cuict !

              MÈRE  SOCTIE

165   La saison a esté diverse.

              SOCTE  MYNE

     Les boulengiers m’ont fait jeûner.

              TESTE  LIGIÈRE

     Je fus ung jour sans desjuner.

              SOCTE  MYNE

     Maint en est cheu86 à la reverse.

              TESTE  LIGIÈRE

     Nully ne voulloit rien prester.

              SOCTE  MYNE

170   On ne trouvoit où emprumpter.

              LE  GÉNÉRAL

     La saison a esté diverse.

              SOTE  MYNE

             Le Général plain de sagesse 87

     [Excellente est, grande et haultaine,]88

     [La] Court de Parlement souvraine89 :

175   Sur le pain, el a mis bon rum90.

              LE  GÉNÉRAL

     C’est la nourice du commun91.

             El a fait droict de grant arrum.

              MÈRE  SOCTIE

             C’est la nourice du commun.

              SOCTE  MYNE

     Comme source de sapience,

180   Fontaine de toute science,

     Aiday nous a92, il est commun.

              LE  GÉNÉRAL

     C’est la nourrice du commun.

              TESTE  LIGIÈRE

     Paris, où gist toute saigesse :

     Pour ressourdre93 nostre foiblesse,

185   Tu as resjouy ung chascun.

              MÈRE  SOCTIE

     C’est la nourrice du commun.

              SOCTE  MYNE

     Souverain lieu, porte royal[e] :

     Soubz la couronne espicial[e]94,

     Resjouys nous as en commun.

              LE  GÉNÉRAL

190   C’est la nourrice du commun.

     Dieu la garde d’ennuy aulcun !

     Espérer fault bonnes nouvelles.

              SOCTE  MYNE

     Les blédz sont beaulx.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Vignes sont belles.

              MÈRE  SOCTIE

     Gaudéamus95 !

              LE  GÉNÉRAL

               Vive bon temps !

              SOCTE  MINE

195   Maulgré les usurie[r]s rebelles,

     Les blédz sont beaulx.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Vignes sont belles.

              SOCTE  MINE

     Le chier96 temps, par façons cruelles

     Nous a chastiéz, bien l’entens.

              TESTE  LIGIÈRE

     Les blédz sont beaulx.

              SOCTE  MINE

                   Vignes sont belles.

              TESTE  LIGIÈRE

200   Gaudéamus !

              LE  GÉNÉRAL

              Vive bon temps !

     [………….,] j’en suis contens :

     Appellez Bon Temps, et qu’il vienne !

     Affin que de luy il souvienne,

     De le veoir icy je prétens.

              SOCTE  MINE,  en huchant 97 :

205   Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

             Bon Temps !

              SOCTE  MINE

                     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

                             Bon Temps !

              BON  TEMPS,  estant à une fenestre.        SCÈNE  IV

     Me vécy ! Suis-je bien en point98 ?

     Maistre suis de[s] povres items99.

              SOCTE  MYNE,  en huchant :

     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

             Bon Temps !

              SOCTE  MINE

                     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

                             Bon Temps !

              BON  TEMPS

     Piéçà100 je ne fus sur les rengs.

210   Le dieu Mars m’a mys en pourpoint101.

              SOCTE  MINE,  en huchant :

     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

             Bon Temps !

              SOCTE  MINE

                     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

                             Bon Temps !

              BON  TEMPS

     Me vécy ! Suis-je bien en point ?

              TOUT,  estant à une fenestre.         SCÈNE  V

     Et moy, des jeux, n’en suis-je point ?

     Me vécy prest de bout en bout.

              SOCTE  MYNE

215   Et comment te nomme[s]-tu ?

              TOUT

                       Tout.

     J’ay esté perdu long espace102 ;

     Mais Bon Temps (qui tout bien compasse)

     Et Bonne Paix m’ont mis debout.

     [………………………… -out

     …………………………. -ace.]

              LE  GÉNÉRAL

     Et comment te nommes-tu ?

              TOUT

                     Tout.

220   [J’ay esté perdu long espace.]

              BON  TEMPS

     De guerre nous avons le bout103,

     Dieu mercy et sa digne grâce !

              TOUT

     La noble Anne104 [a] plaisant[e] face ;

     Si, nous a resjouys du tout105.

              MÈRE  SOCTIE

225   Et comment te nommes-tu ?

              TOUT

                     Tout.

     J’ay esté perdu long espace ;

     Mais Bon Temps (qui tout bien compasse)

     Et Bonne Paix m’ont mis debout.

              BON  TEMPS

     Pour vous en racompter du tout106,

230   En Enffance je me vueil rendre.

              TOUT

     Et moy aussi g’y ay le goust.

     Descendre nous fault sans actendre.

              LE  GÉNÉRAL

     De les recuillir vous fault tendre107.

              BON  TEMPS

     Nous deux, allons veoir les esbatz !

              MÈRE  SOCTIE

235   Bon Temps, mon mignon doulx et tendre :

     Il te plaise descendre à bas !

              BON  TEMPS  et  TOUT  descendent.

             Dis[en]t en chantant ce qui s’ensuit :

     Vive soulas    Et tout esjouyssance108 !

     Sans estre las,   Nous allons en Enffance ;

     Bon Temps le veult, qui n’est perdu.

              SOCTE  MINE  et  TESTE  LIGIÈRE

              cha[n]tent ce qui s’ensuit :

240   Bon Temps, tu soyes le bien venu !

              BON  TEMPS  et  TOUT,

              en chantant ce qui s’ensuit :

     Les usurie[r]s    Nous ont fait grant grevance,

     [Et] boulengiers,  Du mal à grant outrance109.

     Mais ont eu la fessée110 au cul !

              SOCTE  MYNE  et  TESTE  LIGIÈRE

              [chantent] ce qui s’ensuit :

     Bon Temps, tu soyes le bien venu !

              SOCTE  MINE

245   Montez111 !

              TESTE  LIGIÈRE

              Montez !

              SOCTE  MYNE

                     Au résidu112,

     Saluez le hault Général !

              BON  TEMPS,  en saluant le Général :

     De vouloir royal,

     Doulx et cordial,

     Hommaige vous rends.

              LE  GÉNÉRAL

250   Bien viengnez, Bon Temps !

              TOUT,  en saluant Mère Soctie :

     Socte triumphante,

     En soctoys113 puissante :

     Vers vous viens la voye.

              MÈRE  SOCTIE

     Tout, Dieu vous doint joye !

              BON  TEMPS

255   Noble Général

     De voulloir royal,

     Je viens sur voz rengs.

              LE  GÉNÉRAL

     Bien viengnez, Bon Temps !

              TOUT

     La Mère d’Enfance,

260   Honneur et114 puissance

     Jésus vous envoye !

              MÈRE  SOCTIE

     Tout, Dieu vous doint joye !

              BON  TEMPS

     Je suis bien de la morte-paye115,

     Il y pert116 bien à mes habitz.

              TOUT

265   Qui n’a point d’argent, rien ne paye.

              BON  TEMPS

     Je suis bien de la morte-paye.

              LE  GÉNÉRAL

     Bon cueur, sus117 !

              TOUT

                 Saint Denis, mont-joye118 !

              BON  TEMPS

     On m’a servy de pain trop bis119.

     Je suis bien de la morte-paye,

270   Il y pert bien à mes habitz.

              LE  GÉNÉRAL

     Vray Dieu ! comment Tout est desmis120,

     Tout est deffait, en piteux point !

              SOCTE  MINE

     Bon Temps, qui t’a en ce point mis,

     De malle fièvre soit-il oingt !

              TESTE  LIGIÈRE

275   Bon Temps, tu es en povre point !

              SOCTE  MINE

     Mais comment Tout est desnué !

              BON  TEMPS

     Je n’ay ne robe ne pourpoint.

              MÈRE  SOCTIE

     Bon Temps, tu es en povre point !

              TOUT

     Sur ma robe, on n’y congnoyst point121 ;

280   Cest yver, n’ay guières sué.

              TESTE  [LIGIÈRE]

     Bon Temps, tu es en povre point !

              SOCTE  MINE

     Mais comment Tout est desnué !

              BON  TEMPS

     Pensez, on m’a bien gouverné !

     Depuis vingt ans, sans mesprison,

285   J’ay esté tousjours en prison

     Pire, cent fois, que la Gourdaine122.

              LE  GÉNÉRAL

     Bon Temps, tant tu as eu de paine !

              TOUT

     Et moy, par la guerre terrible,

     Long temps a que ne fus paisible.

290   Chascun jouoyt123 à l’esperdu.

              MÈRE  SOCTIE

     Tout a esté long temps perdu.

              LE  GÉNÉRAL

     Pour mieulx fournir le résidu,

     Je vueil, sans y mectre débat,

     Que Tout soit remys en estat.

295   Et pour mieux entendre le point,

     [………………………. -oint,]

     Et qu’en ce, n’y ait point de lobe124.

              SOCTE  MINE

     Bon Temps, endossez ceste robe

     Et ce chapperon.

              BON  TEMPS

                Vive Enffance !

              TESTE  LIGIÈRE,  en vestant Tout :

     Affin que nul si ne vous lobe125,

300   Çà, Tout : endosse[z] ceste robe.

              LE  GÉNÉRAL

     Que Bon Temps de ma Court ne hobe126,

     Ne Tout aussi : c’est ma plaisance.

              SOCTE  MYNE

     Bon Temps, endossez ceste robe

     Et ce chapperon.

              TOUT

                 Vive Enffance !

              LE  GÉNÉRAL

305   Puisque Tout se rend en Enffance,

     Et Bon Temps, je ne puis périr.

              MÈRE  SOCTIE

     Nous au[r]ons des biens habondance,

     Puisque Tout127 se rend en Enffance.

              BON  TEMPS

     De moy on a esjouyssance :

310   Nully ne vous pourra férir128.

              SOCTE  MYNE

     Puisque Tout se rend en Enffance,

     Et Bon Temps, je ne puis périr.

              LE  GÉNÉRAL

     Pour [mieulx] liesse entretenir,

     Çà, Bon Temps : par bon[ne] accordance,

315   Ensemble dancez129 une dance,

     Remerciant Dieu le pasteur.

     [Socte Mine]130, tu es ung chanteur :

     Commence ! Prens-la de bon ton131.

              SOCTE  MYNE,  en chantant :

     Laudate, pueri, Dominum132 !

320   Bon Temps avons icy.

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri !

              SOCTE  MYNE

     Bon Temps avons icy,

     Et Tout nous gouvernon.

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri, Dominum !

              SOCTE  MYNE

325   Paix avons, Dieu mercy !

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri !

              SOCTE  MYNE

     Paix avons, Dieu mercy,

     Maulgré division133.

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri, Dominum !

              LE  GÉNÉRAL

330   Vive [la] France en unyon134,

     Tant que monde sera sur Terre !

              MÈRE  SOCTIE

     Vive le Bon Temps et son non135,

     Qui le povre commun desserre136 !

              TOUT

     Jamais ne puisse-il estre guerre

335   Jusques tant que Bon Temps la face137 !

 

              LE  GÉNÉRAL

     Seigneurs, voyez en ceste place

     Que Tout est remis en estat.

     Bon Temps, avant que je desplace138,

     Est remis en point sans débat.

340   Jésus, qui les péchéz rabat,

     Vueille préserver de souffrance

     Et tenir en joyeulx esbat

     Le noble royaulme de France

     Sans faire nulle déléance139

345   Ne nulle vindication140 !

 

     Socte Myne, à ta plaisance,

     Dy deux motz de collacion141 !

 

