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LES RAPPORTEURS

Recueil Trepperel

 

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LES RAPPORTEURS

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La première mouture de cette sottie parisienne fut écrite en 1487, probablement par Henri Baude1. Les basochiens, qui en étaient les commanditaires et donc les propriétaires, lui ont adjoint des vers nouveaux jusqu’aux alentours de 1502. Elle est très proche de la sottie des Sotz escornéz, à peu près contemporaine et imprimée elle aussi par Trepperel. On y trouve une vignette identique : Pierre Gringore travesti en Mère Sotte2. On y trouve des personnages similaires : un Prince tyrannique, son éminence grise Gautier, et ses trois Sots en rupture d’obéissance. On y trouve aussi un poème en pentasyllabes, et une ballade mythologique en décasyllabes où l’on croise les mêmes dieux. On y trouve enfin d’innombrables concordances de style. En revanche, notre sottie des Rapporteurs n’a aucun lien avec la farce du Raporteur (LV 30). Les Rapporteurs sont des « reporters ». (Étymologiquement, c’est le même mot français.) Ils vont aux nouvelles et présentent leur rapport ; les actualités qu’ils passent en revue sont truffées d’allusions politiques.

La pièce dénonce3 la répression dont le théâtre des basochiens fut victime en 1486 : Charles VIII fit emprisonner quatre clercs de la Basoche et leur auteur Henri Baude4, coupables d’avoir brocardé sur scène des notables corrompus qui « n’en ont pas esté bien contens5 ». Pendant les jours gras6, les Sots partageaient les prérogatives des vrais fous et des bouffons royaux : ils pouvaient alors caricaturer les abus et les ridicules de leurs contemporains, à condition que ces derniers ne s’en formalisent pas trop. L’auteur de la sottie des Sobres Sotz (LV 64) ne l’oubliera pas :

    –Je le diroys bien, mais je n’ose,

    Car le parler m’est deffendu.

          (…) –Sy je n’avoys peur

    Qu’on me serrast trop fort les doys,

    En peu de mos je vous diroys

    Des choses qui vous feroyent rire.

    –À ces jours-cy, y fault tout dyre

    Ce qu’on sayt : on le prent à bien.

    –Par sainct Jehan ! je n’en diray rien :

    Y m’en pouroyt venir encombre.

Symbole de la lutte contre la censure (et d’un bras-de-fer entre le Parlement de Paris et les courtisans7), la sottie des Rapporteurs tint lieu de défouloir aux contestataires du Palais pendant quinze ans : sur la trame originale qui comptait 250 vers, on placarda au gré de l’actualité8 une centaine de vers anarchiques où éclate une violence jamais atteinte auparavant. Mais cette fois, nul n’a tenu à se reconnaître dans ce jeu de massacre. D’ailleurs, la version que nous connaissons a-t-elle pu être représentée ?

Que reste-t-il du théâtre de « maistre Henry Baulde » ?

* La Pragmatique entre gens de Court et la salle du Palais.  Quoi qu’on ait pu dire, ce dialogue de 1485 n’est pas dramatique.

* La brièvfe Moralité de 1486.  Elle a été détruite par les censeurs, et même son nom est inconnu.

* La sottie des Sotz escornéz.  Rien n’empêche qu’elle soit de Baude : lors du scandale de 1486, on a examiné les « Sotye et Moralité jouéz par lesdictz clercs ledit jour ». La sottie9 en question, dont on ignore tout, ne fut pas censurée ; elle existe peut-être encore.

* La sottie des Rapporteurs.  Baude contesta son emprisonnement dans deux épîtres en octosyllabes adressées au duc de Bourbon. Avec un tel désir d’en découdre, pourquoi aurait-il abandonné à un autre dramaturge le soin (et la jubilation) d’une vengeance publique ?

* Aulcun, Cognoissance et Malice.  Joël Blanchard10 attribue à Baude cette moralité qu’il date de 1484.

Source : Recueil Trepperel, nº 6.

Structure : Ballade, abab/bcbc, rimes plates, 3 triolets, 9 tercets pentasyllabiques. La métrique est très confuse à cause des rimes proliférantes qui furent ajoutées au fil des années. Le squelette de la forme première est parfaitement reconnaissable, mais je n’ai pas cru bon de « censurer » l’œuvre collective qui nous est parvenue.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

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Sotie nouvelle à quatre parsonnaiges des

Rapporteurs

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C’est assavoir :

    PROPTER QUOS 11, le Prince

    LE PREMIER SOT

    LE SECOND SOT

    LE TIERS SOT

                                  Les Rapporteurs

*

 

                             PROPTER QUOS,  le Prince,  commence       SCÈNE   I

        Saturne, filz du trosne impérial

        Et de Vesta12 (du plus hault élément13

        Dame et maistresse), au ceptre tribunal14

        [Dut renoncer ………….. -ment.]

5   Divisay fut le siècle15 vivement.

         Mais Jupiter, pour sa porcion [l]égalle16,

         Dessus Phébus a le gouvernement.

         Cuidant soy haulcer17, mainteffois on ravalle.

