Archives de Tag: Paris

POUR PORTER LES PRÉSENS À LA FESTE DES ROYS

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

*

 

SOTIE  POUR  PORTER   LES  PRÉSENS  À  LA  FESTE  DES  ROYS

 

*

 

La Bibliothèque Nationale attribue cette sottie au basochien Jehan d’Abundance1, l’auteur du Joyeulx Mistère des trois Rois, qui met en scène les Rois Mages : « Et portons or, mirrhe et encens/ Avec beaucoup d’autres présens. » Notre sottie fut composée avant 1525, date à laquelle le recueil Trepperel fut clos. Jehan d’Abundance étant né au début du XVIème siècle, nous avons là une œuvre de jeunesse, écrite quand l’auteur appartenait à la Basoche de Paris. Rappelons qu’il signait « Jehan d’Abundance, bazochien ».

Le Roi de la Basoche régnait sur les clercs du Palais de Justice. Le dernier samedi du mois de mai, il présidait au « plant du May », solennité au cours de laquelle on plantait un arbre dans la cour dudit Palais. Il recevait des cadeaux le jour de la Fête des Rois, le 6 janvier ; or, cette fête de l’Épiphanie rappelle que les Rois Mages sont venus pour porter des présents à l’enfant Jésus. Au moment de l’Épiphanie2, les basochiens jouaient du théâtre comique et satirique dans la Grand-Salle du Palais3. On peut supposer que la Sottie pour porter les présents à la Fête des Rois, qui parodie lubriquement l’arrivée des Rois Mages et la plantation du May4, y fut créée par les basochiens après qu’ils eurent tiré les rois. (L’usage voulait qu’on nommât le Roi de la Basoche « roy de la feve », même si ce n’est pas lui qui avait eu la fève.)

Source : Recueil Trepperel, nº 15.

Structure : « Cri », 2 triolets, rimes plates, 1 ballade fourrée dont il manque l’envoi, rimes croisées, 1 ballade sans envoi.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

 

*

 

Sotie nouvelle à cinq personnaiges

Pour porter les présens à la feste des Roys.

 

Trèsbonne

 

*

 

C’est assavoir :

    LE PREMIER SOT

    LE SECOND SOT  [LUCAS]

    LES TROIS SOCTES

 

*

 

 

                               LE PREMIER SOT  commence 5          SCÈNE  I

         Dieu gard tous bons Sotz assoctéz

         Qui Soctie veullent nourrir !

         Céans y a des Sotz entréz.

         Dieu gart tous bons Sotz assoctéz !

5   Au moins, s’il en eust de rentéz6,

         Qu’on les fist devant nous venir !

         Dieu gard tous bons Sotz assoctéz

         Qui Soctie veullent nourrir !

         C’est bien assez pour devenir

10  Hors du sens et estre cocu.

         Et ! comment ? En mon temps, j’ay veu

         Ung Sot soctement gouverné,

         Lequel Sot fut soctement né,

         Sot sailli7 du ventre Soctise.

15  Ce Sot avoit trèsbonne guise,

         Car il se mesloit de tout faire.

         Il me fault tant crie[r] et braire

         Qu’il en vienne8 ung avecques moy,

         Pour m’oster hors de cest esmoy.

20  Pour ce, convient-il que j’appelle,

         Sur peine d’avoir de la pelle9 :

         [Despeschez-vous, Sotz eslentéz !]10

         Oyez-vous point qu’on vous demande11 ?

         Despeschez-vous et vous hastez !

25  [Despeschez-vous, Sotz eslentéz !]

         Se bien tost ne vous esventez12,

         Vous pourrez payer une13 amende.

         Despeschez-vous, Sotz eslentéz !

         Oyez-vous point qu’on vous demande ?

                               LE SECOND SOT 14               SCÈNE  II

30  Qu(i) esse là ?

           LE PREMIER

                                    Ce [sont] Sotz rentéz.

           LE SECOND

         De quel lieu ?

           LE PREMIER

                                    De haultain paraige15.

           LE SECOND

         Vallent-ilz rien16 ?

           LE PREMIER

                                            Ouy quant au couraige.

           LE SECOND

         Et au surplus ?

           LE PREMIER

                                       C’est grant dommaige

         Q’ung Sot n’a tout ce qu’il souhaite.

           LE SECOND

35   Entreray-je ?

           LE PREMIER

                                   C’est fait en mouecte17,

         De proférer tant de langaige !

           LE SECOND

         Encore le dy-je : entrerai-ge ?

           LE PREMIER

         Entre, je le vueil, n’ayes frayeur.

           LE SECOND

         Dieu vous doint oye18, mon seigneur !

           LE PREMIER

40  Et ! couvrez-vous, de par sa Mère !

         Unde19 ?

           LE SECOND

                              D’avecques la chivière20 :

         Je l’ay couschée au Trou Punais21.

           LE PREMIER

         Je te demande dont tu es,

         Dont tu viens, et que tu sces faire.

           LE SECOND

45  Je vous diray tout mon affaire :

         Je viens des Indes les Majours22 ;

         J’en suis venu n’a pas trois jours,

         De peur que je n’eusse dommaige

         À venir faire au Roy hommaige.

50  Mais comme ung vray Sot assoctay,

         Sot parfait, sotement hastay23,

         [Céans je viens]24 d’ung sot arroy,

         Sot assoctay, à vostre Roy,

         Pour le25 saluer soctement.

           LE PREMIER

55  Saint Jehan ! tu parles haultement26 :

         Cuides-tu estre enmy la Halle27 ?

           LE SECOND

         Nenny, je suis en une salle

         Propre à nourrir petis enffans28.

           LE PREMIER

         Comment dis-tu cela ? Tu mens !

           LE SECOND

60  Où suis-je donc(ques) ? En ung estable29 ?

         Vécy le lieu trèsprouffitable

         Où est la science30 trouvée.

           LE PREMIER

         La fièvre te soit espousée !

         Tu as tort de dire cecy.

           LE SECOND

65  Et, bon gré saint Jehan ! qu’esse-cy ?

         Suis-je où l’en sièche les drappeaux31 ?

           LE PREMIER

         Hé ! nous ne sommes pas si veaulx.

           LE SECOND

         Suis-je en une est[a]imerie32 ?

           LE PREMIER

         Et, nenny non, bon gré ma vie !

           LE SECOND

70   Suis-je en l’ostel33 d’ung bergier ?

           LE PREMIER

         Tu me feroyes vif enraiger !

           LE SECOND

         Je suis donc en ung Parlement34 ?

           LE PREMIER

         Messïeurs, devinez s’il ment.

         Sur ma foy, tu es fantastique.

75  Tu es au lieu très ententicque

         Où gist et repose le Roy

         Des clers35, et trèstout son arroy.

         Le vois-tu en sa majesté ?

           LE SECOND

         Ha ! par ma foy, je suis maté.

80  J’ay tort, je me tais, mot ne sonne.

           LE PREMIER

         Tu es trèsmeschante personne.

         Au surplus, tu n’es qu(e) une beste.

           LES TROYS SOTTES 36          SCÈNE  III

         Coc coc coc coc qu’érecte !!

           LE PREMIER SOT

         Escoute !

           [LE SECOND]

                             J’ay eu sur37 la teste.

85  Mon Dieu, soyez-nous amiable38 !

           LE PREMIER

         Jour Dieu ! seroit-ce point ung diable ?

         Oncques je ne fus à telle Feste39 !

           LES SOCTES

         Coc coc coc coc qu’érecte !!

           LE PREMIER

         Saint Jehan ! vous aurez sur la teste,

90  Se je vous puis huy rencontrer.

           LE SECOND SOT

         Il nous les vault mieux conjurer40

         Affin qu’on voye leur pourtraicture.

           LE PREMIER

                Ennemy41, je te conjure,

                       Laide figure,

95       Beste à deux dos42,

         Que tu ne me faces nulz maulx !

           LE SECOND

         Par Dieu ! vélà raige, Dyanne43 !

         Regarde dessoubz ceste manne :

         Je croy que ce soit ung dïolle44.

           LE PREMIER

100  Il me fault avoir une estolle45 :

         Je ne suis point assez hardy.

           LE SECOND

         Tu as dit vray, c’est à jeudy46

         Et ! par bieu, g’y regarderay.

           LE PREMIER

         Saint Jehan ! donc[ques] je m’en iray.

105  Mais auffort, fais ce que tu veux.

           LE SECOND

         Tu faysoyes tant du merveilleux :

         Quant c’est auffort47, tu ne vaulx rien.

           LE PREMIER

         Non, dea ? Et ! tu le verras bien48 :

         Vélà la manne tout debout.

110  Tu vois bien que c’est, ad ce coup.

         Que, tous les diables, faictes-vous49 ?

         Que vous puissez avoir la toux !

         Et qui vous sçavoit en cest aistre50 ?

           LA PREMIÈRE SOTTE

         Hélas ! pour Dieu, mercy51, mon maistre !

115  Nous sommes troys Sottes parfaictes,

         Et de sottie si bien faictes

         Que nous sommes Sottes sottans.

           LA SECONDE SOTTE

         Vous ne vistes, il y a grant temps,

         Telles Sottes céans logées.

120  Pour Sottes si52 oultrecuid[é]es,

         Oncques n’y en eut les pareilles.

           LA TIERCE SOTTE

         Je suis Sotte sans point d’oreilles,

         Mais je sçay, j’entens, je voy tout,

         Depuis le premier jusqu(es) au bout53.

125  Onc on ne vit Socte si socte.

           LE SECOND SOT

         Portons-les dedans une hocte54,

         Affin que tout chascun les voye.

           LE PREMIER SOT

         Je n’y prendroye point trop grant joye :

         De les porter, je m’en depporte.

           LA PREMIÈRE SOTTE

130  Laissez-nous entrer par la porte

         Pour55 qu’on nous voie, c’est le plus fort.

           LE SECOND SOT

         Ha ! sur ma foy, vous avez tort.

         Cuidez-vous que nous soions telz

         Comme56 vo[u]s, qui point ne mettez

135  Ordre ne raison en vos fais ?

         Nous ne sommes point si infetz57

         Que nous n’entendons nostre cas.

           LE PREMIER

         Sces-tu que tu feras, Lucas58 ?

         Sans point faire icy l’allouecte59,

140  Il te fault avoir ta brouette,

         Et nous les mectrons brief dedans,

         Ces Sottes qui n’ont nulles dens,

         Ces Soctes soctans, rassoctées.

         Çà60 venez, Sottes [es]vent[é]es,

145  Soctes sans nul entendement,

         Sottes qui point d’advisement

         N’ont en leurs soctes entreprinses.

                               LE SECOND 61

         Soctes soctans, vous estes prinses,

         Sottes asott[é]es sottement.

150  Je suis Sot ; pourtant, se je mens,

         Sotie me doibt pardonner.

                               LA PREMIÈRE SOCTE

         Au moins, s’il vous plaist nous donner62,

         Sotz assoctéz, de vostre grâce,

         Congié d’entrer, Sotz sans fallace63 :

155  Soctie vous doibt mercïer.

                               LA SECONDE

         Puisque nous sommes d’oultre mer,

         Du royaume de Féménye64,

         Et ! par Dieu, on ne nous doit mye,

         Par-deçà, faire tel rigueur.

                               LA TIERCE

160  Mon sot père estoit le majeur

         De trois Sotz soctement menéz,

         Sotz bruyans65 en soctye néz :

         Oncques ne fut ung tel soctant.

                               LE PREMIER

         Il ne nous fault point estre tant

165  En ce propos, il nous ennuye.

         Or çà ! je vous diray, m’amie,

         [D’]entrer dedans ceste brouette66,

         Affin que mieulx on vous brouecte.

         Saint Jehan ! vous serez brouétées.

                              LA SECONDE SOTTE

170  Et ! nous ne l’avons point estées.

                               LE SECOND

         Vous sçaurez que cecy veult dire.

                               LA TIERCE

         Touteffois, ce n’est pas pour rire :

         Comment on nous maine à l’aboy67 !

                               LE PREMIER

         Saluez bien tost nostre Roy !

175  Dépeschez-vous, chascun de vous,

         Et vous mectez à deux genoux,

         Car sa personne le vault bien.

                               LA PREMIÈRE

         Roy triumphant en tout honneur et bien,

         Roy magnificque : vostre non fort redonde.

180  De roys, de roynes qui sont céans, je tien

         Que vous estes, par-dessus eulx, viconde68.

         En excellance, vostre valleur habonde

         Plus que nul autre, de cela suis certaine.

         Retenez-moy pour la vostre seconde69.

185   Je me soubzmectz en vostre droict demaine70.

                               LE SECOND SOT

         Cessez71 de tirer vostre alayne !

         Saluez le Roy de bon cueur !

                               LA SECONDE SOTE

         Je72 vous salue, mon trèshault[ain] seigneur,

         Comme ad celuy à qui honneur est deue73,

190  Trèshaultement, sans point avoir faveur74 ;

         Car, sur ma foy, g’y suis trèsbien tenue.

         Roy n’a75 céans de si trèsgrant vallue,

         Ne Royne76 aussi, je le vous acertaine.

         Quant je vous voy, tout le cueur me remue.

195  Retenez-moy en vostre droict demaine !

                               LE PREMIER SOT

         Sus, sus, destendez vostre vaine77,

         Socte en ce lieu icy logée.

         Jadis vous y fustes forgée78,

         Sote assotée soctement.

                               LA TIERCE SOTE

200  Roy gracieux [sur tous roys]79 : puissamment

         Je vous salue, moy, très-sote assotée.

         Sote je suis, assotée sotement.

         Car sotie je n’ay point déboutée,

         Mais est trèsfort dedans mon cueur entée ;

205  Doulce me semble comme raisin de vigne80.

         Roy triumphant, qu’el(le) ne soit point ostée !

         Je me soubzmectz en vostre droit demaine.

                                LE PREMIER SOT

         Çà, çà, approuchez vostre layne81,

         Mes Sotes sotement nommées !

210   Le Roy vous a trèsfort aym[é]es

         De ce que vous [l’]avez préféray.

         Je vous diray que je feray :

         Affin que chascun soit content,

         Il nous fault avoir ung présent,

215  Et nous deux luy présenterons.

                                LA PREMIÈRE SOTE

         Et ! par mon âme, non ferons82 !

         Nous ne souffrerons point cela !

                                LE PREMIER SOT

         Paix là ! paix là ! paix là ! paix là !

         Vous oys-je ung seul mot hongner83,

220  Gardez d’avoir à besongner :

         Car vous estes sur nostre terre.

                                LE SECOND SOT

         Attendez ung peu, je le voys querre

         Le présent digne à présenter.

                                LE PREMIER SOT

         Despesche-toy de l’apporter,

225  Affin que tout chascun le voye.

         Je te promectz, j’auray grant joye

         S’il peut estre assez magnificque.

                                LE SECOND SOT 84

         Vécy le présen[t] ententicque

         De quoy je vous avoie parlay.

                                LE PREMIER

230  Pas ne doit estre ravallay85,

         Mais prisay de nous et de vous.

         Je croy que le fruit en est doulx ;

         Nonobstant, il est assez hingre86

         Son non, quel ?

                                LE SECOND

                                       Pommier de malingre87,

235  Franc, courtoys, doulx et amyable.

                                LE PREMIER

         Le Roy l’aira bien agréable.

         Il nous le fault nous deux porter.

                                LA PREMIÈRE [SOTE]

         Vécy assez pour enraigier !

                                LA SECONDE

         S’il vous plaist, que nous le portons !

                                LE PREMIER

240  Garde-le, puisque [le tenons]88.

         Vécy Soctes très-assoctées :

         Sur ma foy, ilz89 sont radobtées.

         Vous nous debvez obéissance !

         Et encore[s], à la présence

245  Du Roy triumphant, sans dommaige

         Vous allez cesser90 tel langaige !

         Cuidez-vous qu’il en soit content ?

                                LA TIERCE

         Baillez-nous doncques ce présent,

         Car il nous le fault présenter.

                                LE SECOND

250  Allez-vous-en bien tost couscher,

         Car vous estes ung peu trop nices91.

         À nous offrit telles offices92 ;

         Allons-luy bien tost présenter.

                                LE PREMIER

         Laysse-moy premier commencer,

255  Mais tien devers toy le présent.

                                 LE SECOND

         Quant ad cella, j’en suis content.

         Dy ce que tu veulx proférer.

                                 LE PREMIER

         Il nous fault premier exposer

         L’arbre, et puis après la pomme93.

                                 LE SECOND

260  Et ! despesche-toy, qu’on luy donne.

         Nous deussions desjà avoir fait.

                                 LE PREMIER

         Je vous salue, [ô] Roy parfait !

         De mon povoir je vous supporte94.

         Regardez que nous avons fait :

265  Pour vous resjouyr on l’apporte.

         Vostre cappacité emporte95

         Nostre pouvre fragilité.

         Tant que je puis, je vous enorte96

         Qu’il soit tout ad cest[e] heure enté97 !

                                 LE SECOND SOT

270  Le présent si fut apporté

         De la terre au bon Prestre Jehan98 ;

         Et l’avoit Golias99 planté

         Dessus une montaigne, antan100.

         Il n’y fut planté de cest an101,

275  Mais avec(ques) moy je l’apportay

         Quant je passay parmy Jourdan102.

         Qu’il soit tout ad ce[ste] heure enté !

           LE PREMIER SOT

         ……………………………………

         Qu’il soit tout ad ceste103 heure enté !

         [………………………….. -té]

         Ce beau présent, je vous en prie !

280  J’ay eu peine à l’avoir osté

         Ad ces troys grans jumens de Brie.

           LE SECOND SOT

         Nulles [d’elles, je vous affie,]104

         Si ne l’a icy apporté.

         Mais voullez-vous que [l’]on vous die ?

285  Qu’il soit tout ad cest[e] heure enté105 !

           LE PREMIER SOT

         Or çà, çà ! c’est assez vanté

         Le fruit que cest arbre soustient.

         Tout incontinent qu’on le tient,

         Par vertu de ceste coctelle106,

290  La créature107 [en] est plus belle

         Cent foiz que le bel Absalon.

         La sapience Salomon

         Est actribuée à la mouelle108

         Qui est des[s]oubz ceste coctelle.

295  Le pépin109, après Salomon,

         J’actribueray au fort Sanson.

         Et tous ces troys110 vous actribue

         Comme ad celluy à qui est deue

         Beaulté, sapience et vigueur.

300  Recepvez en gré, mon seigneur.

         Se [nous] povyons, nous ferions mieulx.

           LE SECOND SOT

         Le présent vient de par nous deux.

        Si, vous prions : prenez en gré

         Ung chascun selon son degré.

305  Aultre chose n’eussions sceu faire

         Pour le Royaulme mieulx complaire.

         Ces Soctes soctans, assoctées,

         Ont esté par nous déboutées,

         Car il[z] vous voulloi[e]nt présenter

310  Ce présent, et encore enter

         Devant vostre grant majesté.

         Nous luy avons trèsbien enté

         Sans avoir conseil de ces Soctes.

         Pour Dieu, prenez en gré noz noctes111,

315  Trèshumblement je vous en prie.

         Dieu gard de mal la compaignie !

 