                   EXPLICIT

*

1 Entre le 9 février (note 104) et le 21 avril (note 84). Elle fut probablement créée à l’occasion du Mardi gras, le 6 mars.   2 Depuis 1483, il régnait sous la tutelle de sa sœur aînée, Anne de Beaujeu. (Cf. les Rapporteurs, note 63.) Le peuple ne le tenait donc pas responsable des abus fiscaux de la régente (voir la note 101).   3 La sottie des Premiers gardonnéz en parle aussi, aux vers 146-148.   4 T : Tout estant  (Mauvaise lecture de la didascalie qui précède le vers 213.)   5 Les acteurs apparaissent aux fenêtres d’une maison. Ils vont descendre sur la place (à l’aide d’une échelle ?) pour gagner l’estrade.   6 Locution proverbiale qu’on trouve par exemple dans Mieulx-que-devant (BM 57).   7 Les mauvais jours sont-ils derrière nous ? Par association d’idées, on va passer du blé au pain.   8 « Le diable emport le cousinaige ! » Le nouveau Pathelin.   9 Pour faire un profit immédiat, ils le vendent sans l’avoir laissé reposer. « Après que le pain est cuit et tiré hors du four, il doit reposer à tout le moins par l’espace et distance d’un jour devant que d’estre mangé, pour ce que le pain chauld est mauvais, attractif de mauvais air, et est peu conforme à nature humaine. » (Régime de vivre, et conservation du corps humain.) Cette prescription du « panis non calidus », édictée par l’école de médecine de Salerne, était encore très suivie.   10 T : fredengiez  (Laidenger = blâmer.)   11 Prendre. « Haulcer les espaulles et piller patience. » Jehan Marot.   12 Jusqu’en automne. On espérait une remise en ordre après le mois d’août (vers 12).   13 T : ferons vendengiez  (Nous en serons vengés, nous aurons notre revanche.)   14 Si nous jouons sur un échafaud [sur une estrade], j’en dirai de belles. Les acteurs de sotties passaient en revue les grands et les petits scandales du moment.   15 Par lui-même. « Qui est à tout par luy : Qui se gouverne par soy-mesme. » Robertus Stephanus.   16 Qu’il ne l’était. Voir ma notice.   17 Parce que les autorités surveillent le pain.   18 Le très impopulaire Louis XI, père de Charles VIII, avait multiplié par trois les rentrées d’impôts.   19 Grommelle.   20 T : vieus   21 Tamponné avec mon sceau viril. Confusion fréquente avec seller : « –Toutteffois semble-elle bien saige,/ Et chacun la tient pour pucelle./ –Et que voullez-vous ? On la selle ! » Celuy qui se confesse à sa voisine, F 2.   22 Du mauvais trou, de l’anus, par opposition au pertuis, qui désigne couramment le vagin : cf. Gratien Du Pont, vers 255.   23 T : lordre  (Les jumelles merdeuses sont les fesses des femmes : cf. Raoullet Ployart, vers 57. Il faut comprendre : J’entretiens toujours les fesses.)   24 Les vulves. « L’official condamna la pauvre jeune fille à prester son beau et joly instrument à son mary pour y besongner. » (Bonaventure Des Périers.) Même expression au vers 53.   25 Du coït. (Cf. la Réformeresse, vers 249.) Idem vers 85.   26 T : donce la semelle  (Entre les vers 46 et 50, la distribution des rôles se décale : T donne les répliques de Tête Légère à Sotte Mine, et inversement. Je rétablis entre [ ] les rubriques logiques.)   27 T : rien   28 T : beau  (Être baud de = être avide de. « Ribauds/ Qui de tout prendre sont si bauds. » Godefroy.)  Prois = cul. <Godefroy dit plus chastement : le derrière.> C’est un mot d’argot répertorié dans la Vie généreuse des mercelots : « La forest du prois : hault-de-chausses. Filer du prois : chier. L’aquige-proys [le trompe-cul] : la couille. » La phrase du sodomite Tête Légère se traduit ainsi : Je suis avide de culs.   29 T : teste creuse  (Même négligence aux vers 52, 56 et 280.)  Teste Creuse est également un Sot ; il jouait dans la sottie des Coppieurs et Lardeurs <T 8>, et dans celle des Sotz qui corrigent le Magnificat <T 5>.   30 Tes intestins.   31 Ayant le poids réglementaire. « Vingt escuz d’or de poys. » Archives de Nantes.   32 Je n’ai plus « ni croix ni pile », les femmes m’ont ruiné. Par métonymie, on appelait « croix » les monnaies dont le côté face s’ornait d’une croix : cf. le Testament Pathelin, vers 398.   33 Que le feu de saint Antoine brûle les culs ! (Idem vers 62.)  Cabas = cul : « Rembourreux d’enffuméz cabas,/ Laisser vous fault vostre mestier/ Sans plus fourbir ces vielz harnas. » Ballade.   34 À partir de ce vers manquant et jusqu’à 60, la distribution se décale à nouveau.   35 Je désire le coït. Sotte Mine comprend « jà pète », d’où sa réplique.   36 J’ai une femme que j’aime un peu.   37 Quand je lui fais l’amour. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 175.   38 Fatigué.   39 « River : foutre. » (La Vie généreuse des mercelots.) Idem vers 130.   40 Elle pousse le cri de reconnaissance des soldats. En réponse, il faut qu’on acclame son fils, le Général d’Enfance.   41 Vive le Général !   42 La très puissante. Le Général gouverne le pays d’Enfance (vers 146-7). Ce pays de Cocagne où l’on trouve Tout et le Bon Temps (vers 305-6) est une homophonie de « en France ».   43 En courant.   44 T : ie reuisite  (Visiter son origine, sa source : sa mère.)   45 T : iouye  (Fossette = sexe de la femme : « Cons rondelets, corallines fossettes. » Ronsard.)  « Encore qu’il soit desgarni de boules, si peut-il néanmoins jouer à la fossette. » Bruscambille, Des chastréz.   46 Mignonne. « Quant cuyda prendre son délit [plaisir]/ De nuyt avec sa godinette. » Éloy d’Amerval.   47 Les Enfants sont les insouciants habitants du pays d’Enfance (note 42).   48 Cône de bois d’aspect vaguement phallique. Synonyme de toton, qui désigne la toupie et le pénis : « [Elle] reprend le toton, et le dresse/ Aussi-tost qu’il est abbatu. » Pierre Motin.   49 Il boit du vin. Cf. le Gaudisseur, vers 9.   50 Bille [bâton] = pénis. (Cf. Ung jeune moyne et ung viel gendarme, vers 127.) Du coup, on se demande s’il n’est pas au Champ-Gaillard (Jénin à Paulme, note 51) avec les filles de joie.   51 T : qui  (Où il triomphe.)   52 T : si son t tain   53 T : iouyeux  (Un rapport sexuel. Idem vers 106.)   54 Qu’il soit bandé ou débandé. « [Elles] ayment mieux le droit que le tort. » La Fluste à Robin.   55 Dans le Jeu du Prince des Sotz (vers 156), le Général d’Enfance montera encore sur un cheval de bois.   56 Ils me donnent des ordres comme des capitaines de navire. La métaphore maritime continue au vers suivant.   57 Suis-je donc sur un bateau ? « Le cul à bort mettre. » (E. Deschamps, Je vous souhaite entre vous, gens de mer.) La réponse –scatologique– est dans la question, puisque « mettre le cul à bord » = mettre le cul à l’air : « [Le prieur] mit le cul à bort et lui fit un pet. » (Coutumier de France.)   58 J’étais avec l’économe.   59 « Le grant prieur de Bondeculage, à Serrefessier », publia vers 1510 des Ordonnances touchant « la réformation des courtes chausses », autrement dit, des caleçons.   60 Un rapport sexuel (vers 96). Pour sceller, voir la note 21.   61 Rayonne.   62 Raie des fesses. « Vous baiseriez plus tost ma roye ! » (Jehan Molinet.) Le jeu de mots sur la ville picarde de Roye était commun : « Ne nous logeons jamès auprès de Roye ! » (Molinet.)  63 Je l’ai pénétrée.   64 Elle l’invite à descendre de son cheval de bois et à monter sur l’estrade. Il obéira au vers 141.   65 T : doibt  (Même modèle que 112.)   66 Il devient impuissant. (Cf. le Testament Pathelin, note 10.)  Pissote = appareil urinaire des femmes. (C’est l’équivalent féminin du pissot : cf. les Chambèrières, vers 77.)  La phrase est ironique : Tête Légère pense le contraire de ce qu’il dit.   67 Pourquoi ?   68 Il ne recherche pas l’ordre religieux de Serre-Fessier pour coïter. (Encore une antiphrase !)  Ordre était parfois féminin : « Il ne debvoit y avoir deux couvens d’une ordre ne d’une religion des mendians. » Chroniques de la ville de Metz.   69 Un vagin (littéralement : le fond de l’abîme). « Du de profundis nous jouerons./ Le bout des reins nous remuerons. » Le Mariage de Robin Mouton, F 32.   70 La targe est la monnaie des ducs de Bretagne, et donc de la reine (v. ma notice) ; l’écu est la monnaie de la France, et donc du roi. Les riches habits du Général sont le fruit de ces deux sources harmonieuses. Malheureusement, cette parabole édifiante est quelque peu gâchée par les deux vers qui riment avec ceux-ci…   71 Le sexe d’une femme. « La belle fille entre les bras,/ Et river le bis à plaisance/ Dix foys la nuyt. » Folle Bobance, BM 40.   72 À attraper les coucous avec un filet. Pour le jeu de mots sur cocus, voir le Faulconnier de ville, vers 90.   73 Car le premier venu vient à son aide pour lui conférer une bonne renommée.   74 Me voici ! (Au pays d’Enfance, on passe vite du lit à la table.) Ce vers proverbial reviendra dans Maistre Mymin qui va à la guerre <vers 28>.   75 Dans la sottie du Roy des Sotz (BM 38), Coquibus est un rapporteur, un médisant.   76 D’argent. Cf. Maistre Pierre Doribus, vers 50.   77 Dans la condition de Sot.   78 Chevaux. Mais aussi, pénis : « Son roussin cloche/ Et ne sonnoit qu’à une cloche. » (Molinet.)  Étable = vagin : «Mon povre courtault [pénis]/ Que j’ay (…) souvent logé en froide estable,/ Le povre, las ! est recru sur le sable ;/ De servir plus en crouppe ne luy chault. » (Parnasse satyrique.)   79 Votre réputation.   80 Exceptionnel.   81 « Il n’y a rien nouveau soubz le soleil. » Marguerite de Navarre.   82 Cher, onéreux. Idem vers 197.   83 T : Je  (J’ai vendangé avant l’heure, à perte.)   84 L’année commençait le jour de Pâques. Nous sommes donc toujours dans la calamiteuse année 1491, qui s’acheva le 21 avril 1492.   85 J’ai fait crédit de grosses dettes. « [Ilz] vinrent à ung tavernier à qui ilz devoient, prier qu’il leur accreust encores ung escot. » Godefroy.   86 Chu, tombé d’inanition.   87 Le début de ce poème en aabB/ccbB est abîmé. Eugénie Droz le corrige différemment dans son édition (p. 282).   88 T : lexcellente et grant haultesse  (Hautain = suprême.)  Martial d’Auvergne, procureur au Parlement de Paris, applique à la Justice les mêmes termes élogieux : « [Ils] venoient au roy et royaume de France/ (Pour le renom et la haulte excellance/ De la Justice lors régnant très hautaine)/ Quérir justice comme la souveraine. »   89 Villon lui-même avait adressé une Louenge à la Court du Parlement de Paris : « Souvraine Court, par qui sommes icy,/ Vous nous avez gardé de desconfire ;/ Or la langue seule ne peut souffire/ À vous rendre souffisantes louenges. »   90 Bon ordre (run). Voir ma notice.   91 Du peuple.   92 T : as  (La Cour du Parlement nous a aidés.)   93 Pour nous relever de.   94 Sous l’égide de la couronne royale. « Amenez Tibère demain :/ Le premier empereur rommain/ Le feray. Et ne faillez pas :/ Je luy vueil avant mon trespas/ Donner couronne espécialle. » Mystère des Actes des Apostres.   95 Réjouissons-nous !   96 T : cheir  (Cher, onéreux.)   97 En appelant.   98 Bien habillé. Il est vêtu de haillons (vers 210, 264, 277).   99 Des gens qui sont aussi pauvres que moi. (On prononçait itan.)   100 Depuis longtemps.   101 La guerre m’a laissé en chemise. La guerre entre le royaume de France et le duché de Bretagne (1487-1491) avait occasionné des levées d’impôts supplémentaires.   102 Longtemps.   103 La fin. Une fin provisoire, puisque Charles VIII allait bientôt déclencher les interminables guerres d’Italie, où la France n’a rien gagné d’autre que la syphilis.   104 Anne de Bretagne, la nouvelle reine, fit son entrée solennelle dans Paris le 9 février 1492. Séduit par cette jolie fille de 15 ans, le peuple lui réserva un accueil délirant.   105 Tout à fait.   106 Pour tout vous dire.   107 Vous devez les accueillir. (Il parle à ceux qui sont en bas.)   108 E. Droz (p. 256) voit ici une parodie de la chanson Vive le roy et sa noble puissance. Étant donné que ladite chanson est à la gloire de François Ier, c’est plutôt elle qui devrait parodier la nôtre… On remarquera les rimes des césures.   109 T : outraige   110 Des coups de verges. Voir ma notice.   111 Sur l’estrade. (Il s’adresse à Bon Temps et à Tout, qui viennent de descendre sur la place.)   112 T : Anresidu  (Au résidu = au reste.)   113 En sottise. « Il a l’esprit à la cuysine,/ Ce jaune-bec [blanc-bec], en son sotoys. » Sottie de la Pipée.   114 T : a   115 Je suis comme ces vieux soldats qui ne touchent qu’une demi-solde.   116 Cela apparaît.   117 Cri de guerre. « Bon cœur, souldart ! Bon cœur, sus ! Entre, monte, tue ! » Tragédie du sac de Cabrières.   118 Cri de guerre des rois de France.   119 Trop noir, dont la farine contient des scories, comme au vers 163. L’arrêt de 1491 réglementait la blancheur du pain (v. ma notice). Sous ce vers, T ajoute en vedette : Tout   120 Ruiné : à cause de Louis XI et de la régente, Tout est aussi pauvre que Bon Temps.   121 On n’y reconnaît pas un seul point, une maille intacte. « De robe, ne lui remest [reste] poinz. » Godefroy.   122 Une des geôles du Grand Châtelet. Il y a peut-être là une évocation du cardinal Balue : emprisonné par Louis XI de 1469 à 1480, il dormait dans une cage. Cf. les Sotz escornéz, vers 294-7.   123 T : a iouay   124 De tromperie.   125 Ne se moque de vous.   126 Ne bouge.   127 « Bien heureux est-il, en ce monde,/ [Celui] qui a Tout : nul bien ne luy fault. » Tout, Rien et Chascun, BM 56.   128 Frapper.   129 T : dancer  (Ils vont danser sur une parodie liturgique en forme de répons : c’est à peu près ce qu’on voyait dans les églises lors de la Fête des Fous.)   130 T : Soustenu  (« Tu es » se scande « t’es ».)   131 Attaque la chanson dans la bonne tonalité.   132 T : dominuz  (« Louez, enfants, le Seigneur ! » Psaume 112.)  On prononçait « Dominon ».   133 La division entre la couronne de France et le duché de Bretagne. Le mariage royal avait enfin ramené la paix : v. ma notice.   134 On œuvrait à un « édit d’union » entre la Bretagne et la France ; il fut signé 40 ans plus tard.   135 Son nom.   136 Qui libère le pauvre peuple.   137 À la fin du carnaval, une joyeuse mêlée opposait le cortège de Mardigras et celui de l’austère Carême. (Cf. la Bataille de Caresme et de Charnage, le Testament de Carmentrant [Carême-entrant], et surtout la Bataille de sainct Pensard à l’encontre de Caresme.) On considère que notre sottie fut jouée pendant les jours gras, dont l’incontournable Bon Temps était l’un des piliers. Le mot d’ordre du carnaval était de « rouler bon temps », de profiter des bons moments. Cf. les Fanfares (…) des Roule-Bontemps de la haute et basse Coquaigne (1613). Aujourd’hui, la devise « Laissez-les Bon Temps rouler ! » ne retentit plus que chez les Cadiens de Louisiane, lors du Mardi gras.   138 Avant que je ne me déplace, que je ne m’en aille.   139 Sans délai.   140 Revendication.   141 De discours. C’est traditionnellement une chanson.

 

UNG JEUNE MOYNE ET UNG VIEL GENDARME

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

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UNG  JEUNE  MOYNE  ET  UNG  VIEL  GENDARME

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« Jehan d’Abundance, bazochien et notaire royal de la ville de Pont-Sainct-Esprit », mourut au milieu du XVIe siècle. Il est surtout connu pour ses farces : le Testament de Carmentrant, la Cornette. On lui attribue la sottie Pour porter les présens à la feste des Roys, et le Disciple de Pantagruel, une parodie de Rabelais.

La présente pièce appartient au genre bien fourni du débat. Les hommes du Moyen Âge, têtus et procéduriers, perdaient beaucoup de temps et d’argent à débattre ou à plaider sur les sujets les plus invraisemblables1. La formation théologique et juridique des écrivains donnait des armes à leur amour de la dispute.

Sources : Édition T : Recueil Trepperel 2, n° 29. Je corrige tacitement les fautes et les lacunes d’après l’édition R : Recueil de plusieurs farces (éd. Nicolas Rousset, 1612), pp. 121-144. Mon but est de produire une version complète et lisible.

Structure : Rimes abab/bcbc, rimes plates, avec 2 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

*

Le Procès d’ung jeune moyne et d’ung viel gendarme

qui plaident pour une fille devant Cupido, le dieu d’amours

*

À quatre personnages, c’est assavoir :

    CUPIDO

    LA  FILLE

    LE  MOYNE

    LE  GENDARME 3

*

 

                                      CUPIDO  commence                      SCÈNE  I

          À tous amans, mes serviteurs loyaux,

         Tenans de moy par justice royalle,

         Sçavoir je fais qu’à ma Court principalle4

         Comparoissent sans estre desloyaux,

5   Portant aux doys verges, sinetz5, aneaux,

         Rubis, saphirs, turquoyses, dyamans,

         Faisans sonner ménestriéz tous nouveaux6

         Pour se monstrer gens joyeux, esbatans !

         Viennent à moy Bourgui[g]nons et Flamans !

10  Viennent à moy toutes sex[t]es7 du monde !

         Viennent à moy Picars, Bretons, Normans,

         Et toute(s) gens qui en amour se fonde(nt) !

         Viennent à moy ceulx où honneur habonde !

         Viennent à moy sans faire demeur[é]e !

15  Viennent à moy, tous : je tiens table ronde

         Pour les servir de pois et de purée.

             LA  FILLE         SCÈNE  II

         Or suis-je seule demeurée,

          Maintenant : je n’ay point d’amy.

         Et si, n’ay bon jour ne demy.

20  Je pers mon temps et ma jeunesse,

         Ce qui me fait gémir sans cesse.8

         Soulas est de moy fort-bany.

         Mon [gent] corps qui est frais et plany9 ;

         Et quant viellesse orde et chagri(g)ne

25  Aura tout prins en sa saisine,

         N’en tiendra-l’en compte, nenny.

         Mieulx me vault faire tout honni10

         Et prendre en moy désespérance,

         Combien que j’aye encor fiance

30  À Cupido, dieu des amours11 :

         Il fait aux vrays amans aydance.

         J’auray de luy aucun12 secours ;

         Mon fait ira fort à rebours,

         S’aucun petit ne m’en départ13.

35  Sire Cupido, Dieu14 vous gart !         SCÈNE  III

             CUPIDO

         Et vous aus[s]i, gente pucelle !

         Que voulez-vous ?

             LA  FILLE

                                            Je vous appelle,

         À ma grant tribulation.

             CUPIDO

         Et demandez ?

             LA  FILLE

                                     Provision

40  D’amours, car il m’est nécessaire.

             CUPIDO

         Vous estes d’aage pour ce faire,

         Propre, gente, mixte et habille15 ;

         Et me semble, pour une fille,

         Que bien estes appropriée16.

45  Mais n’estes-vous point mariée ?

             LA  FILLE

         Nenny encor, dont ce me poise.

             CUPIDO

         Je vous mariray, ma bourgoise,

         Car vr[a]yement, vous estes en aage.

         Mais les amours de mariage

50  Ne sont pas des plus excellentes.

             LA  FILLE

         Si est-ce une de mes ententes

         Que d’avoir amy nouvelet.

             CUPIDO

         Se vous voulez quelque varlet

         Pour mary, l’aurez voulentiers.

55  Mais je vous diray les dangiers

         Où est une femme boutée :

         Du premier est une rousée

         Qui se passe17 quant vient le chault.

             LA  FILLE

         Comment cela ?

             CUPIDO

                                         Si tost qu’on fault18,

60  Toutes amours si sont faillies.

         Au surplus, quant vient la mesgnie19

         Et qu’il convient estre nourice,

         La plus belle et la plus propice

         Y devient hideuse à merveille.

         [……………………….. -eille]

65  Les draps salles tousjours au lit.

         Vélà comment on s’i conduit.

         Regardez s’il y a dangier.

         Le pire est qu’on ne peut changer,

         Depuis [lors] qu’on est accordé.

             LA  FILLE

70  Veu ce que m’avez recordé20,

         Telle amour ne vault ung formy21 !

             CUPIDO

         Belle, se vous prenez amy

         Par amour, au jour la journée

         Vous serez vestue, aournée22

75  Autant à l’endroit qu’à l’envers.

         Et s’il vous dit riens de travers,

         Adieu jusques au revenir !

         Il ne vous sçauroit retenir

         Contre vostre consentement.

80  Oultre plus, de l’apoinctement23

         Qui se fait à double24 et à quite,

         Vous en serez trèsbien conduite

         Tous les jours, face froit ou chault.

             LA  FILLE

         Cupido, c’est ce qu’il me fault :

85  Je ne requiers que telz plaisances.

             CUPIDO

         Vous yrez aux festes, aux dances,

         Saillir, saulter, bondir en l’air,

         Courir et vous faire valoir25,

         Sans que nulluy [ne] s’i oppose.

             LA  FILLE

90  Las ! je ne requiers autre chose.

             CUPIDO

         Se vous estes en mariage,

         Il fauldra garder le mesnage,

         Avoir des langes et des frettes26,

         Des berseaulx, et tant de souffrettes

95  Que c’est une grande pitié.

             LA  FILLE

         J’aymeroye donc mieulx la moitié

         Avoir amy d’aultre façon,

         Pour me fourrer mon peliçon27,

         Qu’un mary lasche et paresseux.28

             CUPIDO

100  Taisez-vous, m’amye, j’en sçay deulx :

         L’ung est moyne (augustin ou carme,

         Ou jacopin29) ; l’autre est gendarme.

         Ilz sont à pourveoir, ce me semble.

         Vous les verrez tous deulx ensemble,

105  Et puis après vous choysirez.

             LE  MOYNE  commence     SCÈNE  IV

         Povres moynes, gens emmurés,

         Hors du monde, mis en closture,

         Doyvent-ilz estre séparés

         De tous les délitz30 de Nature ?

110  Par Dieu ! je vois31, à l’adventure,

         À Cupido, dieu des amans.

         Et s’il y a quelque pasture32,

         Je v[u]eil estre de ses servans.

         Dieu Cupido, maistre des grans33,       SCÈNE  V

115  Vous soyez en bonne34 sepmaine !

             CUPIDO

         Et vous aussi, mon gentil moyne,

         Vous soyez le bien arrivé35 !

         Tenez, la belle : ay-je trouvé,

         À ceste heure, ung gentil fillault36.

             LE  GENDARME  commence      SCÈNE  VI

120  À l’assault, ribault[z], à l’assault37 !

         C’est commencement de bataille.

         Dieu gard, Cupido ! Bien vous aille !

             CUPIDO

         Gendarme, bien soyez venu !