         Puis Neptunus18 (qui, ès19 lieux fluctueux

10  Et inundans, à Saturne succède),

         Cure receust20 des lieux pérécliteux ;

         Quant Boréas a déchassé si roide21,

         Je22 cuide, moy, qui n’y eust mis remède23,

         Englouty l’eust de ténébreure malle ;

15  Mais Neptunus luy24 monstra face laide.

         Cuidant soy haulser, mainteffois on ravalle.

         Touchant Pluto, lieux trèsparfonds et ysmes

         A désiray pour sa porcion avoir,

         Moyen duquel luy ont les [noirs] abismes25

20  Esté donnéz, et là fait son mou[v]oir.

         Proserpine le dev(e)roit bien sçavoir,

         Car des Enfers26 a visité la salle ;

         Mais Sérès sceut27 moyen de la [re]voir.

         Cuidant soy haulser, mainteffois on ravale.

25  Prince, pensez qu(e) avant [de] desjuner,

         Voz biberons ont forment face palle28.

         Mais puis après, on se doit pourmener29.

         Cuidant soy haulser, mainteffois on ravale.

         Mes Sotz sont-ilz point en la salle ?

30  [Çà, Gaultier,]30 va-les-moy hucher !

         Je croy, moy, qu(e) ilz se vont coucher.

         Touteffois, ilz m(e) avoient promis

         Que pour l’honneur de leurs amis

         Desquelz ilz ont aide et support31,

35  Aujourd’uy feroient leur rapport

         Comme [ilz] ont de bonne coustume.

           LE PREMIER SOT 32              SCÈNE  II

         Jésus, auquel point est la lune !

           LE SECOND [SOT]

         Benoist Dieu, que le temps est rouge33 !

           LE TIERS SOT

         Qui vouldra menger d’une prune,

40   Je vous requier qu’on ne se bouge.

           LE PREMIER

         Feste bieu, que de gens nouveaulx34 !

           LE SECOND

         Que de Dames et de Damoiselles !

           LE PREMIER

         Mais qu’il y35 fauldra de chappeaux !

           LE TIERS

         Feste bieu, que de gens nouveaux !

           [LE SECOND

         …………………………….. -eaux !]

           LE PREMIER

45   Ha ! je n’en vids jamais de telles.

                               LE SECOND

         Feste bieu, que de gens nouveaux !

                               LE TIERS

         Que de Dames et Damoiselles !

                               LE PREMIER

         Que de sotz !

                               LE SECOND

                                  Que d(e) oppiniastres !

                               LE TIERS

         Que de folz36 !

                               LE PREMIER

                                     [Et] que de follastres !

                               LE SECOND

50  Que de gens qui cuident sçavoir !

                               LE TIERS

         Qu(e) il en est qui ne sçavent riens !

                               LE PREMIER

         Que de gens qui ont trop devoir37 !

                               LE SECOND

         Que de gens qui ont trop de biens !

                               LE TIERS

         Que de macquerelles à Paris !

                               LE PREMIER

55  Que de « maisons » en la rue Saint-Denis38 !

                               LE SECOND

         [Qu’il est]39 de paiges macquereaulx !

                               LE TIERS

         Qu’il est de pouvres fringuereaulx40 !

                               LE PREMIER

         Que je voy porter41 brodequins

         À ces povres frans musequins42,

60   Par-dessus leurs chausses persées !

                               LE SECOND

         Mais que j’ay veu, depuis six ans,

         Paistre de grues43 parmy les champs,

         Qui toutesfois s’en sont vollées !

                              LE TIERS

         On a prins, à Sainct-Innocent44,

65  De l’eau, des plains potz plus de cent ;

         Puis n’a-on pas tout emporté.

                              PROPTER QUOS                  SCÈNE   III

         Après qu(e) auray bien escouté,

         Mes Sotz45, viendrez-vous, s’il vous plaist ?

         Vrayement, ilz ont bien tempesté !

70   [Après qu’auray bien escouté,

         ………………………….. -té.]

         Je croy qu’ilz ont le cueur dehait46.

         Après qu(e) auray bien escouté,

         Mes Sotz, viendrez-vous, s’il vous plaist ?

                               LE PREMIER

         Nous n’avons pas encore fait47.

                               LE SECOND

75  Nous ne sçavons par où descendre.

                               LE TIERS

         On nous a mis à faire guet.

                               LE PREMIER

         Taisez-vous, laissez-nous apprendre48.

                               PROPTER QUOS

         Or brief, je ne puis plus attendre.

         Ne cuidez pas que ce soit fable.

80   Se je voys49 là vers ceste table,

         Par tous les sains de Paradis,

         À chascun, des coups plus de dix

         Je vous donray sur vostre teste !

           LE PREMIER

         Je n’ay cure de telle feste.

           LE SECOND

85  Je n’ay cure, moy, qu’on me bate.

           LE TIERS

         Se n’avoyes50 la main à la paste,

         Si m’en fuiray-je du débat.