                  EXPLICIT

*

1 Voir Ung jeune moyne et ung viel gendarme, de Jehan d’Abundance.   2 Voir les Premiers gardonnéz, sottie jouée à l’Épiphanie.   3 Voir le Capitaine Mal-en-point et les Rapporteurs, pièces écrites par des basochiens. La satire allait tellement loin, qu’en juillet 1477, on a défendu au roi de la Basoche Jehan l’Esveillé et à ses comédiens « de jouer Farces, Moralitéz ou Soties au Palais de céans ne ailleurs ». Les basochiens n’épargnaient personne, comme en témoigne la sottie Pour le Cry de la Bazoche ès Jours Gras mil cinq cens quarante-huict (Picot, III, 239-267).   4 Ce terme prête à des équivoques dont les clercs se repaissaient : « Madame, j’ai un may d’une assez longue sorte,/ Roide, ferme et bien droit, et que je veux planter ;/ On dit que vous avez un trou à vostre porte :/ Je vous prie, avisez si le voulez prester. » (La Muse folastre.) Voir aussi Béroalde de Verville : « J’ay un may long et gros et fort également (…),/ Et qui se peut planter assez facilement. » Bref, le may appartient à la même espèce que l’arbre à vits (note 84).   5 Il se tient près de la porte, imitant l’huissier-buvetier de la Basoche, qui était le concierge du Palais.   6 Des rentiers, des riches. Idem au vers 30. La pauvreté des clercs est encore évoquée aux vers 32-34 et 301.   7 T : saillit  (Il est sorti du ventre de Sottise, qui s’appelle Mère Sottie aux vers 2, 151 et 155. D’ailleurs, So-ti-e est également scandé en 3 syllabes.)   8 T : viennent   9 De recevoir un coup de pelle sur les fesses. « D’une grosse pelle de boys,/ Voz troux de culz seront selléz ! » (Folle Bobance, BM 40.) Cf. le Povre Jouhan, vers 195.   10 T : Venez en place sotz assoctez  (C’est le refrain A de ce triolet, comme au v. 28.)   11 T : appelle  (C’est le refrain B de ce triolet, comme au v. 29.)   12 Si vous ne vous précipitez pas.   13 T : ung  (En plus des punitions qu’on leur infligeait, les basochiens payaient des amendes à tout propos. Cf. le Recueil des Statuts du Royaume de la Bazoche. Entre parenthèses, ce royaume était plutôt une république, puisqu’il élisait démocratiquement son roi.)   14 Il se présente à la porte. Le public entrevoit sa brouette, qui contient un arbre.   15 De haut lieu, de qualité. « Sot haultain, Sot de hault paraige. » Les Sotz escornéz.   16 Quelque chose.   17 La mouette est un oiseau bavard, comme l’alouette de 139, ou les poules de 83.   18 Que Dieu vous donne une oie ! Déformation du mot « joie » propre aux basochiens, toujours affamés de nourriture et de calembours. On pensait alors que le mot Basoche venait « de Oche, Oque, une Oie, & de Bas, petit. Basoche : la petite-oie. » (Antoine Court de Gébelin.)   19 D’où (venez-vous) ?   20 T : chiuiniere  (Le 2° Sot, qui n’est pas parisien, emploie une variante normanno-picarde de civière.) « En fin de confession, (il) me dit qu’il avoit besongné une civière…. –Quoy ! est-ce une civière rouleresse, ou à bras ? –Monsieur, elle est à bras, et à bran, et à bouche : c’est une vendeuse de cives [d’oignons]. » (Béroalde de Verville.) Autre vers explicite sur le même modèle : « Je viens d’avecque la femelle. » (Les Sotz qui remetent en point Bon Temps.)   21 Puant. Désigne à la fois l’anus, et le « Cul-de-sac Gloriette », un cloaque où les marchandes ambulantes jetaient leurs détritus : cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 218.   22 Des Grandes-Indes. « En terre de Persie é en Inde Major. » Albéric de Besançon.   23 T : hartay  (Hâté = venu en hâte.)   24 T : Sot ie vient  (Je viens ici d’une sotte manière.)   25 T : te   26 Trop fort.   27 Le marché où tu as rencontré la vendeuse d’oignons (vers 41). Mais l’auteur ne peut s’empêcher de railler ses concurrents qui jouaient aux Halles devant un public beaucoup moins choisi. Cf. le Jeu du Prince des Sotz et Raoullet Ployart.   28 Qui sont friands de gâteau des Rois, dont les reliefs traînent encore sur la célèbre Table de marbre de la Grand-Salle.   29 Ce mot était parfois masculin. Allusion à l’étable où arrivèrent les Rois Mages.   30 La connaissance divine. « Daniel/ Porte la science divine/ En son cuer et en sa poitrine. » (Guillaume de Machaut.)   31 Le linge. En ce jour de fête, la Grand-Salle est pavoisée.   32 Atelier d’un étameur. Les fêtes basochiennes étant très arrosées, les pots et les gobelets en étain n’y manquaient pas. Une des rengaines de la fête des Rois était : « Le Roy boit ! » Et tous les convives devaient alors en faire autant.   33 La maison. Nouvelle référence à l’étable des Rois Mages, et à l’étoile du Berger qu’ils ont suivie.   34 En effet, le Parlement de Paris siégeait dans la Grand-Salle du Palais de la Cité.   35 Des clercs de la Basoche. Son arroi = sa Cour.   36 Près de la porte se trouve une manne, c.-à-d. une grande corbeille en osier ; elle est retournée. Dessous, 3 Sottes qu’on ne voit pas encore imitent le caquetage des poules. Un bien curieux caquetage : COQ = pénis (« Adonc me dit la bachelette :/ –Que vostre coq cherche poulette ! » La Fontaine.) ÉRECTER = ériger (Godefroy). On se demande si les Sottes, qui sont étrangères, ne prononcent pas « cock erect » avec l’accent anglais.   37 T : dessus  (Cf. le vers 89.) J’ai reçu un choc, je suis assommé par la peur.   38 Favorable, bienveillant.   39 Sens figuré : un tel tourment (cf. les Rapporteurs, vers 84). Sens propre : une telle Fête (des Rois).   40 Exorciser, pour les faire apparaître.   41 Démon. « L’homme armé fist le signe de la croix en disant : Ennemy, je te conjure ! » (Cronicques gargantuines.) Le rondeau 166 de Charles d’Orléans s’intitule Ennemy, je te conjure.   42 T : taux  (On connaît surtout des diables à deux têtes. Mais les diables pouvaient eux aussi faire la « bête à deux dos », c’est-à-dire l’amour.)   43 J’ignore de quelle œuvre est tirée cette locution proverbiale. Notre auteur parodie peut-être la phraséologie chrétienne, qui diabolisait le paganisme : « Les Payens y avoient autrefois dressé un temple & un autel à leur Diane enragée. » (Vies des Saincts.) Mais le caractère colérique de la déesse amusait les poètes : « D’autres (…)/ Disent que Diane, enragée,/ S’estoit si rudement vengée/ Contre ce chasseur altéré. » (L’Ovide bouffon.)   44 Un diable. « Mais le grand diole y eut envie, et mist les Allemans par le derrière. » Pantagruel, 12.   45 L’étole est une bande de tissu que les exorcistes portent autour du cou.   46 Ce sera pour la semaine des quatre jeudis.   47 Au pied du mur.   48 Il retourne la manne qui cachait les Sottes, accroupies comme des poules, dont elles ont le langage (v. 83) et peut-être l’apparence : leur bonnet n’a pas d’oreilles d’ânes (v. 122), elles n’ont pas de dents (v. 142), et leur posture accroupie les empêche de marcher comme des humains (v. 126 et 167).   49 Il s’adresse aux 3 Sottes.   50 En ce lieu.   51 Pitié !   52 T : qui soient   53 Depuis le premier rang des spectateurs jusqu’au dernier.   54 Une hotte : la manne d’osier.   55 T : Puis   56 T : Que   57 Infects, pervertis.   58 Le 2° Sot n’a pas dit son nom, à moins qu’il ne manque des vers.   59 Sans bavarder inutilement.   60 T : Sottement  (Éventé = qui a la tête pleine de vent. « Il a le cerveau évanté. » Les Cris de Paris.)   61 Il avance sa brouette après en avoir ôté l’arbre qu’elle contenait.   62 T : pardonner   63 Sans artifices.   64 Du pays des Amazones, qui mirent sur pied une armée de pucelles, « les très plus beles/ Qui en cest monde fussent trouvées./ Ycelles vindrent de Féménye. » (Roman d’Élédus et Sérène.) Apparemment, les trois ambassadrices du royaume n’ont pas les qualités de leurs compatriotes.   65 T : bruyons   66 T : brunette  (On les met dans la brouette du vers 140.) Un de mes professeurs de la Sorbonne affirma un jour que la brouette avait été inventée au XVIIème siècle par Blaise Pascal ; on se demande alors avec quoi les bâtisseurs du Moyen Âge transportaient leurs pierres, et avec quoi les bourgeoises transportaient leurs godemichés.   67 T : labloy  (Mener aux abois = mettre dans une situation sans issue. Dict. du Moyen Français.)   68 Vicomte. Naturellement, le roi est bien au-dessus du vicomte ; mais les sotties prônent le mundus inversus.   69 T : belonde  (Mot inconnu.) Dans un duel à quatre, le second est celui qui prête main-forte : « Si vostre second est à terre, vous en avez deux sur les bras. » (Montaigne.) La Sotte se souvient qu’elle est une amazone. Mais les seuls duels que disputaient les rois de la Basoche étaient les parties de jeu de paume : le sceau royal de Pierre Barbe (qui fut le dernier roi de la Basoche de Rouen avant que ce titre ne soit remplacé par celui de régent) porte une raquette —avec un jeu de cartes et trois dés à jouer. On comprend pourquoi Guillaume Des Autels voyait dans son professeur de droit un « maistre des Raquetes ».   70 À votre pouvoir.   71 T : Despeschez vous  (« Tirer son haleine : Respirer. » <Furetière.> Il faut comprendre : Cessez de parler.)   72 T : Ve   73 Dû. « Du très-illustre Roy de la Bazoche, attendu sa qualité quia illi debetur honor. » (Recueil des Statuts du Royaume de la Bazoche.)   74 T : saueur   75 Il n’y a pas d’autre roi.   76 Sans doute est-ce Dame Bazoche, dont un suppôt tenait le rôle. Quand bien même il s’agirait de la reine de la Fève, dans ce milieu strictement masculin, on aurait aussi affaire à un travesti. La « reine Chicane » n’existait pas encore.   77 Calmez-vous.   78 La Justice a engendré des fous du prétoire, mais aussi des folles, bien avant la comtesse de Pimbesche (Racine, les Plaideurs) et la reine Chicane (note 76).   79 T : trestout troys  (Par-dessus tous les rois.)   80 Il faudrait une rime en -aine.   81 Votre personne. « Je ne me pourray garder de frotter ma laine avec quelque chicanoux. » Harangue de Turlupin le Soufreteux.   82 Nous ne tolérerons pas que vous présentiez un cadeau tous les deux.   83 Grommeler.   84 Il va chercher l’arbre à vits qu’il a apporté dans sa brouette. Naturellement, les Sottes veulent accaparer cet arbre à vits.   85 Dénigré.   86 Maigre.   87 Pommier qui donne des fruits aigres.   88 T : tu le tiens   89 Elles. (Idem au v. 309. Voir aussi « chascun » à 175. Les Sottes étaient jouées par des hommes.)  Radoté = retombé en enfance : « Tant estoit vielle et radotée. » Godefroy.   90 T : sceucer   91 Simplettes.   92 C’est à nous que le roi offrit de telles fonctions. La Basoche était une administration très bureaucratique.   93 Le fruit (lat. pomum). Offrir le fruit d’un arbre à vits était une attention délicate.   94 Je vous soutiens.   95 T : on sapporte  (Votre puissance sexuelle l’emporte sur. « Cest astre [le soleil] emporte tous les autres en splendeur et beauté. » Godefroy.)   96 Je vous exhorte.   97 Planté, comme le May. Avec un sous-entendu : « Je suis si aise quand je cous,/ Si pour un C je mets un F,/ Qu’il m’est advis à tous les coups/ Que j’ente une mignonne greffe. » Béroalde de Verville.   98 Le Gaudisseur est allé lui aussi « en la terre de Prestre Jehan », royaume chrétien qu’on situait notamment en Éthiopie.   99 Cet évêque légendaire inspira les goliards, des basochiens en marge de l’Église. Ils sillonnaient l’Europe, et composaient en latin des poèmes très libres : voir les Carmina Burana.   100 T : a lan  (Antan = l’an dernier.) La rime était déjà chez Villon : « N’enquerez de sepmaine/ Où elles sont, ne de cest an,/ Qu’à ce reffrain ne vous remaine :/ Mais où sont les neiges d’antan ? »   101 Il n’y resta pas planté toute cette année.   102 T : dourdan  (Les bonimenteurs et autres marchands de reliques prétendaient rapporter du Jourdain toutes sortes d’objets fabuleux. « Je viens droit du fleuve Jourdain,/ De la fontaine de Jouvence,/ Où j’ay rapporté à mon sain/ Une beste de grant essence. » Les Sotz nouveaulx farcéz, couvéz.)   103 T : ca  (Avant ce refrain, il manque 7 vers correspondant à la 3° strophe de cette ballade. Dessous, il manque le 1er vers de la 4° strophe.)   104 T : de ces iumens de brie  (Rime du même au même, inadmissible dans une ballade.)  Je vous affie = je vous l’affirme. Cf. le Gaudisseur, vers 44.   105 Les Sots plantent l’arbre à vits devant le roi.   106 De sa peau (la peau du pénis, en l’occurrence).   107 La prostituée. Cf. le Jeu du Prince des Sotz, vers 298.   108 Au sperme. « Elle jugeoit plustost qu’il (le chose viril) fût d’os, pource qu’elle en avoit le matin tiré la moüelle d’un. » Béroalde de Verville.   109 Logiquement, les pépins sont les testicules, qui renferment des graines.   110 Ces trois vertus : la beauté, la sagesse et la force. L’allégorie de l’arbre est redevable aux Complaintes et Épitaphes du Roy de la Bazoche, qu’André de La Vigne dédia au roi Pierre de Baugé, mort en 1501 : « L’arbre fleury, de vertus magnanime,/ Le parangon ayant tiltre de Roy,/ Le tronc d’Honneur, de Triumphe la syme. »   111 Les pièces comiques s’achèvent presque toujours sur une chanson à plusieurs voix. Celle-ci n’est pas arrivée jusqu’à nous, pas plus que le discours de remerciement du Roi de la Basoche.

 

Publicités

LES SOTZ QUI REMETENT EN POINT BON TEMPS

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

*

 

LES  SOTZ  QUI  REMETENT

 

EN  POINT  BON  TEMPS

 

*

 

Cette sottie parisienne vit le jour en 14921. Charles VIII était devenu pleinement roi en mai 14912 ; le peuple crut alors que sa misère allait prendre fin. Pour preuve, trois boulangers qui trichaient comme tous les autres sur le poids du pain furent condamnés « à estre fustigés, nuds, de verges par les carrefours ». Le Parlement de Paris leur fit grâce (à la demande du roi) le 22 novembre 1491 ; mais le peuple3 retint surtout que cet arrêt du Parlement ordonnait aux boulangers « que doresnavant ils facent pain des bonté [qualité], blancheur et poids selon les dictes Ordonnances, sur peine d’estre pugnis corporellement ».

Autre raison d’espérer : le 6 décembre 1491, Charles VIII avait épousé Anne de Bretagne, ce qui mit un terme à la meurtrière et coûteuse guerre franco-bretonne.

La sottie, avec son final patriotique, rend bien compte de la bouffée d’espoir qui anima le pays pendant quelques mois.

Les personnages de la pièce sont connus par ailleurs, tels Bon Temps ou Mère Sottie. Le Général d’Enfance figure dans le Jeu du Prince des Sotz, et Tout dans la moralité Tout, Rien et Chascun (BM 56). Sotte Mine et Tête Légère s’appelaient Fine Mine et Tête Verte dans la sottie des Sotz triumphans.

Source : Recueil Trepperel, nº 12.

Structure : Rimes abab/bcbc, ralenties par une profusion de poèmes à forme fixe où l’on reconnaît 4 rondels doubles et 8 triolets. La quantité inhabituelle des indications scéniques laisse croire que Trepperel a imprimé le livret d’un chef de troupe.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

*

 

Soctie nouvelle à six personnages des

Sotz qui remetent en point Bon Temps

*

 

C’est assavoir :

    SOCTE  MINE

    TESTE  LIGIÈRE

    [MÈRE  SOCTIE  D’ENFFANCE]

    LE  GÉNÉRAL  D’ENFENCE

    BON  TEMPS

    TOUT 4

*

 

                                         SOCTE  MYNE,  premier Sot,  commence, estant à une fenestre 5.

             Debout ! debout !                                   SCÈNE  I

              TESTE  LIGIÈRE,  à une aultre fenestre.

                                                 Souffle, Michault6 !

              SOCTE  MYNE

              Les mauvais blédz sont-ilz mengiéz7 ?

              TESTE  LIGIÈRE

     [Le] deable emport8 les boulengiers

     Qui nous font mengier le pain chault9 !

              SOCTE  MYNE

5    De tout cela il ne leur chault.

     Ne seront-ilz point lédengiéz10 ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Debout, debout !

              SOCTE  MYNE

                Soufle, Michault !

              TESTE  LIGIÈRE

     Les mauvais blédz sont-il mengiéz ?

              SOCTE  MYNE

     Piller11 pacience nous fault

10    Tant que les vins soient vendengiéz12.

              TESTE  LIGIÈRE

     Ha ! nous en [serons revengiéz]13

     Après aoust, s’il n’y a deffault.

              SOCTE  MYNE

     Debout, debout !

              TESTE  LIGIÈRE

                Souffle, Michault !

              SOCTE  MYNE

     Les mauvais blédz sont-ilz mengiéz ?

              TESTE  LIGIÈRE

15    [Le] deable emport les boulengiers

     Qui nous font mengier le pain chault !

              SOCTE  MYNE

     Force est d’endurer.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Il le fault.

              SOCTE  MYNE

     Ung jour, serons hors de soucy.

              TESTE  LIGIÈRE

     Mais que jouons sur l’esch[a]uffault14,

20    Je diray d’or !

              SOCTE  MYNE

               Et moy aussi.

              TESTE  LIGIÈRE

     Le pain va bien à tout par luy15 :

     Il est plus grant qu’il ne soulloit16.

              SOCTE  MYNE

     Par le regard qui est sur luy17,

     Le pain va bien à tout par luy.

              TESTE  LIGIÈRE

25    On doit bien mauldire celluy18

     Par qui le commun se doulloit.

              SOTTE  MINE

     Le pain va bien à tout par luy :

     Il est plus grant qu’il ne soulloit.

              TESTE  LIGIÈRE

     Le peuple, brief, plus n’en povoit ;

30    Oncques telle doleur ne vids.

              SOTE  MINE

     Descendre nous fault.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Ainsi soit !

              Ilz descendent.

              SOCTE  MINE

     Esse tout ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Quoy ?

              SOCTE  [MINE]

                  Et puis ?

              TESTE  LIGIÈRE

                         Et puis ?

              SOCTE  MINE

     Qui dit ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Qui grongne ?

              SOCTE  MINE

                      Qui grumelle19 ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Je viens20 d’avec[que] la femelle :

35    J’ay tant scellé21 que plus n’en puis.

               SOCTE  MYNE

     Et de quel lieu ?

              TESTE  LIGIÈRE

                De malpertuys22 :

     Tousjours maintiens l’orde23 jumelle.

              SOCTE  MINE

     Esse tout ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Quoy ?

              SOCTE  MINE

                  Et puis ?

              TESTE  LIGIÈRE

                         Et puis ?

              SOTTE  MYNE

     Qui dit ?

              TESTE  LIGIÈRE

            Qui grongne ?

              SOCTE  MYNE

                       Qui grumelle ?

              TESTE  LIGIÈRE

40    Les bas instrumens24 j’entresuys ;

     Du bas mestier25 souvent me mesle.

              SOCTE  MYNE

     Pour tenir tétin et mamelle,

     Je suis froit com[me] l’eau d’ung puys.

              TESTE  LÉGIÈRE

     Esse tout ?

              SOCTE  MINE

             Quoy ?

              TESTE  LIGIÈRE

                   Et puis ?

              SOCTE  MYGNE

                          Et puis ?

              TESTE  LIGIÈRE

45    Qui dit ?

              SOCTE  MINE

            Qui grogne ?

              TESTE  LIGIÈRE

                      Qui grumelle ?

     Je viens [d’avecque la femelle]26 :

     J’ay tant scellay que plus [n’en puis]27.

              [SOCTE  MINE]

     C’est le vray ?

              [TESTE  LIGIÈRE]

              Ad ce jeu me duictz.

              [SOCTE  MINE]

     La raison ?

              [TESTE  LIGIÈRE]

             Je suis baud28 de proys.

              [SOCTE  MINE] 29

50    Le [mal] feu arde tes conduys30 !

              [TESTE  LIGIÈRE]

     Je n’ay plus escus [d’or] de poix31.

              SOCTE  MINE

     Est-il vray ?

              TESTE  [LIGIÈRE]

             Ouÿ.

              SOCTE  MINE

                   Je t’en croids.

              TESTE  LIGIÈRE

     Pour hanter l’instrument de bas,

     Je suis banny de saincte croix32.

55    Sainct Anthoine ard[e] le cabas33 !

              SOCTE  MINE

     C’est ung déduit.

              TESTE  [LIGIÈRE]

                Quel abus !

              SOCTE  MINE

                        Las !

              [TESTE  LIGIÈRE

     ……………………… -ète,]34

     Jamais je n’en puis estre las ;

     Et si, m’y romps et cul et teste.

              [SOCTE  MYNE]

     Quel plaisir !

              [TESTE  LIGIÈRE]

              Brief, le « jeu » j’appecte35.

              [SOTE  MINE]

60    J’en ay une qu[e j’]aime ung pou36 :

     Quant je luy fais37, si elle pète,

     [Que] saint Anthoine arde le trou !

     J’en suis tanné38.

              TESTE  LIGIÈRE

                 Et moy, tout soû.

              SOTE  MINE

     Si, est-il force que je rive39 ;

65    Mais brief, c’est le port de Chatou :

     On n’y treuve ne fons, ne rive.

              MÈRE  SOCTIE  D’ENFFANCE            SCÈNE  II

     Socte Mine !

              SOCTE  MINE

              Qu(i) est là ?

              MÈRE  SOCTIE

                       Qui vive40 ?

              SOCTE  MINE

     Le41 trèsex[c]ellent Général

     (Pour son nom dire en général)

70    D’Enfance la suppellative42 !

              MÈRE  SOCTIE

     Du tout en tout, je suis pensive

     Qu’il ne vient cy, propos final.

     Teste Ligière !

              TESTE  LIGIÈRE

              Hau !

              MÈRE  SOCTIE

                   Qui vive ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Le trèsexcellent Général !

              MÈRE  SOCTIE

75    Il viendra la cource hastive43,

     De voulloir franc et libéral,

     Revisiter44 l’original.

     L’eure n’est pas encor(e) tardive.

     Sote Mine !

              SOCTE  MINE

             Qu(i) est là ?

              MÈRE SOCTIE

                      Qui vive ?

              SOCTE  MINE

80    Le trèsexcellant Général

     (Pour son nom dire en général)

     D’Enfance la suppellative !

              TESTE  LIGIÈRE

     De vray, il joue45 à la « fossette ».

              SOCTE  MINE

     Il est sur quelque godinette46.

              TESTE  LIGIÈRE

85    Au bas mestier est déduisant.

              SOCTE  MINE

     C’est son train.

              MÈRE  SOCTIE

                C’est fait en enfant47.

              TESTE  LIGIÈRE

     Joueroit-il point à la « touppie48 » ?

              SOCTE  MINE

     Quelque part il crocque la pye49.

              TESTE  LIGIÈRE

     Il est des dames poursuivant.

              SOCTE  MYNE

90    C’est son train.

              MÈRE  SOCTIE

                C’est fait en enfant.

              TESTE  LIGIÈRE

     Il est aux champs avec les filles.

              SOCTE  MINE

     Il s’esbat voulentiers aux « billes50 ».

              TESTE  LIGIÈRE

     C’est ung jeu où51 est triumphant.

              SOCTE  MINE

     C’est son train.

              MÈRE  SOCTIE

                C’est fait en enfant :

95   Esse [cy son train]52 flourissant,

     Esse cy le joyeux53 rapport.

     Mes Sotz de couraige plaisant,

     Appellez-le, soit droit ou tort54 !

              SOCTE  MINE,  en chantant :

     Général !

              TESTE  LIGIÈRE

            Général !

              SOCTE  MINE

                      Général !  Il dort.

              LE  GÉNÉRAL  D’ENFANCE  monte à cheval 55 et vient.

100   Et ! je fais vos fièvres quartaines !                    SCÈNE  III

            Mais tenez, quelz deux cappitaines56 !

     Je viens de mettre cul à bord57 ?

              SOCTE  MINE

     Général !

              TESTE  LIGIÈRE

            [Général !

              SOCTE  MINE]

                    Il dort.

              LE  GÉNÉRAL

     Je viens d’avec le pitancier58

105   Du couvent de Serre-Fessier59,

            Là où j’ay scellé ung rapport60.

             SOCTE  MINE

     Général !

              TESTE  LIÉGIÈRE

           Général !

              SOCTE  MY(G)NE

                  Il dort.

              [LE]  GÉNÉRAL

     Mes Sotz, par le soleil qui raye61,

     Avecques l’abbesse de Roye62

110   J’ay passay la rivière au port63.

              TESTE  LIGIÈRE

     Général !

              SOCTE  MYNE

            Général !

              TESTE  LIGIÈRE

                   Il dort.

              MÈRE  SOCTIE

     Pour moy donner bon réconfort,

     Mon enffant Général d’Enffance,

     De descendre64 mectz ton effort,

115   Pour moy donner65 esjouyssance.

              LE  GÉNÉRAL

     Je l’accepte.

              SOCTE  MYNE

              À tout !

              TESTE  LIGIÈRE

                     Vive Enffance !

              LE  GÉNÉRAL

     Je voys à vous, ma mère sote.

              MÈRE  SOCTIE

     Ayez de mon fait souvenance.

              LE  GÉNÉRAL

     Je l’accepte.

              SOCTE  MYNE

              À tout !

              MÈRE  SOCTIE

                     Vive Enffance !

120   Pour dire motz à [ma] plaisance,

     Viens, mon enffant, ou je rassocte !

              LE  GÉNÉRAL

     Je l’accepte.

              SOCTE  MINE

              À tout !

              MÈRE  SOCTIE

                     Vive Enffance !

              LE  GÉNÉRAL

     Je voys à vous, ma mère sote.

              TESTE  LIGIÈRE

     Il passe au bac66 à la pissocte.

              SOCTE  MINE

125   Comme quoy67 ?

              TESTE  LIGIÈRE

                 En fais et en dictz,

     Il ne quiert point l’ordre bigotte68

     Pour serrer le déprofundis69

              SOCTE  MYNE

     C’est ung ouvrier !

              TESTE  LIGIÈRE

                  En ses habitz,

     Autant luy [sont] targes qu(e) escus70.

130   Par force de river [le] bis71,

     Il apprent à tendre aux cocus72.

              LES  DEUX  SOTZ  chantent ensemble ce qui s’ensuit :

     Vive Enffance, garny(s) de Sotz testus !

     Par luy, sommes de nouveau [bien] vestus.

     Car le premier si luy est secourable

135   Pour le créer en hault bruit honnorable73.

              LE  GÉNÉRAL

     Tout est venu74, mectez la table !

              LES  DEUX  SOTZ,  en chantant :

     Nous chanterons maulgré tous [co]quibus75.

     Le Général a assez de quibus76 ;

     [Si] en soctie77 il se monstre notable,

140   Il peut tenir gros roussins78 en l’estable.

              Adonc monte le Général sur l’eschauffault.

              SOCTE  MYNE

     Honneur, Général redoubtable !

              LE  GÉNÉRAL

     Pour maintenir esjouyssance,

     Que mon siège soit préparé !

     Ma mère Soct[i]e, à plaisance,

145   Vécy le vostre tout paré.

              MÈRE  SOCTIE

     Vive l’enffant trèshonnouré

     Qui d’Enffance est [le] Général !

     Vostre bruit79 si est repparé

     Par le bon temps espicial80.

              LE  GÉNÉRAL

150   De vouloir franc et libéral,

     Bruyre je vueil de plus en plus.

     Sus, mes Sotz, à mont et à val !

     A-il rien de nouveau81, au surplus ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Le chier82 temps nous a ruéz jus.

              SOCTE  MYNE

155   J’ay83 mengié ma vigne en verjus.

              TESTE  LIGIÈRE

     Année84 ne fut onc si parverse.

              SOCTE  MYNE

     Povres gens mengent les pois crus.