         Je vous ay long temps attendu,

125  Car j’ay bien cela qu’il vous fault.

             LE  GENDARME

         Je suis prest de donner l’assault38,

         S’il y a quelque jeu de « bille39 » !

             CUPIDO

         Regardez ceste belle fille :

         Est-ce riens ?

             LE  GENDARME

                                 Ouÿ, par saint Jamme !

             CUPIDO

130  A ! par le corps bieu, elle est femme

         Pour recepvoir ung combatant40.

         Et pour ce, regardez contant41

         Qui frappera à la quintaine42.

             LE  GENDARME

         Que demande ce maistre moyne ?

             CUPIDO

135  Il demande en avoir sa part.

             LE  GENDARME

         Allez, vostre fi[è]vre quartaine !

         Vuidez d’icy, frère Frappart43 !

         Et ! voulez-vous estre paillart ?

         Vuidez tost, c’est trop demouré !

             LE  MOYNE

140  Ha ! dictes, par Dieu : j’en auray

         Aussi bien que vous [en] aurez !

             LE  GENDARME

         Se me croyez, vous vous tairez

         Et vuiderez légièrement44.

                                    CUPIDO

         Tout beau ! Faites appoinctement

145  Sans tencer, je le vous commande.

         Çà, ma fille, je vous demande :

         Lequel d’eux voulez-vous eslire ?

             LA  FILLE

         Sur ma foy, Cupido, beau sire,

         Je ne sçay pas trop bien entendre

150  Lequel je dois laisser ou prendre,

         Car chascun est noble personne.

             LE  GENDARME

         Vous serez à moy, ma mignonne,

         Pour estre plus honnestement45.

             CUPIDO

         À vous deulx le département46 ;

155  Il ne m’en chault comment il voise.

             LE  MOYNE

         [Or,] pour estre mieulx à son aise

         S’il luy failloit je ne sçay quoy47,

         Elle seroit mieulx avec moy ;

         Et en doys estre le seigneur48.

             LE  GENDARME

160  Et vous, maistre moine : esse honneur,

         En l’estat de religion,

         D’avoir femme en fruïtion49 ?

         Qu’est cecy que vous sermonnez ?

             LE  MOYNE

         Et ! se nous sommes couronnés50

165  Et moynes, voulez-vous conclure

         Que nous [en] soions séparés

         De tous les délis de Nature

         Comme se nous estions chastrés ?

             LE  GENDARME

         Pour néant cy vous51 débat[r]ez,

170  Car je la merré52 hors ce lieu.

             LE  MOYNE

         Non ferez, j’en fais veu à Dieu53 !

         À cela ne vous attendez54.

             LA  FILLE

         Pour Dieu, Cupido, regardez

         Ung peu à ma provision55.

175  Je requiers eppediction56,

         Il ne me fault point long procès.

             CUPIDO

         Il fault que vous vous avancez57 ;

         Ne la tenez plus en esmoy.

             LE  GENDARME

         Venez-vous-en avecques moy !

             LE  MOYNE

180  Non fera, dea, je m’y oppose !

             CUPIDO

         Se vous ne dictes autre chose,

         Vous empeschez la Court en vain.

             LA  FILLE

         Quant est de moy, vélà mon train :

         Je demande ung gentil gallois58.

             CUPIDO

185  Vous en voulez ung hault la main,

         Prest à vous présenter le « bois59 » ?

             LA  FILLE

         Enné60 ! vélà motz à fin chois61.

         Vous sçavez tout, et plus encor.

             LE  GENDARME

         Je vous bailleray mon trésor,

190  Mon or, mon argent, ma chevance,

         Et vous maineray à l’essor62

         Tous les jours, à vostre plaisance.

         Oultre, ce n’est que l’ordonnance63

         De nous, qui tenons les frontières,

195  Que nous ayons des chambèrières :

         Personne ne s’en scandalise.

             LE  MOINE

         Par Dieu ! quant elle y seroit mise,

         Elle seroit femme perdue :

         Estre tempestée, morfondue64,

200  Cheminer avec la brigade,

         Coucher vestue sur la paillade65

         Avecques ces palefreniers…

         Mais nous qui sommes cloistriers66,

         Nous vivons en paix et sans noise ;

205  Et pour vivre mieulx à son aise67,

         Au monde ne pourroit mieulx estre.

             LE  GENDARME

         Quoy donc ? Moy qui me faicts paroistre68

         Journellement devant les dames,

         Ne doy-je point avoir des femmes

210  Mieulx que vous ? Or respondez donc !

             LA  FILLE

         Vous faictes ung procès si long

         Que c’est raige. Il fault despescher.

         Si, vous supplie, sans plus prescher,

         Cupido, dictes quelque chose.

             LE  MOYNE

215  Je vous auray !

             LE  GENDARME

                                      Je m’y oppose !

         Car vous qui estes gens reclus,

         Vous estes privés et seclus69

         D’avoir femme[s] en posses[s]oire.

             LE  MOYNE

         Je soutiens70 le contradi[c]toire !

220  Et mettez le procès en forme.

             CUPIDO

         Premièrement71 que je m’informe

         Du procès en quelque façon,

         Il fault dire quelque chançon.

         Et puis après, qu’on y revienne.

             LA  FILLE

225  Si vous voulez que je so[u]stienne

         Le « bas », si baillez bon « dessus72 »

         Qui pousse (sans estre Lassuz73)

         Et gringote74 ut ré mi fa sol.

             LE  GENDARME

         Je ne chante75 que de bémol…

             LE  MOYNE

230  Et moy, je chante de bécare76,

         Gros et roide77 comme une barre,

         Quant j’ay ung « dessoubz » de nature.

             LE  GENDARME

         Je ne chante que de mesure,

         Tout bellement, sans me haster.

             LA  FILLE

235  Se vous ne sçavez gringoter

         Dessus mon « bas » de contrepoint78,

         Brief, je ne vous soustiendray point :

         Car je vueil, [moy,] c’on y gringote.

             LE  GENDARME

         Je bailleray note pour note79,

240  Sans d’avantage m’efforcer.

         Et si, ains que80 recommencer,

         Faudra que long temps me repose.81

             LA  FILLE

         Oncque chant où il y a pause

         Ne dénota bonne puissance.

245  Il n’est que chanter à plaisance

         En toutes joyeuses musiques.

             LE  MOYNE

         Quant est d’instrumens organiques82,

         Gros et ouvers pour ung plain champ83,

         J’en suis fourni comme ung marchant84 :

250  Par ma foy, il ne m’en85 fault rien !

             LA  FILLE

         Je vueil ung tel musicien

         Pour fournir une basse contre86 !

                                       LE  MOYNE

         Puis87 une foys que je rencontre

         Unicum88 en ma chanterie,

255  C’est une droicte mélodie

         Et plaisant que de m’escouter.

             LE  GENDARME

         Je ne doubte89 homme pour chanter

         Chant de mesure bien nombré.

             LE  MOYNE

         Ung des vielz chantres de Cambrai90

260  Et vous estes bien assortés :

         Car tout cela que vous chantez

         Est fait du temps du roy Clostaire91.

             LA  FILLE

         Nous dirons vous et moy, beau Père,

         Deux motz à la nouvelle guise92.

             LE  MOYNE

265  Chanson à deux par[s], à voys clère,

         [Nous] dirons vous et moy.

             CUPIDO

                                                          Beau Père,

         Pensez que c’est une commère

         Qui sçait bien « chanter ».

             LA  FILLE

                                                          Sans faintise,

         Nous dirons vous et moy, beau Père,

270  Deux motz à la nouvelle guise.

             Ilz chantent tous deux ensemble :

         « J’ay prins amours à ma devise… »93

             LE  GENDARME

         Vous chantez comme [font] deux ours

         Quant il sentent le vent de bise.

             CUPIDO

         Recommencez […… -ours] !

             Ilz chantent :

275  « J’ay prins amours à ma devise… »

             LE  GENDARME

         Maistre moyne, chantez tousjours,

         Et faictes bien à vostre guise :

         Car voz chants94 tourneront [en plours]95,

         Se je viens à mon entreprinse.

             LE  MOYNE

280  Se vous perdez à ceste assise,

         À l’autre vous [ferez recours]96.

         Allez aillieurs quérir secours,

         Car je vueil chanter sans reprinse97.

             Ilz chantent :

         « J’ay prins amour à ma devise… »

             CUPIDO

285  Or est-il temps qu[e l’]on s’avise,

         De ce procès, qu’il est de faire.

             LE  GENDARME

         Plaidons en procès ordinaire,

         Et mettons la cause à huyttaine98.

             LE  MOYNE

         Non ferez, par la Magdaleine !

290  Je requiers expédicion !

             LE  GENDARME

         Je demende dilation99 !

             LA  FILLE

         Dilation ? Quel capitaine100 !

         Ce n’est pas nostre mencion101

             LE  GENDARME

         Je demande dilation !

             LE  MOYNE

295  J’en auray la pocession ;

         Et puis revenez à quinzaine.

             LE  GENDARME

         Je demande dilation !

             LA  FILLE

         Dilation ? Quel capitaine !

        Et ! n’esse pas chose villaine

300  De se vouloir en procès mettre

         À ung homme, et se dire maistre

         Du fait où on102 ne peult venir ?

             LE  MOYNE

         Quant à moy, je vueil soustenir

         Qu’il a desjà son temps passé,

305  Et qu’il est rompu et cassé

         Pour suivir les amoureux trains.

         Et, qui pis est, le « jeu des rains »

         Ne luy est duisant ne propice.

             LE  GENDARME

         Allez-vous-en, maistre novice,

310  Chanter la messe en vostre église !

         Pourtant, se j’ay la barbe grise,

         Doy-je estre mis a remotis103 ?

         Vous n’estes qu’un jeune aprentis

         Qui ne congnoissez pas telz termes.104

             LA  FILLE

315  Quant ung homme n’a les rains fermes

         Pour jouster et courir la lance105,

         Ce n’est riens que de sa puissance

         À l’encontre d’ung bon escu106.

         Or, veu que vous avez vescu107,

320  Et à bien vous veoir vis-à-vis,

         Vous estes foible, à mon advis.

         Mon oppinion en est telle.

             LE  GENDARME

         Allez vous chier, puterelle !

         Vous sentez la religion108.

325  Mais, par la Saincte Passion,

         S’il advient que vous devez estre

         Avecques ce moyne en son cloistre,

         Il vous en mesprendra du corps.

         Et si, vous en tireray hors,

330  Soit par force, soit autrement.

             CUPIDO

         Procédez résonnablement,

         Sans user de force ou mainmise.109

             LE  GENDARME

         110 voulez-vous qu’elle soit mise,

         Avec ce moyne cloistrier ?

             CUPIDO

335  Je considère le « mestier111 »,

         Qui est pénible en ses ouvraiges.

         Je regarde vos personnaiges ;

         Premier, de ceste jouvencelle :

         Elle est si gracieuse et belle !

340  Oultre plus, le religieulx

         Est jeune, frois112 et gracieulx,

         Et au « mestier » bien disposé.

         En après, il a proposé

         (Ainsi qu’ay entendu de luy)

345  Que vous estes mort et failli,

         Que vous estes foible de reins.

             LE  MOINE

         Ce que j’ay dit, je le maintiens,

         Et le maintiendray par raison.

             LE  GENDARME

         Tout de mesme trotte grison,

350  Et aussi bien comme moreau.113

             LA  FILLE

         Vous ne dictes rien de nouveau :

         Nous ne parlons pas du pellaige,

         Mais de ce qu’estes vieil et d’aage.114

             LE  GENDARME

         Par Dieu ! pourtant, courtoise et saige,

355  Vieil escu vault tousjours son pois115.

             LA  FILLE

         Il n’est feu que de jeune bois.

             LE  GENDARME

         Il n’est aboy que de viel chien.

         Si me prenez à vostre chois,

         Ma mignon(g)ne, vous ferez bien.

             LA  FILLE

360  Par saint Jehan ! je n’en feray rien,

         Se Justice ne m’y condampne.

             LE  MOYNE

         Pensez-vous qu’el(le) soit si insane116

         Et si cocarde117 de vous prendre,

         Veu qu’elle est si gracieuse et tendre118,

365  Miste, gorière119 aux rians yeulx ?

         Et vous les avez chacieulx120

         Ny plus ne moins qu’un chat de may.121

             LE  GENDARME

         Ha ! dieu d’amours, secourez-moy !

         Que doy-je plus cy sermonner122 ?

             CUPIDO

         [Autre conseil ne puis donner,123]

370  Fors que vous voisez seullement

         Vers elle prier doulcement

         Que son amour vous abandonne.

             LE  GENDARME

         Hélas ! je vous prie, ma mignonne,

         Que je ne soye point esconduit :

375  Car sy ce moyne vous conduyt,

         Vous estes femme diffamée.

         Mais de moy vous serez aymée

         Plus que Pâris n’ayma Hélaine.

         Et se vous estes à ce moyne,

380  Tout vostre honneur est desconfit.

             LA  FILLE

         On dit souvent chose certaine :

         Moins d’onneur et plus de prouffit124.

         Car tel qu’il est, il me souffit ;

         Et vous n’estes homme qui fist

385  Ce qu’il fera.125

             LE  GENDARME

                                              À l’aventure,

         Pour aucun des fais de Nature,

         J’ay encore une verte vaine126.

             LA  FILLE

         Ung coup [fait] à la longue alaine127 ?

         Par ma foy, ce seroit grant peine !

390  Si n’esse pas ce qui128 me maine

         En ce lieu que de vous avoir :

         Car vostre puissance est trop vaine

         Pour bien faire vostre devoir.

             LE  GENDARME

         Çà, Cupido : il fault sçavoir,

395  De ce procès, qui gaignera.

             CUPIDO

         Je croy que le moyne l’aura,

         Car vous n’estes point son pareil.

             LE  GENDARME

         Je demande avoir du conseil129,

         Et metz ad octo probandum130.

             LA  FILLE

400  Mais une corde ou ung landon131

         Pour vous attache[r] hault et court !

             LE  GENDARME

         J’auray le terme de la Court,

         Mais qu’il vous plaise, à tout le moins.

         Je vueil produire mes « tesmoingz »132,

405  Et vueil monstrer par voye d’enqueste

         Qu’il est plus licite et honneste

         Qu’elle soit à moy qu’autrement.

             LA  FILLE

         Cupido, faictes jugement :

         Le long procès n’y vault pas maille.

             CUPIDO

410  J’en vois parler, vaille que vaille,

         De133 ce que j’ay veu et congneu ;

         Et puis cell[u]y qui sera gru134,

         Si en prenne une douléance.

         Quant à la première ordonnance,

415  La belle fille icy présente,

         Ce n’est que pour resjouyssance

         D’avoir amours, c’est son enttente.

         Or est-elle mignonne et gente,

         Et de riens el(le) ne se soucie,

420  Fors que d’avoir pour toute rente

         Ung mignon qui bien la manie.

         Ergo, considéré les termes

         Que m’avez ouÿ proposer,

         Ung homme qui n’a les rains fermes

425  Pour néant se doit disposer ;

         Parquoy je luy v[u]eil proposer135

         Ung mignon qui bien la manie136

         De nuyt, et de jour, sans reposer.

         Vélà ce que je sentenc[i]e.

             LA  FILLE

430  Cupido, je vous remercie.

             CUPIDO

         Après que j’ay considéré

         Le fait d’elle totallement,

         Comment je vous ay desclairé

         Cy, devant tous137, en jugement,

435  Je regarde semblablement

         Vous deulx, chascun en sa querelle.

         Celluy qui pourra plainement

         La mieulx servir au plaisir d’elle :

         Primo, ce maistre monachus138

440  Dit qu’il joura ung personnage

         Qui vauldra plus de cent escutz,

         Et se vante de faire raige ;

         Et oultre, dit en son langaige

         Que vostre puissance est faillie.

445  Parquoy il aura l’avantaige.

         Vélà ce que je sentencie.

             LE  GENDARME

         Et ! [de] par la Vierge Marie,

         Vous me faictes ung grant excès !

             CUPIDO

          Vous avez ouÿ mon procès ;

450  Et prenez en gré ma sentence !

             LE  GENDARME

         Je prens ce coup en pacience,

         Combien qu’il ne me plaise pas.

             LE  MOYNE

         Puisque bien avez fait mon cas,

         Cupido, vélà deux ducatz

455  Pour voz peines et vos babis139.

             CUPIDO

         Grates vobis140, grates vobis !

             LA  FILLE

         Quant en aucun débat serons,

         Cupido, nous vous manderons :

        Vous viendrez par-devers nobis.

             CUPIDO

460  Grates vobis, grates vobis !

             LE  GENDARME

         Pourtant, se j’ay esté vaincu,

         Vous aurez de moy cest escu

         Pour entretenir vos habitz.

             CUPIDO

         Grates vobis, grates vobis !