                              LE PREMIER

         Allons là, ce n’est q’ung esbat51 ;

         Si, verrons qu’il nous vouldra dire.

           LE SECOND

90  Pour me trouver en ung combat,

         Je suis plus vaillant que La Hire52.

           LE TIERS

         Pour m’enfuïr s’on me menace

         Et pour tantost vider la place,

         Jà n’en crains archier de la Garde53.

           LE SECOND

95  Allons là, je croy qu’il luy tarde ;

         Car nostre maistre Propter Quos

         Ayme fort ouÿr noz rappors.

           [LE PREMIER]

         Et ! le vélà qui nous regarde.

           LE SECOND

         J’iray54 quérir ma hallebarde,

100  Car j’ay grant peur qu’il nous oultraige.

           LE TIERS

         Il te part d’ung maulvais couraige55,

         De t’armer contre ton seigneur.

           LE SECOND

           Si à bien plus grant personnage !

           [PROPTER QUOS]56

         (Or s’ilz l’ont fait, c’est leur dommaige,

105  Et auront leur part de la peur.)

           LE PREMIER

         Propter Quos, le vray chief d’onneur,

         Jésus vous doint joye et sancté !

           PROPTER QUOS

         Et à vous, bonne prospérité57 !

         Et vous doint autant de ducatz

110  Comme en ont tous les Lombars

         Par delà le pays de Savoye !

         Mes Sotz, et puis ? Comme58 est la voye ?

         De quel chose estes-vous records59 ?

         Est-il point possible qu’on oye

115   Quelque chose de voz rappors ?

           LE PREMIER

         Voullez-vous qu’on vous die des mors

         Et de ceulx qui sont trespasséz60 ?

           PROPTER QUOS

         Laissez-moy ceulx-là, c’est assez ;

         Ne m’en faictes plus mencion !

           LE SECOND

120  Plusieurs sont aux gaiges casséz61,

         Qui ont receu leur pension.

           LE TIERS

         C’est une grant confusion

         Des choses qu’avons apperceues.

           LE PREMIER

         Nous n’au[r]ons pas la moitié dit

125  Jusques au temps de l’Antécrist,

         Des choses que nous avons veues.

           PROPTER QUOS

         Mes Sotz, de bon cueur je vous prie :

         Resjouyssez la compagnie

         De quelques rappors tous nouveaulx.

           LE PREMIER

130  Premier62, nous avons veu chevreaulx

         Qui voulloient mener paistre chièvres63.

           LE SECOND

         Nous avons veu chiens à monceaulx

         Qui s’enfuyoient devant les lièvres.

           LE TIERS

         Sergens ne sont plus larronceaux :

135  Ilz sont doulx comme jouvenceaulx

         Et ne boyvent plus mais que bière(s)64.

           PROPTER QUOS

         Ilz ne font leur sanglante fièvre,

         Les paillars pouacres65 infâmes !

         Ilz donroient aux dyables leurs âmes

140  Premier qu’ilz ne fussent larrons66 !

         Ces rappors-là ne sont pas bons,

         Car c’est toute[s] pures mensonges67.

         Dia68 ! la grandeur d’ung vieil tonneau

         Ne boit point la moitié tant d’eau

145  Que feroi[e]nt de vin ces yvrongnes !

           LE PREMIER

         Tant plus on les regarde ès trongnes,

         Tant plus les treuve enluminéz.

           LE SECOND

         J’avoue Dieu ! ilz ont sur le nez

         Une69 aulne de rouge esquarlate.

           LE TIERS

150  Que migraine70 de laine plate

         Ne reluise de telle manière !

           PROPTER QUOS

         Ce n’est donc pas de bonne bière,

         Comme ce fol me rapportoit71.

           LE PREMIER

         C’est, pardieu, de faire grant chère ;

155  Et si, ne sçay, moy, qui le poist72.

           PROPTER QUOS

         Sus, sus, mes suppostz ! Qu’on vous voist

         Procédans en ceste matière !

           LE SECOND

         Carmes n’ont plus de chambèrière73 ;

         Aussi n’ont pas les cordeliers.

160  Et, dit-on, sont74 les usuriers

         Sont marris qu’il n’est assez [o]vins75

           PROPTER QUOS

         Ilz ont menty, les chiens mâtins !

         Tousjours carmes auront freppières,

         Et usuriers seront marris

165  Se les laines ne sont fort chières.

         Que de Dieu [ilz] soient tous mauldictz !

           LE TIERS

         Jacobins ont à Dieu promis,

         Mectans tous ès Enffers leurs âmes,

         Que jamais ne permétront femmes

170  En leur maison (tant qu’il se76 sçaiche).

           PROPTER QUOS

         Et ! par sainct Jaques ! Une vache

         Yroit premier querre77 une preune

         Sept piedz au-dessus de la lune

         Ains78 que ces maistres jacobins,

175  Cordeliers, carmes, célestins

         Ne jouent de nature la basse.

         Onc chien puant, de « passe-passe »

         Ne fut si leste79, par mon âmes !

           LE PREMIER

         Moynes ne parlent plus aux dames.