              TESTE  LIGIÈRE

     J’en ay mains lourds escotz acrus85.

              LE  GÉNÉRAL

     La saison a esté diverse.

              SOCTE  MINE

160   Le pain a esté si petit !

              TESTE  LIGIÈRE

     J’avoye si bon appétit !

              [SOCTE  MYNE]

     Qui a fain, fault-il qu’on [le] verse ?

              TESTE  LIGIÈRE

     Ung pain tant noir, gras et recuict !

              SOCTE  MYNE

     Ung pain pesant et si mal cuict !

              MÈRE  SOCTIE

165   La saison a esté diverse.

              SOCTE  MYNE

     Les boulengiers m’ont fait jeûner.

              TESTE  LIGIÈRE

     Je fus ung jour sans desjuner.

              SOCTE  MYNE

     Maint en est cheu86 à la reverse.

              TESTE  LIGIÈRE

     Nully ne voulloit rien prester.

              SOCTE  MYNE

170   On ne trouvoit où emprumpter.

              LE  GÉNÉRAL

     La saison a esté diverse.

              SOTE  MYNE

             Le Général plain de sagesse 87

     [Excellente est, grande et haultaine,]88

     [La] Court de Parlement souvraine89 :

175   Sur le pain, el a mis bon rum90.

              LE  GÉNÉRAL

     C’est la nourice du commun91.

             El a fait droict de grant arrum.

              MÈRE  SOCTIE

             C’est la nourice du commun.

              SOCTE  MYNE

     Comme source de sapience,

180   Fontaine de toute science,

     Aiday nous a92, il est commun.

              LE  GÉNÉRAL

     C’est la nourrice du commun.

              TESTE  LIGIÈRE

     Paris, où gist toute saigesse :

     Pour ressourdre93 nostre foiblesse,

185   Tu as resjouy ung chascun.

              MÈRE  SOCTIE

     C’est la nourrice du commun.

              SOCTE  MYNE

     Souverain lieu, porte royal[e] :

     Soubz la couronne espicial[e]94,

     Resjouys nous as en commun.

              LE  GÉNÉRAL

190   C’est la nourrice du commun.

     Dieu la garde d’ennuy aulcun !

     Espérer fault bonnes nouvelles.

              SOCTE  MYNE

     Les blédz sont beaulx.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Vignes sont belles.

              MÈRE  SOCTIE

     Gaudéamus95 !

              LE  GÉNÉRAL

               Vive bon temps !

              SOCTE  MINE

195   Maulgré les usurie[r]s rebelles,

     Les blédz sont beaulx.

              TESTE  LIGIÈRE

                   Vignes sont belles.

              SOCTE  MINE

     Le chier96 temps, par façons cruelles

     Nous a chastiéz, bien l’entens.

              TESTE  LIGIÈRE

     Les blédz sont beaulx.

              SOCTE  MINE

                   Vignes sont belles.

              TESTE  LIGIÈRE

200   Gaudéamus !

              LE  GÉNÉRAL

              Vive bon temps !

     [………….,] j’en suis contens :

     Appellez Bon Temps, et qu’il vienne !

     Affin que de luy il souvienne,

     De le veoir icy je prétens.

              SOCTE  MINE,  en huchant 97 :

205   Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

             Bon Temps !

              SOCTE  MINE

                     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

                             Bon Temps !

              BON  TEMPS,  estant à une fenestre.        SCÈNE  IV

     Me vécy ! Suis-je bien en point98 ?

     Maistre suis de[s] povres items99.

              SOCTE  MYNE,  en huchant :

     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

             Bon Temps !

              SOCTE  MINE

                     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

                             Bon Temps !

              BON  TEMPS

     Piéçà100 je ne fus sur les rengs.

210   Le dieu Mars m’a mys en pourpoint101.

              SOCTE  MINE,  en huchant :

     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

             Bon Temps !

              SOCTE  MINE

                     Bon Temps !

              TESTE  LIGIÈRE

                             Bon Temps !

              BON  TEMPS

     Me vécy ! Suis-je bien en point ?

              TOUT,  estant à une fenestre.         SCÈNE  V

     Et moy, des jeux, n’en suis-je point ?

     Me vécy prest de bout en bout.

              SOCTE  MYNE

215   Et comment te nomme[s]-tu ?

              TOUT

                       Tout.

     J’ay esté perdu long espace102 ;

     Mais Bon Temps (qui tout bien compasse)

     Et Bonne Paix m’ont mis debout.

     [………………………… -out

     …………………………. -ace.]

              LE  GÉNÉRAL

     Et comment te nommes-tu ?

              TOUT

                     Tout.

220   [J’ay esté perdu long espace.]

              BON  TEMPS

     De guerre nous avons le bout103,

     Dieu mercy et sa digne grâce !

              TOUT

     La noble Anne104 [a] plaisant[e] face ;

     Si, nous a resjouys du tout105.

              MÈRE  SOCTIE

225   Et comment te nommes-tu ?

              TOUT

                     Tout.

     J’ay esté perdu long espace ;

     Mais Bon Temps (qui tout bien compasse)

     Et Bonne Paix m’ont mis debout.

              BON  TEMPS

     Pour vous en racompter du tout106,

230   En Enffance je me vueil rendre.

              TOUT

     Et moy aussi g’y ay le goust.

     Descendre nous fault sans actendre.

              LE  GÉNÉRAL

     De les recuillir vous fault tendre107.

              BON  TEMPS

     Nous deux, allons veoir les esbatz !

              MÈRE  SOCTIE

235   Bon Temps, mon mignon doulx et tendre :

     Il te plaise descendre à bas !

              BON  TEMPS  et  TOUT  descendent.

             Dis[en]t en chantant ce qui s’ensuit :

     Vive soulas    Et tout esjouyssance108 !

     Sans estre las,   Nous allons en Enffance ;

     Bon Temps le veult, qui n’est perdu.

              SOCTE  MINE  et  TESTE  LIGIÈRE

              cha[n]tent ce qui s’ensuit :

240   Bon Temps, tu soyes le bien venu !

              BON  TEMPS  et  TOUT,

              en chantant ce qui s’ensuit :

     Les usurie[r]s    Nous ont fait grant grevance,

     [Et] boulengiers,  Du mal à grant outrance109.

     Mais ont eu la fessée110 au cul !

              SOCTE  MYNE  et  TESTE  LIGIÈRE

              [chantent] ce qui s’ensuit :

     Bon Temps, tu soyes le bien venu !

              SOCTE  MINE

245   Montez111 !

              TESTE  LIGIÈRE

              Montez !

              SOCTE  MYNE

                     Au résidu112,

     Saluez le hault Général !

              BON  TEMPS,  en saluant le Général :

     De vouloir royal,

     Doulx et cordial,

     Hommaige vous rends.

              LE  GÉNÉRAL

250   Bien viengnez, Bon Temps !

              TOUT,  en saluant Mère Soctie :

     Socte triumphante,

     En soctoys113 puissante :

     Vers vous viens la voye.

              MÈRE  SOCTIE

     Tout, Dieu vous doint joye !

              BON  TEMPS

255   Noble Général

     De voulloir royal,

     Je viens sur voz rengs.

              LE  GÉNÉRAL

     Bien viengnez, Bon Temps !

              TOUT

     La Mère d’Enfance,

260   Honneur et114 puissance

     Jésus vous envoye !

              MÈRE  SOCTIE

     Tout, Dieu vous doint joye !

              BON  TEMPS

     Je suis bien de la morte-paye115,

     Il y pert116 bien à mes habitz.

              TOUT

265   Qui n’a point d’argent, rien ne paye.

              BON  TEMPS

     Je suis bien de la morte-paye.

              LE  GÉNÉRAL

     Bon cueur, sus117 !

              TOUT

                 Saint Denis, mont-joye118 !

              BON  TEMPS

     On m’a servy de pain trop bis119.

     Je suis bien de la morte-paye,

270   Il y pert bien à mes habitz.

              LE  GÉNÉRAL

     Vray Dieu ! comment Tout est desmis120,

     Tout est deffait, en piteux point !

              SOCTE  MINE

     Bon Temps, qui t’a en ce point mis,

     De malle fièvre soit-il oingt !

              TESTE  LIGIÈRE

275   Bon Temps, tu es en povre point !

              SOCTE  MINE

     Mais comment Tout est desnué !

              BON  TEMPS

     Je n’ay ne robe ne pourpoint.

              MÈRE  SOCTIE

     Bon Temps, tu es en povre point !

              TOUT

     Sur ma robe, on n’y congnoyst point121 ;

280   Cest yver, n’ay guières sué.

              TESTE  [LIGIÈRE]

     Bon Temps, tu es en povre point !

              SOCTE  MINE

     Mais comment Tout est desnué !

              BON  TEMPS

     Pensez, on m’a bien gouverné !

     Depuis vingt ans, sans mesprison,

285   J’ay esté tousjours en prison

     Pire, cent fois, que la Gourdaine122.

              LE  GÉNÉRAL

     Bon Temps, tant tu as eu de paine !

              TOUT

     Et moy, par la guerre terrible,

     Long temps a que ne fus paisible.

290   Chascun jouoyt123 à l’esperdu.

              MÈRE  SOCTIE

     Tout a esté long temps perdu.

              LE  GÉNÉRAL

     Pour mieulx fournir le résidu,

     Je vueil, sans y mectre débat,

     Que Tout soit remys en estat.

295   Et pour mieux entendre le point,

     [………………………. -oint,]

     Et qu’en ce, n’y ait point de lobe124.

              SOCTE  MINE

     Bon Temps, endossez ceste robe

     Et ce chapperon.

              BON  TEMPS

                Vive Enffance !

              TESTE  LIGIÈRE,  en vestant Tout :

     Affin que nul si ne vous lobe125,

300   Çà, Tout : endosse[z] ceste robe.

              LE  GÉNÉRAL

     Que Bon Temps de ma Court ne hobe126,

     Ne Tout aussi : c’est ma plaisance.

              SOCTE  MYNE

     Bon Temps, endossez ceste robe

     Et ce chapperon.

              TOUT

                 Vive Enffance !

              LE  GÉNÉRAL

305   Puisque Tout se rend en Enffance,

     Et Bon Temps, je ne puis périr.

              MÈRE  SOCTIE

     Nous au[r]ons des biens habondance,

     Puisque Tout127 se rend en Enffance.

              BON  TEMPS

     De moy on a esjouyssance :

310   Nully ne vous pourra férir128.

              SOCTE  MYNE

     Puisque Tout se rend en Enffance,

     Et Bon Temps, je ne puis périr.

              LE  GÉNÉRAL

     Pour [mieulx] liesse entretenir,

     Çà, Bon Temps : par bon[ne] accordance,

315   Ensemble dancez129 une dance,

     Remerciant Dieu le pasteur.

     [Socte Mine]130, tu es ung chanteur :

     Commence ! Prens-la de bon ton131.

              SOCTE  MYNE,  en chantant :

     Laudate, pueri, Dominum132 !

320   Bon Temps avons icy.

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri !

              SOCTE  MYNE

     Bon Temps avons icy,

     Et Tout nous gouvernon.

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri, Dominum !

              SOCTE  MYNE

325   Paix avons, Dieu mercy !

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri !

              SOCTE  MYNE

     Paix avons, Dieu mercy,

     Maulgré division133.

              Les aultres respondent :

     Laudate, pueri, Dominum !

              LE  GÉNÉRAL

330   Vive [la] France en unyon134,

     Tant que monde sera sur Terre !

              MÈRE  SOCTIE

     Vive le Bon Temps et son non135,

     Qui le povre commun desserre136 !

              TOUT

     Jamais ne puisse-il estre guerre

335   Jusques tant que Bon Temps la face137 !

 

              LE  GÉNÉRAL

     Seigneurs, voyez en ceste place

     Que Tout est remis en estat.

     Bon Temps, avant que je desplace138,

     Est remis en point sans débat.

340   Jésus, qui les péchéz rabat,

     Vueille préserver de souffrance

     Et tenir en joyeulx esbat

     Le noble royaulme de France

     Sans faire nulle déléance139

345   Ne nulle vindication140 !

 

     Socte Myne, à ta plaisance,

     Dy deux motz de collacion141 !

 

                   EXPLICIT

*

1 Entre le 9 février (note 104) et le 21 avril (note 84). Elle fut probablement créée à l’occasion du Mardi gras, le 6 mars.   2 Depuis 1483, il régnait sous la tutelle de sa sœur aînée, Anne de Beaujeu. (Cf. les Rapporteurs, note 63.) Le peuple ne le tenait donc pas responsable des abus fiscaux de la régente (voir la note 101).   3 La sottie des Premiers gardonnéz en parle aussi, aux vers 146-148.   4 T : Tout estant  (Mauvaise lecture de la didascalie qui précède le vers 213.)   5 Les acteurs apparaissent aux fenêtres d’une maison. Ils vont descendre sur la place (à l’aide d’une échelle ?) pour gagner l’estrade.   6 Locution proverbiale qu’on trouve par exemple dans Mieulx-que-devant (BM 57).   7 Les mauvais jours sont-ils derrière nous ? Par association d’idées, on va passer du blé au pain.   8 « Le diable emport le cousinaige ! » Le nouveau Pathelin.   9 Pour faire un profit immédiat, ils le vendent sans l’avoir laissé reposer. « Après que le pain est cuit et tiré hors du four, il doit reposer à tout le moins par l’espace et distance d’un jour devant que d’estre mangé, pour ce que le pain chauld est mauvais, attractif de mauvais air, et est peu conforme à nature humaine. » (Régime de vivre, et conservation du corps humain.) Cette prescription du « panis non calidus », édictée par l’école de médecine de Salerne, était encore très suivie.   10 T : fredengiez  (Laidenger = blâmer.)   11 Prendre. « Haulcer les espaulles et piller patience. » Jehan Marot.   12 Jusqu’en automne. On espérait une remise en ordre après le mois d’août (vers 12).   13 T : ferons vendengiez  (Nous en serons vengés, nous aurons notre revanche.)   14 Si nous jouons sur un échafaud [sur une estrade], j’en dirai de belles. Les acteurs de sotties passaient en revue les grands et les petits scandales du moment.   15 Par lui-même. « Qui est à tout par luy : Qui se gouverne par soy-mesme. » Robertus Stephanus.   16 Qu’il ne l’était. Voir ma notice.   17 Parce que les autorités surveillent le pain.   18 Le très impopulaire Louis XI, père de Charles VIII, avait multiplié par trois les rentrées d’impôts.   19 Grommelle.   20 T : vieus   21 Tamponné avec mon sceau viril. Confusion fréquente avec seller : « –Toutteffois semble-elle bien saige,/ Et chacun la tient pour pucelle./ –Et que voullez-vous ? On la selle ! » Celuy qui se confesse à sa voisine, F 2.   22 Du mauvais trou, de l’anus, par opposition au pertuis, qui désigne couramment le vagin : cf. Gratien Du Pont, vers 255.   23 T : lordre  (Les jumelles merdeuses sont les fesses des femmes : cf. Raoullet Ployart, vers 57. Il faut comprendre : J’entretiens toujours les fesses.)   24 Les vulves. « L’official condamna la pauvre jeune fille à prester son beau et joly instrument à son mary pour y besongner. » (Bonaventure Des Périers.) Même expression au vers 53.   25 Du coït. (Cf. la Réformeresse, vers 249.) Idem vers 85.   26 T : donce la semelle  (Entre les vers 46 et 50, la distribution des rôles se décale : T donne les répliques de Tête Légère à Sotte Mine, et inversement. Je rétablis entre [ ] les rubriques logiques.)   27 T : rien   28 T : beau  (Être baud de = être avide de. « Ribauds/ Qui de tout prendre sont si bauds. » Godefroy.)  Prois = cul. <Godefroy dit plus chastement : le derrière.> C’est un mot d’argot répertorié dans la Vie généreuse des mercelots : « La forest du prois : hault-de-chausses. Filer du prois : chier. L’aquige-proys [le trompe-cul] : la couille. » La phrase du sodomite Tête Légère se traduit ainsi : Je suis avide de culs.   29 T : teste creuse  (Même négligence aux vers 52, 56 et 280.)  Teste Creuse est également un Sot ; il jouait dans la sottie des Coppieurs et Lardeurs <T 8>, et dans celle des Sotz qui corrigent le Magnificat <T 5>.   30 Tes intestins.   31 Ayant le poids réglementaire. « Vingt escuz d’or de poys. » Archives de Nantes.   32 Je n’ai plus « ni croix ni pile », les femmes m’ont ruiné. Par métonymie, on appelait « croix » les monnaies dont le côté face s’ornait d’une croix : cf. le Testament Pathelin, vers 398.   33 Que le feu de saint Antoine brûle les culs ! (Idem vers 62.)  Cabas = cul : « Rembourreux d’enffuméz cabas,/ Laisser vous fault vostre mestier/ Sans plus fourbir ces vielz harnas. » Ballade.   34 À partir de ce vers manquant et jusqu’à 60, la distribution se décale à nouveau.   35 Je désire le coït. Sotte Mine comprend « jà pète », d’où sa réplique.   36 J’ai une femme que j’aime un peu.   37 Quand je lui fais l’amour. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 175.   38 Fatigué.   39 « River : foutre. » (La Vie généreuse des mercelots.) Idem vers 130.   40 Elle pousse le cri de reconnaissance des soldats. En réponse, il faut qu’on acclame son fils, le Général d’Enfance.   41 Vive le Général !   42 La très puissante. Le Général gouverne le pays d’Enfance (vers 146-7). Ce pays de Cocagne où l’on trouve Tout et le Bon Temps (vers 305-6) est une homophonie de « en France ».   43 En courant.   44 T : ie reuisite  (Visiter son origine, sa source : sa mère.)   45 T : iouye  (Fossette = sexe de la femme : « Cons rondelets, corallines fossettes. » Ronsard.)  « Encore qu’il soit desgarni de boules, si peut-il néanmoins jouer à la fossette. » Bruscambille, Des chastréz.   46 Mignonne. « Quant cuyda prendre son délit [plaisir]/ De nuyt avec sa godinette. » Éloy d’Amerval.   47 Les Enfants sont les insouciants habitants du pays d’Enfance (note 42).   48 Cône de bois d’aspect vaguement phallique. Synonyme de toton, qui désigne la toupie et le pénis : « [Elle] reprend le toton, et le dresse/ Aussi-tost qu’il est abbatu. » Pierre Motin.   49 Il boit du vin. Cf. le Gaudisseur, vers 9.   50 Bille [bâton] = pénis. (Cf. Ung jeune moyne et ung viel gendarme, vers 127.) Du coup, on se demande s’il n’est pas au Champ-Gaillard (Jénin à Paulme, note 51) avec les filles de joie.   51 T : qui  (Où il triomphe.)   52 T : si son t tain   53 T : iouyeux  (Un rapport sexuel. Idem vers 106.)   54 Qu’il soit bandé ou débandé. « [Elles] ayment mieux le droit que le tort. » La Fluste à Robin.   55 Dans le Jeu du Prince des Sotz (vers 156), le Général d’Enfance montera encore sur un cheval de bois.   56 Ils me donnent des ordres comme des capitaines de navire. La métaphore maritime continue au vers suivant.   57 Suis-je donc sur un bateau ? « Le cul à bort mettre. » (E. Deschamps, Je vous souhaite entre vous, gens de mer.) La réponse –scatologique– est dans la question, puisque « mettre le cul à bord » = mettre le cul à l’air : « [Le prieur] mit le cul à bort et lui fit un pet. » (Coutumier de France.)   58 J’étais avec l’économe.   59 « Le grant prieur de Bondeculage, à Serrefessier », publia vers 1510 des Ordonnances touchant « la réformation des courtes chausses », autrement dit, des caleçons.   60 Un rapport sexuel (vers 96). Pour sceller, voir la note 21.   61 Rayonne.   62 Raie des fesses. « Vous baiseriez plus tost ma roye ! » (Jehan Molinet.) Le jeu de mots sur la ville picarde de Roye était commun : « Ne nous logeons jamès auprès de Roye ! » (Molinet.)  63 Je l’ai pénétrée.   64 Elle l’invite à descendre de son cheval de bois et à monter sur l’estrade. Il obéira au vers 141.   65 T : doibt  (Même modèle que 112.)   66 Il devient impuissant. (Cf. le Testament Pathelin, note 10.)  Pissote = appareil urinaire des femmes. (C’est l’équivalent féminin du pissot : cf. les Chambèrières, vers 77.)  La phrase est ironique : Tête Légère pense le contraire de ce qu’il dit.   67 Pourquoi ?   68 Il ne recherche pas l’ordre religieux de Serre-Fessier pour coïter. (Encore une antiphrase !)  Ordre était parfois féminin : « Il ne debvoit y avoir deux couvens d’une ordre ne d’une religion des mendians. » Chroniques de la ville de Metz.   69 Un vagin (littéralement : le fond de l’abîme). « Du de profundis nous jouerons./ Le bout des reins nous remuerons. » Le Mariage de Robin Mouton, F 32.   70 La targe est la monnaie des ducs de Bretagne, et donc de la reine (v. ma notice) ; l’écu est la monnaie de la France, et donc du roi. Les riches habits du Général sont le fruit de ces deux sources harmonieuses. Malheureusement, cette parabole édifiante est quelque peu gâchée par les deux vers qui riment avec ceux-ci…   71 Le sexe d’une femme. « La belle fille entre les bras,/ Et river le bis à plaisance/ Dix foys la nuyt. » Folle Bobance, BM 40.   72 À attraper les coucous avec un filet. Pour le jeu de mots sur cocus, voir le Faulconnier de ville, vers 90.   73 Car le premier venu vient à son aide pour lui conférer une bonne renommée.   74 Me voici ! (Au pays d’Enfance, on passe vite du lit à la table.) Ce vers proverbial reviendra dans Maistre Mymin qui va à la guerre <vers 28>.   75 Dans la sottie du Roy des Sotz (BM 38), Coquibus est un rapporteur, un médisant.   76 D’argent. Cf. Maistre Pierre Doribus, vers 50.   77 Dans la condition de Sot.   78 Chevaux. Mais aussi, pénis : « Son roussin cloche/ Et ne sonnoit qu’à une cloche. » (Molinet.)  Étable = vagin : «Mon povre courtault [pénis]/ Que j’ay (…) souvent logé en froide estable,/ Le povre, las ! est recru sur le sable ;/ De servir plus en crouppe ne luy chault. » (Parnasse satyrique.)   79 Votre réputation.   80 Exceptionnel.   81 « Il n’y a rien nouveau soubz le soleil. » Marguerite de Navarre.   82 Cher, onéreux. Idem vers 197.   83 T : Je  (J’ai vendangé avant l’heure, à perte.)   84 L’année commençait le jour de Pâques. Nous sommes donc toujours dans la calamiteuse année 1491, qui s’acheva le 21 avril 1492.   85 J’ai fait crédit de grosses dettes. « [Ilz] vinrent à ung tavernier à qui ilz devoient, prier qu’il leur accreust encores ung escot. » Godefroy.   86 Chu, tombé d’inanition.   87 Le début de ce poème en aabB/ccbB est abîmé. Eugénie Droz le corrige différemment dans son édition (p. 282).   88 T : lexcellente et grant haultesse  (Hautain = suprême.)  Martial d’Auvergne, procureur au Parlement de Paris, applique à la Justice les mêmes termes élogieux : « [Ils] venoient au roy et royaume de France/ (Pour le renom et la haulte excellance/ De la Justice lors régnant très hautaine)/ Quérir justice comme la souveraine. »   89 Villon lui-même avait adressé une Louenge à la Court du Parlement de Paris : « Souvraine Court, par qui sommes icy,/ Vous nous avez gardé de desconfire ;/ Or la langue seule ne peut souffire/ À vous rendre souffisantes louenges. »   90 Bon ordre (run). Voir ma notice.   91 Du peuple.   92 T : as  (La Cour du Parlement nous a aidés.)   93 Pour nous relever de.   94 Sous l’égide de la couronne royale. « Amenez Tibère demain :/ Le premier empereur rommain/ Le feray. Et ne faillez pas :/ Je luy vueil avant mon trespas/ Donner couronne espécialle. » Mystère des Actes des Apostres.   95 Réjouissons-nous !   96 T : cheir  (Cher, onéreux.)   97 En appelant.   98 Bien habillé. Il est vêtu de haillons (vers 210, 264, 277).   99 Des gens qui sont aussi pauvres que moi. (On prononçait itan.)   100 Depuis longtemps.   101 La guerre m’a laissé en chemise. La guerre entre le royaume de France et le duché de Bretagne (1487-1491) avait occasionné des levées d’impôts supplémentaires.   102 Longtemps.   103 La fin. Une fin provisoire, puisque Charles VIII allait bientôt déclencher les interminables guerres d’Italie, où la France n’a rien gagné d’autre que la syphilis.   104 Anne de Bretagne, la nouvelle reine, fit son entrée solennelle dans Paris le 9 février 1492. Séduit par cette jolie fille de 15 ans, le peuple lui réserva un accueil délirant.   105 Tout à fait.   106 Pour tout vous dire.   107 Vous devez les accueillir. (Il parle à ceux qui sont en bas.)   108 E. Droz (p. 256) voit ici une parodie de la chanson Vive le roy et sa noble puissance. Étant donné que ladite chanson est à la gloire de François Ier, c’est plutôt elle qui devrait parodier la nôtre… On remarquera les rimes des césures.   109 T : outraige   110 Des coups de verges. Voir ma notice.   111 Sur l’estrade. (Il s’adresse à Bon Temps et à Tout, qui viennent de descendre sur la place.)   112 T : Anresidu  (Au résidu = au reste.)   113 En sottise. « Il a l’esprit à la cuysine,/ Ce jaune-bec [blanc-bec], en son sotoys. » Sottie de la Pipée.   114 T : a   115 Je suis comme ces vieux soldats qui ne touchent qu’une demi-solde.   116 Cela apparaît.   117 Cri de guerre. « Bon cœur, souldart ! Bon cœur, sus ! Entre, monte, tue ! » Tragédie du sac de Cabrières.   118 Cri de guerre des rois de France.   119 Trop noir, dont la farine contient des scories, comme au vers 163. L’arrêt de 1491 réglementait la blancheur du pain (v. ma notice). Sous ce vers, T ajoute en vedette : Tout   120 Ruiné : à cause de Louis XI et de la régente, Tout est aussi pauvre que Bon Temps.   121 On n’y reconnaît pas un seul point, une maille intacte. « De robe, ne lui remest [reste] poinz. » Godefroy.   122 Une des geôles du Grand Châtelet. Il y a peut-être là une évocation du cardinal Balue : emprisonné par Louis XI de 1469 à 1480, il dormait dans une cage. Cf. les Sotz escornéz, vers 294-7.   123 T : a iouay   124 De tromperie.   125 Ne se moque de vous.   126 Ne bouge.   127 « Bien heureux est-il, en ce monde,/ [Celui] qui a Tout : nul bien ne luy fault. » Tout, Rien et Chascun, BM 56.   128 Frapper.   129 T : dancer  (Ils vont danser sur une parodie liturgique en forme de répons : c’est à peu près ce qu’on voyait dans les églises lors de la Fête des Fous.)   130 T : Soustenu  (« Tu es » se scande « t’es ».)   131 Attaque la chanson dans la bonne tonalité.   132 T : dominuz  (« Louez, enfants, le Seigneur ! » Psaume 112.)  On prononçait « Dominon ».   133 La division entre la couronne de France et le duché de Bretagne. Le mariage royal avait enfin ramené la paix : v. ma notice.   134 On œuvrait à un « édit d’union » entre la Bretagne et la France ; il fut signé 40 ans plus tard.   135 Son nom.   136 Qui libère le pauvre peuple.   137 À la fin du carnaval, une joyeuse mêlée opposait le cortège de Mardigras et celui de l’austère Carême. (Cf. la Bataille de Caresme et de Charnage, le Testament de Carmentrant [Carême-entrant], et surtout la Bataille de sainct Pensard à l’encontre de Caresme.) On considère que notre sottie fut jouée pendant les jours gras, dont l’incontournable Bon Temps était l’un des piliers. Le mot d’ordre du carnaval était de « rouler bon temps », de profiter des bons moments. Cf. les Fanfares (…) des Roule-Bontemps de la haute et basse Coquaigne (1613). Aujourd’hui, la devise « Laissez-les Bon Temps rouler ! » ne retentit plus que chez les Cadiens de Louisiane, lors du Mardi gras.   138 Avant que je ne me déplace, que je ne m’en aille.   139 Sans délai.   140 Revendication.   141 De discours. C’est traditionnellement une chanson.