                 EXPLICIT

*

1 Dans la Farce de maistre Trubert et d’Antrongnart, d’Eustache Deschamps, un paysan veut plaider contre un homme qui lui a pris une amande dans son jardin !   2 Ce recueil comporte une pochade en vers de Jehan d’Abundance : les Quinze grans et merveilleuz signes nouvellement descendus du ciel au pays d’Angleterre (n° 26). Elle est suivie d’une très rabelaisienne Lettre d’escorniflerie, en prose.   3 L’homme d’armes, le soldat.   4 Princière. Le Prince des Sots n’aurait d’ailleurs pas renié ce « cri » modelé sur celui qui ouvre les sotties.   5 Verge = bague. Si[g]net = bague ornée d’un sceau.   6 Faisant jouer des musiciens à la mode.   7 Sectes, races, espèces.   8 Leçon de R. T : A leuer de ma forteresse   9 Doux, agréable.   10 R évoque clairement le suicide : Qu’aurois piéçà franchi le pas/ De la mort.  On songe aux Regrets de la belle Heaulmière de François Villon : « Ha ! vieillesse félonne et fière,/ Pourquoy m’as si tost abatue ?/ Qui me tient, qui, que ne me fière/ Et qu’à ce coup je ne me tue ? »   11 T : amans  (Vers 368.)   12 Quelque.   13 S’il ne m’accorde aucun petit secours.   14 Ce mélange de paganisme et de christianisme ne choquait pas : une église de Langon fut dédiée à sainte Vénus. C’est d’ailleurs au fils de Vénus, « à Cupido, dieu d’amourettes », que le franciscain frère Guillebert lègue son âme.   15 Miste [mignonne] et habile.   16 Propre aux choses de l’amour.   17 Qui s’évapore.   18 Qu’on commet une faute.   19 La vie de famille.   20 T : accorde  (Recorder = raconter.)   21 Une fourmi : ne vaut rien.   22 Ornée, parée.   23 Du coït. « Les ungz, par leur fin jobelin [leur persuasion],/ Fournissent à l’apointement. » Guillaume Coquillart, Monologue des Perrucques.   24 T : deux  (À quitte ou double. Cf. Maistre Mymin qui va à la guerre, vers 248.)  Soit on refait l’amour, soit on quitte la partie.   25 Vous mettre en valeur. T intervertit les vers 88 et 89.   26 Des couches.   27 Région poilue de l’anatomie féminine. « Fourby luy as son pelisson/ Maintes fois. » (Les Enfans de Borgneux, F 27.)  Cf. le Gaudisseur, vers 53.   28 Leçon de R. T : Je demande ung tel amoureulx   29 Jacobin. À propos de tous ces moines paillards, v. la Confession Margot, vers 14-15.   30 Plaisirs. (Idem au vers 167.) « Je la baiseray des foys trente/ En faisant l’amoureulx délict. » Le Poulier à VI personnages, LV 27.   31 Je vais. Idem vers 410.   32 De la chair fraîche : une jeune fille.   33 Cupidon imposait sa loi aux dieux les plus importants, comme Jupiter.   34 T : male  (« Dieu vous mecte en bonne sepmaine ! » Mince de quaire, F 22.)   35 Le bienvenu.   36 Garçon.   37 Cette injonction, qu’on trouvait dans le Jeu du Prince des Sotz sous la forme « À l’assault, prélatz, à l’assault ! » paraît issue d’un mystère du XVe siècle, les Actes des Apostres : « À l’assault, diables, à l’assault ! » Tel est l’ordre que Lucifer donne au « dyablotin Panthagruel », dont le patronyme aura la postérité que l’on sait.   38 Le vocabulaire érotique doit beaucoup au lexique guerrier. « Toujours ferme et dispos,/ Il fut vainqueur dans trois assauts. » (Commandant Collier.) Cf. les Premiers gardonnéz, vers 163.   39 De bâton [pénis]. Cf. les Sotz qui remetent en point Bon Temps, vers 92.   40 « Ceulx-là qui sont de plusieurs cons batans,/ Foulz arrogans, se monstrent combatans. » Gratien Du Pont.   41 Estimez content celui…   42 Mannequin contre lequel s’entraînent les cavaliers. « Vous jousterez à la quintaine,/ S’elle s’y vouloit consentir,/ Se vous voulez son con sentir. » Jehan Molinet, le Débat du viel Gendarme et du viel Amoureux. Ce débat offre des similitudes avec le nôtre.   43 Leçon de R. T : a vostre abaye maiste frappart  (Le clerc ne s’appelle pas ainsi, contrairement au cordelier de la Femme qui fut desrobée à son mari <F 23>. « Frère Frappart » est le nom générique des moines paillards : « Ce cordelier, qui estoit ung frère Frappart, embrasé de chaleur naturelle et du désir de luxure. » Pogge+Tardif.)   44 Vous viderez les lieux rapidement.   45 Ce sera plus honnête que d’aller avec un prêtre.   46 Débrouillez-vous pour le partage.   47 Un rapport sexuel. « Lorsque m’amie et moy,/ Tous nuds au lict, faisons je ne sçay quoy. » Ronsard.   48 Le propriétaire. La scène des deux hommes qui se disputent une belle fille évoque celle du Faulconnier de ville, à partir du vers 307.   49 Jouissance. (Leçon de R. T : prouision)   50 Tonsurés.   51 T : Pournent cy vous vous  — R : Pourneant icy  (Pour néant [pour rien] réapparaît à 425.)   52 Je la mènerai.   53 R propose un jurement plus savoureux de la part d’un moine : Je me donne à Dieu !   54 N’y comptez pas.   55 Ce qu’on alloue provisoirement à un plaideur en attendant le jugement.   56 Expédition de mon affaire. Dans les farces, les femmes, qui sont illettrées, déforment le jargon juridique : cf. Colin, filz de Thévot, vers 186-190.   57 T : auancies  (Que vous progressiez.)   58 Un bon amant. « Mon gentil gallois,/ Ailleurs quérir je n’yray mie/ Une “andouille” à faire bons pois. » Parnasse satyrique.   59 Son pénis. Cf. Raoullet Ployart, note 29.   60 Juron féminin.   61 Voilà des mots bien choisis.   62 En plein air, lors de mes déplacements. Voir le vers 199.   63 C’est dans l’ordre des choses.   64 Exposée aux tempêtes et enrhumée.   65 Sur la paille d’une écurie.   66 T : cloistriez  (Qui vivons dans des couvents.)   67 Le « gras chanoine » des Contrediz de Franc Gontier, de Villon, personnifie bien cet éloge du confort et de la luxure dans lesquels se prélassaient les moines conventuels : « Il n’est trésor que de vivre à son aise. »   68 Qui me fais mousser. Leçon de R. T : Et moy beau sire qui fois croistre/ tous les iours deuant les dames   69 Exclus, privés.   70 T : contiens  (Les prêtres de jadis acquittaient une redevance, le couillage, pour avoir le droit d’entretenir une concubine : « Mais oserois-je bien parler de l’infâme tribut qu’on  souloit faire payer aux prestres pour estre dispenséz d’en tenir [autorisés à entretenir des maîtresses], et le nommer par son nom, le couilliage ? » Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, XXI.)   71 Avant.   72 Le vocabulaire musical se prêtait à des incartades érotiques. La Fille assure le « bas » (cf. les Femmes qui font renbourer leur bas), et l’homme improvise le « dessus ». On trouvera les mêmes détournements dans une chanson de Pierre Bergeron : « Je pris le dessus, non sans rire,/ Et ma maistresse le dessous./ Nous commençasmes par nature/ Nos sons et accords tout exprès ;/ Et, las de battre la mesure,/ Je finis en bémol [débandade] après. » Cabinet satyrique.   73 Je prends ce vers et le suivant dans R.  (T offre de ce distique une lecture moins claire avec une rime du même au même : Car aucuneffois sans dessus/ Mauuais chantre est par ung desol.)  L’éditeur de 1612 place là un clin d’œil à Roland de Lassus, qui composa plusieurs chansons grivoises, dont la célèbre Fleur de quinze ans, sur un poème de Marot.   74 R : grignote  (Gringoter = chanter. Mais aussi, coïter : « C’est ung plaisant esbatement/ De ce bas clicquant instrument,/ Qui si bien tamboure et gringote. » Molinet, Débat <v. note 42>.)   75 Copule. « Les gens mariéz, par despit, disent qu’ils chantent leur première messe sur “l’autel velu”. » (Béroalde de Verville.) « Bé mol » est la prononciation normande de « bois mol » : pénis mou. Voir la note 72.   76 Prononciation normande de « bois quarre » : pénis dur. J.-J. Rousseau a donné l’étymologie du bécarre : « On l’appella B dur ou B quarre, en Italien B quadro. »   77 Leçon de R. T : Hault et gros   78 En épousant ma ligne mélodique.   79 Coup de reins pour coup de reins.   80 Avant de.   81 Ces 3 vers proviennent de R. T : Tout bellement sans me haster <reprise de 234>/ Et pensere aucuneffois <sans rime>/ Sil est besoing en une clause   82 T : organistes  (Jeu de mots sur l’organe viril.)   83 Jeu de mots sur « plain-chant ». Le « champ » est la partie de la femme qu’il faut labourer : « La sibylle aussitôt dans sa chambre le mène,/ Et lui montre le champ de l’amoureux déduit. » Robbé de Beauveset.   84 J’en ai à revendre.   85 T : nem — R : s’en  (Il ne me manque rien.)   86 Une partie basse contre la mienne. « [Merlin] jouoyt le dessus et trouvoit la basse contre toute preste. » Chroniques gargantuines.   87 T-R : Depuis   88 Jeu de mots sur « uni  con » : vulve lisse. (R : Unisson)   89 Redoute.   90 Ces chanteurs, dépositaires de la tradition grégorienne, passaient alors pour de vieilles barbes. « C’estoyt chose mervelleuse de nous ouÿr accorder noz mélodieuses voix (…), non point sy armonieusement comme font les chantres de Cambray ou Paris, combien touttefoys quasi taliter qualiter [presque aussi bien qu’eux]. » Nicolas Loupvent.   91 Clotaire II, né à Cambrai en 584, symbolisait l’ancien temps. « Il a [des] esperons du temps au roy Cloutaire, dont l’un n’a point de molette. » Quinze Joyes de Mariage.   92 Selon la dernière mode.   93 Ce rondeau est publié dans le Jardin de Plaisance (folio 71 r°). On le chante notamment dans la farce des Amoureux qui ont les botines Gaultier (F 9), et dans le Débat de Molinet <v. note 42>.   94 T : champs   95 T : enpleurs   96 T : seres resours  (Vous déposerez un recours lors d’autres assises.)   97 Sans être repris, sans reproche.   98 Remettons la sentence à huit jours de là. Le Gendarme cherche à gagner du temps.   99 Un report. La Fille, peu faite au jargon juridique (note 56), traduit « dilatation » : érection.   100 Citation narquoise d’un autre débat, « prouffitable pour instruire jeunes filles à marier », l’Embusche Vaillant : « Et dit-on : “Dieu, quel capitaine/ Pour faire armes ou grant conqueste !” »   101 Ce qu’on nous a dit.   102 T : il  (De la dilatation à laquelle on ne peut parvenir.)   103 À l’écart. « Ailleurs, en quelque pays a remotis. » Pantagruel, 7.   104 R : Les vieux sçavent d’amour les termes.   105 Leçon de R. T : ung coup la lance  (Courir la lance = copuler : « Elle se coucha, et luy emprès d’elle. Il n’eurent guères esté couchéz, et plus couru d’une lance. » Cent Nouvelles nouvelles.)   106 L’écu, bouclier contre lequel frappe une lance, désignait le sexe de la femme. Cf. le Trocheur de maris, vers 191.   107 Que vous avez longtemps vécu, que vous êtes vieux.   108 Vous puez le moine.   109 Leçon de R. T ne rime pas : Car iustice vous sera tinse   110 T-R : Et  (Jeu de mots sur la main mise.)   111 Le bas métier, le coït.   112 Frais.   113 Un cheval à poils gris <v. le vers 311> court aussi vite qu’un cheval à poils bruns. J’adopte la lecture de R ; T réduit ces 2 vers à : Aussi bien trotte grison que moreau   114 Leçon de R. T remplace ce vers par : mais tant seullement pource que laage/ vous surmonte cest une fois   115 Un écu déprécié vaut malgré tout son poids en or. On assiste à une bataille de proverbes.   116 T : besiaune  (Insane = folle. Rime avec « condamne ».)   117 Coquard = sot.   118 T-R : gente   119 Mignonne (vers 42), élégante.   120 « Les yeulx chassieux, couilles flastries et victz geléz. » J. d’Abundance, Lettre d’escorniflerie, T 26.   121 Leçon de R. T : Comme ung poure chat de may  (Les chats nés au mois de mai n’avaient aucune valeur : « Et dois sçavoir, si tu es bon devin,/ Que chatz de May ne vallent une puce. » J. Molinet, Débat d’Avril et de May.)   122 Que dois-je dire de plus ?   123 Vers manquant. « Autre conseil ne vous puis donner, fors laisser joindre voz gens. » Thrésor des Amadis.   124 Cet « axiome de Normandie », comme l’appelle Béroalde de Verville, se lit notamment dans la farce des Chambèrières (F 51).   125 Leçon de R. T : & brief de vous ie ne vueil point/ Car vous nestes point quil me fit/ Ce quil me feroit   126 Une raide verge (lat. vena). « –Il a jà une verte vayne./ –Au moyns serez-vous bien joyeuse/ Quant ma queue verte sentirez. » Les Femmes qui se font passer maistresses, F 16.   127 En faisant durer le plaisir. « Pauline, qui n’estoit pas mal contente de ce long travail, s’estonnoit de la longue haleine de son piqueur. » (Bandello+Belleforest.)  Quoi qu’en disent des personnes mal informées, « coup » avait la même acception libre qu’aujourd’hui : « Ung jeune fils qui se fiança,/ À sa fiancée emprunta/ Ung coup sur le temps advenir. » (Sermon joyeux d’un Fiancé.) Cf. Frère Guillebert, vers 90.   128 T : quil   129 Un avocat.   130 Je remets « la cause à huitaine » (vers 288).   131 Une corde de charpentier.   132 Exhiber mes testicules. (Cf. Frère Guillebert, vers 354.)  Avec le même double sens érotico-juridique, les basochiens disaient aussi : « Mettre les pièces dessus le bureau. » Quant aux plaideurs, on les nommait « les parties ». Tout ces termes ambigus simplifiaient la vie aux avocats qui rédigeaient des causes grasses, plaidoiries carnavalesques d’une touchante obscénité. Le jugement de Cupidon (vers 414-446) est lui-même une cause grasse.   133 D’après.   134 Grup = condamné. « Son procès va donc à rebours,/ S’il est grup. » (Mistère de la Passion.) C’est un mot d’argot : « Car qui est grup, il est tout roupieulx [honteux]. » (Villon, Ball. en jargon, VII.)   135 T : disposer  (Rime précédente.)   136 T : maine  (Même vers que 421.)   137 T : toutes   138 Moine.   139 Babils, plaidoiries.   140 Merci à vous. On prononçait « grattez vos bis » : grattez vos sexes, masturbez-vous parce que vous n’aurez rien d’autre. « [Nous en sommes] quites pour un grates vos bis. » (Marchebeau et Galop, LV 68.)  Bis = vulve : « La belle fille entre les bras,/ Et river le bis à plaisance,/ Dix foys la nuyt. » Sottie de Folle Bobance.

LES PREMIERS GARDONNÉZ

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

 

*

 

LES  PREMIERS  GARDONNÉZ

 

*

 

Cette sottie parisienne, sans doute jouée le 6 janvier 1492, est une « farce de collièges1 ». Le Principal du collège, nouvel avatar du Prince2 des Sots, retrouve des élèves fugueurs3. Parmi eux, le chouchou du maître, qui sera le premier guerdonné [récompensé].

À l’Épiphanie4, le 6 janvier, les collégiens célébraient la « feste du Roy de la febve ». Ils se déguisaient, puis jouaient des « farces, mommeries ou sottises » composées par eux-mêmes. Le Parlement de Paris confiait au principal du collège la rude tâche d’expurger le texte.

Source : Recueil Trepperel, nº 13.

Structure : Rimes abab/bcbc, rimes plates, avec 1 triolet, et une espèce de lai à trois rimes. Une fois de plus, le travail de l’imprimeur est de plus en plus fautif quand il approche de la fin.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

*

 

Sotie nouvelle à cinq personnages des

Premiers gardonnéz

 

*

 

C’est assavoir :

    LE  PRINCIPAL  [BIEN-VENU]

    L’ERMITE

    LE  COQUIN

    LE  PÈLERIN

   LE  QUART 5

 

*

 

                                          LE  PRINCIPAL  commence            SCÈNE  I

          Esse tout6 ? Où sont mes suppostz ?

          Où suis-je ? Vient-on plus céans ?

          Cecy me vient mal à propos7.

          Esse tout ? Où [sont] mes suppostz ?

5    Je cuide qu’ilz ont prins campos8 ;

         N’auray-je plus d’estudians ?

         Esse tout ? Où sont mes suppostz ?

         Où suis-je ? Vient-on plus céans ?

         Gentilz mignons, gentilz enffans,

10   Devez-vous présent reposer ?

         Ne viendrez-vous point sur les Champs9,

         Pour voz gentilz corps exposer ?

         N’est-il pas temps de composer10

         Chansons et balades nouvelles,

15   Prendre textes et les gloser

         Au vray, selon le contenu

         Par le Principal Bien-venu11 ?

         Que faictes-vous ? Levez voz velles12 !

         Me voullez-vous habandonner ?

20   Vous cherront les plumes des elles13,

         Au temps que vous devez voller

         Et mener jubilacion.

         Est-il temps de se désoller

         Et cheoir en tribulacion ?

25   Ne fust-il pas présent saison

         De mener tout esbatement,

         Actendu que le temps est bon14 ?

         Je ne l’entens point aultrement :

         Il sont mors et au finement15

30   Mes seigneurs, à Dieu je vous dis16.

               L’ERMITE           SCÈNE  II

         De profundis, de profundis

         Ad te clamavi, Domine17 !

               LE  PRINCIPAL

         Et ! qu’esse-cy ? Est tout finé18 ?

         Dois-je aller à recullorum19 ?

               L’ERMITE

35   Animabus famulorum

         Famularumque20.

               [LE  PRINCIPAL]

                                          [Est tout]21 perdu ?

         Oncques ne fus si esperdu !

               [L’ERMITE]

         Je vifz comme beste sauvaige,

         Tout reclus en ung hermitaige,

40   Sans que nully me solicite.

               LE  PRINCIPAL

         (Lais[s]ez-moy venir cest hermite ;

         Car je soye par le col pendu,

         Veu ce que je l’ay entendu,

         Se ce n’est ung de mes suppostz22.)

               L’ERMITE

45   Fratres, fratres, nolimus vos,

         Nolimus vos ignorare23

         Je rendray bien raison quare24

         Quant viendra en temps et en lieu.