180  Et dit-on qu’il n’en est pas trop80.

           [LE] SECOND

         Laissons cela, ilz sont infâmes :

         Ilz torchent leur cul de leur froc.

           LE TIERS

         Il n’est, par les saincts, rien plus sot

         Que moyne, avec son cappilla[i]re81.

           PROPTER QUOS

185  S’ung82 en avoyes qui fust mon frère

         Et j’eusse femme ung peu mignonne,

         Je lairoye toute la besongne

         Premier que ne m’en [donne garde]83.

         Moynes ? Que le mal feu les arde,

190  Tant portent-ilz la c[o]uille verd84 !

         Ce sont les gens [que plus nazarde]85.

         Je sçay bien de quoy moyne sert.

           LE PREMIER

         Ilz frappent86 à cul descouvert.

         S’en donne garde qui vouldra !

195  Carmes, cordeliers et chanoynes,

         Jacobins, augustins et moynes :

         Mauldit soit qui les espergnera !

           LE SECOND

         Je pry Dieu pour en voir87 le bout :

         Que le grant dyable emporte tout !

           LE TIERS

200  Si m’ont dit les dyables d’Enfer

         Qu’ilz les y feront bien chauffer

         À quelque pris que soit le boys.

           LE PREMIER

         Regnars ne mengeront plus d’oyes88

         Ne poulles : le pac en est fait89.

           LE SECOND

205  On ne verra plus chappellains

         Tromper90 femmes à leur[s] parroissains :

         Chacun sera du tout91 parfait.

           LE TIERS

         Les advocatz de maintenant

         Ne veullent plus prendre d’argent :

210  Ilz font tout pour l’amour de Dieu92.

           LE PREMIER

         Les sermonneurs93 de ceste ville

         Ne prennent plus ne croix, ne pille,

         Et ne partent point d’ung [bas] lieu94.

          LE SECOND

         Gens d’armes95, si, ont fait serment

215  Désormais [de] payer vrayement

         Leurs hostes parmy ces villaiges.

           LE TIERS

         Les ratz96 ont fait à Dieu promesse

         Que jamais, sans ouÿr la messe,

         Ilz ne mengeront nulz fromages.

           PROPTER QUOS

220  Vécy de bons petis langaiges,

         S’ilz sont vrays ; mais j’en fais grant doute.

           LE PREMIER

         En effait, de tous les oultraiges

         Qu’ilz ont fait, il n’en est plus goutte97

           LE SECOND

         Seigneurs ne seront plus gouteux98.

           LE TIERS

225  Maraulx ne seront plus pouilleux.

           LE PREMIER

         Changeurs ne sont99 plus usuriers.

           LE SECOND

         Il n’est plus de larrons cousturiés100.

           LE TIERS

         Maris ne seront plus cocus.

           LE PREMIER

         Grimaulx101 ne seront plus batus.

           LE SECOND

230  Il ne cherra102 jamais d’esglise.

           LE TIERS

         Les blédz n’auront plus de festus.

           LE PREMIER

         On ne verra plus truye qui pisse103.

           LE SECOND

         Marchans tiendront tous loyaulté104.

           LE TIERS

         On fera à chascun raison105.

           LE PREMIER

235  Toutes gelées seront l’esté.

           LE SECOND

         Brebis n’auront plus de toyson106.

           LE TIERS

         En Court ne règne plus envie.

           LE PREMIER

         En Romme n’est plus simonye.

           LE SECOND

         Rommains ayment [tous le]107 Sainct-Père.

           LE TIERS

240  En Ytallye n’a plus ducatz108.

           LE PREMIER

         Yvrongnes ne boyront109 que bière.

           LE SECOND

         Ce sont bonnes gens que Lombards110.

           LE PREMIER

         Normans ayment bien les Bretons111.

           LE SECOND

         Françoys ayment bien ceux de Flandres112.

           LE TIERS

245  L’eau qui passe soubz les moulins,

         Premier qu’i soit quatre matins113,

         Se convertira toute en cendres114.

           LE PREMIER

         Femmes n’auront plus malle115 teste.

           LE SECOND

         Le monde vivra tout en paix.

           LE TIERS

250  Ung mouton ne sera plus beste.

           LE PREMIER

         Quant on se trouvera en presse116,

         Personne ne fera plus vesse,

         Mais on ne fera [plus] que petz117.

           LE SECOND

         Mais que ces Pardons118 soient passéz,

255  Chacun fera des biens assez,

         Sans jamais penser à nul mal.

           LE TIERS

         Tous piétons119 iront à cheval.

           LE PREMIER

         Cloches ne feront plus tintins120.

           LE SECOND

         En oultre plus, les médecins

260  Désire[ro]nt que tous soient sains

         Et qu’il n’en soit plus de malades.

           LE TIERS

         Ménest[r]iers se sont complains,

         Et si, ont juray tous les Saincs

         Que plus ne souffleront aubades121.

           LE PREMIER

265  Tous rimeurs122 sont délibéréz

         Que s’ilz ne sont premier payéz,

         De ne123 faire nulles Balades.