 

LES PREMIERS GARDONNÉZ

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

 

*

 

LES  PREMIERS  GARDONNÉZ

 

*

 

Cette sottie parisienne, sans doute jouée le 6 janvier 1492, est une « farce de collièges1 ». Le Principal du collège, nouvel avatar du Prince2 des Sots, retrouve des élèves fugueurs3. Parmi eux, le chouchou du maître, qui sera le premier guerdonné [récompensé].

À l’Épiphanie4, le 6 janvier, les collégiens célébraient la « feste du Roy de la febve ». Ils se déguisaient, puis jouaient des « farces, mommeries ou sottises » composées par eux-mêmes. Le Parlement de Paris confiait au principal du collège la rude tâche d’expurger le texte.

Source : Recueil Trepperel, nº 13.

Structure : Rimes abab/bcbc, rimes plates, avec 1 triolet, et une espèce de lai à trois rimes. Une fois de plus, le travail de l’imprimeur est de plus en plus fautif quand il approche de la fin.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

*

 

Sotie nouvelle à cinq personnages des

Premiers gardonnéz

 

*

 

C’est assavoir :

    LE  PRINCIPAL  [BIEN-VENU]

    L’ERMITE

    LE  COQUIN

    LE  PÈLERIN

   LE  QUART 5

 

*

 

                                          LE  PRINCIPAL  commence            SCÈNE  I

          Esse tout6 ? Où sont mes suppostz ?

          Où suis-je ? Vient-on plus céans ?

          Cecy me vient mal à propos7.

          Esse tout ? Où [sont] mes suppostz ?

5    Je cuide qu’ilz ont prins campos8 ;

         N’auray-je plus d’estudians ?

         Esse tout ? Où sont mes suppostz ?

         Où suis-je ? Vient-on plus céans ?

         Gentilz mignons, gentilz enffans,

10   Devez-vous présent reposer ?

         Ne viendrez-vous point sur les Champs9,

         Pour voz gentilz corps exposer ?

         N’est-il pas temps de composer10

         Chansons et balades nouvelles,

15   Prendre textes et les gloser

         Au vray, selon le contenu

         Par le Principal Bien-venu11 ?

         Que faictes-vous ? Levez voz velles12 !

         Me voullez-vous habandonner ?

20   Vous cherront les plumes des elles13,

         Au temps que vous devez voller

         Et mener jubilacion.

         Est-il temps de se désoller

         Et cheoir en tribulacion ?

25   Ne fust-il pas présent saison

         De mener tout esbatement,

         Actendu que le temps est bon14 ?

         Je ne l’entens point aultrement :

         Il sont mors et au finement15

30   Mes seigneurs, à Dieu je vous dis16.

               L’ERMITE           SCÈNE  II

         De profundis, de profundis

         Ad te clamavi, Domine17 !

               LE  PRINCIPAL

         Et ! qu’esse-cy ? Est tout finé18 ?

         Dois-je aller à recullorum19 ?

               L’ERMITE

35   Animabus famulorum

         Famularumque20.

               [LE  PRINCIPAL]

                                          [Est tout]21 perdu ?

         Oncques ne fus si esperdu !

               [L’ERMITE]

         Je vifz comme beste sauvaige,

         Tout reclus en ung hermitaige,

40   Sans que nully me solicite.

               LE  PRINCIPAL

         (Lais[s]ez-moy venir cest hermite ;

         Car je soye par le col pendu,

         Veu ce que je l’ay entendu,

         Se ce n’est ung de mes suppostz22.)

               L’ERMITE

45   Fratres, fratres, nolimus vos,

         Nolimus vos ignorare23

         Je rendray bien raison quare24

         Quant viendra en temps et en lieu.

         C’est grant fait que de servir Dieu ;

50   Ung chascun doit fuÿr le Monde.

               LE  PRINCIPAL 25

         (Je pry à Dieu qu’il me confonde

         Se ne vélà ung de mes gens !

         Je le congnois bien, je l’entens.

         Laissez-le venir, laissez faire.)

               L’ERMITE

55   La paix Dieu soit en ce repaire !

         Qu’i vous doint s’amour et sa grâce !

               LE  PRINCIPAL

         Beau Père, Jésus vous parface26

         Et vous donne perfection !

         Mais de quelle religion27

60   Estes-vous ? Je ne vous congnois.

               L’ERMITE

         Je me tiens, mon seigneur, ou28 bois,

         Pour acquérir mon saulvement.

               LE  PRINCIPAL

         Or, mettez jus29 l’abillement,

         Et puis nous verrons bel estat30 !

               L’ERMITE

65   Ô Dieu ! je seroyes appostat,

         Se je délaissoyes mon habit.

               LE  PRINCIPAL

         Ha ! « frère », que vélà bien dit !

         Par Dieu, si le mettrez-vous jus31 !

               L’ERMITE

         Hélas, mon rédempteur Jhésus !

70   Ne me faictes pas ceste oultraige !

               LE  PRINCIPA[L]

         Vécy ung hermite sauvaige32 ;

         En vistes-vous onc(ques) de la sorte ?

               L’ERMITE

         Vous voyez quel habit je porte,

         Il ne s’en fault plus enquérir.

               LE  PRINCIPAL

75   Pour quoy t’es-tu tant fait quérir ?

         Que ne vins-tu dès l’an passay33 ?

               L’ERMITE

         Venir n’estoit pas tout trassay34 :

         Les Festes estoient35 deffendus.

               LE  PRINCIPAL

         En ung gibet fussent pendus

80   Ceulx qui y misdrent36 empeschement !

         Vient-il que toy, pour le présent ?

         Des autres, en as-tu rien veu ?

               L’ERMITE

         Corps bieu ! il y a longuement

         Que ne les vy ne apparceu.

               LE  PRINCIPAL

85   S’ilz ne viennent, je suis déceu37.

               L’ERMITE

         Il n’est pas qu(e) aulcun ne [vous] faille38.

               LE  PRINCIPAL

         Nostre Estat seroit mal pourveu.

               LE  COQUIN 39       SCÈNE  III

         Quelque denier ou quelque maille,

         Ou quelque bon lopin de pain

90   Au povre [homs40] qui se meurt de fain !

         Pour Dieu, qui en a, si m’en baille !

               LE  PRINCIPAL

         Qu’esse que j’oy là ?

               L’ERMITE

                                               Ne vous chaille ;

         Escoutez ung peu le mien train41.

               LE  COQUIN

         Au povre homs qui [se] meurt de fain.

               LE  PRINCIPAL

95   Mais dit-il vray, ou s’il se raille ?

         S’il se mocque, que l’en l’as[s]aille,

         Et l’envoyez fouller le fain42 !

               LE  COQUIN

         Quelque denier ou quelque maille,

         Ou quelque bon loppin de pain

100  Au povre homs qui [se] meurt de fain !

               LE  PRINCIPAL

         Va-le empoingner par la main,

         Et m’admaine cel(le) truandaille43 !

               L’ERMITE

         Vous n’avez garde que g’y faille ;

         Je vous le vois quérir soudain.

               LE  COQUIN

105  Hélas ! fault-il que je m’en aille ?

         Au povre homs qui [se] meurt de fain.

               L’ERMITE

         Tirez avant, coquin villain !

         Venez devant le Principal !

               LE  COQUIN

         Hélas ! je n’ay fait aulcun44 mal :

110  Qu’avez-vous de moy entendu ?

         Je vous pry, se je suis pendu,

         Recommendez-moy à mes gens45.

         Laissez-moy aller, je me rens.

         Jesu Christe46, miserere !

115  Se je meur, je leur escripré

         Que la grant clef de nostre huche

         Est ou pertuys où je la muce47,

         Et qu’ilz gardent bien ma besace.

               L’ERMITE

         Principal, vez-le cy en place.

120  Regardez quel homme notable !

         Je cuide qu’il se tient coupable,

         Car il a grant peur de mourir.

               LE  PRINCIPAL

         Et que vient-il icy [q]uérir ?

         Veult-il présent troubler ma Court ?

125  Despoille-toy et le fais court48 !

         Il gist en mon oppinion

         Qu’il y a quelque fiction49

         Va-le despouiller vistement !

               LE  COCQUIN

         Je n’ay pas grant habillement,

130  Ne guières vestu sur le dos.

               [L’ERMITE]

         [C’est ung Sot !] Ralliamus nos50 !

                                           [LE  COQUIN]

         Je suis au point où je doibs estre51

         Principal, mon redoubtay maistre,

         Je pensoyes que vous fussiez mort.

               LE  PRINCIPAL

135   Par sainct Jehan ! tu avoyes grant tort,

         Car je n’en euz onc le couraige52.

               L’ERMITE

         Aussi seroit-ce grant dommaige

         De perdre ung [aus]si vaillant homme.

               LE  PRINCIPAL

         Or vien çà ! Déclaire-moy53 comme

140  Tu t’es habillié en ce point.

         Qu’as-tu trouvay ? Quel ver t’a point54 ?

         En l’aultre an, pourquoy ne vins-tu ?

               LE  COQUIN

         Tout n’en valloit pas ung festu.

         Nous fusmes bannis en tous lieux55,

145  En la malle grâce des dieux.

         Et puis ces paillards boulengiers

         Qui vendoient sept ou huit deniers

         Le pain qu’on a présent pour ung56.

         Quant je vy ce train et ce run57,

150  Je ne fus fol ne négligent,

         Mais couru[s] à Sainct-Innocent58

         Me fourrer avec les maraulx59.

               LE  PRINCIPAL

         Et de vivre ?

               LE  COQUIN

                                  Soubz beaulx estaulx60.

         Chacun apporte son loppin :

155  L’ung du pain [et] l’autre du vin ;

         L’ung avoit son morceau de lard,

         L’aultre des trippes61, pour sa part,

         [……………………… andouille.]62

         Chacun mect la main à la fouille63,

         Et brouon[s]64 à Gourde Pyenche65.

               L’ERMITE

160  Se treuve point quelque Laurence66

         Aulcuneffoiz sur le terrant67 ?

               LE  COQUIN

         Trouver je n’en vis oncques tant :

         Pensez qu’il y a maints assaulx68 !

               LE  PRINCIPAL

         Et du logis ?

               LE  COQUIN

                                    Soubz beaulx estaulx,

165  Je vous l’ay jà une foiz dit.

         Nous avons du guet sof-conduit69,

         Car il ne nous vient point chercher :

        Sergens n’ont garde d’approcher,

         Car il n’y a point de praticque70 ;

170  S’il viennent, on leur fait la nicque71.

         Car ilz n’y pensent trouver acquest72.

               LE  PRINCIPAL

         J’entens le train, je voy que c’est.

    On [y] brasse maint bon escot.

               LE  PÈLERIN,  en chantant      SCÈNE  IV

     « Sancte73 Michael, [da esco]74 !

175  Volo mandare75, Dieu bonum76 !

    Kyrieleyson, Kyrieleyson !

    Alleluya, alleluya ! »

               LE  PRINCIPAL

    Je croy qu’en Court il en y a…77

    Taisez-vous et faictes scilence78 !

               LE  PÈLERIN  [en chantant]

180  « Sancte Michael ! »

               LE  PRINCIPAL

                Il recommence ?

    Si fault-il que j’en voye la fin !

               L’ERMITE

    Habit porte de pèlerin.

         Je ne sçay que ce[la] peut estre.

               LE  COQUIN

         Je cuide que c’est ung fin maistre79.

               LE  PRINCIPAL

185  Par adventure qu’il cuide estre

         Entré en ung aulcun hôpital80.

               L’ERMITE

    Il n’y commence pas trop mal :

    Il en prent assez bien la voye81.

               LE  PRINCIPAL

    Va le quérir, que l’en le voye !

190  Il [est des miens]82, par adventure.

               LE  COQUIN

         Çà83, pèlerin !

               LE  PÈLERIN

             Dieu de Nature

    Le vous rende, mon doulx enfant !

               LE  COQUIN

    Il vous convient venir devant

    Le Principal, qui vous appelle.

               LE  PÈLERIN

195  A-il quelque chose nouvelle84 ?

         Je ne vueil point qu’on me ramposne85.

               LE  COQUIN

    Nenny ; c’est pour avoir l’aulmosne,

    Pour tant que vous la demandez.

               LE  PÈLERIN

    Je vous prie [que] recommendez

200  Vers luy ma [tant] pouvre personne ;

    Car par mon âme, qui me donne,

    Il fait bien et grant charité.

               LE  COQUIN

    Or, enquérez la vérité

    De ce « pèlerin », Principal !

               LE  PRINCIPAL

205  C’est ung mignon espécial,

    Je le congnoys86 bien à sa myne.

    Il ne fault jà qu’on l’examine,

         Par ma foy : je le congnoys à l’œil87.

    Despoullez-le tost, je le vueil !

210  Vous verrez, per sanctum Quoque88,

    Ung pèlerin de quando-que89 ;

    Je le voy bien à sa manière.

               L’ERMITTE

    Avallez90 la robe derrière !

    Principal, voyez quel appostre !

               LE  PÈLERIN

215  Hault le boys91, gallans ! Tout est nostre.

    Arrière, soucy ne92 meschance !

               LE  PRINCIPAL

    Mes gens me vienne[nt à la] chance93.

    Vien çà ! Dy-moy en brief langaige

    Où estoit ton pellerinaige.

               LE  PÈLERIN

220  Corps bieu ! pour vous dire le point,

    Principal, je n’y alloyes point ;

    Je ne faisoyes que par faintise.

               LE  PRINCIPAL

    Et pourquoy ?

               LE  PÈLERIN

                                       Et ! pour tant : se j’advise

    Aulcun paillard garson sergent

225  Qui me void ung baston portant

    Et me rencontre en [ung] chemin,

    Je diray que suis pèlerin94 ;

    Mais soubz l’ombre de ceste feste95,

    On leur baille bien sur la teste.

               LE  PRINCIPAL

230  Vélà trèsbeau pèlerinage !

               LE  PÈLERIN

    Item96, je gaigne davantaige,

    Soubz cest habit, aulcun[s] seigneurs97.

               LE  PRINCIPAL

    Et quelz gens ?

               L’ERMITE,  en sacoutant98

              Ce sont procureurs.

               LE  PRINCIPAL

    Les crains-tu ?

               LE  PÈLERIN

              Plus que nulle gent,

235  Car il ne font rien sans argent.

    Et puis quant tout l’argent est mis99,

    Il n’y a conffort100 ny amys.

    Unde locus101 que l’en doibt estre

    Parmy le trou d’une fenestre

240  Et par le trou d’une serrure,

    Qui n’est point mencion102 [très] seure,

    Veu qu’on ne scet pourquoy ne quant

    Estre excommunié content103.

               [LE  PRINCIPAL]

    Je n’entens point ceste raison.

               [LE  PÈLERIN]

245  Je loge bien en ma maison

    Pour une nuit tant seullement ;

    Ergo104, il s’ensuit clèrement,

    S’aulcun est vers moy despité105,

    Que je seray demain cité106

250  En mettant ung peu de papier

    Soubz la porte. C’est beau mestier !

               LE  PRINCIPAL

    Plusieurs sont en maulvais quartier

    Par maulvaises citacions.

    Combien107 qui doit, il doit payer

255  Sans aultres allégacions ;

    Mais de venir par les maisons

    Exécuter subtillement,

    Ce sont excommunications !

    Autant en emporte le vent108

               L’ERMITE

260  Si se109 fait cela bien souvent.

    Malleur à celluy qui la110 donne,

    S’il n’aparoist à la personne111 !

               LE  PRINCIPAL

    Nul ne peust de chose congnoistre

    Qui112 ne luy en fait apparestre.

265  Mais revenons à noz moutons113,

    Et plus à cecy n’arrestons.

    Est tout venu ? Il en fault ung114,

    Ce n’est pas [là] mon train commun

    Pour servir à mon appétit.

270  Qu(e) est devenu ung [mien] petit ?

    Il m’en convient avoir nouvelle.

               L’ERMITE

    Sercher le fault à la chandelle.

               LE  PRINCIPAL

    Je ne sçay s’on le trouvera.

               LE  COQUIN

    Ho ! je l’ay trouvé, vez-le là,

275  Propre com ung esmerillon115.

               LE  QUART         SCÈNE  V

    Fault-il que nous [nous] resveillon ?

    Le bon temps116 est-il revenu ?

    S’il fault que nous appareillon117,

    Je seray des premiers venu :

280  « J’ay tousjours [sotie] maintenu

    Et maintiendray toute ma vie118 ;

    Quelque cas qui soit advenu,

    J’ay tousjours maintenu sotie. »

               LE  PRINCIPAL

    Tu as gentille fantasie :

285  Tu ne fauldras point au besoing.

               LE  QUART

    J’estoye bien près, quoy qu’on [en] die ;

    Mais on ne me voit pas, de loing.

    Nonobstant que je prendray soing

    À bien servir le Principal,

290  Vous aultres qui venez de loing

    Vous l’avez entretenu mal ;

    Et pour vous dire en général,

    Se la lune119 n’est clère et belle,

    Il ne peut à mont ne à val

295  De nuyt cheminer sans chandelle.

          « Je reluys,120

          Je conduys,

      Je monstre la clère voye,

         Je vous duys

300       Et produis.

      Principal, où que je soye121,

      De vostre bien j’ay grant joye.

      Vous m’avez entretenu,

      Posay que tard venu je soye ;

305    Hault Principal Bien-venu,

      Tousjours m’avez soustenu.

      Je fusse plus tost venu, »

    Mais j’actendoye la bienvenue122.

               LE  PRINCIPAL

    Or vien [çà ! Dont]123 t’est advenue

310  Une pensée [aus]si sauvaige ?

    [Puis]que tu n’as eu tel couraige124

    Comme ceulx-cy, mal adviséz,

    Qui en leurs habitz desguiséz

    Estoient venus par-devers moy,

315  Déclaire-moy raison pourquoy

    Tu as maintenu ton est estat125.

               LE  QUART,  en sacoutant

    Escoutez deux motz…126

               LE  PRINCIPAL

                    Quel esbat !

    Pourquoy ont-ilz changié d’abit ?

               LE  QUART,  en sacoutant

    Pour tant que…

               LE  PRINCIPAL

                Paix, c’est assez dit !

320  Ilz se deffyoient ?

               LE  QUART,  en sacoutant

                Je m’en doubte127,

    Car le temps passay…

               LE  PRINCIPAL

                  Ha ! escoute,

    Tu es assez saige et subtil :

    Mes suppostz, que demandent-il ?

               LE  QUART

    De leur estat je m’esmerveil128.

325  Que je parle à vous de conseil…    Dicat in aure.129

               LE  PRINCIPAL

    L’ont-ilz dit ?

               LE  QUART,  en sacoutant

             Encor(e) plus…

               LE  PRINCIPAL

                        Quelz motz ?

               LE  QUART,  en sacoutant

    Item

               LE  PRINCIPAL

          Il va mal à propos.

               LE  QUART

    En effect, j’entens bien à eulx

    Qu’il fault que [vous] leur faciez mieulx.

               LE  PRINCIPAL

330  Fais-les130 tous venir !

               LE  QUART 131       SCÈNE  VI

                  Vez-les cy.

               LE  PRINCIPAL

    Par ce migno[nne]t132 que vécy,

    J’entens que mal estes contens,

    Et que par moy servir, aussi,

    Vous avez perdu vostre temps.

335  Vous avez esté diligens

    À moy servir, je le sçay bien.

    Parlez, ne soyez négligens,

    [Et] dictes-moy s’il vous fault rien.

               L’ERMITE

    Pour vous dire du bien le bien133,

340  Nous [vous] avons servy…

               LE  PRINCIPAL

                     Et puis ?

