LE GAUDISSEUR

Gaudisseur

Recueil Trepperel

*

LE  GAUDISSEUR

*

Le Gaudisseur (1480-90) est un dialogue particulièrement comique. Le Sot, comme celui du Povre Jouhan, n’est entendu que par le public. On admirera l’intelligence de la structure, aab aab, qui permet au Sot de répondre sur le même terrain que le Gaudisseur : chacune de ses répliques est un négatif de la précédente. Le système fut repris dans la farce de Légier d’argent (F 25).

Source : Recueil Trepperel, nº 28. Le recueil du British Museum (nº 41) en contient une édition sans intérêt.

Structure: Chanson, aabaab/ccdccd, rimes plates puis croisées. Eugénie Droz2 pense qu’il manque le premier tercet parlé du Gaudisseur, entre les vers 7 et 8.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

*

Nouvelle farce à deux personnages du

Gaudisseur

qui se vante de ses faitz,

& ung Sot luy respond au contraire

*

C’est assavoir :

     LE GAUDISSEUR

     LE SOT

*

            LE GAUDISSEUR,  en chantant

            Jeune, gente, plaisant et lye :

            Je suis vostre loyal servent,

            Et le seray toute ma vie.

            Quelque chose que l’on en dye,

5     Tousjours seray mignon et gay,

            Aussi gent comme ung papegay,

            Fringant à la mode qui court.

                                     LE SOT

            Voire pour remplir sa vécie,

            Puis après, tant crocquer la pie

10    Qu’il s’endormit en une court.

            LE GAUDISSEUR

     Pour faire gambade(s) à plaisance,

     Il n’y a homme en toute France

     Que moy, pour faire promptement.

            LE SOT

     Et ! il fait sa male meschance.

15    Il a le brodier et la pance

     Plus pesans3 que nostre jument.

            LE GAUDISSEUR

     Je suis ligier comme une plume,

     Et fait comme ung esmerillon.

            LE SOT

     Il est légier comme une enclume,

20    Et fait comme ung corbillon.

            LE GAUDISSEUR

     Quant sus ma teste ay ma salade

     Pour acoup faire une passade,

     Homme n’en crains dessus la terre.

           LE SOT

     Voire pour batre ung malade,

25    Quant il a sa grant halebarde,

     Et pour casser acoup ung voirre.

            LE GAUDISSEUR

     Quant je me treuve sur les rens,

     Chascun si me dit : « Je me rens,

     Monseigneur, à vostre mercy ! »

            LE SOT

30    Quant il se treuve avec gens

     Pour acoup menger six harens,

     Jamais n’en a nulz à mercy.

            LE GAUDISSEUR

     Quant je me treuve en la guerre,

     Je tue, je gette par terre,

35    Comme fait le boucher ung veau.

            LE SOT

     Voire à jouster contre ung verre,

     Puis se laisser chéoir par terre

     Et s’endormir comme ung porceau.

            LE GAUDISSEUR

     Pour dancer, chanter à plaisance,

40    Pour donner de grans coups de lance,

     Abille4 en suis, quoy que l’on die.

            LE SOT

     Pour menger oultre habondance

     Si fort que luy tire la pance,

     Il est maistre, je vous affie !

            LE GAUDISSEUR

45    Quant je me trouve à l’estroit

     À plaisance tirer ung traict,

     Homme n’en crains, quoy qu’on en grongne.

            LE SOT

     Voire pour boire tout d’ung traict

     Ung pot de vin quant il est traict,

50    Et s’endormir comme ung yvrongne.

            LE GAUDISSEUR

     Quant je me trouve en bataille,

     Je frappe d’estoc et de taille,

     Et secouë5 bien le p(e)lisson.

            LE SOT

     Tu dis vray : va, baille-luy, baille !

55    Ma foy ! il ne vault que de raille,

     Et se cacher contre ung buisson.

            LE GAUDISSEUR

     J’ay esté en Jhérusalem6,

     En la terre de Prestre Jehan,

     En Babiloyne, en Albanie.

            LE SOT

60    Et ! il a fait son sanglant mal an !

     Il ne fut oncques, par sainct Jehan,

     Plus loing d’une lieue et demye.

            LE GAUDISSEUR

     J’ay chevauché la grant Mer Rouge,

     Et allay au trou Sainct-Patris7.

            LE SOT

65    Il y engrossa une gouge

     Qui avoit nom dame Biétrix.

            LE GAUDISSEUR

     J’entray dedans le monastère,

     Où je rencontray ung beau père

     Qui oncques ne me sonna mot(z).

            LE SOT

70    Il entra par l’uys de derrière,

     Où il roba une chauldière8,

     Une escuelle, ung plat et ung pot.

            LE GAUDISSEUR

     Pensez que fus bien esbahy

     Quant ou pertuys9 fus descendu.