           LE SECOND

         On donne pommes de grenades124

         Aux pourceaulx monsieur125 saint Anthoine.

           LE TIERS

270  On dit que dans126 une sepmainne,

           Bourges sera tout rebasty127.

           LE PREMIER

         Flamans couscheront sur le feurre128,

         Ne buront, ne mengeront beurre

         Jusques Sainct-Omer sera prins129.

           PROPTER QUOS

275  Et ! ont-ilz cela entreprins,

         Les Flamans ? Pleust au roy des Cieulx

         Qu’ilz se deussent grater les yeulx130

         Jusques ad ce que sera fait !

           LE SECOND

         Ha ! par saint Jaques, il n’est pas prest131 !

280  Ilz ont beau mouver la moustarde132 !

         Auffort, ilz sont saoulz ; on les133 garde

         Jusques ad ce qu’il sera nuyt.

           LE PREMIER

         Il fault rapporter sans nul bruit

         Quelques choses de [noz] merveilles.

285  J’ay veu « voller » sans avoir elles134.

           LE SECOND

         J’ay veu lire sans estre clerc.

           LE TIERS

         J’ay veu bailler jaune pour verd135.

           LE PREMIER

         J’ay veu cordenn[i]ers faire toilles.

           LE SECOND

         J’ay veu quarrelleurs136 advocatz.

           LE TIERS

290  Et moy, d’escus faire ducatz137.

           LE PREMIER

         On m’a dit que pour lors, en Court,

         Il n’est mémoire de raport138 :

         Tous sont ensemble bons amys.

           LE SECOND

         Lévriers n’ont cure de connils139.

           LE TIERS

295  Le plus habille140 est le plus lourd.

           LE PREMIER

         Qui mieulx entent est le plus sourd.

           LE SECOND

         Qui a beau nez il boit bien ès bouteilles141.

           LE TIERS

         Qui entent mieulx qui a grans oreilles.

           PROPTER QUOS

         Voz rapors me di[s]ent merveilles ;

300  Et si, ne les puis bien entendre.142

         Je ne puis bien ces motz comprendre.

           LE PREMIER

         Après qu’on aura bien raillié,

         Propter Quos, on n’a plus taillié143 :

         Je croy qu’on ne [nous peult]144 reprendre.

           LE SECOND

305  Cousturiés145 seront bien requis,

         Avant que tout soit bien repris,

         Qu’on a taillié depuis naguère(s).

           LE TIERS

         Encore ne se peut-on taire.

           LE PREMIER

         On frappe d’estoc et de taille,

310  Mais la cousture sera lourde146.

           LE SECOND

         Je doubte qu’i ait jeu sans bourde147.

           LE TIERS

         Se le chat entre dans la bourde148,

         Souris haÿront la chandelle.

         De cela, bien je me vante.

           LE PREMIER

315  Il n’est sepmaine qu’il ne vente,

         Au moins se l’air n’est bien rebelle149.

         LE SECOND

         En mousche qui picque,

         En chat qui repplique,

         Ne donne asseurance.

           LE TIERS

320  En fleuve qui dort,

         En serpent qui mord,

         N’a point d’asseurance.

           PROPTER QUOS

         Balade(s) sans rime

         Ne [que son de]150 lyme

325  N’a151 point d’accordance.

           LE PREMIER

         De folle entreprise152,

         De femme requise,

         Ne vient que meschief153.

           LE SECOND

         Tous membres ont labeur154,

330  Quant il vient douleur

         Qui grièfve le chief155.

           LE TIERS

         Entreprise folle,

         Mainte gens affolle :

         Vélà le salaire.

           PROPTER QUOS

335  Il vauldroit bien mieulx

         Soy grater les yeulx

         Que soy les hors traire.

           LE PREMIER

         Quant la chose est feicte,

         Fol est qui barbette156 :

340  Le conseil est prins.

           LE SECOND

         Pour ne dire mot

         De tout ce qu’on ot157,

         On n’est point reprins.

           LE TIERS

         [À] qui jamais n’eust rapportay158,

           LE PREMIER

345  Saint Jaques, il n’eust pas tant cousté !

           LE SECOND

         Ce n’est159 mon, le dyable y ait part !

         Allons-nous-en, faisons départ.

           LE PREMIER

         À Dieu, hau ! Nous prenons congié.

         Noz rappors160 avons mis en train.

           LE SECOND

350  Deppartons, car c’est trop songé.

           LE TIERS

         À Dieu, hau ! Nous prenons congié.

         […………………………………. -gé.]

         Nous reviendrons quelque demain.

           [LE PREMIER

         À Dieu, hau ! Nous prenons congié.

         Noz rappors avons mis en train.]