         C’est grant fait que de servir Dieu ;

50   Ung chascun doit fuÿr le Monde.

               LE  PRINCIPAL 25

         (Je pry à Dieu qu’il me confonde

         Se ne vélà ung de mes gens !

         Je le congnois bien, je l’entens.

         Laissez-le venir, laissez faire.)

               L’ERMITE

55   La paix Dieu soit en ce repaire !

         Qu’i vous doint s’amour et sa grâce !

               LE  PRINCIPAL

         Beau Père, Jésus vous parface26

         Et vous donne perfection !

         Mais de quelle religion27

60   Estes-vous ? Je ne vous congnois.

               L’ERMITE

         Je me tiens, mon seigneur, ou28 bois,

         Pour acquérir mon saulvement.

               LE  PRINCIPAL

         Or, mettez jus29 l’abillement,

         Et puis nous verrons bel estat30 !

               L’ERMITE

65   Ô Dieu ! je seroyes appostat,

         Se je délaissoyes mon habit.

               LE  PRINCIPAL

         Ha ! « frère », que vélà bien dit !

         Par Dieu, si le mettrez-vous jus31 !

               L’ERMITE

         Hélas, mon rédempteur Jhésus !

70   Ne me faictes pas ceste oultraige !

               LE  PRINCIPA[L]

         Vécy ung hermite sauvaige32 ;

         En vistes-vous onc(ques) de la sorte ?

               L’ERMITE

         Vous voyez quel habit je porte,

         Il ne s’en fault plus enquérir.

               LE  PRINCIPAL

75   Pour quoy t’es-tu tant fait quérir ?

         Que ne vins-tu dès l’an passay33 ?

               L’ERMITE

         Venir n’estoit pas tout trassay34 :

         Les Festes estoient35 deffendus.

               LE  PRINCIPAL

         En ung gibet fussent pendus

80   Ceulx qui y misdrent36 empeschement !

         Vient-il que toy, pour le présent ?

         Des autres, en as-tu rien veu ?

               L’ERMITE

         Corps bieu ! il y a longuement

         Que ne les vy ne apparceu.

               LE  PRINCIPAL

85   S’ilz ne viennent, je suis déceu37.

               L’ERMITE

         Il n’est pas qu(e) aulcun ne [vous] faille38.

               LE  PRINCIPAL

         Nostre Estat seroit mal pourveu.

               LE  COQUIN 39       SCÈNE  III

         Quelque denier ou quelque maille,

         Ou quelque bon lopin de pain

90   Au povre [homs40] qui se meurt de fain !

         Pour Dieu, qui en a, si m’en baille !

               LE  PRINCIPAL

         Qu’esse que j’oy là ?

               L’ERMITE

                                               Ne vous chaille ;

         Escoutez ung peu le mien train41.

               LE  COQUIN

         Au povre homs qui [se] meurt de fain.

               LE  PRINCIPAL

95   Mais dit-il vray, ou s’il se raille ?

         S’il se mocque, que l’en l’as[s]aille,

         Et l’envoyez fouller le fain42 !

               LE  COQUIN

         Quelque denier ou quelque maille,

         Ou quelque bon loppin de pain

100  Au povre homs qui [se] meurt de fain !

               LE  PRINCIPAL

         Va-le empoingner par la main,

         Et m’admaine cel(le) truandaille43 !

               L’ERMITE

         Vous n’avez garde que g’y faille ;

         Je vous le vois quérir soudain.

               LE  COQUIN

105  Hélas ! fault-il que je m’en aille ?

         Au povre homs qui [se] meurt de fain.

               L’ERMITE

         Tirez avant, coquin villain !

         Venez devant le Principal !

               LE  COQUIN

         Hélas ! je n’ay fait aulcun44 mal :

110  Qu’avez-vous de moy entendu ?

         Je vous pry, se je suis pendu,

         Recommendez-moy à mes gens45.

         Laissez-moy aller, je me rens.

         Jesu Christe46, miserere !

115  Se je meur, je leur escripré

         Que la grant clef de nostre huche

         Est ou pertuys où je la muce47,

         Et qu’ilz gardent bien ma besace.

               L’ERMITE

         Principal, vez-le cy en place.

120  Regardez quel homme notable !

         Je cuide qu’il se tient coupable,

         Car il a grant peur de mourir.

               LE  PRINCIPAL

         Et que vient-il icy [q]uérir ?

         Veult-il présent troubler ma Court ?

125  Despoille-toy et le fais court48 !

         Il gist en mon oppinion

         Qu’il y a quelque fiction49

         Va-le despouiller vistement !

               LE  COCQUIN

         Je n’ay pas grant habillement,

130  Ne guières vestu sur le dos.

               [L’ERMITE]

         [C’est ung Sot !] Ralliamus nos50 !

                                           [LE  COQUIN]

         Je suis au point où je doibs estre51

         Principal, mon redoubtay maistre,

         Je pensoyes que vous fussiez mort.

               LE  PRINCIPAL

135   Par sainct Jehan ! tu avoyes grant tort,

         Car je n’en euz onc le couraige52.

               L’ERMITE

         Aussi seroit-ce grant dommaige

         De perdre ung [aus]si vaillant homme.

               LE  PRINCIPAL

         Or vien çà ! Déclaire-moy53 comme

140  Tu t’es habillié en ce point.

         Qu’as-tu trouvay ? Quel ver t’a point54 ?

         En l’aultre an, pourquoy ne vins-tu ?

               LE  COQUIN

         Tout n’en valloit pas ung festu.

         Nous fusmes bannis en tous lieux55,

145  En la malle grâce des dieux.

         Et puis ces paillards boulengiers

         Qui vendoient sept ou huit deniers

         Le pain qu’on a présent pour ung56.

         Quant je vy ce train et ce run57,

150  Je ne fus fol ne négligent,

         Mais couru[s] à Sainct-Innocent58

         Me fourrer avec les maraulx59.

               LE  PRINCIPAL

         Et de vivre ?

               LE  COQUIN

                                  Soubz beaulx estaulx60.

         Chacun apporte son loppin :

155  L’ung du pain [et] l’autre du vin ;

         L’ung avoit son morceau de lard,

         L’aultre des trippes61, pour sa part,

         [……………………… andouille.]62

         Chacun mect la main à la fouille63,

         Et brouon[s]64 à Gourde Pyenche65.

               L’ERMITE

160  Se treuve point quelque Laurence66

         Aulcuneffoiz sur le terrant67 ?

               LE  COQUIN

         Trouver je n’en vis oncques tant :

         Pensez qu’il y a maints assaulx68 !

               LE  PRINCIPAL

         Et du logis ?

               LE  COQUIN

                                    Soubz beaulx estaulx,

165  Je vous l’ay jà une foiz dit.

         Nous avons du guet sof-conduit69,

         Car il ne nous vient point chercher :

        Sergens n’ont garde d’approcher,

         Car il n’y a point de praticque70 ;

170  S’il viennent, on leur fait la nicque71.

         Car ilz n’y pensent trouver acquest72.

               LE  PRINCIPAL

         J’entens le train, je voy que c’est.

    On [y] brasse maint bon escot.

               LE  PÈLERIN,  en chantant      SCÈNE  IV

     « Sancte73 Michael, [da esco]74 !

175  Volo mandare75, Dieu bonum76 !

    Kyrieleyson, Kyrieleyson !

    Alleluya, alleluya ! »

               LE  PRINCIPAL

    Je croy qu’en Court il en y a…77

    Taisez-vous et faictes scilence78 !

               LE  PÈLERIN  [en chantant]

180  « Sancte Michael ! »

               LE  PRINCIPAL

                Il recommence ?

    Si fault-il que j’en voye la fin !

               L’ERMITE

    Habit porte de pèlerin.

         Je ne sçay que ce[la] peut estre.

               LE  COQUIN

         Je cuide que c’est ung fin maistre79.

               LE  PRINCIPAL

185  Par adventure qu’il cuide estre

         Entré en ung aulcun hôpital80.

               L’ERMITE

    Il n’y commence pas trop mal :

    Il en prent assez bien la voye81.

               LE  PRINCIPAL

    Va le quérir, que l’en le voye !

190  Il [est des miens]82, par adventure.

               LE  COQUIN

         Çà83, pèlerin !

               LE  PÈLERIN

             Dieu de Nature

    Le vous rende, mon doulx enfant !

               LE  COQUIN

    Il vous convient venir devant

    Le Principal, qui vous appelle.

               LE  PÈLERIN

195  A-il quelque chose nouvelle84 ?

         Je ne vueil point qu’on me ramposne85.

               LE  COQUIN

    Nenny ; c’est pour avoir l’aulmosne,

    Pour tant que vous la demandez.

               LE  PÈLERIN

    Je vous prie [que] recommendez

200  Vers luy ma [tant] pouvre personne ;

    Car par mon âme, qui me donne,

    Il fait bien et grant charité.

               LE  COQUIN

    Or, enquérez la vérité

    De ce « pèlerin », Principal !

               LE  PRINCIPAL

205  C’est ung mignon espécial,

    Je le congnoys86 bien à sa myne.

    Il ne fault jà qu’on l’examine,

         Par ma foy : je le congnoys à l’œil87.

    Despoullez-le tost, je le vueil !

210  Vous verrez, per sanctum Quoque88,

    Ung pèlerin de quando-que89 ;

    Je le voy bien à sa manière.

               L’ERMITTE

    Avallez90 la robe derrière !

    Principal, voyez quel appostre !

               LE  PÈLERIN

215  Hault le boys91, gallans ! Tout est nostre.

    Arrière, soucy ne92 meschance !

               LE  PRINCIPAL

    Mes gens me vienne[nt à la] chance93.

    Vien çà ! Dy-moy en brief langaige

    Où estoit ton pellerinaige.

               LE  PÈLERIN

220  Corps bieu ! pour vous dire le point,

    Principal, je n’y alloyes point ;

    Je ne faisoyes que par faintise.

               LE  PRINCIPAL

    Et pourquoy ?

               LE  PÈLERIN

                                       Et ! pour tant : se j’advise

    Aulcun paillard garson sergent

225  Qui me void ung baston portant

    Et me rencontre en [ung] chemin,

    Je diray que suis pèlerin94 ;

    Mais soubz l’ombre de ceste feste95,

    On leur baille bien sur la teste.

               LE  PRINCIPAL

230  Vélà trèsbeau pèlerinage !

               LE  PÈLERIN

    Item96, je gaigne davantaige,

    Soubz cest habit, aulcun[s] seigneurs97.

               LE  PRINCIPAL

    Et quelz gens ?

               L’ERMITE,  en sacoutant98

              Ce sont procureurs.

               LE  PRINCIPAL

    Les crains-tu ?

               LE  PÈLERIN

              Plus que nulle gent,

235  Car il ne font rien sans argent.

    Et puis quant tout l’argent est mis99,

    Il n’y a conffort100 ny amys.

    Unde locus101 que l’en doibt estre

    Parmy le trou d’une fenestre

240  Et par le trou d’une serrure,

    Qui n’est point mencion102 [très] seure,

    Veu qu’on ne scet pourquoy ne quant

    Estre excommunié content103.

               [LE  PRINCIPAL]

    Je n’entens point ceste raison.

               [LE  PÈLERIN]

245  Je loge bien en ma maison

    Pour une nuit tant seullement ;

    Ergo104, il s’ensuit clèrement,

    S’aulcun est vers moy despité105,

    Que je seray demain cité106

250  En mettant ung peu de papier

    Soubz la porte. C’est beau mestier !

               LE  PRINCIPAL

    Plusieurs sont en maulvais quartier

    Par maulvaises citacions.

    Combien107 qui doit, il doit payer

255  Sans aultres allégacions ;

    Mais de venir par les maisons

    Exécuter subtillement,

    Ce sont excommunications !

    Autant en emporte le vent108

               L’ERMITE

260  Si se109 fait cela bien souvent.

    Malleur à celluy qui la110 donne,

    S’il n’aparoist à la personne111 !

               LE  PRINCIPAL

    Nul ne peust de chose congnoistre

    Qui112 ne luy en fait apparestre.

265  Mais revenons à noz moutons113,

    Et plus à cecy n’arrestons.

    Est tout venu ? Il en fault ung114,

    Ce n’est pas [là] mon train commun

    Pour servir à mon appétit.

270  Qu(e) est devenu ung [mien] petit ?

    Il m’en convient avoir nouvelle.

               L’ERMITE

    Sercher le fault à la chandelle.

               LE  PRINCIPAL

    Je ne sçay s’on le trouvera.

               LE  COQUIN

    Ho ! je l’ay trouvé, vez-le là,

275  Propre com ung esmerillon115.

               LE  QUART         SCÈNE  V

    Fault-il que nous [nous] resveillon ?

    Le bon temps116 est-il revenu ?

    S’il fault que nous appareillon117,

    Je seray des premiers venu :

280  « J’ay tousjours [sotie] maintenu

    Et maintiendray toute ma vie118 ;

    Quelque cas qui soit advenu,

    J’ay tousjours maintenu sotie. »

               LE  PRINCIPAL

    Tu as gentille fantasie :

285  Tu ne fauldras point au besoing.

               LE  QUART

    J’estoye bien près, quoy qu’on [en] die ;

    Mais on ne me voit pas, de loing.

    Nonobstant que je prendray soing

    À bien servir le Principal,

290  Vous aultres qui venez de loing

    Vous l’avez entretenu mal ;

    Et pour vous dire en général,

    Se la lune119 n’est clère et belle,

    Il ne peut à mont ne à val

295  De nuyt cheminer sans chandelle.

          « Je reluys,120

          Je conduys,

      Je monstre la clère voye,

         Je vous duys

300       Et produis.

      Principal, où que je soye121,

      De vostre bien j’ay grant joye.

      Vous m’avez entretenu,

      Posay que tard venu je soye ;

305    Hault Principal Bien-venu,

      Tousjours m’avez soustenu.

      Je fusse plus tost venu, »

    Mais j’actendoye la bienvenue122.

               LE  PRINCIPAL

    Or vien [çà ! Dont]123 t’est advenue

310  Une pensée [aus]si sauvaige ?

    [Puis]que tu n’as eu tel couraige124

    Comme ceulx-cy, mal adviséz,

    Qui en leurs habitz desguiséz

    Estoient venus par-devers moy,

315  Déclaire-moy raison pourquoy

    Tu as maintenu ton est estat125.

               LE  QUART,  en sacoutant

    Escoutez deux motz…126

               LE  PRINCIPAL

                    Quel esbat !

    Pourquoy ont-ilz changié d’abit ?

               LE  QUART,  en sacoutant

    Pour tant que…

               LE  PRINCIPAL

                Paix, c’est assez dit !

320  Ilz se deffyoient ?

               LE  QUART,  en sacoutant

                Je m’en doubte127,

    Car le temps passay…

               LE  PRINCIPAL

                  Ha ! escoute,

    Tu es assez saige et subtil :

    Mes suppostz, que demandent-il ?

               LE  QUART

    De leur estat je m’esmerveil128.

325  Que je parle à vous de conseil…    Dicat in aure.129

               LE  PRINCIPAL

    L’ont-ilz dit ?

               LE  QUART,  en sacoutant

             Encor(e) plus…

               LE  PRINCIPAL

                        Quelz motz ?

               LE  QUART,  en sacoutant

    Item

               LE  PRINCIPAL

          Il va mal à propos.

               LE  QUART

    En effect, j’entens bien à eulx

    Qu’il fault que [vous] leur faciez mieulx.

               LE  PRINCIPAL

330  Fais-les130 tous venir !

               LE  QUART 131       SCÈNE  VI

                  Vez-les cy.

               LE  PRINCIPAL

    Par ce migno[nne]t132 que vécy,

    J’entens que mal estes contens,

    Et que par moy servir, aussi,

    Vous avez perdu vostre temps.

335  Vous avez esté diligens

    À moy servir, je le sçay bien.

    Parlez, ne soyez négligens,

    [Et] dictes-moy s’il vous fault rien.

               L’ERMITE

    Pour vous dire du bien le bien133,

340  Nous [vous] avons servy…

               LE  PRINCIPAL

                     Et puis ?

               LE  COQUIN

    Vous voyez l’estat où je suis.

    Je croy qu’il fault que je vous quicte.

               LE  PRINCIPAL

    Et pourquoy ?

               LE  COQUIN

              C’est134 une redicte !

    Jamais ne me fistes nul bien.

               L’ERMITE

345  Aussi, par semblable moyen,

    Il est saison que je m’en voise.

               LE  QUART

    Allons, tout beau, sans faire noise !

    Le moins débat est le meilleur.135

 

    Principal, dictes, mon seigneur :       SCÈNE  VII

350  Après toutes choses bien veuz,

    Il fault que voz gens soient pourveuz,

    Ou la chose ira mal à point.

               LE  PRINCIPAL

    Je regarderay sur ce point.

    Chascun sera content de moy.

355  Mignon, or t’en va, par ta foy,

    Et leur demande qu’il leur fault.

               LE  QUART

    Il convient batre le fer chault,

    Aultrement, tout n’en vauldroit rien.

 

    Compaignons, escoutez : je vien         SCÈNE  VIII

360  Devers vous en espicial136

    Vous dire que le Principal

    Est d’accord de vous contenter.

    Et pour tant, sans plus [cy] tarder,

    Venez sçavoir qu’il vous dira.

               L’ERMITE

365  Vienne ce qu’avenir pourra.

    De cas villain, long souvenir137.

    Au pis ne peut-il qu’avenir

    Que partir, qui138 rien ne donra.

               LE  PÈLERIN

    Aller parler [fault ; on]139 l’orra

370  Sans plus cy tenir long propos140.

               LE  QUART        SCÈNE  IX

    Principal, vécy voz suppostz ;

    Regardez que vous en ferez.