               LE  COQUIN

    Vous voyez l’estat où je suis.

    Je croy qu’il fault que je vous quicte.

               LE  PRINCIPAL

    Et pourquoy ?

               LE  COQUIN

              C’est134 une redicte !

    Jamais ne me fistes nul bien.

               L’ERMITE

345  Aussi, par semblable moyen,

    Il est saison que je m’en voise.

               LE  QUART

    Allons, tout beau, sans faire noise !

    Le moins débat est le meilleur.135

 

    Principal, dictes, mon seigneur :       SCÈNE  VII

350  Après toutes choses bien veuz,

    Il fault que voz gens soient pourveuz,

    Ou la chose ira mal à point.

               LE  PRINCIPAL

    Je regarderay sur ce point.

    Chascun sera content de moy.

355  Mignon, or t’en va, par ta foy,

    Et leur demande qu’il leur fault.

               LE  QUART

    Il convient batre le fer chault,

    Aultrement, tout n’en vauldroit rien.

 

    Compaignons, escoutez : je vien         SCÈNE  VIII

360  Devers vous en espicial136

    Vous dire que le Principal

    Est d’accord de vous contenter.

    Et pour tant, sans plus [cy] tarder,

    Venez sçavoir qu’il vous dira.

               L’ERMITE

365  Vienne ce qu’avenir pourra.

    De cas villain, long souvenir137.

    Au pis ne peut-il qu’avenir

    Que partir, qui138 rien ne donra.

               LE  PÈLERIN

    Aller parler [fault ; on]139 l’orra

370  Sans plus cy tenir long propos140.

               LE  QUART        SCÈNE  IX

    Principal, vécy voz suppostz ;

    Regardez que vous en ferez.

               LE  PRINCIPAL

    Je ne vueil pas que murmurez,

    Mes suppostz : dictes qu’il vous fault.

               L’ERMITE

375  Sans141 crier plus [bas ne plus hault]142,

    Après tous beaux motz blasonnéz143,

    Il fault que vous nous gardonnez144 ;

    Aultrement je ne l’entens pas.

               LE  PRINCIPAL

    Enffans, je congnoys vostre cas ;

380  Vous le ferez tirer145 à part.

    Rengez-vous chascun à l’esquart.

    Chascun emportera son don ;

    Vous aurez chascun son gardon146,

    Et ne vous ploignez point de moy.

385  Tien cestuy-cy : vélà pour toy147.

    Autant m’est Gaultier que Michault148.

               L’ERMITE

    Vous l’avez gardonnay bien hault !

               LE  PRINCIPAL

    [J’en veulx faire à mon appétit.]149

               [LE  PÈLERIN]

    [Convient-il que]150 le plus petit

    Soit tout le plus hault gardonnay ?

               LE  PRINCIPAL

390  Ce qui est donnay est donnay,

    Il n’en convient point murmurer.

    Vien çà, je te veil pardonner :

    Porte ce gardon sur151 ta manche.

               LE  COQUIN

    Principal, pour Dieu, qu’on s’avance

395  De moy donner aulcun gardon !

               LE  PRINCIPAL

    Or, tien cecy : vélà ton don152.

               LE  COQUIN

    Vous gardonnez en abaissant !

               LE  PÈLERIN

    Et puis moy, qui suis le plus grant,

    Ne seray-je point gardonnay ?

               LE  PRINCIPAL

400  Cestuy-cy te sera donnay153.

    Pense que [je] ne t’oublye pas.

               LE  PÈLERIN

    Par Dieu, mon gardon est bien bas !

               LE  PRINCIPAL

    So[u]ffise-toy144. N’en parlez plus,

    Aultrement, ce seroit abus.

405  Car selon que tous vous ferez,

    Gardon plus hault vous porterez

    Ou plus bas. Et notez ce point.

               L’ERMITE

    Je n’y entens rien.

               LE COQUIN

                Ne moy point.

               LE PÈLERIN

    Il [me] semble que tout va mal.

               LE  QUART

410  Nous sommes gardonéz à point,

    Ainsi qu’il plaist au Principal.

               LE  PRI[N]CIPAL

    Pour le vous dire en général,

    Enfans, vous estes gardonnéz ;

    Et vous ay assez ordonnéz145,

415  Selon Dieu et selon police146.

    (Il n’est si ferray qui ne glice147.)

    Affin de vous dire content,

    Prenez en gré pour maintenant.

    Tousjours aurez de mes nouvelles

420  En mes chasteaulx et mes tourelles148.

    Et nottez à mont et à val

    Que je suis vostre Principal,

    Qui vous ay tous149 entretenu.

               L’ERMITE

    Trèscher Principal Bien-venu,

425  Tousjours maintiendrons voz querelles150.

               LE  QUART

    De par moy serez soustenu

    Partout, Principal, de [par elles]151.

               LE  COQUIN

    Pour user cinquante semelles

    Soubz mes souliers152, n’en doubtez rien.

               LE  PÈLERIN

430  Principal, [très]tout ira bien,

    N’ayez pensée ne soucy.

               LE  PRINCIPAL

    Mes suppostz, je le vueil aussi.

    Vous sçavez qu’il y a mains jours

    Que mon resgne n’a point de cours153 ;

435  Et maintenant, vécy le temps154

    Que tous vous feray bien contens.

    Pensez tousjours de bien servir,

    Et à Dieu jusqu(es) au revenir !

 

                   EXPLICIT

*

1 Sottie des Coppieurs et Lardeurs, T 8.   2 Les deux mots viennent du latin princeps. Le Principal règne (vers 434) sur un État (vers 87), il possède une Cour (vers 124) et des châteaux (vers 420), il distribue des décorations à ses troupes (vers 393).   3 La désobéissance des Sots est un lieu commun. Voir le Prince et les deux Sotz, les Rapporteurs, les Sotz escornéz4 Voir l’édition d’Eugénie Droz, Recueil Trepperel, I, p. 96. Droz veut identifier notre pièce avec la « Farce des trois Coquins » dont parle la sottie des Coppieurs et Lardeurs (T 8). Elle a tort : la Farce des [trois] Coquins existe à part entière, et se trouve dans le recueil de Florence (F 53). La présente sottie ne comporte qu’un seul rôle de Coquin.   5 Le 4ème Sot. Les trois autres portent un déguisement par-dessus leur livrée de Sot, ce qui les fait changer de statut et de nom. Le rôle du Quart fut probablement écrit pour un nain ; cf. les vers 270, 272, 287, 388. La proximité des nains et des bouffons est bien connue : voir Dwarfs and jesters in art, d’Erika Tietze-Conrat (New-York, 1957).   6 Même formule – et circonstances analogues – dans le Prince et les deux Sotz, vers 48. La suite du vers se retrouve dans les Sotz escornéz, vers 224.   7 En ce jour de représentation théâtrale.   8 Congé, dans le jargon estudiantin. « Les enfans d’escolle/ Ont souvent campos. » (Godefroy.) Cf. les Sotz escornéz, vers 223.   9 Notre-Dame-des-Champs était l’un des lieux de ralliement des collégiens <Arthur Christian, Études sur le Paris d’autrefois>. Mais, tout comme l’écolier limousin de Pantagruel, ils fréquentaient aussi une rue malfamée qu’on surnommait « Champ-Gaillard » ; Cholières la qualifiait de « Champ-gaillard des bordèleries ». (Cf. la note 51 d’une autre sottie de collège, la Résurrection Jénin à Paulme.) Rappelons enfin que champ vient du latin campus, qui désigne aujourd’hui un cantonnement universitaire.   10 T : proposer   11 Le contenu bien accepté par le Principal (voir notice). Mais « Bien-venu » revient à 305 et à 424. Il peut s’agir d’un prénom, ou d’un patronyme. Ou d’un surnom : le « droit de bienvenue » (vers 308) désignait parfois les écus d’or que les collégiens offraient à leur principal lors de la foire du Lendit, et par extension, toutes les sommes qu’on extorquait aux élèves. « Se nourrissant des bienvenuës qu’il pouvoit attraper des escoliers qui vouloient apprendre à tirer des armes. » (Victor Palma Cayet.)   12 Hissez vos voiles pour venir jusqu’à moi.   13 Les plumes de vos ailes tomberont.   14 Que nous entrons dans les jours gras du Carnaval.   15 Trépassés.   16 La pièce ne pouvant être jouée faute d’acteurs, il prend congé du public.   17 « Du fond de l’abîme, vers toi j’ai crié, Seigneur. » (Psaume 130.) C’est une prière pour les âmes du Purgatoire.   18 Est-ce la fin du monde ?   19 Au piquet, dans le jargon du Quartier Latin, dont se délecte l’auteur. « L’on ne se soucyoit du pauvre Pantagruel, et [l’enfant] demeuroit ainsi à reculorum. » Rabelais.   20 T : Famulabus  (« Aux âmes de tes serviteurs et de tes servantes. » Psaume 130.)   21 T : tout est  (L’interrogation « Est tout » apparaît aussi à 33 et à 267, dans la bouche du Principal.)   22 Lesdits suppôts évoquent « les archisupposts, qui sont les escoliers desbauchéz ». (Olivier Chéreau, Le Jargon, ou langage de l’argot réformé, 1629.)   23 « Frères, nous ne voulons pas que vous ignoriez… » (Saint Paul, 1ère épître aux Thessaloniciens. « Nolumus » serait plus classique.)  L’Ermite répète tous les mots parce qu’il a oublié la fin de la citation : « …de dormientibus. » [ce qui concerne les morts.]   24 Pour laquelle : j’expliquerai pourquoi quand ça me sera revenu.   25 T : premier   26 Vous rende parfait.   27 De quel ordre religieux.   28 Au. Beaucoup d’ermites s’isolaient dans la forêt.   29 Mettez par terre.   30 T : esbat  (Nous verrons que vous avez un statut de Sot. Cf. le vers 316.)   31 Il lui arrache sa robe monacale, et fait apparaître le costume du Sot. Cf. le Prince et les deux Sotz, notes 36 et 38.   32 Pudique, alors que les moines ne rataient jamais une occasion de retrousser leur robe.   33 Ce vers et le vers 142 laissent penser que nous avons ici le second volet d’une pièce jouée l’année précédente. Le cas n’était pas rare : Amédée Porral écrivit à un an d’intervalle la 1ère Moralité de Genève et la 2ème Moralité de Genève ; Triboulet fit la même chose avec la sottie des Coppieurs et Lardeurs (T 8) et la sottie des Sotz qui corrigent le Magnificat (T 5) ; et Guillaume Coquillart avec le Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée et l’Enqueste d’entre la Simple et la Rusée.   34 T : cassay  (Pas tout tracé = pas commode, comme un chemin mal tracé.)   35 T : cestoient  (Le 4 novembre 1488, la Faculté des Arts avait interdit le théâtre scolaire lors des fêtes de la Saint-Martin, de la Sainte-Catherine et de la Saint-Nicolas. Il ne restait plus aux collégiens que la fête des Rois, et encore, avec des restrictions : voir la note 55.)   36 Mirent. Le Principal maudit ses employeurs.   37 Déçu = berné, floué.   38 Il n’est pas possible qu’un seul vous fasse défaut. Par association d’idées, « qu’aucun » semble faire venir le « Coquin ».   39 Le mendiant.   40 Homme. Voir les refrains 94, 100 et 106.   41 Mon histoire.   42 Le foin, la paille d’un cachot. Certains collèges disposaient d’un in pace où les bons pères enfermaient pendant quelques heures ou quelques jours les élèves punis.   43 Ce mendiant.   44 T : nul   45 Aux compagnons d’infortune avec qui je vis en communauté.   46 T : christi  (Jésus Christ, aie pitié !)   47 Musser = cacher. « En sa capeluche,/ On trouva tout incontinent/ Une clef d’une vieille huche. » Sottie des Vigilles Triboullet, T 11.   48 Dépouille-toi vite (de tes hardes). En argot moderne, se dépoiler = se déshabiller.   49 Tromperie.   50 « Réunissons-nous ! » Encore du jargon estudiantin.   51 Me voilà redevenu Sot.   52 Le cœur, l’envie.   53 T : mon  (Dis-moi pourquoi. Le Principal s’adresse au Coquin.)   54 Quelle mouche t’a piqué.   55 Depuis 1488, les collégiens ne pouvaient plus célébrer les fêtes hors de leur propre établissement. De même, ils n’avaient plus le droit de porter des costumes somptueux sur scène ; par défi, les jeunes comédiens se couvrirent de haillons.   56 Le prix du pain restait identique, mais son poids était redevenu réglementaire, suite à un arrêt du Parlement de Paris daté du 22 novembre 1491 (voir la notice des Sotz qui remetent en point Bon Temps). La pièce fut donc jouée l’année suivante.   57 T : ieu  (Cet ordre des choses.)   58 Ce cimetière parisien abritait une véritable cour des Miracles : prostituées, « secrétaires des chambrières » [proxénètes], receleurs, alchimistes, écrivains publics, marchands, fugitifs profitant de l’immunité du lieu saint, vrais ou faux aveugles, prêcheurs, et surtout mendiants. « [Paris] estoit une bonne ville pour vivre mais non pour mourir, car les guenaulx [mendiants] de Sainct-Innocent se chauffoyent le cul des ossemens des mors. » (Pantagruel, 7.) Toute cette faune grouillait devant le miroir grimaçant que lui tendait la fameuse Danse Macabre ornant le charnier des Lingères ; voici par exemple le clerc et l’ermite.   59 Les mendiants.   60 Sous l’étal des marchands établis au cimetière des Saints-Innocents. Villon parlait déjà des clochards « gisans soubz les estaux ». (Laiz, 237.)   61 Les tripières ambulantes se faisaient souvent dévaliser : cf. la Confession du Brigant, note 59.   62 Vers manquant. Je déduis la rime d’après la Chanson sur l’ordre de Bélistrie, de Jehan Molinet, qui décrit les mêmes scènes de la vie de bohème : « Là ruons en nostre entonnoir [gosier]/ Mainte andoulle et maint boudin noir,/ Mainte trippe embrenée./ L’ung rongne au bout d’ung gras tailloir/ Et prend du lard en ung salloir. »   63 T : souille  (Le « s » et le « f » gothiques sont très proches.)  « Fouille ou fouillouze : bourse. » La Vie généreuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens.   64 Nous nous ébrouons, nous fuyons. Ce vers, écrit dans le plus pur argot parisien, emprunte aux Ballades en jargon de Villon : « Poussez de la quille [jambe] et brouez ! » (V.) « Gourde piarde. » (III.)   65 T : pyeuche  (Pianche = vin. « Je n’en puis plus, se je ne pie [bois]/ Quelque pianche bonne et fresche. » Condamnacion de Bancquet.)  Gourde Pyenche [bon vin] semble être la dénomination argotique de la Bonne Pie, une taverne parisienne fréquentée par des souteneurs : cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 131 et note 26.   66 T : lanreuce  (Une Laurence est l’équivalent d’une Margot, c’est-à-dire une prostituée, comme « Laurence la grant Chicheface » dans l’Enqueste de Coquillart.)  Le cimetière des Innocents était un lieu de racolage.   67 Territoire, en argot. « Par le terrant. » (Villon, Jargon, VIII.)   68 Des assauts sexuels. « Qu’elle ne soit de l’assault de Turquie. » (Villon, Jargon, IX.) Molinet confirme la liberté sexuelle des clochards : « Les ungz font la beste à deux dos/ Avecq joieuses cailles. » Chanson sur l’ordre de Bélistrie.   69 L’autorisation de la police, qui ne pouvait pas intervenir dans une enceinte sacrée. Or, le cimetière des Saints-Innocents appartenait à l’église du même nom.   70 D’autorisation.   71 On les nargue avec un geste obscène de la tête. « On voit que femme qui fornique/ Seult [a l’habitude de] faire à son mary la nique. » (Jehan Le Fèvre.) C’est l’origine du verbe niquer.   72 Ils savent qu’ils n’ont rien à gagner.   73 T : Saincte  (Par saint Michel, comme au vers 180.)   74 T : darescot  (« Donne-moi de la nourriture. » Voici la prière exacte : « Da escam omnibus in tempore opportuno. » Ce pèlerin affamé adore le latin de cuisine.)   75 T : mondent  (Je veux manger, bon dieu !)  Déformation toute collégienne de la parole du Christ au lépreux : « Volo, mundare ! » [Je le veux, sois guéri !]   76 T : sonen  (Bonnon rime avec éleison.)   77 Il y en a (des mendiants). Le Principal continue sa tirade précédente, qu’interrompt le Pèlerin.   78 Il s’adresse au Pèlerin. Cf. les Cris de Paris, où un Sot coupe sans arrêt la parole aux gens.   79 Un trompeur.   80 Il pense peut-être qu’il est entré dans un de ces hospices qui logeaient les pèlerins pour une nuit.   81 Il prend « le grand Chemin de l’Hospital, qui est l’ordre de Bélistrerie [mendicité] ». Pierre de L’Estoile commente ainsi un opuscule de 1490. Son auteur, Robert de Balsac, nous prévient : finiront à l’hôpital les « gens désobéissans à leur prince ».   82 T : er des mieus  (C’est peut-être un de mes Sots.)   83 T : Ce  (Venez ici.)   84 Tous les Sots rêvent de dire ou d’entendre des choses nouvelles. Cf. les Cris de Paris, vers 209.   85 T : ramposme  (Qu’on se moque de moi.)   86 Reconnais.   87 Je le reconnais à vue d’œil.   88 T : quoqz  (« Per sanctum quoque David. » Saint Fulgence.)  Devant l’aspect miteux du Pèlerin, le Principal jure « par saint Coquet ». Les étudiants ont toujours beaucoup joué avec les expressions latines : cf. la Confession Margot, note 45.   89 D’un jour, occasionnel. « Des escolliers de candoque. » Le Maistre d’escolle, LV 69.   90 Faites tomber.   91 Exclamation d’encouragement. (Cf. le Monde qu’on faict paistre, vers 24.) Ici, elle est prise au premier degré : « Levez votre gourdin ! » Voir le vers 229.   92 T : de  (Souci et malchance.)   93 D’une façon aléatoire, comme au jeu de dés. « Sorte de jeu à deux ou à trois déz. Ils joüent à la chance, joüer à la chance. » (Dict. de l’Académie françoise.)   94 Les pèlerins avaient le droit de porter un bâton ferré, qui leur servait de canne dans leurs longues pérégrinations. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 223.   95 Sous le prétexte de cette plaisanterie.   96 De même. Formule scolastique qu’on retrouve à 327.   97 J’arrive à attendrir certains hauts personnages.   98 En lui parlant à l’oreille. « On va, on vient, on saccoute à l’aureille. » Godefroy.   99 Leur a été donné.   100 Il n’y a plus d’aide qui tienne.   101 D’où il s’ensuit.   102 Mansion = demeure. C’est naturellement un latinisme (mansio).   103 On peut être expulsé sans discussion.   104 Donc. Formule scolastique.   105 Si quelqu’un est en colère contre moi.   106 Je trouverai sous ma porte une citation à comparaître.   107 Bien que celui.   108 Nouvel emprunt à Villon : Ballade en vieil langage françoys.   109 T : ce  (Pourtant, cela se fait.)   110 T : le  (Qui donne la citation à comparaître.)   111 Si cela ne concerne pas la bonne personne.   112 Si on ne la lui rend pas apparente.   113 « Sus ! revenons à ses moutons. » Farce de Pathelin.   114 Il me manque un quatrième Sot.   115 Un petit faucon, qui est propre parce qu’il se lisse les plumes.   116 Le Carnaval.   117 Que nous nous préparions à jouer.   118 Ce quatrain est chanté. On y reconnaît le refrain « Et le seray toute ma vie » : cf. le Faulconnier de ville (vers 221) et le Gaudisseur (vers 3).   119 T : la luue  (Le clair de lune qui éclaire le Principal.)   120 Encore une chanson. Elle est à la gloire du clair de lune. Pour les rapports entre la lune et la folie, v. le Jeu du Prince des Sotz, vers 184.   121 T : suis   122 T : vonue  (J’attendais la foire du Lendit pour vous payer le droit de bienvenue. Voir la note 11.)   123 T : sa donc  (Dont = d’où. Le Principal entraîne le 4ème Sot à l’écart, pour que les trois autres n’entendent pas.)   124 Tu n’as pas eu le cœur.   125 Ta condition de Sot.   126 Il parle à l’oreille du Principal. Même jeu ci-dessous.   127 Je le crains.   128 T : me smerueille   129 Il lui parle à l’oreille.   130 T : Faictes les  (Le Principal tutoie ses élèves.)   131 Il va chercher ses trois camarades.   132 Favori. « Car il estoit le mignonnet/ Du Sot renommé maistre Mouche. » Les Vigilles Triboullet, T 11.   133 Pour vous dire la vérité. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 126.   134 T : Cela est   135 Les trois Sots s’éloignent.   136 Spécialement.   137 S’il use d’un mauvais procédé, nous nous en souviendrons longtemps.   138 T : qung  (Que nous partions, si on ne nous donne rien.)   139 T : ou  (On l’écoutera.)   140 T : proces  (Les quatre Sots retournent devant le Principal.)   141 T : Dans   142 T : hault ne plus bas   143 Prononcés (nuance péjorative).   144 Récompensiez.   145 Mettre à part, comme un « cas d’école ».   146 Guerdon, récompense, galon. Cf. le Jeu du Prince des Sotz, vers 542. Le comique de la situation réside dans le fait qu’il s’agit là de gardons, c’est-à-dire de poissons, découpés dans du papier. Les sotties prennent toujours les expressions au pied de la lettre. Cela explique pourquoi l’auteur n’emploie jamais les formes courantes guerdon et guerdonner. Le poisson renvoie traditionnellement au Carême, qui suit les réjouissances festives et théâtrales du Carnaval, dont l’Épiphanie donne le départ. Usant d’une symbolique parfaitement claire, l’auteur nous dit que les jours maigres sont déjà là.   147 Il épingle un énorme gardon sur la manche du 4ème Sot.   148 J’en donne autant à l’un qu’à l’autre. Mais l’auteur avait intérêt à mettre le véritable nom des comédiens, pour faire rire leurs camarades dans le public.   149 Vers manquant. Je le supplée en piochant dans une lettre de Louis XI au Parlement de Paris (1480) : « J’en veulx faire à mon appétit, et non pas au vostre ! »   150 T : Comment il quel   151 T : sier  (Il épingle un gardon moins gros sur la manche de l’Ermite.)  Le galon que les sous-officiers portent sur leur manche s’appelle aujourd’hui la « sardine ».   152 Il épingle un petit gardon au Coquin.   153 Il épingle un gardon minuscule au Pèlerin.   154 Que cela te suffise. Allusion possible à une chanson : « Souffise-toy, povre cueur douloureux. » Löpelmann, n° 562.   155 Je vous ai donné assez de décorations.   156 Selon ma méthode de gouvernement.    157 Même les chevaux bien ferrés peuvent glisser : tout le monde peut avoir un moment de faiblesse. « N’est si ferré, comme on dit, qu’il ne glisse,/ Ne si saiges qui n’ayent sottes cervelles. » Pierre Gringore.   158 Certains collèges gothiques ressemblaient à des châteaux.   159 T : tousiours   160 Nous soutiendrons votre cause. « Maintenir la bone querele du royaume de France. » Jehanne d’Arc.   161 T : parrelles  (En leur nom, au nom de vos querelles.)   162 En marchant pour votre cause… ou en donnant des coups de pied aux fesses de vos ennemis.   163 Qu’il y a beaucoup de jours dans l’année où mon règne de Prince des Sots n’a pas cours.   164 La période du Carnaval.