                 EXPLICIT

*

1 Mort après 1496. Fonctionnaire des impôts, il compose des poèmes parfois érotiques, et du théâtre souvent polémique.   2 Cela ne signifie pas que Gringore en est l’auteur : le même bois gravé orne les quatre premières sotties du recueil Trepperel.   3 Cf. les vers 33-34, 222-223, 302-311, et 341-346.   4 « Baude, après brisement de portes,/ En effect à mynuict fut pris/ Et au Petit Chastellet mys. » Lectre de Baude audict seigneur de Bourbon. Je cite Henri Baude d’après l’édition de ses Œuvres complètes que prépare Brian McKay.   5 Id. Le roi est plus explicite : « Aucuns, soubz umbre de jouer ou faire jouer certaines moralitéz et farces, ont publiquement dit ou fait dire plusieurs parolles séditieuses sonnans commotion [appelant à l’émeute], principalement touchans à Nous et à nostre Estat. »   6 Mais la Moralité litigieuse de Baude fut donnée le lundi des Rogations (1er mai 1486), ce qui n’était pas très adroit.   7 Au grand dam de la Cour, le Parlement avait autorisé ses clercs à représenter la Moralité de 1486. Il aggrava son cas en les faisant sortir de prison dès que possible.   8 Ces greffons rattachés au jour le jour à un tronc principal sont typiques de la création populaire. Prenons l’exemple du Père Dupanloup : cette chanson paillarde naquit vers 1845. Des plaisantins lui greffèrent un couplet  sur l’Institut en 1854, sur l’Assemblée générale en 1871, sur les ballons dirigeables en 1901, sur Superbagnères en 1912, sur Citroën et la Tour Eiffel en 1924, etc.   9 Les deux ou trois pièces qui constituaient une représentation étaient parfois du même auteur : le Jeu du Prince des Sotz + l’Homme obstiné + Raoullet Ployart sont de Pierre Gringore ; le Mystère de saint Martin + le Munyer + l’Aveugle et le Boiteux sont d’André de la Vigne.   10 Moralité à six personnages. Droz, 2008.   11 « À cause desquels. » Ce nom pourrait venir des « histriones propter quos dissidebatur » <Suétone, III, 37>, qualifiant des comédiens punis après une rixe mortelle entre spectateurs. Je ne crois pas que notre dramaturge ait pu connaître le « propter quos Principis humanitas dedit » de Cassiodore, d’autant que l’humanité du Prince Propter Quos reste à démontrer.   12 T : veste  (Saturne est le fils d’Uranus [le ciel] et de Vesta [la terre].)   13 T : clement  (Vesta est aussi la déesse du feu.)   14 Au sceptre de juge suprême. Saturne fut détrôné par son fils Jupiter, et son empire fut partagé : Jupiter prit la terre et le ciel, Phébus le soleil, Neptune la mer, Borée le vent, Pluton l’enfer.   15 Le monde profane.   16 La portion légale est la part minimale qu’un testateur est tenu de laisser à chacun de ses héritiers.   17 Dans les 4 occurrences de ce refrain, il faut lire s’hausser. « Lecteur, tu vois ainsy que s’hausse le subjait. » (Traduction anonyme de Dante.)   18 T : neptimus  (Je corrige la même coquille au vers 15.)   19 T : les  (Les lieux fluctueux et inondants sont les océans.)   20 T : liura  (Reçut le soin des lieux propices aux naufrages. « Il receust la cure et le gouvernement de tout l’empire. » Godefroy.)   21 Quand Neptune a houspillé Borée si rudement. Au 1er chant de l’Énéide, Neptune menace les Vents, qui ont soufflé sur la mer sans son ordre : « Vous me paierez votre faute par une peine sans pareille ! Fuyez vite, et dites ceci à votre roi [Éole] : ce n’est pas à lui qu’échut l’empire marin, mais à moi ! »   22 T : Et   23 Que si on ne l’avait pas calmé. Virgile n’indique nulle part que quelqu’un a calmé Neptune. Quant au Roman d’Énéas, qui était encore très lu, il ne mentionne même pas l’intervention de Neptune dans cet épisode.   24 T : leur  (Se contenta de lui montrer une mine renfrognée.)   25 Les Enfers. « Démon sorti des noirs abismes. » Quinault. 26 T : anfans  (Elle fut enlevée par Pluton et devint déesse des Enfers.)   27 T : trouuar  (Cérès, déesse des moissons, est la mère de Proserpine. Elle obtint de Jupiter que sa fille passe la moitié de l’année sur terre avec elle.)   28 Vos Sots alcooliques ont fortement la face pâle. « Yvroignes et biberons, esveilliez-vous ! » Godefroy.   29 Faire une promenade digestive.   30 T : Sagultier  (Présent dans les Sotz escornéz, ce conseiller du Prince reste muet dans notre pièce, à moins qu’on ne lui attribue les vers 25-26.)  Hucher = appeler.   31 Plusieurs magistrats du Palais s’étaient porté caution pour faire libérer leurs camarades. Ils assistaient sans aucun doute à cette représentation donnée sur leur territoire.   