               LE  PRINCIPAL

    Je ne vueil pas que murmurez,

    Mes suppostz : dictes qu’il vous fault.

               L’ERMITE

375  Sans141 crier plus [bas ne plus hault]142,

    Après tous beaux motz blasonnéz143,

    Il fault que vous nous gardonnez144 ;

    Aultrement je ne l’entens pas.

               LE  PRINCIPAL

    Enffans, je congnoys vostre cas ;

380  Vous le ferez tirer145 à part.

    Rengez-vous chascun à l’esquart.

    Chascun emportera son don ;

    Vous aurez chascun son gardon146,

    Et ne vous ploignez point de moy.

385  Tien cestuy-cy : vélà pour toy147.

    Autant m’est Gaultier que Michault148.

               L’ERMITE

    Vous l’avez gardonnay bien hault !

               LE  PRINCIPAL

    [J’en veulx faire à mon appétit.]149

               [LE  PÈLERIN]

    [Convient-il que]150 le plus petit

    Soit tout le plus hault gardonnay ?

               LE  PRINCIPAL

390  Ce qui est donnay est donnay,

    Il n’en convient point murmurer.

    Vien çà, je te veil pardonner :

    Porte ce gardon sur151 ta manche.

               LE  COQUIN

    Principal, pour Dieu, qu’on s’avance

395  De moy donner aulcun gardon !

               LE  PRINCIPAL

    Or, tien cecy : vélà ton don152.

               LE  COQUIN

    Vous gardonnez en abaissant !

               LE  PÈLERIN

    Et puis moy, qui suis le plus grant,

    Ne seray-je point gardonnay ?

               LE  PRINCIPAL

400  Cestuy-cy te sera donnay153.

    Pense que [je] ne t’oublye pas.

               LE  PÈLERIN

    Par Dieu, mon gardon est bien bas !

               LE  PRINCIPAL

    So[u]ffise-toy144. N’en parlez plus,

    Aultrement, ce seroit abus.

405  Car selon que tous vous ferez,

    Gardon plus hault vous porterez

    Ou plus bas. Et notez ce point.

               L’ERMITE

    Je n’y entens rien.

               LE COQUIN

                Ne moy point.

               LE PÈLERIN

    Il [me] semble que tout va mal.

               LE  QUART

410  Nous sommes gardonéz à point,

    Ainsi qu’il plaist au Principal.

               LE  PRI[N]CIPAL

    Pour le vous dire en général,

    Enfans, vous estes gardonnéz ;

    Et vous ay assez ordonnéz145,

415  Selon Dieu et selon police146.

    (Il n’est si ferray qui ne glice147.)

    Affin de vous dire content,

    Prenez en gré pour maintenant.

    Tousjours aurez de mes nouvelles

420  En mes chasteaulx et mes tourelles148.

    Et nottez à mont et à val

    Que je suis vostre Principal,

    Qui vous ay tous149 entretenu.

               L’ERMITE

    Trèscher Principal Bien-venu,

425  Tousjours maintiendrons voz querelles150.

               LE  QUART

    De par moy serez soustenu

    Partout, Principal, de [par elles]151.

               LE  COQUIN

    Pour user cinquante semelles

    Soubz mes souliers152, n’en doubtez rien.

               LE  PÈLERIN

430  Principal, [très]tout ira bien,

    N’ayez pensée ne soucy.

               LE  PRINCIPAL

    Mes suppostz, je le vueil aussi.

    Vous sçavez qu’il y a mains jours

    Que mon resgne n’a point de cours153 ;

435  Et maintenant, vécy le temps154

    Que tous vous feray bien contens.

    Pensez tousjours de bien servir,

    Et à Dieu jusqu(es) au revenir !

 

                   EXPLICIT

*

1 Sottie des Coppieurs et Lardeurs, T 8.   2 Les deux mots viennent du latin princeps. Le Principal règne (vers 434) sur un État (vers 87), il possède une Cour (vers 124) et des châteaux (vers 420), il distribue des décorations à ses troupes (vers 393).   3 La désobéissance des Sots est un lieu commun. Voir le Prince et les deux Sotz, les Rapporteurs, les Sotz escornéz4 Voir l’édition d’Eugénie Droz, Recueil Trepperel, I, p. 96. Droz veut identifier notre pièce avec la « Farce des trois Coquins » dont parle la sottie des Coppieurs et Lardeurs (T 8). Elle a tort : la Farce des [trois] Coquins existe à part entière, et se trouve dans le recueil de Florence (F 53). La présente sottie ne comporte qu’un seul rôle de Coquin.   5 Le 4ème Sot. Les trois autres portent un déguisement par-dessus leur livrée de Sot, ce qui les fait changer de statut et de nom. Le rôle du Quart fut probablement écrit pour un nain ; cf. les vers 270, 272, 287, 388. La proximité des nains et des bouffons est bien connue : voir Dwarfs and jesters in art, d’Erika Tietze-Conrat (New-York, 1957).   6 Même formule – et circonstances analogues – dans le Prince et les deux Sotz, vers 48. La suite du vers se retrouve dans les Sotz escornéz, vers 224.   7 En ce jour de représentation théâtrale.   8 Congé, dans le jargon estudiantin. « Les enfans d’escolle/ Ont souvent campos. » (Godefroy.) Cf. les Sotz escornéz, vers 223.   9 Notre-Dame-des-Champs était l’un des lieux de ralliement des collégiens <Arthur Christian, Études sur le Paris d’autrefois>. Mais, tout comme l’écolier limousin de Pantagruel, ils fréquentaient aussi une rue malfamée qu’on surnommait « Champ-Gaillard » ; Cholières la qualifiait de « Champ-gaillard des bordèleries ». (Cf. la note 51 d’une autre sottie de collège, la Résurrection Jénin à Paulme.) Rappelons enfin que champ vient du latin campus, qui désigne aujourd’hui un cantonnement universitaire.   10 T : proposer   11 Le contenu bien accepté par le Principal (voir notice). Mais « Bien-venu » revient à 305 et à 424. Il peut s’agir d’un prénom, ou d’un patronyme. Ou d’un surnom : le « droit de bienvenue » (vers 308) désignait parfois les écus d’or que les collégiens offraient à leur principal lors de la foire du Lendit, et par extension, toutes les sommes qu’on extorquait aux élèves. « Se nourrissant des bienvenuës qu’il pouvoit attraper des escoliers qui vouloient apprendre à tirer des armes. » (Victor Palma Cayet.)   12 Hissez vos voiles pour venir jusqu’à moi.   13 Les plumes de vos ailes tomberont.   14 Que nous entrons dans les jours gras du Carnaval.   15 Trépassés.   16 La pièce ne pouvant être jouée faute d’acteurs, il prend congé du public.   17 « Du fond de l’abîme, vers toi j’ai crié, Seigneur. » (Psaume 130.) C’est une prière pour les âmes du Purgatoire.   18 Est-ce la fin du monde ?   19 Au piquet, dans le jargon du Quartier Latin, dont se délecte l’auteur. « L’on ne se soucyoit du pauvre Pantagruel, et [l’enfant] demeuroit ainsi à reculorum. » Rabelais.   20 T : Famulabus  (« Aux âmes de tes serviteurs et de tes servantes. » Psaume 130.)   21 T : tout est  (L’interrogation « Est tout » apparaît aussi à 33 et à 267, dans la bouche du Principal.)   22 Lesdits suppôts évoquent « les archisupposts, qui sont les escoliers desbauchéz ». (Olivier Chéreau, Le Jargon, ou langage de l’argot réformé, 1629.)   23 « Frères, nous ne voulons pas que vous ignoriez… » (Saint Paul, 1ère épître aux Thessaloniciens. « Nolumus » serait plus classique.)  L’Ermite répète tous les mots parce qu’il a oublié la fin de la citation : « …de dormientibus. » [ce qui concerne les morts.]   24 Pour laquelle : j’expliquerai pourquoi quand ça me sera revenu.   25 T : premier   26 Vous rende parfait.   27 De quel ordre religieux.   28 Au. Beaucoup d’ermites s’isolaient dans la forêt.   29 Mettez par terre.   30 T : esbat  (Nous verrons que vous avez un statut de Sot. Cf. le vers 316.)   31 Il lui arrache sa robe monacale, et fait apparaître le costume du Sot. Cf. le Prince et les deux Sotz, notes 36 et 38.   32 Pudique, alors que les moines ne rataient jamais une occasion de retrousser leur robe.   33 Ce vers et le vers 142 laissent penser que nous avons ici le second volet d’une pièce jouée l’année précédente. Le cas n’était pas rare : Amédée Porral écrivit à un an d’intervalle la 1ère Moralité de Genève et la 2ème Moralité de Genève ; Triboulet fit la même chose avec la sottie des Coppieurs et Lardeurs (T 8) et la sottie des Sotz qui corrigent le Magnificat (T 5) ; et Guillaume Coquillart avec le Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée et l’Enqueste d’entre la Simple et la Rusée.   34 T : cassay  (Pas tout tracé = pas commode, comme un chemin mal tracé.)   35 T : cestoient  (Le 4 novembre 1488, la Faculté des Arts avait interdit le théâtre scolaire lors des fêtes de la Saint-Martin, de la Sainte-Catherine et de la Saint-Nicolas. Il ne restait plus aux collégiens que la fête des Rois, et encore, avec des restrictions : voir la note 55.)   36 Mirent. Le Principal maudit ses employeurs.   37 Déçu = berné, floué.   38 Il n’est pas possible qu’un seul vous fasse défaut. Par association d’idées, « qu’aucun » semble faire venir le « Coquin ».   39 Le mendiant.   40 Homme. Voir les refrains 94, 100 et 106.   41 Mon histoire.   42 Le foin, la paille d’un cachot. Certains collèges disposaient d’un in pace où les bons pères enfermaient pendant quelques heures ou quelques jours les élèves punis.   43 Ce mendiant.   44 T : nul   45 Aux compagnons d’infortune avec qui je vis en communauté.   46 T : christi  (Jésus Christ, aie pitié !)   47 Musser = cacher. « En sa capeluche,/ On trouva tout incontinent/ Une clef d’une vieille huche. » Sottie des Vigilles Triboullet, T 11.   48 Dépouille-toi vite (de tes hardes). En argot moderne, se dépoiler = se déshabiller.   49 Tromperie.   50 « Réunissons-nous ! » Encore du jargon estudiantin.   51 Me voilà redevenu Sot.   52 Le cœur, l’envie.   53 T : mon  (Dis-moi pourquoi. Le Principal s’adresse au Coquin.)   54 Quelle mouche t’a piqué.   55 Depuis 1488, les collégiens ne pouvaient plus célébrer les fêtes hors de leur propre établissement. De même, ils n’avaient plus le droit de porter des costumes somptueux sur scène ; par défi, les jeunes comédiens se couvrirent de haillons.   56 Le prix du pain restait identique, mais son poids était redevenu réglementaire, suite à un arrêt du Parlement de Paris daté du 22 novembre 1491 (voir la notice des Sotz qui remetent en point Bon Temps). La pièce fut donc jouée l’année suivante.   57 T : ieu  (Cet ordre des choses.)   58 Ce cimetière parisien abritait une véritable cour des Miracles : prostituées, « secrétaires des chambrières » [proxénètes], receleurs, alchimistes, écrivains publics, marchands, fugitifs profitant de l’immunité du lieu saint, vrais ou faux aveugles, prêcheurs, et surtout mendiants. « [Paris] estoit une bonne ville pour vivre mais non pour mourir, car les guenaulx [mendiants] de Sainct-Innocent se chauffoyent le cul des ossemens des mors. » (Pantagruel, 7.) Toute cette faune grouillait devant le miroir grimaçant que lui tendait la fameuse Danse Macabre ornant le charnier des Lingères ; voici par exemple le clerc et l’ermite.   59 Les mendiants.   60 Sous l’étal des marchands établis au cimetière des Saints-Innocents. Villon parlait déjà des clochards « gisans soubz les estaux ». (Laiz, 237.)   61 Les tripières ambulantes se faisaient souvent dévaliser : cf. la Confession du Brigant, note 59.   62 Vers manquant. Je déduis la rime d’après la Chanson sur l’ordre de Bélistrie, de Jehan Molinet, qui décrit les mêmes scènes de la vie de bohème : « Là ruons en nostre entonnoir [gosier]/ Mainte andoulle et maint boudin noir,/ Mainte trippe embrenée./ L’ung rongne au bout d’ung gras tailloir/ Et prend du lard en ung salloir. »   63 T : souille  (Le « s » et le « f » gothiques sont très proches.)  « Fouille ou fouillouze : bourse. » La Vie généreuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens.   64 Nous nous ébrouons, nous fuyons. Ce vers, écrit dans le plus pur argot parisien, emprunte aux Ballades en jargon de Villon : « Poussez de la quille [jambe] et brouez ! » (V.) « Gourde piarde. » (III.)   65 T : pyeuche  (Pianche = vin. « Je n’en puis plus, se je ne pie [bois]/ Quelque pianche bonne et fresche. » Condamnacion de Bancquet.)  Gourde Pyenche [bon vin] semble être la dénomination argotique de la Bonne Pie, une taverne parisienne fréquentée par des souteneurs : cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 131 et note 26.   66 T : lanreuce  (Une Laurence est l’équivalent d’une Margot, c’est-à-dire une prostituée, comme « Laurence la grant Chicheface » dans l’Enqueste de Coquillart.)  Le cimetière des Innocents était un lieu de racolage.   67 Territoire, en argot. « Par le terrant. » (Villon, Jargon, VIII.)   68 Des assauts sexuels. « Qu’elle ne soit de l’assault de Turquie. » (Villon, Jargon, IX.) Molinet confirme la liberté sexuelle des clochards : « Les ungz font la beste à deux dos/ Avecq joieuses cailles. » Chanson sur l’ordre de Bélistrie.   69 L’autorisation de la police, qui ne pouvait pas intervenir dans une enceinte sacrée. Or, le cimetière des Saints-Innocents appartenait à l’église du même nom.   70 D’autorisation.   71 On les nargue avec un geste obscène de la tête. « On voit que femme qui fornique/ Seult [a l’habitude de] faire à son mary la nique. » (Jehan Le Fèvre.) C’est l’origine du verbe niquer.   72 Ils savent qu’ils n’ont rien à gagner.   73 T : Saincte  (Par saint Michel, comme au vers 180.)   74 T : darescot  (« Donne-moi de la nourriture. » Voici la prière exacte : « Da escam omnibus in tempore opportuno. » Ce pèlerin affamé adore le latin de cuisine.)   75 T : mondent  (Je veux manger, bon dieu !)  Déformation toute collégienne de la parole du Christ au lépreux : « Volo, mundare ! » [Je le veux, sois guéri !]   76 T : sonen  (Bonnon rime avec éleison.)   77 Il y en a (des mendiants). Le Principal continue sa tirade précédente, qu’interrompt le Pèlerin.   78 Il s’adresse au Pèlerin. Cf. les Cris de Paris, où un Sot coupe sans arrêt la parole aux gens.   79 Un trompeur.   80 Il pense peut-être qu’il est entré dans un de ces hospices qui logeaient les pèlerins pour une nuit.   81 Il prend « le grand Chemin de l’Hospital, qui est l’ordre de Bélistrerie [mendicité] ». Pierre de L’Estoile commente ainsi un opuscule de 1490. Son auteur, Robert de Balsac, nous prévient : finiront à l’hôpital les « gens désobéissans à leur prince ».   82 T : er des mieus  (C’est peut-être un de mes Sots.)   83 T : Ce  (Venez ici.)   84 Tous les Sots rêvent de dire ou d’entendre des choses nouvelles. Cf. les Cris de Paris, vers 209.   85 T : ramposme  (Qu’on se moque de moi.)   86 Reconnais.   87 Je le reconnais à vue d’œil.   88 T : quoqz  (« Per sanctum quoque David. » Saint Fulgence.)  Devant l’aspect miteux du Pèlerin, le Principal jure « par saint Coquet ». Les étudiants ont toujours beaucoup joué avec les expressions latines : cf. la Confession Margot, note 45.   89 D’un jour, occasionnel. « Des escolliers de candoque. » Le Maistre d’escolle, LV 69.   90 Faites tomber.   91 Exclamation d’encouragement. (Cf. le Monde qu’on faict paistre, vers 24.) Ici, elle est prise au premier degré : « Levez votre gourdin ! » Voir le vers 229.   92 T : de  (Souci et malchance.)   93 D’une façon aléatoire, comme au jeu de dés. « Sorte de jeu à deux ou à trois déz. Ils joüent à la chance, joüer à la chance. » (Dict. de l’Académie françoise.)   94 Les pèlerins avaient le droit de porter un bâton ferré, qui leur servait de canne dans leurs longues pérégrinations. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 223.   95 Sous le prétexte de cette plaisanterie.   96 De même. Formule scolastique qu’on retrouve à 327.   97 J’arrive à attendrir certains hauts personnages.   98 En lui parlant à l’oreille. « On va, on vient, on saccoute à l’aureille. » Godefroy.   99 Leur a été donné.   100 Il n’y a plus d’aide qui tienne.   101 D’où il s’ensuit.   102 Mansion = demeure. C’est naturellement un latinisme (mansio).   103 On peut être expulsé sans discussion.   104 Donc. Formule scolastique.   105 Si quelqu’un est en colère contre moi.   106 Je trouverai sous ma porte une citation à comparaître.   107 Bien que celui.   108 Nouvel emprunt à Villon : Ballade en vieil langage françoys.   109 T : ce  (Pourtant, cela se fait.)   110 T : le  (Qui donne la citation à comparaître.)   111 Si cela ne concerne pas la bonne personne.   112 Si on ne la lui rend pas apparente.   113 « Sus ! revenons à ses moutons. » Farce de Pathelin.   114 Il me manque un quatrième Sot.   115 Un petit faucon, qui est propre parce qu’il se lisse les plumes.   116 Le Carnaval.   117 Que nous nous préparions à jouer.   118 Ce quatrain est chanté. On y reconnaît le refrain « Et le seray toute ma vie » : cf. le Faulconnier de ville (vers 221) et le Gaudisseur (vers 3).   119 T : la luue  (Le clair de lune qui éclaire le Principal.)   120 Encore une chanson. Elle est à la gloire du clair de lune. Pour les rapports entre la lune et la folie, v. le Jeu du Prince des Sotz, vers 184.   121 T : suis   122 T : vonue  (J’attendais la foire du Lendit pour vous payer le droit de bienvenue. Voir la note 11.)   123 T : sa donc  (Dont = d’où. Le Principal entraîne le 4ème Sot à l’écart, pour que les trois autres n’entendent pas.)   124 Tu n’as pas eu le cœur.   125 Ta condition de Sot.   126 Il parle à l’oreille du Principal. Même jeu ci-dessous.   127 Je le crains.   128 T : me smerueille   129 Il lui parle à l’oreille.   130 T : Faictes les  (Le Principal tutoie ses élèves.)   131 Il va chercher ses trois camarades.   132 Favori. « Car il estoit le mignonnet/ Du Sot renommé maistre Mouche. » Les Vigilles Triboullet, T 11.   133 Pour vous dire la vérité. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 126.   134 T : Cela est   135 Les trois Sots s’éloignent.   136 Spécialement.   137 S’il use d’un mauvais procédé, nous nous en souviendrons longtemps.   138 T : qung  (Que nous partions, si on ne nous donne rien.)   139 T : ou  (On l’écoutera.)   140 T : proces  (Les quatre Sots retournent devant le Principal.)   141 T : Dans   142 T : hault ne plus bas   143 Prononcés (nuance péjorative).   144 Récompensiez.   145 Mettre à part, comme un « cas d’école ».   146 Guerdon, récompense, galon. Cf. le Jeu du Prince des Sotz, vers 542. Le comique de la situation réside dans le fait qu’il s’agit là de gardons, c’est-à-dire de poissons, découpés dans du papier. Les sotties prennent toujours les expressions au pied de la lettre. Cela explique pourquoi l’auteur n’emploie jamais les formes courantes guerdon et guerdonner. Le poisson renvoie traditionnellement au Carême, qui suit les réjouissances festives et théâtrales du Carnaval, dont l’Épiphanie donne le départ. Usant d’une symbolique parfaitement claire, l’auteur nous dit que les jours maigres sont déjà là.   147 Il épingle un énorme gardon sur la manche du 4ème Sot.   148 J’en donne autant à l’un qu’à l’autre. Mais l’auteur avait intérêt à mettre le véritable nom des comédiens, pour faire rire leurs camarades dans le public.   149 Vers manquant. Je le supplée en piochant dans une lettre de Louis XI au Parlement de Paris (1480) : « J’en veulx faire à mon appétit, et non pas au vostre ! »   150 T : Comment il quel   151 T : sier  (Il épingle un gardon moins gros sur la manche de l’Ermite.)  Le galon que les sous-officiers portent sur leur manche s’appelle aujourd’hui la « sardine ».   152 Il épingle un petit gardon au Coquin.   153 Il épingle un gardon minuscule au Pèlerin.   154 Que cela te suffise. Allusion possible à une chanson : « Souffise-toy, povre cueur douloureux. » Löpelmann, n° 562.   155 Je vous ai donné assez de décorations.   156 Selon ma méthode de gouvernement.    157 Même les chevaux bien ferrés peuvent glisser : tout le monde peut avoir un moment de faiblesse. « N’est si ferré, comme on dit, qu’il ne glisse,/ Ne si saiges qui n’ayent sottes cervelles. » Pierre Gringore.   158 Certains collèges gothiques ressemblaient à des châteaux.   159 T : tousiours   160 Nous soutiendrons votre cause. « Maintenir la bone querele du royaume de France. » Jehanne d’Arc.   161 T : parrelles  (En leur nom, au nom de vos querelles.)   162 En marchant pour votre cause… ou en donnant des coups de pied aux fesses de vos ennemis.   163 Qu’il y a beaucoup de jours dans l’année où mon règne de Prince des Sots n’a pas cours.   164 La période du Carnaval.