            LE SOT

75    C’estoit là où il fut banny

     Et fut appellé « prest10 rendu ».

            LE GAUDISSEUR

     Je descendis tout pas à pas

     Sans y veoir lune ne souleil.

            LE SOT

     Il avoit beu par tel compas

80    Qu’il avoit les larmes à l’ueil.

            LE GAUDISSEUR

     Je me trouvay en une plaine,

     Là où je souffri mainte peine

     Que me fist maistre Grimouart.

            LE SOT

     Ma foy ! ce fut à la sérayne,

85    Là où il serchoit de l’avoine

     Pour donner à son bidouart.

            LE GAUDISSEUR

     À moy, tantost, vint ung preudhomme

     Qui me11 dist et demanda comme

     Dedans ce lieu entré j’estoye.

            LE SOT

90    Par le vray sainct Pierre de Romme !

     C’estoit une femme en somme,

     Qui demandoit de la monnoye.

            LE GAUDISSEUR

     Je luy respondis fièrement,

     Et luy dis : « Arrière, villain ! »

            LE SOT

95    Par le vray bieu ! le ribault ment :

     El(le) luy donna deux coups de poing.

            LE GAUDISSEUR

     Je fis tant que je m’eschappé

     Et sortis hors du monastère.

            LE SOT

     Il avoit peur d’estre happé,

100   Car on l’eust batu à l’enchère.

            LE GAUDISSEUR

     Je m’en allay sans plus attendre

     (Tant que jambes peurent estandre)

     Mon chemin tout droit à Sainct-Jaques.

            LE SOT

     Pensez que se on l’eust peu prendre,

105   On luy eust fait [son] conte rendre

     Où il avoit robé ce12 saques.

            LE GAUDISSEUR

     Je cheminay par mer, par terre,

     Tant que j’alay en Angleterre,

     Et delà au pays d’Escosse.

            LE SOT

110   Je croy qu’il vouloit faire guerre

     Encontre ung pot ou contre ung verre

     Qui est trèstout couvert de mousse.

            LE GAUDISSEUR

     Je descendis par Picardie,

     Par Hénault faisant chère lye,

115   Et puis passay par Vermandoys.

            LE SOT13

     De quelque chose qu’il vous die,14

     [S’]il n’a pas bien crocqué la pie,

     Il souffle souvent en ses dois.

            LE GAUDISSEUR

     De là, je m’en allay en France,

120   En Lombardie et en Prouvence,

     À Romme, à Naples, à Venise.

            LE SOT

     Par saincte Marie ! quant g’y pense,

     Pour bien mentir à sa plaisance,

     N’a son pareil d’icy à Pise.

            LE GAUDISSEUR

125   Puis m’en allay en Allemaigne,

     En Ynde, en Turquie, en Bretaigne,

     À Paris, à Rouen, à Lyon.

            LE SOT

     À bien boutter il ne s’espargne ;

     Mais il a oublié Cocaigne,

130   Où il fut nommé coquillon.

            LE GAUDISSEUR

     Quant à Lyon fus retourné

     (C’estoit le lieu où je fus né),

     Chascun me présentoit des biens.

            LE SOT

     Oncques ne luy fut mot sonné,

135   Fors qu(e) au dyable soit-il donné,

     Et mengé des porceaux et chiens.

            LE GAUDISSEUR

     Je fus receu honnestement

     De gens de bien qui vistement

     Vindrent emprès15 moy par exprès.

            LE SOT

140   Dieu mette en mal an qui en ment !

     Oncques nul ne vint au-devant,

     Sinon deux malostrus16 racletz.

            LE GAUDISSEUR

     Viandes si furent apportées

     Et sur les tables [dé]posées,

145   Assez pour servir dix roys.

            LE SOT

     On luy bailla pour [sa] disnée17

     Une trèsgrosse fricassée

     De deux fèves et de deux pois.

            LE GAUDISSEUR

     On me fist assoir à la table

150   Comme ung roy ou ung connestable,

     Et servir à mode de Court.

            LE SOT

     Par ma foy, vécy bonne fable !

     On le fist mettre en une estable,

     Près les latrines de la court.

             LE GAUDISSEUR

155   Chappons, poulles, canars, poussins,

     Cochons, pigeons, lièvres, conins,

     Oyes grasses, perdrix, bécasses…

            LE SOT

     Corbeaulx18, chèvres, loups et mâtins,

     Chatz, chattes, souris, ratz, ratins

160   Y venoient de toutes places.

            LE GAUDISSEUR

     Tabourins, aussi ménestrie[r]s,

     Joueurs de lucz et d’eschiquiers

     Vindrent là pour me faire feste.

            LE SOT

     Porchiers, vachers, aussi boviers,

165   Coquins, maraulx, larrons, murtriers

     Y venoient sans faire arreste.