32 Les trois Sots sont perchés sur des fenêtres (note 49) dont ils descendront après le vers 88. Ils regardent dehors pour avoir des nouvelles à rapporter, avec une prédilection pour les détails indiscrets, comme l’annonce le vers suivant : « Qui vous mettroit le cul à l’esparé [à l’air]/ Pour bien sçavoir en quel point est la lune,/ L’on sçauroit bien, sans faire long narré,/ Si soubz les draps vous estes blanche ou brune. » Parnasse satyrique.   33 Menaçant, d’un point de vue pécuniaire. « –Le temps est rouge./ –Dictes sy feroyt-il beau temps/ Sy vous avyez d’or pleine bouge ? » Mestier et Marchandise (LV 73).   34 À la mode. Cf. la sottie des Gens nouveaulx. Jusqu’au vers 60, le public est pris pour cible.   35 T : il   36 T : sotz  (qui est déjà au vers précédent. Les variations sur un même radical –par exemple fol/folâtre– sont caractéristiques des sotties.)   37 Éternelle opposition entre les pauvres qui ont trop de travail, et les riches qui ne font rien.   38 Il y avait déjà des maisons de passe « rue Sainct-Denys,/ Où sont plus d’oyseaulx que de nidz » (sottie Pour le cry de la Bazoche). L’auteur insère lesdites maisons entre les maquerelles et les maquereaux.   39 T : Qui les  (Sur les pages entremetteurs, voir les naquets de Trote-menu et Mirre-loret, note 31.)   40 Jeunes élégants.   41 T : portes   42 Jeunes galants. Ils dissimulent dans des bottines les trous de leurs bas : « Ces fringans mondains/ Qui portent ces beaux brodequins/ Dessuz la chausse dessirée. » Sermon joyeulx d’ung Fol (T 21).   43 On donnait déjà des noms d’oiseaux aux percepteurs. À partir de 1498, Louis XII diminua l’impôt de la taille. (Cf. le Jeu du Prince des Sotz, vers 351.) Il protégea aussi les paysans contre les exactions des soldats et des fonctionnaires royaux.   44 Le cimetière des Saints-Innocents, qui jouxtait la rue Saint-Denis, fut submergé par une crue de la Seine en janvier 1496.   45 T : solz  (L’imprimeur hésite entre « sotz » et « folz ». Idem à 73.)   46 Joyeux.   47 Fini.   48 Apprendre des nouvelles pour faire nos rapports.   49 Si je vais. Les basochiens jouaient du théâtre comique sur la table de marbre du Palais de la Cité <voir la notice du Capitaine Mal-en-point>. La salle du vers 29 est la Grand-Salle où se trouvait la table, et les rapporteurs font le guet (vers 76) sur ses fenêtres sises en hauteur.   50 T : iauoyes  (Si je n’étais pas en train de faire quelque chose.)  Au sens propre, la « pâte » est peut-être un quignon de pain que grignote le Tiers Sot : déjà au vers 39, il mangeait des prunes.   51 Ce n’est qu’un jeu, qu’une comédie.   52 Ce héros du siège d’Orléans était mort en 1443, mais les joueurs de cartes le célébraient encore : « N’ouÿstes-vous oncques/ Parler des beaux faitz de La Hire,/ Qui fut si vaillant homme en guerre ? » Farce des Coquins (F 53).   53 Dont la poltronnerie était proverbiale. « Je suis tant las,/ Que quatorze archiers de la Garde/ Me battroyent à la halebarde. » Clément Marot.   54 T : Iray ie   55 Cœur.   56 T : le tiers   57 « Honneur, bonne prospérité,/ Santé ! » Lectres de Baude envoyées à Mgr de Bourbon.   58 T : et  (La voie est-elle libre ? Peut-on parler sans crainte ?)   59 Souvenants.   60 Le roi Charles VIII, persécuteur des basochiens, mourut le 7 avril 1498. Propter Quos n’a pas l’air de le regretter.   61 Cassés de gages, renvoyés. Dès qu’il accéda au trône, en 1498, Louis XII fit annuler son mariage avec Jeanne de France, qui fut reléguée à Bourges avec 12 000 écus de pension.   62 Premièrement. Baude employa cet adverbe : « Premier, je vy ung tas de bestes. »   63 La « chèvre », Anne de Beaujeu, exerça la régence de 1483 à 1491, en attendant la majorité du « chevreau » Charles VIII, qui l’aurait bien envoyée « paître ». Dans la Sotye des Croniqueurs, Gringore dira du jeune roi : « C’estoit l’aigneau mené en lesse. »   64 La bière est moins alcoolisée que le vin : cf. les vers 152 et 241.   65 Galeux.   66 Plutôt que de cesser de voler. Sur la corruption des sergents, voir le Testament Pathelin, vers 469-472. Nos basochiens n’ont pas digéré que des sergents aient cassé leur porte en pleine nuit (note 4).   67 Ce mot était parfois féminin : « C’est une pure mensonge sans fondement ny apparence. » Catherine de Médicis.   68 T : De  (Le volume d’un vieux tonneau n’absorberait pas autant d’eau, ni même la moitié, que ces ivrognes absorbent de vin.)   69 T : Ung  (L’écarlate est une étoffe rouge : « Demie aulne d’escarlate sanguine. »)   70 Étoffe de laine teinte en rouge vif.   71 Au vers 136.   