 

LES FEMMES QUI FONT RENBOURER LEUR BAS

 

Boccace, Décaméron, BnF.

Boccace, Décaméron, BnF.

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LES  FEMMES  QUI  FONT

RENBOURER  LEUR  BAS

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Cette farce normande fut écrite au début du XVIe siècle.

Un bât est une selle d’âne1 composée de deux couches de cuir, molletonnées avec du rembourrage. Lorsque ce rembourrage se tasse et rend le bât inconfortable, on le fait changer par un sellier. Voilà l’action qui est décrite au premier degré. Au second degré, le « bas » désigne le sexe des femmes, qu’un « rembourreur de bas » doit fourrer avec son bâton afin d’y répandre de la bourre.

Source : Recueil de Florence, nº 36.

Structure : Rimes plates, mêlées de rimes croisées. Avec 2 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

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Farce nouvelle des

Femmes qui font

renbourer leur bas

 

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À quatre personnages, c’est assavoir :

    LA  PREMIÈRE  FEMME

    LA  SECONDE  FEMME

    ESPOIR

    DE  MIEULX 2

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                                            LA  PREMIÈRE  FEMME  commence         SCÈNE  I

            Ma voisine, en cest esté,

            Trop vivons sans esbatement3.

               LA  SECONDE  FEMME

            Vous en dites la vérité,

           Ma voisine, en cest esté.

               LA  PREMIÈRE

5   C’est bien cas de nouvelleté

         Que n’y ouvrez4 d’ente[n]dement.

         Ma voisine, en cest esté,

         Trop vivons sans esbatement.

               LA  SECONDE

         « Besongner » nous fault autrement,

10   Et faire rembourrer noz bas5.

               ESPOIR 6               SCÈNE  II

           Or escoutons tous ces débatz.

               DE  MIEULX

         Il nous fault renoncer noblesse,

         Disant que ne le sommes point7.

               LA  PREMIÈRE           SCÈNE  III

         Par mon âme ! mon bas me blesse.

               LA  SECONDE

15   Par mon âme ! le mien me point

         Merveilleusement8, tant est chault.

               LA  PREMIÈRE

         Le mien me tue.

               LA  SECONDE

              Il ne m’en chault.

               LA  PREMIÈRE

         Mon mal vous ne sçavez, en somme.

               LA  SECONDE

         Ne le baillez pas à ung homme

20   Vieil, qui ne le scéroit9 fourrer.

               LA  PREMIÈRE

         Allons-m’en faire rembourrer ;

         Prenez le vostre, j’ay le mien.

               LA  SECONDE

         Aussi ay-je dessoubz mon bras.

               LA  PREMIÈRE

         Il nous fault trouver le moyen

25   Qu’il nous face le cuir10 bien gras.

               [LA  SECONDE]

         Regardez-moy, suis-je bien necte ?

         Secouez ung peu ma cornette,

         Et la mectez dessus mon front.

               LA  PREMIÈRE

         Suis-je bien ?

               LA  SECONDE

                                    Ouy.

               LA  PREMIÈRE

                                                     Or, alon donc

30   En faisant bonne contenance.

               LA  SECONDE

         S’ung de ces seigneurs cy s’avance,

         Il le nous fauldra saluer.

               LA  PREMIÈRE

         Se nous avions ung [bon sellier]11,

         Bien [il] nous feroit nostre ouvraige.

               LA  SECONDE

35   M’ai[t] Dieulx12 ! il ont beau parsonnage.

               LA  PREMIÈRE

          Il sont au milieu de leur aige.

         Je ne sçay s’il ont bons « outilz ».

               ESPOIR                   SCÈNE  IV

         Il nous fault faire des motifs13

         Et leur demander où elles vont.

               DE  MIEULX

40   Attens, elles nous saluront.

               LA  PREMIÈRE            SCÈNE  V

         Jésus14 vous doint joye et santé,

         Gentilz seigneurs, en équité !

               ESPOIR

         Et vous aussy, belles bourgoises !

               DE  MIEULX

         Qu’elles sont doulces et courtoises !

               ESPOIR

45   Qu’el ont le… cueur15 franc et entier !

               DE  MIEULX

         Où allez-vous ainsi errant ?

               LA  PREMIÈRE

         Nous allons serche[r] ung sellier

         Pour embourer nos bas devant.

               ESPOIR

         Or n’alez plus nully serchant16,

50   Car nous sommes ce qu’il vous fault.

               LA  SECONDE

         Certainement, sans nul deffault,

         Mon seigneur, j’en suis trèsfort aise.

               ESPOIR

         Monstrez-les-nous !

               LES  DEULZ  FEMMES  ensemble

                                             Ne vous desplaise17 !

               ESPOIR

         Il ont besoing de bien estendre18.

               LA  PREMIÈRE

55   Mon seigneur, le cuir est bien tendre :

         Boutez-y le « baston » de mesure19.

               DE  MIEULX

         Il fault icy bonne embourreure.

               LA  PREMIÈRE

         Embourrez-le bien, quoy qu’il couste.

               LA  S[E]CONDE

         Ung an eut à la Penthecouste

60   Que [le mien]20 ne fut rembouré21.

               LA  PREMIÈRE

         Vrayment, c’est par trop demouré :

         Je m’esmerveil(le) qu’il n’escorchoit.

               LA  SECONDE

         N’osoyes : mon mary y estoit,

         Qui me tenoit bien à destroit22.

65   Pour dire, le trou est estroit !

               ESPOIR

         La mort bieu ! g’y mectroy la verge23.

               LA  SECONDE

         Gardez bien qu’il ne soit [trop] large !

         Boutez-la dedans par mesure.

               DE  MIEULX

         Il sera bien, je vous assure,

70   Car mon baston est bien petit.

               LA  PREMIÈRE

         C’est trèstout cela qui me duist,

         Mais qu’il soit gros à l’avenant.

               DE  MIEULX

         Il est bien pointu par-devant,

         Mais il est gros enprès le manche.

               LA  PREMIÈRE

75   Mais qu’il entre de croc ou de hanche24 !

         Il soufist, mais qu’il soit dedans.

               ESPOIR

         Il fault tirer ce cuir aux dens25,

         Pour le faire ung petit croistre.

               LA  SECONDE

         Par celuy Dieu qui nous fist naistre,

80   Vous le met[e]z trop coup à coup !

               ESPOIR

         Est-il bien ?

               LA  SECONDE

                                 Encore ung coup !

               ESPOIR

         Il ne reste qu’à l’embourer ;

         Quel bourre y voullez[-vous] fourrer ?

               LA  SECONDE

         Vrayment, sire, pour le plus seur,

85   Je voys demander à ma seur26

         De quoy fait embourrer le sien.

         Seur, quel bourre metz-tu au tien ?

               LA  PREMIÈRE

         Nostre Dame ! je n’en sçay rien,

         Quant est à moy ; avisez-y.

               DE  MIEULX

90   La boure d’ung estronc moysi

         Bonne seroit : elle est souesve27.

               LA  SECONDE

         Par mon âme, je croy qu’il resve !

         Et ! voicy ung trop bon raillard !

               LA  PREMIÈRE

         Mais de la bourre d’ung couillart28 :

95   Il n’y a rien plus advenent.

               LA  SECONDE

         Rien n’y a plus adoulcissant ;

         Boutez-y-en, je vous en prie !

               ESPOIR

         Ho, dame, vous serez servye !

               LA  PREMIÈRE

         Au mien, boutez-y-en aussi,

100  Je vous en pry, ung bon loppin.

               DE  MIEULX

         Aura-il assez de cecy ?

               LA  PREMIÈRE

         Ha ! s’aura mon, par sainct Gobin !

         Or avez-vous trèstout parfait ?

               [DE  MIEULX]29

         Ouy dea, tout cecy est parfait.

105  Au moins tantost, que je ne mente.

         Fault-il point couldre ceste fente ?

               LA  PREMIÈRE

         Il est trèsbien, je m’en contente.

         Nous faisons [cy] trop longue atente,

         Ma seur ; estes-vous despeschée ?

               LA  SECONDE

110  L’euvre sera tost achevée,

         Il ne fault que ung peu bouter.

               LA  PREMIÈRE 30

         Ha, dea ! je vous ve[u]il contenter

         De vostre peine, c’est raison ;

         Que vous fault-il ?

               DE  MIEULX

                                           Sans achoison31,

115  Ce que vouldrez, je vous pardonne.

               LA  PREMIÈRE

         Tenez, vélà que je vous donne ;

         Estes-vous bien de moy content ?

               DE  MIEULX

         J’en vouldroye [bien] avoir autant

         De tous ouvrayges32 que je foiz !

120  Au moins, baisez-moy une foiz

         Ains que départez de ce lieu.

               LA  PREMIÈRE

         Voulentiers, pour [vous] dire adieu.

         Ne vous chaille : dor[é]navant,

         Je vous viendray voir plus souvent.

               DE  MIEULX

125  Quant vous plaira, tout à commant33.

               LA  PREMIÈRE

         Certeinement je m’en vois voir

         Que ma voisine peut tant faire.

               DE  MIEULX

         Vous ferez bien vostre debvoir.

               LA  PREMIÈRE

         [Il est]34 bien temps de nous retraire,

130  [Ma] seur ; av’ous payay vostre homme ?

               LA  SECONDE 35

         Il ne [me] reste pas grant somme ;

         Or tenez, vélà vostre compte.

         Se n’est assez, dites sans honte.

               ESPOIR

         J’en ay as[s]ez, je m’en contente.

135  Ne m’espargnez36, mignone gente.

               LA  SECONDE

         Certes, je suis bien conseill[é]e37.

               [ESPOIR]

         À tout le moins, une acollée

         Me fault avoir et ung baiser.

               LA  SECONDE

         Pas ne le vous doibs refuser.

140  Adieu vous dy jusqu(es) au reveoir38 !

               ESPOIR

         Je pry à Dieu de mon pover

         Qu(e) il vous doint [tout] vostre désir39 !

               LA  PREMIÈRE

         Adieu jusques au revenir,

         Qui sera bien-tost, pour vous veoir40.

               DE  MIEULX

145  Ce que ferez sera debvoir41.

         Adieu vous dy, la belle fille !42

               LA  PREMIÈRE            SCÈNE  VI

         Ce mignon-là sçait bien le stille43 :

         Il « besongne » bien sans cesser.

               LA  SECONDE

         [Et] l’autre m’a fait chose utille.

               LA  PREMIÈRE

150  Le mien44 n’a garde de me blesser,

         Ma foy : il est bien45 eslargy !

               LA  SECONDE

         Le mien ne l’estoit qu’à demy ;

         Mais présent, est oultre mesure.

               LA  PREMIÈRE

         Onc46 ne fut si bon[ne] embourreure

155  Qu’il m’y a mis, à mon advis…

         Il est bas[se] heure47 ; je vous pleuvis48 :

         Allons-nous-en hastivement.

               LES  DEULX  FEMMES  ensemble

         Mes seigneurs, à Dieu vous command49 !

               ESPOIR                 SCÈNE  VII

         Certes, j’ay eu trèsbon pay(e)ment.

160  Aussy50 estoit nostre adventure.

               DE  MIEULX

         J’ay bien ouvert son bas devant.

               ESPOIR

         Certes, j’ay eu trèsbon payment.

               DE  MIEULX

         Porté m’y suis honnestement :

         Je luy ay51 fait bel[le] ouverture !

               ESPOIR

165  Certes, j’é eu trèsbon payment.

         [Aussy] estoit nostre adventure.

               DE  MIEULX

         Mon compaignon, sans nul murmure,

         Il nous fault aller pionner52

         En quelque lieu de cest argent.

               ESPOIR

170  Or, alon au Lion d’Argent53

         Toute la nuyt bien chopiner54.

               DE  MIEULX

         Il est temps de nous en aler,

         Car il est tard. Disons adieu.

               ESPOIR

         Seigneurs qui estes en ce lieu,

175  Vous avez cy veu noz esbatz,

         Et avez bien peu voir le stile

         Com les femmes de ceste ville

         Font devant embourrer leur bas.

         Des bonnes55 nous ne parlons pas.

180  Cy56 avons fait nostre povoir.

         Encore, elle[s aur]ont espoir

         De mieulx en mieulx y procéder,

         Donnant57 argent pour rembourrer,

         [S’on se]58 voullus[t] habandonner

185  À bien leur faire courtoisie.

         Vous plaise de59 nous pardonner

         S’avons failly, je vous en prie !