 

LES RAPPORTEURS

Recueil Trepperel

 

*

LES RAPPORTEURS

*

La première mouture de cette sottie parisienne fut écrite en 1487, probablement par Henri Baude1. Les basochiens, qui en étaient les commanditaires et donc les propriétaires, lui ont adjoint des vers nouveaux jusqu’aux alentours de 1502. Elle est très proche de la sottie des Sotz escornéz, à peu près contemporaine et imprimée elle aussi par Trepperel. On y trouve une vignette identique : Pierre Gringore travesti en Mère Sotte2. On y trouve des personnages similaires : un Prince tyrannique, son éminence grise Gautier, et ses trois Sots en rupture d’obéissance. On y trouve aussi un poème en pentasyllabes, et une ballade mythologique en décasyllabes où l’on croise les mêmes dieux. On y trouve enfin d’innombrables concordances de style. En revanche, notre sottie des Rapporteurs n’a aucun lien avec la farce du Raporteur (LV 30). Les Rapporteurs sont des « reporters ». (Étymologiquement, c’est le même mot français.) Ils vont aux nouvelles et présentent leur rapport ; les actualités qu’ils passent en revue sont truffées d’allusions politiques.

La pièce dénonce3 la répression dont le théâtre des basochiens fut victime en 1486 : Charles VIII fit emprisonner quatre clercs de la Basoche et leur auteur Henri Baude4, coupables d’avoir brocardé sur scène des notables corrompus qui « n’en ont pas esté bien contens5 ». Pendant les jours gras6, les Sots partageaient les prérogatives des vrais fous et des bouffons royaux : ils pouvaient alors caricaturer les abus et les ridicules de leurs contemporains, à condition que ces derniers ne s’en formalisent pas trop. L’auteur de la sottie des Sobres Sotz (LV 64) ne l’oubliera pas :

    –Je le diroys bien, mais je n’ose,

    Car le parler m’est deffendu.

          (…) –Sy je n’avoys peur

    Qu’on me serrast trop fort les doys,

    En peu de mos je vous diroys

    Des choses qui vous feroyent rire.

    –À ces jours-cy, y fault tout dyre

    Ce qu’on sayt : on le prent à bien.

    –Par sainct Jehan ! je n’en diray rien :

    Y m’en pouroyt venir encombre.

Symbole de la lutte contre la censure (et d’un bras-de-fer entre le Parlement de Paris et les courtisans7), la sottie des Rapporteurs tint lieu de défouloir aux contestataires du Palais pendant quinze ans : sur la trame originale qui comptait 250 vers, on placarda au gré de l’actualité8 une centaine de vers anarchiques où éclate une violence jamais atteinte auparavant. Mais cette fois, nul n’a tenu à se reconnaître dans ce jeu de massacre. D’ailleurs, la version que nous connaissons a-t-elle pu être représentée ?

Que reste-t-il du théâtre de « maistre Henry Baulde » ?

* La Pragmatique entre gens de Court et la salle du Palais.  Quoi qu’on ait pu dire, ce dialogue de 1485 n’est pas dramatique.

* La brièvfe Moralité de 1486.  Elle a été détruite par les censeurs, et même son nom est inconnu.

* La sottie des Sotz escornéz.  Rien n’empêche qu’elle soit de Baude : lors du scandale de 1486, on a examiné les « Sotye et Moralité jouéz par lesdictz clercs ledit jour ». La sottie9 en question, dont on ignore tout, ne fut pas censurée ; elle existe peut-être encore.

* La sottie des Rapporteurs.  Baude contesta son emprisonnement dans deux épîtres en octosyllabes adressées au duc de Bourbon. Avec un tel désir d’en découdre, pourquoi aurait-il abandonné à un autre dramaturge le soin (et la jubilation) d’une vengeance publique ?

* Aulcun, Cognoissance et Malice.  Joël Blanchard10 attribue à Baude cette moralité qu’il date de 1484.

Source : Recueil Trepperel, nº 6.

Structure : Ballade, abab/bcbc, rimes plates, 3 triolets, 9 tercets pentasyllabiques. La métrique est très confuse à cause des rimes proliférantes qui furent ajoutées au fil des années. Le squelette de la forme première est parfaitement reconnaissable, mais je n’ai pas cru bon de « censurer » l’œuvre collective qui nous est parvenue.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

*

Sotie nouvelle à quatre parsonnaiges des

Rapporteurs

*

C’est assavoir :

    PROPTER QUOS 11, le Prince

    LE PREMIER SOT

    LE SECOND SOT

    LE TIERS SOT

                                  Les Rapporteurs

*

 

                             PROPTER QUOS,  le Prince,  commence       SCÈNE   I

        Saturne, filz du trosne impérial

        Et de Vesta12 (du plus hault élément13

        Dame et maistresse), au ceptre tribunal14

        [Dut renoncer ………….. -ment.]

5   Divisay fut le siècle15 vivement.

         Mais Jupiter, pour sa porcion [l]égalle16,

         Dessus Phébus a le gouvernement.

         Cuidant soy haulcer17, mainteffois on ravalle.

         Puis Neptunus18 (qui, ès19 lieux fluctueux

10  Et inundans, à Saturne succède),

         Cure receust20 des lieux pérécliteux ;

         Quant Boréas a déchassé si roide21,

         Je22 cuide, moy, qui n’y eust mis remède23,

         Englouty l’eust de ténébreure malle ;

15  Mais Neptunus luy24 monstra face laide.

         Cuidant soy haulser, mainteffois on ravalle.

         Touchant Pluto, lieux trèsparfonds et ysmes

         A désiray pour sa porcion avoir,

         Moyen duquel luy ont les [noirs] abismes25

20  Esté donnéz, et là fait son mou[v]oir.

         Proserpine le dev(e)roit bien sçavoir,

         Car des Enfers26 a visité la salle ;

         Mais Sérès sceut27 moyen de la [re]voir.

         Cuidant soy haulser, mainteffois on ravale.

25  Prince, pensez qu(e) avant [de] desjuner,

         Voz biberons ont forment face palle28.

         Mais puis après, on se doit pourmener29.

         Cuidant soy haulser, mainteffois on ravale.

         Mes Sotz sont-ilz point en la salle ?

30  [Çà, Gaultier,]30 va-les-moy hucher !

         Je croy, moy, qu(e) ilz se vont coucher.

         Touteffois, ilz m(e) avoient promis

         Que pour l’honneur de leurs amis

         Desquelz ilz ont aide et support31,

35  Aujourd’uy feroient leur rapport

         Comme [ilz] ont de bonne coustume.

           LE PREMIER SOT 32              SCÈNE  II

         Jésus, auquel point est la lune !

           LE SECOND [SOT]

         Benoist Dieu, que le temps est rouge33 !

           LE TIERS SOT

         Qui vouldra menger d’une prune,

40   Je vous requier qu’on ne se bouge.

           LE PREMIER

         Feste bieu, que de gens nouveaulx34 !

           LE SECOND

         Que de Dames et de Damoiselles !

           LE PREMIER

         Mais qu’il y35 fauldra de chappeaux !

           LE TIERS

         Feste bieu, que de gens nouveaux !

           [LE SECOND

         …………………………….. -eaux !]

           LE PREMIER

45   Ha ! je n’en vids jamais de telles.

                               LE SECOND

         Feste bieu, que de gens nouveaux !

                               LE TIERS

         Que de Dames et Damoiselles !

                               LE PREMIER

         Que de sotz !

                               LE SECOND

                                  Que d(e) oppiniastres !

                               LE TIERS

         Que de folz36 !

                               LE PREMIER

                                     [Et] que de follastres !

                               LE SECOND

50  Que de gens qui cuident sçavoir !

                               LE TIERS

         Qu(e) il en est qui ne sçavent riens !

                               LE PREMIER

         Que de gens qui ont trop devoir37 !

                               LE SECOND

         Que de gens qui ont trop de biens !

                               LE TIERS

         Que de macquerelles à Paris !

                               LE PREMIER

55  Que de « maisons » en la rue Saint-Denis38 !

                               LE SECOND

         [Qu’il est]39 de paiges macquereaulx !

                               LE TIERS

         Qu’il est de pouvres fringuereaulx40 !

                               LE PREMIER

         Que je voy porter41 brodequins

         À ces povres frans musequins42,

60   Par-dessus leurs chausses persées !

                               LE SECOND

         Mais que j’ay veu, depuis six ans,

         Paistre de grues43 parmy les champs,

         Qui toutesfois s’en sont vollées !

                              LE TIERS

         On a prins, à Sainct-Innocent44,

65  De l’eau, des plains potz plus de cent ;

         Puis n’a-on pas tout emporté.

                              PROPTER QUOS                  SCÈNE   III

         Après qu(e) auray bien escouté,

         Mes Sotz45, viendrez-vous, s’il vous plaist ?

         Vrayement, ilz ont bien tempesté !

70   [Après qu’auray bien escouté,

         ………………………….. -té.]

         Je croy qu’ilz ont le cueur dehait46.

         Après qu(e) auray bien escouté,

         Mes Sotz, viendrez-vous, s’il vous plaist ?

                               LE PREMIER

         Nous n’avons pas encore fait47.

                               LE SECOND

75  Nous ne sçavons par où descendre.

                               LE TIERS

         On nous a mis à faire guet.

                               LE PREMIER

         Taisez-vous, laissez-nous apprendre48.

                               PROPTER QUOS

         Or brief, je ne puis plus attendre.

         Ne cuidez pas que ce soit fable.

80   Se je voys49 là vers ceste table,

         Par tous les sains de Paradis,

         À chascun, des coups plus de dix

         Je vous donray sur vostre teste !

           LE PREMIER

         Je n’ay cure de telle feste.

           LE SECOND

85  Je n’ay cure, moy, qu’on me bate.

           LE TIERS

         Se n’avoyes50 la main à la paste,

         Si m’en fuiray-je du débat.

                              LE PREMIER

         Allons là, ce n’est q’ung esbat51 ;

         Si, verrons qu’il nous vouldra dire.

           LE SECOND

90  Pour me trouver en ung combat,

         Je suis plus vaillant que La Hire52.

           LE TIERS

         Pour m’enfuïr s’on me menace

         Et pour tantost vider la place,

         Jà n’en crains archier de la Garde53.

           LE SECOND

95  Allons là, je croy qu’il luy tarde ;

         Car nostre maistre Propter Quos

         Ayme fort ouÿr noz rappors.

           [LE PREMIER]

         Et ! le vélà qui nous regarde.

           LE SECOND

         J’iray54 quérir ma hallebarde,

100  Car j’ay grant peur qu’il nous oultraige.

           LE TIERS

         Il te part d’ung maulvais couraige55,

         De t’armer contre ton seigneur.

           LE SECOND

           Si à bien plus grant personnage !

           [PROPTER QUOS]56

         (Or s’ilz l’ont fait, c’est leur dommaige,

105  Et auront leur part de la peur.)

           LE PREMIER

         Propter Quos, le vray chief d’onneur,

         Jésus vous doint joye et sancté !

           PROPTER QUOS

         Et à vous, bonne prospérité57 !

         Et vous doint autant de ducatz

110  Comme en ont tous les Lombars

         Par delà le pays de Savoye !

         Mes Sotz, et puis ? Comme58 est la voye ?

         De quel chose estes-vous records59 ?

         Est-il point possible qu’on oye

115   Quelque chose de voz rappors ?

           LE PREMIER

         Voullez-vous qu’on vous die des mors

         Et de ceulx qui sont trespasséz60 ?

           PROPTER QUOS

         Laissez-moy ceulx-là, c’est assez ;

         Ne m’en faictes plus mencion !

           LE SECOND

120  Plusieurs sont aux gaiges casséz61,

         Qui ont receu leur pension.

           LE TIERS

         C’est une grant confusion

         Des choses qu’avons apperceues.

           LE PREMIER

         Nous n’au[r]ons pas la moitié dit

125  Jusques au temps de l’Antécrist,

         Des choses que nous avons veues.

           PROPTER QUOS

         Mes Sotz, de bon cueur je vous prie :

         Resjouyssez la compagnie

         De quelques rappors tous nouveaulx.

           LE PREMIER

130  Premier62, nous avons veu chevreaulx

         Qui voulloient mener paistre chièvres63.

           LE SECOND

         Nous avons veu chiens à monceaulx

         Qui s’enfuyoient devant les lièvres.

           LE TIERS

         Sergens ne sont plus larronceaux :

135  Ilz sont doulx comme jouvenceaulx

         Et ne boyvent plus mais que bière(s)64.

           PROPTER QUOS

         Ilz ne font leur sanglante fièvre,

         Les paillars pouacres65 infâmes !

         Ilz donroient aux dyables leurs âmes

140  Premier qu’ilz ne fussent larrons66 !

         Ces rappors-là ne sont pas bons,

         Car c’est toute[s] pures mensonges67.

         Dia68 ! la grandeur d’ung vieil tonneau

         Ne boit point la moitié tant d’eau

145  Que feroi[e]nt de vin ces yvrongnes !

           LE PREMIER

         Tant plus on les regarde ès trongnes,

         Tant plus les treuve enluminéz.

           LE SECOND

         J’avoue Dieu ! ilz ont sur le nez

         Une69 aulne de rouge esquarlate.

           LE TIERS

150  Que migraine70 de laine plate

         Ne reluise de telle manière !

           PROPTER QUOS

         Ce n’est donc pas de bonne bière,

         Comme ce fol me rapportoit71.

           LE PREMIER

         C’est, pardieu, de faire grant chère ;

155  Et si, ne sçay, moy, qui le poist72.

           PROPTER QUOS

         Sus, sus, mes suppostz ! Qu’on vous voist

         Procédans en ceste matière !

           LE SECOND

         Carmes n’ont plus de chambèrière73 ;

         Aussi n’ont pas les cordeliers.

160  Et, dit-on, sont74 les usuriers

         Sont marris qu’il n’est assez [o]vins75

           PROPTER QUOS

         Ilz ont menty, les chiens mâtins !

         Tousjours carmes auront freppières,

         Et usuriers seront marris

165  Se les laines ne sont fort chières.

         Que de Dieu [ilz] soient tous mauldictz !

           LE TIERS

         Jacobins ont à Dieu promis,

         Mectans tous ès Enffers leurs âmes,

         Que jamais ne permétront femmes

170  En leur maison (tant qu’il se76 sçaiche).

           PROPTER QUOS

         Et ! par sainct Jaques ! Une vache

         Yroit premier querre77 une preune

         Sept piedz au-dessus de la lune

         Ains78 que ces maistres jacobins,

175  Cordeliers, carmes, célestins

         Ne jouent de nature la basse.

         Onc chien puant, de « passe-passe »

         Ne fut si leste79, par mon âmes !

           LE PREMIER

         Moynes ne parlent plus aux dames.

180  Et dit-on qu’il n’en est pas trop80.

           [LE] SECOND

         Laissons cela, ilz sont infâmes :

         Ilz torchent leur cul de leur froc.

           LE TIERS

         Il n’est, par les saincts, rien plus sot

         Que moyne, avec son cappilla[i]re81.

           PROPTER QUOS

185  S’ung82 en avoyes qui fust mon frère

         Et j’eusse femme ung peu mignonne,

         Je lairoye toute la besongne

         Premier que ne m’en [donne garde]83.

         Moynes ? Que le mal feu les arde,

190  Tant portent-ilz la c[o]uille verd84 !

         Ce sont les gens [que plus nazarde]85.

         Je sçay bien de quoy moyne sert.

           LE PREMIER

         Ilz frappent86 à cul descouvert.

         S’en donne garde qui vouldra !

195  Carmes, cordeliers et chanoynes,

         Jacobins, augustins et moynes :

         Mauldit soit qui les espergnera !

           LE SECOND

         Je pry Dieu pour en voir87 le bout :

         Que le grant dyable emporte tout !

           LE TIERS

200  Si m’ont dit les dyables d’Enfer

         Qu’ilz les y feront bien chauffer

         À quelque pris que soit le boys.

           LE PREMIER

         Regnars ne mengeront plus d’oyes88

         Ne poulles : le pac en est fait89.

           LE SECOND

205  On ne verra plus chappellains

         Tromper90 femmes à leur[s] parroissains :

         Chacun sera du tout91 parfait.

           LE TIERS

         Les advocatz de maintenant

         Ne veullent plus prendre d’argent :

210  Ilz font tout pour l’amour de Dieu92.

           LE PREMIER

         Les sermonneurs93 de ceste ville

         Ne prennent plus ne croix, ne pille,

         Et ne partent point d’ung [bas] lieu94.

          LE SECOND

         Gens d’armes95, si, ont fait serment

215  Désormais [de] payer vrayement

         Leurs hostes parmy ces villaiges.

           LE TIERS

         Les ratz96 ont fait à Dieu promesse

         Que jamais, sans ouÿr la messe,

         Ilz ne mengeront nulz fromages.

           PROPTER QUOS

220  Vécy de bons petis langaiges,

         S’ilz sont vrays ; mais j’en fais grant doute.

           LE PREMIER

         En effait, de tous les oultraiges

         Qu’ilz ont fait, il n’en est plus goutte97

           LE SECOND

         Seigneurs ne seront plus gouteux98.

           LE TIERS

225  Maraulx ne seront plus pouilleux.

           LE PREMIER

         Changeurs ne sont99 plus usuriers.

           LE SECOND

         Il n’est plus de larrons cousturiés100.

           LE TIERS

         Maris ne seront plus cocus.

           LE PREMIER

         Grimaulx101 ne seront plus batus.

           LE SECOND

230  Il ne cherra102 jamais d’esglise.

           LE TIERS

         Les blédz n’auront plus de festus.

           LE PREMIER

         On ne verra plus truye qui pisse103.

           LE SECOND

         Marchans tiendront tous loyaulté104.

           LE TIERS

         On fera à chascun raison105.

           LE PREMIER

235  Toutes gelées seront l’esté.

           LE SECOND

         Brebis n’auront plus de toyson106.

           LE TIERS

         En Court ne règne plus envie.

           LE PREMIER

         En Romme n’est plus simonye.

           LE SECOND

         Rommains ayment [tous le]107 Sainct-Père.

           LE TIERS

240  En Ytallye n’a plus ducatz108.

           LE PREMIER

         Yvrongnes ne boyront109 que bière.

           LE SECOND

         Ce sont bonnes gens que Lombards110.

           LE PREMIER

         Normans ayment bien les Bretons111.

           LE SECOND

         Françoys ayment bien ceux de Flandres112.

           LE TIERS

245  L’eau qui passe soubz les moulins,

         Premier qu’i soit quatre matins113,

         Se convertira toute en cendres114.

           LE PREMIER

         Femmes n’auront plus malle115 teste.

           LE SECOND

         Le monde vivra tout en paix.

           LE TIERS

250  Ung mouton ne sera plus beste.

           LE PREMIER

         Quant on se trouvera en presse116,

         Personne ne fera plus vesse,

         Mais on ne fera [plus] que petz117.

           LE SECOND

         Mais que ces Pardons118 soient passéz,

255  Chacun fera des biens assez,

         Sans jamais penser à nul mal.

           LE TIERS

         Tous piétons119 iront à cheval.

           LE PREMIER

         Cloches ne feront plus tintins120.

           LE SECOND

         En oultre plus, les médecins

260  Désire[ro]nt que tous soient sains

         Et qu’il n’en soit plus de malades.

           LE TIERS

         Ménest[r]iers se sont complains,

         Et si, ont juray tous les Saincs

         Que plus ne souffleront aubades121.

           LE PREMIER

265  Tous rimeurs122 sont délibéréz

         Que s’ilz ne sont premier payéz,

         De ne123 faire nulles Balades.

           LE SECOND

         On donne pommes de grenades124

         Aux pourceaulx monsieur125 saint Anthoine.

           LE TIERS

270  On dit que dans126 une sepmainne,

           Bourges sera tout rebasty127.

           LE PREMIER

         Flamans couscheront sur le feurre128,

         Ne buront, ne mengeront beurre

         Jusques Sainct-Omer sera prins129.

           PROPTER QUOS

275  Et ! ont-ilz cela entreprins,

         Les Flamans ? Pleust au roy des Cieulx

         Qu’ilz se deussent grater les yeulx130

         Jusques ad ce que sera fait !

           LE SECOND

         Ha ! par saint Jaques, il n’est pas prest131 !

280  Ilz ont beau mouver la moustarde132 !

         Auffort, ilz sont saoulz ; on les133 garde

         Jusques ad ce qu’il sera nuyt.

           LE PREMIER

         Il fault rapporter sans nul bruit

         Quelques choses de [noz] merveilles.

285  J’ay veu « voller » sans avoir elles134.

           LE SECOND

         J’ay veu lire sans estre clerc.

           LE TIERS

         J’ay veu bailler jaune pour verd135.

           LE PREMIER

         J’ay veu cordenn[i]ers faire toilles.

           LE SECOND

         J’ay veu quarrelleurs136 advocatz.

           LE TIERS

290  Et moy, d’escus faire ducatz137.

           LE PREMIER

         On m’a dit que pour lors, en Court,

         Il n’est mémoire de raport138 :

         Tous sont ensemble bons amys.

           LE SECOND

         Lévriers n’ont cure de connils139.

           LE TIERS

295  Le plus habille140 est le plus lourd.

           LE PREMIER

         Qui mieulx entent est le plus sourd.

           LE SECOND

         Qui a beau nez il boit bien ès bouteilles141.

           LE TIERS

         Qui entent mieulx qui a grans oreilles.

           PROPTER QUOS

         Voz rapors me di[s]ent merveilles ;

300  Et si, ne les puis bien entendre.142

         Je ne puis bien ces motz comprendre.

           LE PREMIER

         Après qu’on aura bien raillié,

         Propter Quos, on n’a plus taillié143 :

         Je croy qu’on ne [nous peult]144 reprendre.

           LE SECOND

305  Cousturiés145 seront bien requis,

         Avant que tout soit bien repris,

         Qu’on a taillié depuis naguère(s).

           LE TIERS

         Encore ne se peut-on taire.

           LE PREMIER

         On frappe d’estoc et de taille,

310  Mais la cousture sera lourde146.

           LE SECOND

         Je doubte qu’i ait jeu sans bourde147.

           LE TIERS

         Se le chat entre dans la bourde148,

         Souris haÿront la chandelle.

         De cela, bien je me vante.

           LE PREMIER

315  Il n’est sepmaine qu’il ne vente,

         Au moins se l’air n’est bien rebelle149.

         LE SECOND

         En mousche qui picque,

         En chat qui repplique,

         Ne donne asseurance.

           LE TIERS

320  En fleuve qui dort,

         En serpent qui mord,

         N’a point d’asseurance.

           PROPTER QUOS

         Balade(s) sans rime

         Ne [que son de]150 lyme

325  N’a151 point d’accordance.

           LE PREMIER

         De folle entreprise152,

         De femme requise,

         Ne vient que meschief153.

           LE SECOND

         Tous membres ont labeur154,

330  Quant il vient douleur

         Qui grièfve le chief155.

           LE TIERS

         Entreprise folle,

         Mainte gens affolle :

         Vélà le salaire.

           PROPTER QUOS

335  Il vauldroit bien mieulx

         Soy grater les yeulx

         Que soy les hors traire.

           LE PREMIER

         Quant la chose est feicte,

         Fol est qui barbette156 :

340  Le conseil est prins.

           LE SECOND

         Pour ne dire mot

         De tout ce qu’on ot157,

         On n’est point reprins.

           LE TIERS

         [À] qui jamais n’eust rapportay158,

           LE PREMIER

345  Saint Jaques, il n’eust pas tant cousté !

           LE SECOND

         Ce n’est159 mon, le dyable y ait part !

         Allons-nous-en, faisons départ.

           LE PREMIER

         À Dieu, hau ! Nous prenons congié.

         Noz rappors160 avons mis en train.

           LE SECOND

350  Deppartons, car c’est trop songé.

           LE TIERS

         À Dieu, hau ! Nous prenons congié.

         […………………………………. -gé.]

         Nous reviendrons quelque demain.

           [LE PREMIER

         À Dieu, hau ! Nous prenons congié.

         Noz rappors avons mis en train.]