            LE GAUDISSEUR

     Venaison de sangliers et serfz,

     De biches qui sont ès désers,

     Chevreux, chevreaulx et aussi dain(s)…

            LE SOT

170   Loups, regnars se sont tenus près ;

     Louves, louveaulx si vont après,

     Et hérissons suyvans le train.

            LE GAUDISSEUR

     Vin blanc, vin clairet de Lyon

     (Des potz en eut ung million),

175   Vin d’Alican, de Rommanie,

     Vin bastard qui fait chière lye,

     Vin d’Arragon, vin de rosette,

     Vin qui croist près(t) d’Eguebellette,

     Vin d’Anjou, vin de Sainct-Porcin,

180   Vin de Beaulne et vin de coing,

     Malvoisie et muscadeau19,

     Vin d’Ausserre qui est tant beau,

     Et aussi bon vin d’ypocras…

            LE SOT

     Je n’en boy que le mardy gras.

            LE GAUDISSEUR

185   Tous ces vins si vindrent en place.

            LE SOT

     Sang bieu, ce n’estoit pas fallace !

            LE GAUDISSEUR

     Je fuz servy mignonnement.

            LE SOT

     Dieu mette en mal an qui en ment !

     Tant de vins sont trop frigaletz :

190   Ma foy ! il a eu pour tous metz

     De la servoise ou du bouillon,

     Dont il a remply son couillon.

     J’aperçoy bien, par mon serment,

     Que trèstout son fet ne vault neant,

195   Sinon à dire motz de gueulle.

            LE GAUDISSEUR

     À celle fin qu’i20 ne demeure

     Pastéz et aussi fricassées,

     Pain blanc, miches, tartes sucrées,

     Tout cela si fut apporté.

            LE SOT

200   A ! Jésus, Bénédicité !

            LE GAUDISSEUR

     [Et] l’eaue rose à laver les mains21.

     Après disner furent les baingz,

     Bien préparéz par beaulx conduitz22.

            LE SOT

     A ! Jésus, et Déprofundis !

            LE GAUDISSEUR

205   Le lit on fist tost préparer,

     Là où je m’alay reposer.

     Puis la fille on me bailla.

            LE SOT

     A ! Jésus, Avé Maria !

            LE GAUDISSEUR

     Quatre foys (sans point contredire)

210   Je luy feis, sans souffrir martire ;

     Voire plus, car ne23 l’ay conté.

            LE SOT

     A ! Jésus, Bénédicité !

            LE GAUDISSEUR

     Messeigneurs : pour vous faire fin,

     Je fus servy à ma24 plaisance.

215   Quant vint le lendemin matin,

     Je me rendy en l’observance.

     À Dieu vous dy, car je m’envoys

     Tourner le rost en la cuisine,

     Là où je mengeré des pois

220   Emprès une bonne géline.

            LE SOT

     Prenez en gré l’esbatement,

     Seigneurs et dames, je vous prie.

     Après luy, m’envoys vistement.

     À Dieu toute la compaignie !

                FINIS

*

2 Le Recueil Trepperel. Les Sotties. 1935.   3 T : pesant   4 Habile.   5 T : secoux  (Secouer le pelisson = Coïter : Guiraud, Dictionnaire érotique, p. 570.)   6 Ce mot rimait en -an.   7 L’entrée du purgatoire. Mais ce « trou de sainct Patrice » désigne l’anus dans un passage scatologique de Gargantua, chap. II.   8 Il déroba un chaudron.  9 Dans le trou du monastère qui mène au purgatoire.   10 T : pres  (Cf. un prêté pour un rendu.)   11 T : ma  12 T : se  (Où il avait dérobé le contenu de ce sac.)   13 T : LE FOL   14 Les vers 108-116 trouveront un écho dans une sottie de maître Georges : « Parlons du roy d’Espaigne,/ Qui est passé par Angleterre :/ Il nous vouloit faire la guerre,/ Quelque chose que l’on en dye ;/ S’il descendoit en Picardye,/ Qu’en fera-on, mon amy sot ? »   15 T : apres  (Emprès [auprès de] semble confirmé par le « au-devant » du v. 141.)   16 T : malastruz  —  BM : malostrus  (Les malotrus raclets sont les pauvres pelés.)   17 T : dignee   18 T : Pourceaulx  (Cette liste ne devrait pas contenir d’animaux comestibles. Et il y a déjà des cochons au v. 156.)   19 T : muscedeau  —  BM : muscadeau   20 T : que  (À celle fin qu’i = Afin qu’il.)   21 On retrouvera cet usage dans le Capitaine Mal-en-point.   22 Les bains suivaient le banquet : « Il i a chanbres et estuves,/ Et l’eaue chaude par les cuves/ Qui vient par conduit desouz terre. » (Chrétien de Troye.) Cf. le Capitaine Mal-en-point, vers 457-9.   23 T : ie   24 T : la

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