 

              EXPLICIT

*

1 Les bourgeoises se déplaçaient à dos d’âne. L’expression « bâter l’âne » a un sens érotique : « Pour parler en paroles couvertes, on a dit “ baster l’asne ” pour signifier faire, verminer, besongner. » Béroalde de Verville.   2 Espoir-de-mieux est une entité allégorique, ici fragmentée en deux personnages distincts. L’expression « espoir de mieux » apparaît comme une signature <voir la note 53> aux vers 181-182. Jelle Koopmans (Recueil de Florence, p. 506) croit reconnaître dans cette locution « la devise de François Girault, auteur du Moyen de soy enrichir », publié vers 1530. Mais avant d’être une devise assez commune, « espoir de mieux » est d’abord un cliché qui résume bien la mentalité médiévale, faite de nostalgie du passé, d’inquiétude face au présent, et d’espoir dans l’avenir.   3 Sans coït. « Par culz sont beaulx esbatemens. » XLI chansons.   4 F : ouures  (Œuvrer d’entendement = faire preuve de bon sens.)   5 « Femme, pour embourer son bas,/ Perdra plainement la grant messe. » Guillaume Coquillart.   6 Les hommes sont à l’écart, mais ils entendent les femmes. Les deux groupes vont dialoguer séparément, avant de se rejoindre au vers 41.   7 Que nous ne sommes pas nobles, afin de nous faire passer pour de vulgaires selliers.   8 Me pique excessivement.   9 Saurait. C’est un des normandismes qui ont échappé à l’imprimeur, avec sercher (vers 47 et 49), av’ous (130), pover (141), plévir (156), et la rime -erge -arge aux vers 66-67.   10 Le sexe. « Vostre cuyr, qui si fort vous point [pique]. » (Jehan Molinet.) Comme dira Restif de La Bretonne, elles veulent avoir « la charnière graissée ».   11 F : collier  (Cf. le vers 47.)   12 Que Dieu m’assiste !   13 Nous devons jouer les résolus. « Colléricque,/ Hardy, motif et esveillé. » Les Femmes qui font refondre leurs maris, BM 6.   14 F : Dieu  (Cf. les Rapporteurs, vers 107.)   15 Les deux hommes ne connaissent pas encore le cœur de ces dames, mais ils voient leur « cuir » symbolique, puisqu’elles le portent sous le bras (vers 22-23).   16 Le nobliau contrefait l’accent provincial de son interlocutrice.   17 Les femmes ne veulent pas montrer leur bas devant tout le monde. La première entraîne De Mieux derrière le rideau de fond, et la seconde y emmène Espoir.   18 F : entendre  (Vos bâts ont besoin d’être étendus, dilatés : vers 78.)   19 De taille raisonnable. Ce bâton sert à enfoncer la bourre jusqu’au fond du bât.   20 F : la mienne   21 F : rembouraye  (qui ne rime pas avec « demouré ».)   22 « Qui me surveillait étroitement. » Koopmans, note 18.   23 Le bâton de bourrelier. Dans sa note 19, Koopmans prétend que nous avons là une « rime dite parisienne ». Or, cette rime est tout aussi bien normande. Entre mille exemples, cf. le dialogue normand du Gentil homme et son page, où « charge » rime avec « per-ge ». Cf. la sottie normande de la Réformeresse, où « serge » est noté « sarge » et rime avec « charge ».   24 De gré ou de force. « Que l’ayez de croq ou de hanche. » Charles d’Orléans.   25 Métaphore du cunnilingus.   26 Ma commère.   27 Suave, douce comme le duvet qui couvre un étron moisi. « Qui est la plus douce plume du monde ? C’est celle d’un estront musy. » Joyeusetéz, XIII.   28 F : conillart  (Vers trop long. Le « n » et le « u » étaient le même caractère d’imprimerie, ce qui généra d’innombrables coquilles ; voir la note 45.)  La bourre d’un couillard est évidemment le sperme. Naguère, on souhaitait « bonne bourre » aux nouveaux mariés.   29 F : ESPOIR  (Voir la note 17.)   30 Elle revient en scène, avec De Mieux.   31 Sans discussion.   32 F : ouuraygez  (Pour tous les travaux que je fais. Les deux nobles <note 7> n’ont pas l’habitude d’être payés pour accomplir « l’ouvrage de reins ».)   33 Je suis à votre commandement.   34 F : Cest   35 Elle sort de derrière le rideau, avec Espoir, et elle s’adresse à lui.   36 « On dit Ne m’espargnez pas, pour dire : Employez-moy librement. » Dict. de l’Académie françoise.   37 Votre conseil est bon.   38 F : reuenir  (Confusion avec le v. 143. La rime pouver [pouvoir] est typiquement normande.)   39 « Je prie Dieu qu’il vous doint tout vostre désir ! » Marie de Clèves.   40 F : voeir   41 Vos désirs sont des ordres.   42 Les deux hommes s’éloignent.   43 Connaît son affaire.   44 Mon bât (vers 14).   45 F : bieu   46 F : Que   47 Il est tard (vers 173). « Il fut question de faire retraicte, car il estoit basse heure. » Vincent Carloix.   48 Je vous avertis. « Se ce ne faites, je plévis :/ Toutes vos gens seront occis ! » Renart le contrefait.   49 Je vous recommande. Ce congé s’adresse au public. Les femmes sortent, et leurs gigolos concluent la pièce.   50 F : Cy  (Notre aventure fut aussi très bonne. Je corrige également le refrain 166.)   51 Koopmans : au  —  Cohen : ay   52 Boire du piot [du vin], en argot. Les nobles savaient déjà s’encanailler !   53 Célèbre étuve rouennaise, qui eut la gloire de voir passer Jeanne d’Arc lorsqu’on la mena au bûcher, et l’honneur d’être fréquentée par les Conards de Rouen. Les Triomphes de l’Abbaye des Conards racontent que cette confrérie joyeuse, très impliquée dans le théâtre comique, organisa en 1540 une procession parodique à laquelle participait « un personnage nommé Espoir, [qui] tenoit en sa main une espoire ou sphère d’or » en déclamant des vers portant sa signature : « Qu’Espoir riant, aux jeunes favorable,/ Face revoir ce qu’on oste à vos yeux ! » Loin derrière, « Noblesse battoit le linge sur une selle. » Ce même opuscule nomme le Lyon d’argent et d’autres étuves de la ville parmi les « cartiers vénériens » et les « lieux dangereux ».   54 Boire des chopines. Mais aussi : culbuter, faire tomber d’une poussée. Les étuves étaient mixtes (les dames venaient notamment s’y faire « raser le pénil »), et elles comportaient des lits. On y passait la nuit à boire, à jouer aux dés, ou à copuler avec des filles louées par le tenancier raseur de pénil. Cependant, on n’y faisait pas de théâtre ; les Conards du Lion d’Argent préféraient les halles, plus spacieuses, « Pour recevoir des gens un million,/ Plus que n’avons de coustume au Lyon ». (Triomphes de l’Abbaye des Conards.)   55 Des femmes honnêtes.   56 F : Gy   57 F : Donnent   58 F : Sommes  (Pour peu qu’on veuille s’abandonner.)   59 F : a

 

TOUT-MÉNAGE

Recueil du British Museum

Recueil du British Museum

*

TOUT-MÉNAGE

*

Cette sottie rouennaise fut écrite après 1513. On peut regretter qu’elle porte le nom du plus insignifiant des trois personnages qui lui donnent vie, et pas le nom de Besogne-faite, une chambrière cossarde, menteuse, hypocrite, voleuse, médisante, aguicheuse, maladroite, geignarde et lascive. Besogne-faite est certes paresseuse, mais sa patronne Tout-ménage1, qui se limite à donner des ordres et à fréquenter les églises, ne l’est pas moins ; quant au Fol, qui se dit tantôt soldat et tantôt médecin, il ne travaille pas puisqu’il est fou.

Source : Recueil du British Museum, nº 48.

Structure : Rimes abab/bcbc, rimes plates avec de fortes irrégularités.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

*

 

Farce nouvelle de

Tout-ménage

*

 

À troys personnages, c’est assavoir :

    TOUT-MESNAGE

    BESONGNEFAICTE,  la chambèrière, qui est malade de plusieurs

                                                    maladies, comme vous verrez cy-dedans2.

    LE  FOL,  qui faict du médecin pour la guarir.

 

*

 

TOUT-MÉNAGE

 

 

                             LE  FOL  commence                      SCÈNE  I

          Dieu gard de mal la compaignye !

          Hault et bas, Dieu vous gard trèstous !

          Je viens tout droit de Lombardie,

          Où j’ay veu donner de beaulx coups ;

5      À peu que ne fus3 bien escoux

          De ces Suisses et Millannoys !

          « Plus cher auroye4 perdre cent so[u]lz

          Que d’estre icy deux jours ou troys

        (Ce dis-je5) ! Ma foy, je m’en voys :

10      Je ne vueil point suyvir la guerre ! »

                             TOUT-MESNAIGE,  primo       SCÈNE  II

           Trouver me fault en ceste terre

           Quelque chambèrière esgarée,

           Mais qu’elle ne soit point parée

           Ne tiffée6 comme sont beaulcoup ;

15   Car ilz ne font que gaster tout7.

           [……………………….. -aille,]

           Mais j’en vueil d’une bonne taille,

           Qui ne soit point encore usée8,

           Et qui vous fille une fusée9

           Tout soubdain, et voyse au moulin10

20   Hault et bas ; [et] soir et matin,

           Au marché et à la fontaine :

           Une garse11 faicte à la peine.

           Par ainsi, seroys bien heureuse.

                             BESONGNEFAICTE,   primo      SCÈNE  III

           Se trouvasse une12 malheureuse

25   Maistresse, il courroit bon temps.

           Mais en attendant, je prétens

           Que trouveray quelque fortune13,

           Et que Dieu m’en envoyera une

           Qui me sera bonne et propice.

            LE  FOL                SCÈNE  IV

30   Je viens de veoir une nourrisse

           Qui estoit encore pucelle14,

           Ce disoit ; et vouloit que feisse

           Cela15, et souffla la chandelle.

           « Mais (dis-je16), se la despucelle,

35   Je seroys en bien grand dangier

           De luy rompre ventre et forcelle17. »

           Dont la laissé, pour abréger.

                             TOUT-MESNAIGE         SCÈNE  V

           Avoir me fault, sans plus songer,

           Maintenant une chambèrière

40   Pour aller au vin pour [mieulx] boire18,

           Au marché et à la fontaine,

           Qui soit doulce, non pas haultaine,

           Pour me servir à mon besoing.

                             BESONGNEFAICTE

           J’apperçoys bien venir de loing

45   Une femme qui a affaire

           (Ce croy-je) d’une chambèrière.

           Vers elle m’en voys d’une tire.

                             TOUT-MESNAIGE

           Bien tost seray hors de martyre :

           Car là-devant, voy une fille

50   Qui me semble belle et gentille,

           Et cherche maistre, à mon advis.

                             LE  FOL              SCÈNE  VI

           Nostre chat print une souris

           Hyer au matin, enmy nostre astre19 ;

           Mais je fus si sot villenastre

55   Que je luy cuidoye bien oster :

           Et il s’en vint20 à moy jouster

           Et m’esgratigna le visaige.

           Une aultre foys, seray plus saige ;

           Car je vous prometz, par ma foy,

60   Qu(e) à chat jamais ne me jouray21 :

           Il est trop dangereux des gris22 !

                             TOUT-MESNAIGE          SCÈNE  VII

           Dieu vous gard, la fille au cler vis23 !

           Que quérez-vous, ma doulce amye ?

                             BESONGNE-FAICTE

           À servir, je vous certifie,

65   Quelque bonne femme de bien.

                             TOUT-MESNAIGE

           Que sçavez-vous faire ?

           [BESONGNE-FAICTE

                                                            Rien.

                             TOUT-MESNAIGE]24

                                                                            Rien ?

                             BESONGNE-FAICTE

           De cela ne vous soucÿez,

           Car je [vous] serviray si bien

           Que contente de moy serez.

                             TOUT-MESNAIGE

70   Dictes combien vous gaignerez.

                             BESONGNEFAICTE

           Maistresse, ce que vous vouldrez ;

           Nous n’en serons point en discort.

                             TOUT-MESNAIGE

           Se servez bien, je me fais fort

           Que vous feray beaucop de biens,

75   Car je ne vous retiendray riens25.

           Venez-vous-en avecques moy !

                             BESONGNEFAICTE

           Allez devant, je vous suyvray,

           Et dusse26 aller jusques à Caen27.

                             LE  FOL             SCÈNE  VIII

           Je vouldroys estre bourdiquen28

80   Des Chartreux ou des Célestins.

           Ou que fusse courtier de vins.

           Ou ung esprouveur de triacle29 :

           Dieu sçayt que feroys beau miracle

           De médecine, bien souvent !

85   Je criroys : « À la malle dent30 !

           À ce triacle et métridal31 ! »

           J’en guariroys maint du hault mal32

           Et de la malle maladie33.

           Car je suis maistre en Conardie34,

90   Médecin et cirurgien,

           Autant à Londres qu’à Rouen.

           Je mens : je suis apoticaire

           Du grant souldan35 qui est au Caire,

           Maistre passé en theologie36 ;

95   Et estudioys en Tur(e)quie

           Avecques Guillery Gambette,

           Dedans la ville de Tollette37,

           L’année qui vient… M’entendez38 vous ?

                             TOUT-MESNAIGE         SCÈNE   IX

           Ma chambèrière, mon cueur doulx :

100  Aller me fault à la boucherie.

           Comme est vostre nom, je vous prie ?

           De tout le moins, que vous congnoisse.

                             BESONGNEFAICTE

           On m’appelle, à nostre parroisse,

           Besongnefaicte39 ou Saudouvray.

                             TOUT-MESNAIGE

105  Besongnefaicte ? Av’ous dit vray ?

           Ce sont deux noms assez plaisans…

           Or tenez, voylà douze blancs40

           Pour aller à la boucherie.

                             BESONGNEFAICTE

           De grande joye ma bouche rie41 !

110  À chascune foys que j(e) iray,

           De bonne chair achepteray,

           Se je puis, pour ma bonne maistresse.

                             Pausa, en allant. 42

           « Le mal d’amour si fort me blesse

           Que je ne sçay que j’en feray ;

115  Et croy fermement qu’en mourray,

           Se n’en suis bien tost assouvie. »

             LE  FOL               SCÈNE  X

           Et ! qu’avez-vous, ma doulce amye ?

           Vous me semblez bien fort malade.

           Vous fault-il chanson ne ballade

120  Pour vous esjouir ung petit43 ?

                             BESONGNEFAICTE

           Nenny. J’ay perdu l’appétit,

           Car je n’ay [plus] joye ne lyesse.

                             LE   FOL

           Qu’avez-vous ? Dictes quel mal esse.

           Tant vous estes descoulourée !

125  Que vous faictes la pippe-souée44 !

           Vous estes en bien grand dangier

           D’estre folle et de enragier

           Du mal dont vous estes frappée ;

           Car vous estes bien attrappée

130  Du mal d’amours, qui fort vous picque.

                             BESONGNEFAICTE

           Estes-vous donc de la praticque45 ?

           Il semble que le saichez bien.

                             LE  FOL

           Ouÿ dea, je suis surgïen46.

           Je voys47, congnoys in facie48

135  Que le mal d’amours, hodie,

           Vous a féru49 jusques au vif.

           Mais il vous fault ung rétrainctif50

           Et de la vraye méd[e]cine.

                             BESONGNEFAICTE

           Que je paye pinte ou chopine,

140  Et que j’en aye pour [mon argent]51 !

           Car je ne puis, par mon serment,

           Faire ouvraige de mes deux mains.

                             LE  FOL

           Il vous fault de l’huylle de rains52 :

           Par ainsi, vous serez guarie.

145  Et puis prendre la raverdie53

           Avecques quelque verd gallant54.

                             BESONGNEFAICTE

           Et qui vous en a aprins tant ?

           Que vous estes grant escollier !

                              LE  FOL

           Je fus [passé] maistre au Sollier55,

150  Avec les veaulx56 à ma grant-mère ;

           Et estudié57 en grammaire,

           En poyterie58 et plusieurs ars,

           Que n’y gaignay pas deux liars.

           Ce fut autant de temps perdu.

155  Mais maintenant, suis entendu59

           En médecine ; et davantaige,

           À ceste heure suis aussi saige

           Qu’oncques-puis ne fournasmes-nous60.

             BESONGNE-FAICTE

           Estre vouldroys avecques vous :

160  Vous sçauriez ma desconvenue…

           Mais j’ay paour que ne soye batue,

           Car je demeure longuement.

           Vers ma maistresse vistement

           Je m’en revoys. Adieu vous dy !

165  Je vous reverray près d’icy,

           Quelque journée, plus à loysir,

           Si c’est de Dieu le doulx plaisir.

           Adieu vous dy, et grand mercy !

                             LE  FOL

           Mais la vostre ! Que [l’ayez cy]61 !

170  Faictes tout ce que vous ay dit,

           Et vous serez sans contredit

           Bien tost de vostre mal guarie.

                             BESONGNE-FAICTE      SCÈNE  XI

           Forger fault une menterie

           En m’en retournant à l’hostel62.

175  Une en ay soubz mon hasterel63,

           Je ne m’en soucye desjà plus.

                             Pausa, en s’en retournant.

           Hau ! maistresse, ouvrez-moy l’huys64 !

           Le bouchier viendra à ceste heure.

                             TOUT-MESNAIGE        SCÈNE   XII

           Que tu as faict longue demeure !

180  Elle deust desjà estre cuytte.

                             BESONGNE-FAICTE

           Il tuoit ung mouton d’eslite65,

           De quoy il vous doibt apporter.

           Et n’ay osé riens [r]apporter.

           Mais il m’a promis sur sa foy

185  Qu(e) icy sera si tost que moy.

           Et luy ay baillé de l’argent.

                             TOUT-MESNAIGE

           Tu es bonne fille, vrayement.

           [Or,] pense à faire ta besongne :

           Prens ung fizel et ta quelongne66.

190  Et tu allumeras ton feu,

           Tandis que m’en iray ung peu

           À la messe pour Dieu prier.

                             LE   FOL            SCÈNE  XIII

           Perdu suis que je ne puis pier67 ;

           Car j’ay si grant soif, sur mon âme,

195  Que je ne sçay si suis homme ou femme68.

           Veoir je m’en vois Besongnefaicte,

           Sçavoir se sa « besongne » est faicte69,

           Car la maistresse est à la messe.

                             BESONGNEFAICTE, en chantant    SCÈNE XIV

           « En douleur et tristesse

200  Languiray-je tousjours ?70 »

           Ce fust assez, en quinze jours,

           Que de filler une fisée71,

           Tant je suis bien embesongnée ;

           Je fille d’une si grant sorte72,

205  Et n’ay amy qui me conforte.

           Au moins, se j’eusse ung amoureulx,

           J’en auroys le cueur plus joyeulx :

           Fille sans amy est bien beste.

                             LE  FOL                SCÈNE  XV

           Que faictes-vous, Besongnefaicte ?

210  Faict-on point, en ceste contrée,

           Plus tost ung pet qu(e) une fisée ?

           Vray Dieu, quelle grand(e) filleresse !