                 EXPLICIT

*

1 Mort après 1496. Fonctionnaire des impôts, il compose des poèmes parfois érotiques, et du théâtre souvent polémique.   2 Cela ne signifie pas que Gringore en est l’auteur : le même bois gravé orne les quatre premières sotties du recueil Trepperel.   3 Cf. les vers 33-34, 222-223, 302-311, et 341-346.   4 « Baude, après brisement de portes,/ En effect à mynuict fut pris/ Et au Petit Chastellet mys. » Lectre de Baude audict seigneur de Bourbon. Je cite Henri Baude d’après l’édition de ses Œuvres complètes que prépare mon ami Brian McKay, de l’université d’Auckland.   5 Id. Le roi est plus explicite : « Aucuns, soubz umbre de jouer ou faire jouer certaines moralitéz et farces, ont publiquement dit ou fait dire plusieurs parolles séditieuses sonnans commotion [appelant à l’émeute], principalement touchans à Nous et à nostre Estat. »   6 Mais la Moralité litigieuse de Baude fut donnée le lundi des Rogations (1er mai 1486), ce qui n’était pas très adroit.   7 Au grand dam de la Cour, le Parlement avait autorisé ses clercs à représenter la Moralité de 1486. Il aggrava son cas en les faisant sortir de prison dès que possible.   8 Ces greffons rattachés au jour le jour à un tronc principal sont typiques de la création populaire. Prenons l’exemple du Père Dupanloup : cette chanson paillarde naquit vers 1845. Des plaisantins lui greffèrent un couplet  sur l’Institut en 1854, sur l’Assemblée générale en 1871, sur les ballons dirigeables en 1901, sur Superbagnères en 1912, sur Citroën et la Tour Eiffel en 1924, etc.   9 Les deux ou trois pièces qui constituaient une représentation étaient parfois du même auteur : le Jeu du Prince des Sotz + l’Homme obstiné + Raoullet Ployart sont de Pierre Gringore ; le Mystère de saint Martin + le Munyer + l’Aveugle et le Boiteux sont d’André de la Vigne.   10 Moralité à six personnages. Droz, 2008.   11 « À cause desquels. » Ce nom pourrait venir des « histriones propter quos dissidebatur » <Suétone, III, 37>, qualifiant des comédiens punis après une rixe mortelle entre spectateurs. Je ne crois pas que notre dramaturge ait pu connaître le « propter quos Principis humanitas dedit » de Cassiodore, d’autant que l’humanité du Prince Propter Quos reste à démontrer.   12 T : veste  (Saturne est le fils d’Uranus [le ciel] et de Vesta [la terre].)   13 T : clement  (Vesta est aussi la déesse du feu.)   14 Au sceptre de juge suprême. Saturne fut détrôné par son fils Jupiter, et son empire fut partagé : Jupiter prit la terre et le ciel, Phébus le soleil, Neptune la mer, Borée le vent, Pluton l’enfer.   15 Le monde profane.   16 La portion légale est la part minimale qu’un testateur est tenu de laisser à chacun de ses héritiers.   17 Dans les 4 occurrences de ce refrain, il faut lire s’hausser. « Lecteur, tu vois ainsy que s’hausse le subjait. » (Traduction anonyme de Dante.)   18 T : neptimus  (Je corrige la même coquille au vers 15.)   19 T : les  (Les lieux fluctueux et inondants sont les océans.)   20 T : liura  (Reçut le soin des lieux propices aux naufrages. « Il receust la cure et le gouvernement de tout l’empire. » Godefroy.)   21 Quand Neptune a houspillé Borée si rudement. Au 1er chant de l’Énéide, Neptune menace les Vents, qui ont soufflé sur la mer sans son ordre : « Vous me paierez votre faute par une peine sans pareille ! Fuyez vite, et dites ceci à votre roi [Éole] : ce n’est pas à lui qu’échut l’empire marin, mais à moi ! »   22 T : Et   23 Que si on ne l’avait pas calmé. Virgile n’indique nulle part que quelqu’un a calmé Neptune. Quant au Roman d’Énéas, qui était encore très lu, il ne mentionne même pas l’intervention de Neptune dans cet épisode.   24 T : leur  (Se contenta de lui montrer une mine renfrognée.)   25 Les Enfers. « Démon sorti des noirs abismes. » Quinault. 26 T : anfans  (Elle fut enlevée par Pluton et devint déesse des Enfers.)   27 T : trouuar  (Cérès, déesse des moissons, est la mère de Proserpine. Elle obtint de Jupiter que sa fille passe la moitié de l’année sur terre avec elle.)   28 Vos Sots alcooliques ont fortement la face pâle. « Yvroignes et biberons, esveilliez-vous ! » Godefroy.   29 Faire une promenade digestive.   30 T : Sagultier  (Présent dans les Sotz escornéz, ce conseiller du Prince reste muet dans notre pièce, à moins qu’on ne lui attribue les vers 25-26.)  Hucher = appeler.   31 Plusieurs magistrats du Palais s’étaient porté caution pour faire libérer leurs camarades. Ils assistaient sans aucun doute à cette représentation donnée sur leur territoire.   32 Les trois Sots sont perchés sur des fenêtres (note 49) dont ils descendront après le vers 88. Ils regardent dehors pour avoir des nouvelles à rapporter, avec une prédilection pour les détails indiscrets, comme l’annonce le vers suivant : « Qui vous mettroit le cul à l’esparé [à l’air]/ Pour bien sçavoir en quel point est la lune,/ L’on sçauroit bien, sans faire long narré,/ Si soubz les draps vous estes blanche ou brune. » Parnasse satyrique.   33 Menaçant, d’un point de vue pécuniaire. « –Le temps est rouge./ –Dictes sy feroyt-il beau temps/ Sy vous avyez d’or pleine bouge ? » Mestier et Marchandise (LV 73).   34 À la mode. Cf. la sottie des Gens nouveaulx. Jusqu’au vers 60, le public est pris pour cible.   35 T : il   36 T : sotz  (qui est déjà au vers précédent. Les variations sur un même radical –par exemple fol/folâtre– sont caractéristiques des sotties.)   37 Éternelle opposition entre les pauvres qui ont trop de travail, et les riches qui ne font rien.   38 Il y avait déjà des maisons de passe « rue Sainct-Denys,/ Où sont plus d’oyseaulx que de nidz » (sottie Pour le cry de la Bazoche). L’auteur insère lesdites maisons entre les maquerelles et les maquereaux.   39 T : Qui les  (Sur les pages entremetteurs, voir les naquets de Trote-menu et Mirre-loret, note 31.)   40 Jeunes élégants.   41 T : portes   42 Jeunes galants. Ils dissimulent dans des bottines les trous de leurs bas : « Ces fringans mondains/ Qui portent ces beaux brodequins/ Dessuz la chausse dessirée. » Sermon joyeulx d’ung Fol (T 21).   43 On donnait déjà des noms d’oiseaux aux percepteurs. À partir de 1498, Louis XII diminua l’impôt de la taille. (Cf. le Jeu du Prince des Sotz, vers 351.) Il protégea aussi les paysans contre les exactions des soldats et des fonctionnaires royaux.   44 Le cimetière des Saints-Innocents, qui jouxtait la rue Saint-Denis, fut submergé par une crue de la Seine en janvier 1496.   45 T : solz  (L’imprimeur hésite entre « sotz » et « folz ». Idem à 73.)   46 Joyeux.   47 Fini.   48 Apprendre des nouvelles pour faire nos rapports.   49 Si je vais. Les basochiens jouaient du théâtre comique sur la table de marbre du Palais de la Cité <voir la notice du Capitaine Mal-en-point>. La salle du vers 29 est la Grand-Salle où se trouvait la table, et les rapporteurs font le guet (vers 76) sur ses fenêtres sises en hauteur.   50 T : iauoyes  (Si je n’étais pas en train de faire quelque chose.)  Au sens propre, la « pâte » est peut-être un quignon de pain que grignote le Tiers Sot : déjà au vers 39, il mangeait des prunes.   51 Ce n’est qu’un jeu, qu’une comédie.   52 Ce héros du siège d’Orléans était mort en 1443, mais les joueurs de cartes le célébraient encore : « N’ouÿstes-vous oncques/ Parler des beaux faitz de La Hire,/ Qui fut si vaillant homme en guerre ? » Farce des Coquins (F 53).   53 Dont la poltronnerie était proverbiale. « Je suis tant las,/ Que quatorze archiers de la Garde/ Me battroyent à la halebarde. » Clément Marot.   54 T : Iray ie   55 Cœur.   56 T : le tiers   57 « Honneur, bonne prospérité,/ Santé ! » Lectres de Baude envoyées à Mgr de Bourbon.   58 T : et  (La voie est-elle libre ? Peut-on parler sans crainte ?)   59 Souvenants.   60 Le roi Charles VIII, persécuteur des basochiens, mourut le 7 avril 1498. Propter Quos n’a pas l’air de le regretter.   61 Cassés de gages, renvoyés. Dès qu’il accéda au trône, en 1498, Louis XII fit annuler son mariage avec Jeanne de France, qui fut reléguée à Bourges avec 12 000 écus de pension.   62 Premièrement. Baude employa cet adverbe : « Premier, je vy ung tas de bestes. »   63 La « chèvre », Anne de Beaujeu, exerça la régence de 1483 à 1491, en attendant la majorité du « chevreau » Charles VIII, qui l’aurait bien envoyée « paître ». Dans la Sotye des Croniqueurs, Gringore dira du jeune roi : « C’estoit l’aigneau mené en lesse. »  Cf. les Sotz qui remetent en point Bon Temps, note 2.   64 La bière est moins alcoolisée que le vin : cf. les vers 152 et 241.   65 Galeux.   66 Plutôt que de cesser de voler. Sur la corruption des sergents, voir le Testament Pathelin, vers 469-472. Nos basochiens n’ont pas digéré que des sergents aient cassé leur porte en pleine nuit (note 4).   67 Ce mot était parfois féminin : « C’est une pure mensonge sans fondement ny apparence. » Catherine de Médicis.   68 T : De  (Le volume d’un vieux tonneau n’absorberait pas autant d’eau, ni même la moitié, que ces ivrognes absorbent de vin.)   69 T : Ung  (L’écarlate est une étoffe rouge : « Demie aulne d’escarlate sanguine. »)   70 Étoffe de laine teinte en rouge vif.   71 Au vers 136.   72 Qui paye leurs agapes.   73 Certaines chambrières arrondissaient leurs fins de mois (et parfois leur ventre) en couchant avec leur maître. Cf. la farce des Chambèrières. Les fripières du vers 163 ont le même gagne-pain, et Rabelais les voue « à Vénus, comme putains, macquerelles, (…) chambèrières d’hostèlerie ». (Pantagruéline Prognostication.)   74 T : que  (Un mastic a fait tomber « sont » au début du vers suivant.)   75 S’il n’y a pas assez d’ovins, on manquera de laine (ce qui permettra aux usuriers de spéculer). Ces deux vers ont une réponse en écho à 164-165.   76 T : le  (Pour autant qu’on le sache.)   77 T : querir   78 T : Ha  (Ains que = plutôt que.)   79 T : listre  (Passe-passe = va-et-vient.)   80 Entre autres choses, on reprochait au clergé d’être pléthorique.   81 Scapulaire, froc sans manches.   82 T : Sang  (Si j’en avais un.)   83 T : puisse garder  (Plutôt que de ne pas m’en protéger. « Nous ne vous laisserons en paix, premier que ne nous en ayez dit quelque chose », Amadis de Gaule.)  Cf. le vers 194.   84 Une verge vigoureuse.   85 T : qui plus hazarde  (Nasarder = bafouer : « Battu, nazardé et desrobbé », Rabelais, Tiers Livre.)   86 Ils coïtent. D’où leur surnom de « frères frapparts ». Baude a beaucoup donné dans l’anticléricalisme ; son poème le plus connu, les Lamentacions Bourrien, campe « ung chanoine bien gras » qui joue « en ung mol lict, près d’ung grant feu » avec son fils de deux ans ; il regrette le départ de sa concubine, et se console avec « le bon vin cléret » et « le pot-au-feu ». Le chanoine termine ainsi : « Mon Dieu (dit-il), donne-moy pacience !/ Qu’on a de maulx pour servir Saincte Église ! »   87 T : auoir  (Pour en voir la fin. Mais « bout » ayant un sens phallique, on leur souhaite d’être châtrés par le diable. Un mouvement de marotte pouvait souligner ce vœu pieux.)   88 Une rime masculine serait préférable. Les oies adultes n’ont rien à craindre d’un renard, contrairement à leur progéniture : « Regnarts mengeront maint oison. » Baude.   89 Le pacte est conclu. « Ceste fois, est fait nostre pac. » Les Sotz escornéz.   90 Abuser, suborner.   91 Totalement.   92 Cf. les Gens nouveaulx, vers 45-46.   93 T : sergens  (qui occupent déjà les vers 134 et suivants.)  Les prédicateurs itinérants s’enrichissaient en prêchant la pauvreté. Les Sermons joyeux en font des ivrognes lubriques.   94 Ne sortent pas d’un bordel. « Il alloit de nuyt par ville et en maulvaix et bas lieux. » (Granvelle.) En outre, « chevaulcher ès bas lieux » = coïter (Jehan Molinet).   95 T : darges  (Les soldats se faisaient nourrir et loger gratis par la population.)   96 T : chatz  (qui ne mangent pas de fromage.)  Les ras [rasés] sont les clercs tonsurés. Dans l’argot des coquillards, un « ras » est un homme d’église. On devine un jeu de mots sur rapporteurs et ras porteurs, comme dans la sottie du Roy des Sotz (BM 38) : « –Qu’esse qu’il porte en ceste hotte ?/ –Ce sont ratz. C’est ung rapporteur :/ Vécy Coquibus qui ratz porte. » Baude a écrit un poème intitulé : Ung homme qui porte sur son doz une hotte plaine de ratz et s’appelle le Rapporteur.   97 Le Parlement de Paris avait élargi les quatre clercs malgré « tous les outrages » dont le roi les accusait. Il s’agissait bien de clercs tonsurés, puisque l’évêque de Paris somma le lieutenant-criminel « de luy rendre lesditz prisonniers comme clercs ».   98 Louis XII allait régulièrement au Palais de justice. Lors de ses crises de goutte, il arrivait à la Grand-Salle sur un petit mulet qui avait gravi l’escalier en trottinant sur des planches inclinées. Pour les basochiens, ce spectacle devait être aussi drôle qu’une sottie.   99 T : seront  (Le présent a valeur de futur, comme au vers 134 et au vers suivant.)  Les changeurs de monnaies trafiquaient sur le Pont-au-Change.   100 Certains couturiers détournaient une part du tissu que les clients leur remettaient. Cf. le Cousturier et Ésopet (BM 34). Si Cousturié est bien le nom d’un fonctionnaire corrompu (note 145), le public entendit cette ponctuation : « Il n’est plus larron, Cousturié. »   101 Les écoliers.   102 T : sera  (Cherra : futur du verbe choir.)  Plusieurs églises se sont effondrées dans ces années-là, par exemple en Auvergne lors du « tremble-terre » de mars 1490.   103 Attaque indirecte contre les antonins (note 124). Ces moines laissaient divaguer leurs porcs en ville, ce qui gênait les piétons : Baude a consacré un distique aux Porceaulx qui ont répandu ung plain panier de fleurs. La rue qui menait au couvent des antonins était parfois rebaptisée « rue de la Truye-qui-pisse », ou « rue Pisse-truye ».   104 Ne tricheront plus sur les poids et mesures.   105 On rendra justice à chacun.   106 On ne sera plus obligé de les tondre. Les brebis symbolisaient fréquemment les contribuables.   107 T : tousles  (Le pape espagnol Alexandre VI Borgia imposa son despotisme sanguinaire de 1492 à 1503 ; il fut « extrêmement haï du Peuple Romain », dira Agrippa d’Aubigné.)   108 La France comptait sur cette éventuelle pénurie pour voir finir la première guerre d’Italie (1494-1497). Ducats rime avec Lomba(r)ds, comme à 109-110.   109 T : bouront  (Voir la note 64.)   110 À ceci près qu’on les tenait pour des usuriers (vers 110), des empoisonneurs (Jeu du Prince des Sotz, note 23), et des sodomites (tels les « bougres lombars » du Grant Jubillé de Millan). Baude les a souvent critiqués : « Et les nobles emprunteront/ À belle usure des Lombars. »   111 La rime est fausse. Doit-on lire Picards ? Manque-t-il un vers en -ons ?   112 C’est plutôt les Flamands qui auraient pu se plaindre des humiliations infligées par la France. En 1493, le traité de Senlis aplanit les malentendus, mais une certaine animosité réciproque perdura.   113 Un de ces quatre matins.   114 Des meuniers peu scrupuleux alourdissaient leur farine avec de la cendre.   115 Mauvaise.   116 En société, en public.   117 T : ptez  (Au contraire de la vesse, le pet est bruyant : on reconnaît donc le péteur.) « Ung pet équipolle à deux vesses. » Les Sotz escornéz.   118 Si notre sottie marque le deuxième anniversaire de la moralité censurée en 1486, on évoque ici les trois jours des Rogations, du 12 au 14 mai 1488. (Voir note 6).   119 Fantassins.   120 T : de bruit  (Tintin = tintement. « Le tintin de la cloche », Estienne Pasquier.)   121 Qu’ils ne donneront plus de concert à l’aube sous les fenêtres d’une belle.   122 T : francois  (Rimeur = poète. Un de ces rimeurs à gages est décrit dans la Réformeresse, vers 238-257.)   123 T : me   124 La grenade était notoirement l’emblème de Maximilien d’Autriche, qui protégea les Hospitaliers de Saint-Antoine (les antonins), et leur permit en 1502 d’arborer sur leur écusson les armes de l’Empire. Ces moines vivaient avec des porcs et se conduisaient comme des cochons : « Chacun a sa femme ou sa mie./ Tout en va par gueule et par ventre,/ L’avoir qui à Saint-Antoine entre./ Ils marient moult bien leurs filles./ Ils ne prisent mie deux billes/ Saint Antoine ni son pouvoir./ Trop conquièrent, trop ont d’avoir,/ Trop souvent déçoivent [ils trompent] les gens. » Guiot de Provins (je modernise sa graphie). Voir la note 103.   125 T : mon seigneur  (Il est d’usage d’appeler les saints monsieur : « Le groing/ Du pourceau monsieur sainct Anthoine », farce du Pardonneur <BM 26>.)  Les « pourceaux » étaient les antonins eux-mêmes, à cause de leur goinfrerie : « Les religieux du lieu s’appellent pourceaux de St. Antoine par humilité ; ils sont obligés de faire huit repas ! » Pierre de L’Estoile.   126 T : dedans   127 T : rabesty  (Après l’incendie du 22 juillet 1487, il fallut en réalité plusieurs décennies pour rebâtir complètement la ville de Bourges : ses échevins avaient accaparé 23 000 livres tournois destinées à la reconstruction.)   128 Sur de la paille.   129 Soit repris à la France, qui avait conquis le 27 mai 1487 cette ville flamande unie à la Maison de Bourgogne. Saint-Omer et « les Flammans en servaige » seront libérés par les Bourguignons le 11 février 1489. Nous avons donc le terminus a quo et le terminus ad quem des vers 272-282, qui sont originels d’après le schéma des rimes.   130 Scruter l’avenir en vain. Idem vers 336.   131 On n’en est pas près.   132 Remuer la merde.   133 T : leur  (On attend qu’il fasse nuit.)  Saint-Omer fut investi par surprise en pleine nuit, à l’insu du « guet qui lors estoit fort négligent » : cette litote du Flamand Molinet dans sa Chronique laisse entendre que les sentinelles étaient soûles.   134 « Si la guerre n’estoit un moyen de voler/ Sans ailes et sans plume, on n’y voudroit aller. » Jacques Du Lorens.   135 Faire un marché de dupes, les sceaux de cire jaune ayant moins de valeur que les sceaux de cire verte.   136 Jeu de mots sur carreleurs [savetiers] et querelleurs.   137 J’ai vu de l’argent français devenir italien. En 1495, Charles VIII remboursa des prêts ruineux à la ville de Florence. Gringore en parle dans la Sotye des Croniqueurs : « Noz escus, muéz en ducas/ Furent. »  138 On a oublié les cafardages. « Je metz les seigneurs en soucy,/ Pour rapporter en Court secrettement. » Baude.   139 T : congnins  (« Connil » désigne le lapin, et le sexe de la femme ; or, chacun savait que les lévriers de Charles VIII dormaient sur son lit, et que le blason de son épouse Anne de Bretagne comportait deux lévriers.)  Conni(l)s rime avec amis.   140 Habile.   141 Avoir un grand nez (comme Charles VIII) empêche de boire dans un gobelet. « Qui a beau nez, il boyt à la bouteille. » John Palsgrave.   142 T ajoute une concaténation des vers 296 et 301 : qui mieulx entent ces motz comprendre   143 On n’a plus mis en pièces personne.   144 T : pourra  (Qu’on ne peut rien trouver à nous reprocher.)   145 Dans cette métaphore couturière, tailler retrouve son sens propre, et reprendre signifie « faire des reprises, retoucher ». Mais les répliques 302-311 et le vers 227 semblent viser un personnage réel : le patronyme « Cousturié » (ou « Le Cousturié ») était fort commun. Les basochiens furent-ils dénoncés au roi par un Cousturié traité de larron dans la pièce de 1486 ?   146 La facture sera salée.   147 De jeu théâtral sans plaisanteries.   148 La chaumière. « Et ne demoura quasi bourde ne maison », Godefroy. Ce mot a donné bordel.   149 T : sery   150 T : en son ce  (Pas plus que le son d’une lime n’a d’harmonie.)   151 T : ma   152 Les Folles entreprises de Pierre Gringore datent de 1505.   153 Méchef, inconvénient.   154 Peine.   155 Qui lèse la tête. Mais dans les allégories, le « chef » désigne le roi.   156 Murmure.   157 Oit, entend.   158 À celui qui n’aurait jamais fait de rapports satiriques.   159 T : neust  (Ce n’est mon = ce n’est pas mon avis.)   160 T : rapporteurs

MAISTRE PIERRE DORIBUS

doribus

Recueil Trepperel

 

*

MAISTRE  PIERRE  DORIBUS

*

 

Ce dialogue parisien date de la fin du XVème siècle. L’auteur en est probablement maître Doribus1, un des marchands d’orviétan qui haranguaient les naïfs sur les ponts de Paris bien avant l’illustre Tabarin. Selon Rabelais2, il avait disserté en public sur les vertus de l’urine de chien en teinturerie, un sujet que Tabarin n’aurait pas renié.

Si le prénom « Pierre » évoque la pierre philosophale des alchimistes, le nom « Doribus » fait référence à la poudre d’oribus3, une poudre de perlimpinpin émanant de ladite pierre.

 En juin 1504, « maistre Pierre Doribus, homme estrangier [Parisien], » fut banni de Besançon4 pour avoir administré des remèdes mortels : « Yl s’est entremis à gouverner et médiciner plusieurs malaides de ladicte cité, tellement que, comme l’on dit, aucuns en sont mors. »

 Source : Recueil Trepperel, nº 9.

 Structure : Rimes plates, abab/bcbc. Les fréquentes entorses au schéma des rimes ne génèrent pas de lacunes : on peut donc conclure à des négligences de versification.

 Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

*

 

Sotie nouvelle à deux parsonnages des

Sotz qui rec[u]euvrent

leur  mortier

*

 

C’est assavoir :

    MAISTRE PIERRE DORIBUS

    LE SOT

*

 

 

Maistre Pierre Doribus

 

Cy commence une trèsbonne Sotie nouvelle des Sotz qui recueuvrent5 leur mortier. À deux parsonnaiges, c’est assavoir maistre Pierre Doribus, et le Sot.

*

 

                             MAISTRE  PIERRE  DORIBUS,  apoticaire,  commence

            Or çà, çà ! Sans plus délayer6,                 SCÈNE  I

            Il me fault maintenant crier

            Mon mestier, pour dire le voir7,

            Pour ung pou le faire valloir

5    Soit avec saiges ou [avec] sotz.

           Il crie :

             Deux onces de triagoros

            Et une dragme de croquaire,

            Et trois ou quatre vitz de coqz :

            Ce sera bon électuaire.

           En pillant en son mort[i]er :

 10   Après, il me fault aussi faire

            Pour ces bourgoises de Paris

            Quelque récipé8, pour attraire

            À challeur leurs povres maris.

           LE SOT                      SCÈNE  II

            Ventre bieu, quel charivaris !

 15   Qui dyable est cestuy-là qui pille ?

            Quant je l’advise, je m’en ris.

            C’est quelque surgïen9 de ville.

            Quoy, dyable ! comment il [com]pille10 !

            Il fait là quelque saupiquet11.

 20   Il me fault aller veoir qu’il fait,

            Car il le me fault [re]congnoistre,

            Affin que je saiche qu’il est

            Et pourquoy il est en cest estre12.

 

            Dieu soit céans ! Dieu vous gard, Maistre !          SCÈNE  III

 25   Que faictes-vous icy de bon ?

           MAISTRE PIERRE

            Que je foys ? Vécy bien pour paistre !

            Mais dictes-le à ce mignon.13

           LE SOT

            Que vous estes fier ! Pourquoy non ?

            Je viens cy pour voustre prouffit.

           MAISTRE PIERRE

 30   Il suffist, je n’en dy rien, don.

           LE SOT

           Avez-vous icy rien qui duyt14 ?

           MAISTRE PIERRE

            J’ay tout tant que jamais Dieu fist.

            J’ay des choses les plus terribles.

            Pour mes drogues, chascun me suit.

 35   J’ay choses quasi impossibles :

            J’ay pour faire gens invisibles15.

            J’ay tout tant qu’on demandera.

            Toutes chouses me sont possibles16.

            Esprouve-moy qui le vouldra.

           LE SOT

 40   Maudit soit-il qui t’en croyra !

            Ventre bieu, quel maistre mignon !

           MAISTRE PIERRE

            À l’esprouver, on le verra.

           LE SOT

            Regardez quel maistre Aliboron17 !

            Vostre nom, que nous le sachon,

 45   Affin qu’il n’y ait point d’abus.

           MAISTRE PIERRE

            Je suis nommé par mon droit18 nom.

           LE SOT

            Quel19 ?

           MAISTRE PIERRE

                              Maistre Pierre Doribus.

           LE SOT

            Quoy ? Maistre Pierre Doribus ?

            C’est le nom de quelque messaire20

 50   Pour bien attraper de quibus21.

            Vertu bieu, quel apoticaire22 !

            Il a de l’aubert et du caire23.

            Il est gourt ; si, scet bien son mestier.

            Çà, Maistre, que voulez-vous fair[e] ?

 55   Quelle chose esse, en ce mortier ?

           MAISTRE PIERRE

            C’est une chose forte à faire,

            Car je y suis après depuis hier.

           LE SOT

            Maistre, vueillez-la-moy nommer.

           MAISTRE PIERRE

            Pensez qu’elle n’est pas mauvaise,

 60   Se vous en voulez acheter :

            C’est de la chose de trop-aise24

           LE SOT

            [De] trop-aise ?

           MAISTRE PIERRE

                                        Ouÿ, [par sainct Blaise25 :

            De] trop-aise.

           LE SOT

                                      Je vous entens.

           MAISTRE PIERRE

            Amy, mais qu’il ne vous desplaise,

 65   J’en ay baillé à plusieurs gens.

           LE SOT

            Trop-aise a fait maintz broullemens26 ;

            [Trop-aise a fait]27 les malcontens

            Metre sus [pied] gendarm[e]rie.

           MAISTRE PIERRE

            Trop-aise est bonne droguerie,

 70   Mais qu’on s’en vueille contenter.

           LE SOT

            C’est très maulvaise espicerie :

            Le dyable le puist emporter !

           MAISTRE PIERRE

            Vous me rompez mes esperitz,

            De me blasmer ma marchandise.

           LE SOT

 75   Rien, rien, elle n’en vault pas pis.

            Monstrez-m’en tost d’une aultre guise.

           MAISTRE PIERRE

            J’ay une recepte cy mise

            Pour la maladie des jaloux.

           LE SOT

            Pour Dieu, qu’elle me soit aprise !

 80   Ventre bieu ! la me célez-vous ?

           MAISTRE PIERRE

            Récipé pour gens qui sont coux28 :

            Quelque bon bruvaige doulcet,

            C’est-à-dire ung bruvaige doux,

            Et l’avaler doux comme lait29.

           LE SOT

 85   Vélà ung récipé bien fait,

            Et bon pour adoulcir le cueur.

           MAISTRE PIERRE

            Il le [vous] fault boyre, en effect.

            Il n’y a remède m[e]illeur ;

            C’est le bruvaige le plus seur

 90   Que boyvent les plus gens de bien.

           LE SOT

            Sang bieu ! tu es ung vray seigneur30

            Et ung droit maistre surgïen.

           MAISTRE PIERRE

            Tenez, regardez : n’est-ce rien ?

            Lisez ung pou en mon registre ;

 95   Vous y trou[v]erez, sçay-je bien,

            Mainte leçon et mainte épistre.

           LE SOT

            [Regarder je vueil]31 ce chapitre

            Pour sçavoir qu’il y a de bon.

            Mais dites-moy que fait ce tiltre,

 100  Il fault bien que nous le sachon.

           MAISTRE PIERRE

            Recepte pour quelque mignon

            Qui aura les cheveux [c]aducques32 :

            Deux onces de pouldre à canon,

            Cela fait enfler les perucques33.

           LE SOT

 105  Quoy ! y met-on te[l]s fureluques34 ?

            Je ne vy onc(ques) escripre mieux.

           MAISTRE PIERRE

            Ou temps que on portoit les hucques35,

            On ne portoit point de telz cheveux.

           LE SOT

            Merque[z]36 cecy pour ces fri[n]gueux37

 110  Qui ont38 perrucques à l’envie.

           MAISTRE PIERRE

            De lire soyez curieux,

            Vous verrez39 la génealogie.

           LE SOT

            Remède [à rencoutrer]40 la truye

            Qui fut prinse dans41 les Tournelles.

 115  Plusieurs de ceste compaignie

            Y firent maintes plaies nouvelles42.

           MAISTRE PIERRE

            Ce qu’on fait pour les damoiselles

            Se doit [bien] prendre en pati[e]nce.

           LE SOT

            Par le sang bieu ! telle[s] et telles

 120  Eurent grant pitié de l’offence.

           MAISTRE PIERRE

            Je les congnois, sur ma conscience !

            Ilz43 sont trètous vaillans aux « armes ».

           LE SOT

            J’ay trouvé ne sçay quoy de bon :

            Ce sont receptes pour les femmes…

 125  Le diray-je ? Hon, hon, hon, [hon].

           MAISTRE PIERRE

            Quel « hon, hon » ? Véez cy bon mignon !

            Je n’entens point bien les latins44.

           LE SOT

            Récipé pour mauvais tétins

            Et pour ceulx qui portent mollettes45 :

 130  Pour les faire tous les matins

            Aussi rondis46 comme billettes.

            Cela n’est pas pour les fillettes ;

            C’est pour ces grans v[i]eilles fard[é]es.

           MAISTRE PIERRE

            Holà ! Les choses sont secrètes :

 135  Qu’elz ne me soient point divulgu[é]es !

           LE SOT

            Femmes qui ont les fesses molles :

            Recepte pour les faire dures.

            Sont-ce pas bonnes épistolles ?

            Mais les matières47 sont trop dures.

           MAISTRE PIERRE

 140  Lisez toutes ces escriptu[r]es,

            Vous verrez maintes fentaisies.

           LE SOT

            Item pour ces v[i]eilles flestries

            Qui ont la coulleur sale et fade :

            Vécy en escript drogueries

 145  Pour leur faire le visaige sade48.

            Recepte pour faire fard de Granade49 :

            E[s]t de la carne50 d’ung regnart

            Avecques force de moustarde ;

            Vous ne veistes onc meilleur fard.

           MAISTRE PIERRE

 150  Mettez ceste recepte à part,

            Elle est sur toutes souveraine.

           LE SOT

            En vécy une aultre à l’escart

            Que je liray (je y mettray peine) :

            Femmes qui ont mauvaise alaine

 155  Et qui sentent le faguenas51 :

            Il ne leur fault que de la graine

            De violette ou de muglias.

           MAISTRE PIERRE

            Regardez-moy, dessus ce pas,

            Quelle chose y a pour ces gouges.

           LE SOT

 160  Par le sang bieu ! c’est [cy] mon cas :

            Pour faire les baulièvres rouges52

            Aux mignons de ceste ville.

           MAISTRE PIERRE

            Le corps bieu ! ilz sont assez rouges53 ;

            Chascun d’eux y est bien habille54.

 165  Je leur [en] ay donné le stille ;

            Ce qu’ilz font je leur ay aprins.

           LE SOT

            Est-il vray ?

           MAISTRE PIERRE

                                  Vray comme Évangille.

           LE SOT

            Vous leur avez vendu bon pris.

           MAISTRE PIERRE

            J’en ay vendu parmy Paris

 170  Où je me suis bien fait payer.

           LE SOT

            Ne cell[e]z rien à vos amis :

            Qu’avez-vous dedans ce mortier ?

           MAISTRE PIERRE 55

            Or n’y vueillez point espier !

            Recullez-vous, il n’y a rien.

           LE SOT

 175  Tu es ung vaillant espicier.

           MAISTRE PIERRE

            Par bieu, tu es homme de bien !

            Que sces-tu ou quoy ou combien

            S’il y a drogues56 dangereuse[s] ?

            Ne touchez à rien qui soit mien.

 180  Vos manières sont outrageuses.

            Plus n’en verrez pour maintenant,

            Car je m’en voys trèstout courant

            Boire une foys à chère lye57.

            À Dieu toute la compaignie !

 

                FINIS

*

1 Voir la préface de l’édition d’Eugénie Droz.   2 Pantagruel, 22.   3 « Les sinapizant avecques un peu de pouldre d’oribus. » (Pantagruel, Prologue.) Naturellement, c’était de la poudre aux yeux : « Ils taschent à mettre certaine poudre d’auribus aux yeux des simples pour les aveugler. » (Arnauld Sorbin.) Le jeune Gargantua <chap. 22> « jouoit à la barbe d’oribus », qui est, d’après Gilles Ménage, « un jeu où les enfans, sous le semblant de faire une barbe à l’un d’entr’eux qui a les yeux bandés, lui en font une avec de la merde ».   4 Journal de la cité de Besançon.   5 T : receuurrnt  (L’un des deux Sots recouvrira son mortier avec un couvercle au vers 173.)   6 Sans plus de délai.   7 Pour dire la vérité. Sur les cris de métiers, cf. les Cris de Paris.   8 Une formule pharmaceutique, en l’occurrence aphrodisiaque. Pour se faire mieux comprendre, Doribus devait exécuter un geste phallique avec le pilon du mortier.   9 Chirurgien.   10 Il amalgame des composants. « Une sorte de pilulles compilées de cent et tant d’ingrédients. » Montaigne, II, 37.   11 Sauce piquante dont on pilait les épices dans un mortier. Le Parangon de Nouvelles honnestes et délectables consacrera plusieurs pages au « cuysinier Doribus ». Quant aux vits de coqs du vers 8, ils renforçaient les recettes aphrodisiaques : « Les couillons de cocqs et de levraux,/ Le gingembre confit, la mouche cantaride. » (Ronsard.)   12 En ce lieu.   13 Il prend les badauds à témoins.   14 Quelque chose qui me convient.   15 « Et vous verrez chose terrible :/ Car je me feray invisible. » La Résurrection de Jénin Landore (BM 24).   16 Le simple bateleur devient thaumaturge et s’égale à Dieu. Si l’on en croit d’Assoucy, le dieu Phébus lui-même se flattait d’être « le grand maistre Doribus/ Du matras [trait d’arbalète] et de l’arbaleste ».   17 T : fratribus  (Pour la mesure, on peut remplacer Regardez par Voyez.) Maître Aliboron est le prototype du pédant qui sait tout faire : dans les Ditz de maistre Aliborum qui de tout se mesle, il est également triacleur [vendeur de thériaque], basteleur et apoticaire. Son serviteur, maistre Hambrelin, « faire sçay[t] pouldre d’oribus ». L’apothicaire du Testament Pathelin s’appelle maistre Aliborum, de même qu’un mauvais latiniste dans la sottie des Sotz qui corrigent le Magnificat (T 5).   18 Véritable. Il croit se démarquer des autres « savants en us », qui s’affublent aussi de faux noms latins. En latin, Doribus est l’ablatif pluriel de Dores [les Doriens].   19 T : Comment   20 Empoisonneur (de l’italien messer) : « Dieu nous gard d’ung tour de Breton,/ D’ung Messaire et de son boucon [poison] ! » Pierre d’Anthe.   21 De l’argent (cf. les Sotz qui remetent en point Bon Temps, vers 138). Nul besoin d’attendre l’affaire des Poisons pour trouver des empoisonneurs stipendiés par des héritiers impatients.   22 Charlatan. Cf. le Capitaine Mal-en-point, vers 516.   23 De l’argent, dans l’argot parisien. « [Les coquillars] appellent argent aubert, caire, ou puille. » Au vers suivant, gourd [bon] appartient aussi au jargon des criminels.   24 Qui rend très riche.   25 On trouve les rimes aise/sainct Blaise/desplaise dans les Esveilleurs du chat qui dort. Saint Blaise était médecin.   26 T : broullans  (Brouillement = sujet de brouille.)   27 T : Tropr aise   28 Cocus. Doribus lit le titre des recettes dans son registre (vers 94).   29 « Porter patiemment, Avaller doulx comme laict. » Dictionarium latinogallicum.   30 Jeu de mots sur « saigneur » annonçant le chirurgien du vers suivant.   31 T : Regardes ie vuiel   32 Qui perd ses cheveux.   33 « Ces perrucques boursoufflées,/ Légières, qui par bon moyen/ Deviennent grosses et enflées. » Guillaume Coquillart, les Nouveaulx Droitz. Voir aussi la fin de son Monologue des Perrucques.   34 Futilités. Mais aussi : longues mèches qu’arboraient les freluquets. « Deux freluques/ De cheveulx. » Coquillart, Nouveaulx Droitz.   35 Des capes munies d’un capuchon qui couvrait les cheveux.   36 Prononciation parisienne de « marquez ».   37 Frimeurs. « Noz mignons fringués et bruyans,/ Noz fringans, noz perruquians. » Coquillart, Nouveaulx Droitz.   38 T : font   39 T : veraes  (On prononçait gé-nia-lo-gie : « La génialogye des dux qui régnèrent avant que il eust onqs Roy en France. »)   40 T : encontre  (Rencoutrer = raccoutrer, recoudre.) Allusion aux femmes qui visitaient les cachots des Chambres de Justice et autres Tournelles, au risque de s’y faire violer. « Dames visitent les linceaulx [draps de lits]/ En Chambre ou en quelque Tournelle. » Coquillart, Blason des armes et des dames.   41 T : dedans   42 S’ajoutant aux plaies naturelles de la dame. Cf. les Sotz fourréz de malice, vers 374.   43 Forme archaïque de Elles. « Ne furent-ilz femmes honnestes ? » (Villon, Testament.)  Les armes sous lesquelles ces dames se montrent vaillantes sont les « armes priapales » (Henri Estienne).   44 Les rébus. Mais on peut lire aussi : « Je ne comprends pas bien les auteurs latins. »   45 Pour les seins qui ont besoin d’être rembourrés avec du molleton.   46 T : rondes  (Rondi = arrondi : « Les cheveulz rondiz », Godefroy.)   47 Jeu de mots scatologique amené par les fesses.   48 Plaisant.   49 La ville espagnole de Grenade, occupée par les Arabes, offrait tous les raffinements de la débauche orientale.   50 T : corne  (La « chair de renard » serait plus adéquate que son hypothétique corne. Cela dit, les bonimenteurs vendaient même de la corne de licorne.)   51 La transpiration. Cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 174, où faguenas rime aussi avec muglias [musc].   52 T : reuges  (Balèvres = lèvres.)   53 Rusés.   54 Habile.   55 Doribus recouvre son mortier avec un couvercle. Il s’agit d’un autre mortier que celui qui contient du trop-aise (vers 55-61).   56 T : dorgues   57 Avec un visage épanoui. Cf. le Gaudisseur, vers 176.

LE PRINCE ET LES DEUX SOTZ

Hendrik Hondius, d’après Bruegel l’Ancien

Hendrik Hondius, d’après Bruegel l’Ancien

 

*

LE  PRINCE  ET  LES  DEUX  SOTZ

*

On date du début du XVIe siècle cette pochade parisienne. Mais elle est caractéristique des sotties primitives, et elle se réfère aux œuvres et à l’entourage de Triboulet (nommé au vers 130), qui mourut peu après 1480.1 Les spécialistes s’accordent pour dire qu’elle fut écrite par un basochien : les emprunts juridiques sont fréquents ; l’auteur affiche son mépris pour le collège du Cardinal-Lemoine, pour les jacobins et pour les carmes ; enfin, les clercs de la Basoche jouaient leurs sotties non loin de Saint-Germain-l’Auxerrois (cf. le vers 140, et la notice du Capitaine Mal-en-point).

Source : Recueil de Florence, nº 1.

Structure : Cri en aabaab/ccdccd, rimes plates, abab/bcbc.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

*

Farce nouvelle fort joyeuse

à trois personnaiges

*

C’est assavoir :

    LE PRINCE  [Maistre Coquart]

    LE PREMIER SOT  [Sotin2]

    LE SECOND SOT   [Sotibus]

*

                             LE  PRINCE  commence, estant habillé en longue robe,

                   et desoubz est habillé en Sot :

         Sotz estourdiz, Sotz assottéz                     SCÈNE  I

         Qui3 faictes ce que vous voulez :

               Eslevez voz oreilles !

         À venir, point ne demourez,

5   Et icy courant4 acourez !

               Vécy l’an des merveilles.

         Sotz ont le Temps5, quoy qu’il en soit ;

         Il est sot qui ne l’aperçoit.

               Quant Folie se démaine,

10   Roger le scet, Bontemps6 le voit ;

         Ainsi, soit à tort ou à droit,

               Il passe la sepmaine.

         Chacun de vous, s’i[l] est sçavant,

         Et se doit mectre à foller7 avant,

15    Et passer en follye :

         C’est elle qui doresnavant

         Fait tourner le moulin à vent8,

               Car tousjours le fol lye.

         Fol qui follie, il est follet.

20  Ung saige ne scet que fol est

                Se9 premier ne l’espreuve.

         Ung fol a tousjours fol a souhaict

         Et vient à tout le monde à het10,

               Quelque part qu’il se treuve.

25  S’il fait mal par trop folloyer

         Et puis on le veult affoller11

               Ou payer une amende,

         Fol ne demande qu’à galler ;

         C’est ung fol, laisse-le aller12 :

30     Il ne sçait qu’i demande.

           LE  .I.  SOT                     SCÈNE  II

         Qu’esse que je voy là venir13 ?

           LE  .II.  SOT

         Haro !

           LE  PREMIER

                       Qu’esse ?

           LE  SECOND

                                          Il me fait frémir.

          Je ne sçay, moy, que ce peult estre.

           LE  PREMIER

         Est-il point escollier ou prestre,

35  Pour ce qu’il a ceste grant robe ?

           LE  SECOND

         Il vient.

           LE  PREMIER

                          Il ne hobe.

           LE  SECOND

         Il vient.

           LE  PREMIER

                         Il reculle.

           LE  SECOND

                                             Il ne hobe.

         Je ne me congnois à son fait.

           LE  PREMIER

         Qu’il est maigre !

           LE  SECOND

                                        Qu’il est deffait !

           LE  PREMIER

         Quel Socratès !

           LE  SECOND

                                      Quel valeton14 !

           LE  PREMIER

40  Quel Pithagoras !

           LE  SECOND

                                           Quel Platon !

           LE  PREMIER

           Quel mignon !

           LE  SECOND

                                       Qu’il est [ver]molu !

         Mais regardez ce fol testu,

         Comme il regarde çà et là.

           LE  PREMIER

         Regardez-moy quel Sot vélà !

           LE  PRINCE

45  Sotin, approche sans eslongne15 !

           LE  PREMIER

         Quel museau !

           LE  SECOND

                                    Quel mine !

           LE  PREMIER

                                                           Quel trongne !

           LE  PRINCE

         Hon, hon ! Quoy ? Que diable esse-cy ?

         Est-ce16 tout ? Et d’où vient cecy ?

         Quant mes Sotz trouve, qu’esse à dire

50  Qu’ilz se gardent si bien de rire ?

         Jamais cestuy tort ne fut veu.

         (Sont-ilz saiges depuis ung peu ?

         Quel diablerie, quel sinagogue(s)17 !

         Si ne sont-ilz point en leur(s) vogue(s)18.)

55  Avant, Sotin ! Que faictes-vous ?

         (On leur a fait quelque courroux.)

         Sotibus !

           LE  PREMIER

                           [Je croy qu’il rassote :]19

         Qu’esse qu’il dit ?

           LE  SECOND

                                           Je n’y entens note.

           LE  PREMIER

         Esse point maistre Mousche20 ?

           LE  SECOND

                                                                 Non.

           LE  PREMIER

60  Or, par monsieur sainct Sim[é]on21,

         Si esse quelque teste sotte.

           LE  PRINCE

         Sotin ! Sotin !

           LE  SECOND

                                   Il chante à note22.

           LE  PREMIER

         C’est quelque prince capital.

           LE  .II.  SOT

         Ou maistre Antitus qui se botte

65  Pour remonstrer le Cardinal23.

           LE  PRINCE

         Hau, mes suppostz !

           LE  .II.  [SOT]

                                              Propos final24,

         Le sang bieu, c’est maistre Co[q]uart25 !

           LE  PREMIER  SOT

         Hau ! nostre Prince original.

         Honneur !

           LE  SECOND

                               Gloire !

           LE  PREMIER

                                                 Magnificence !

           LE  SECOND

70  [Que nous vault ?]26

           LE  PRINCE

                                                Garre le pénal27 !

           LE  PREMIER

         Dont nous vient ceste ordonnance28 ?

           LE  SECOND

         D’où venez-vous ?

           LE  PRINCE

                                          De veoir la dance,

         L’estat et le train de la Court.

           LE  PREMIER

         Qu’avez veu ?

           LE  PRINCE

                                La vieille ballance

75  Où l’en pesoit les gens de Court.

           LE  .I.  [SOT]

         Qui bruit là ?

           LE  PRINCE

                                 Le Temps qui court,

         Tout nouveau, tout nouvelles gens29.

         Ung chacun est dessus le bort,

         Et si ne peut entrer dedans.

80  Mais à vous demande, présent[z] :

         De quoy estes-vous esbahis30 ?

           LE  PREMIER

         Esbahis ?

           LE  PRINCE

                            Voire.

           LE  .I.  [SOT]

                                             À mon advis,

         Je le vous diray maintenant :

         Quant regarde présentement

85  La contenance et la manière

         Que tenez voz parolles, infère31

         Que ne soyez plus nostre Maistre.

           LE  PRINCE

         Par celuy Dieu qui me fist naistre !

         Je ne sçay32 pas que voullez dire.

           LE  .I.  SOT

90  J’ay veu que vous souliez rire33

         Et folloyer en folloyant.

           LE  PRINCE

         [Si] est-il vray.

           LE  PREMIER  SOT

                                    Et maintenant,

         Vous portez une longue robe.

         Pour Dieu ! que d’ilec on la hobe34,

95  Car je vous ay jà descongneu35.

           LE  SECOND

         Ma foy, c’est qui m’a tant tenu

         De parler à votre personne.

         Mais premier que plus loing m’eslongne,

         Si Nostre Dame vous doint joye,

100  Despoullez-vous tost36, que je voye

         Si vous estes Sot soubz la forme37.

           Icy doivent despouller le Prince.38

         [Et !] vécy une chose énorme !

         Je voy aussi… Je congnois [bien]

         Qu’on ne congnoist gens [qu’]au maintien

105  [Et qu’à]39 l’abit, soit long ou court.

           LE  PRINCE

         C’est la coustume de la Court :

         Mais q’ung homme soit bien vestu,

         Ung chascun si sera esmeu

         De le vouloir entretenir.

           LE  SECOND

110  Dictes-moy, Prince, sans mentir :

         Pourquoy n’y estes-vous encor ?

           LE  PRINCE