72 Qui paye leurs agapes.   73 Certaines chambrières arrondissaient leurs fins de mois (et parfois leur ventre) en couchant avec leur maître. Cf. la farce des Chambèrières. Les fripières du vers 163 ont le même gagne-pain, et Rabelais les voue « à Vénus, comme putains, macquerelles, (…) chambèrières d’hostèlerie ». (Pantagruéline Prognostication.)   74 T : que  (Un mastic a fait tomber « sont » au début du vers suivant.)   75 S’il n’y a pas assez d’ovins, on manquera de laine (ce qui permettra aux usuriers de spéculer). Ces deux vers ont une réponse en écho à 164-165.   76 T : le  (Pour autant qu’on le sache.)   77 T : querir   78 T : Ha  (Ains que = plutôt que.)   79 T : listre  (Passe-passe = va-et-vient.)   80 Entre autres choses, on reprochait au clergé d’être pléthorique.   81 Scapulaire, froc sans manches.   82 T : Sang  (Si j’en avais un.)   83 T : puisse garder  (Plutôt que de ne pas m’en protéger. « Nous ne vous laisserons en paix, premier que ne nous en ayez dit quelque chose », Amadis de Gaule.)  Cf. le vers 194.   84 Une verge vigoureuse.   85 T : qui plus hazarde  (Nasarder = bafouer : « Battu, nazardé et desrobbé », Rabelais, Tiers Livre.)   86 Ils coïtent. D’où leur surnom de « frères frapparts ». Baude a beaucoup donné dans l’anticléricalisme ; son poème le plus connu, les Lamentacions Bourrien, campe « ung chanoine bien gras » qui joue « en ung mol lict, près d’ung grant feu » avec son fils de deux ans ; il regrette le départ de sa concubine, et se console avec « le bon vin cléret » et « le pot-au-feu ». Le chanoine termine ainsi : « Mon Dieu (dit-il), donne-moy pacience !/ Qu’on a de maulx pour servir Saincte Église ! »   87 T : auoir  (Pour en voir la fin. Mais « bout » ayant un sens phallique, on leur souhaite d’être châtrés par le diable. Un mouvement de marotte pouvait souligner ce vœu pieux.)   88 Une rime masculine serait préférable. Les oies adultes n’ont rien à craindre d’un renard, contrairement à leur progéniture : « Regnarts mengeront maint oison. » Baude.   89 Le pacte est conclu. « Ceste fois, est fait nostre pac. » Les Sotz escornéz.   90 Abuser, suborner.   91 Totalement.   92 Cf. les Gens nouveaulx, vers 45-46.   93 T : sergens  (qui occupent déjà les vers 134 et suivants.)  Les prédicateurs itinérants s’enrichissaient en prêchant la pauvreté. Les Sermons joyeux en font des ivrognes lubriques.   94 Ne sortent pas d’un bordel. « Il alloit de nuyt par ville et en maulvaix et bas lieux. » (Granvelle.) En outre, « chevaulcher ès bas lieux » = coïter (Jehan Molinet).   95 T : darges  (Les soldats se faisaient nourrir et loger gratis par la population.)   96 T : chatz  (qui ne mangent pas de fromage.)  Les ras [rasés] sont les clercs tonsurés. Dans l’argot des coquillards, un « ras » est un homme d’église. On devine un jeu de mots sur rapporteurs et ras porteurs, comme dans la sottie du Roy des Sotz (BM 38) : « –Qu’esse qu’il porte en ceste hotte ?/ –Ce sont ratz. C’est ung rapporteur :/ Vécy Coquibus qui ratz porte. » Baude a écrit un poème intitulé : Ung homme qui porte sur son doz une hotte plaine de ratz et s’appelle le Rapporteur.   97 Le Parlement de Paris avait élargi les quatre clercs malgré « tous les outrages » dont le roi les accusait. Il s’agissait bien de clercs tonsurés, puisque l’évêque de Paris somma le lieutenant-criminel « de luy rendre lesditz prisonniers comme clercs ».   98 Louis XII allait régulièrement au Palais de justice. Lors de ses crises de goutte, il arrivait à la Grand-Salle sur un petit mulet qui avait gravi l’escalier en trottinant sur des planches inclinées. Pour les basochiens, ce spectacle devait être aussi drôle qu’une sottie.   99 T : seront  (Le présent a valeur de futur, comme au vers 134 et au vers suivant.)  Les changeurs de monnaies trafiquaient sur le Pont-au-Change.   100 Certains couturiers détournaient une part du tissu que les clients leur remettaient. Cf. le Cousturier et Ésopet (BM 34). Si Cousturié est bien le nom d’un fonctionnaire corrompu (note 145), le public entendit cette ponctuation : « Il n’est plus larron, Cousturié. »   101 Les écoliers.   102 T : sera  (Cherra : futur du verbe choir.)  Plusieurs églises se sont effondrées dans ces années-là, par exemple en Auvergne lors du « tremble-terre » de mars 1490.   103 Attaque indirecte contre les antonins (note 124). Ces moines laissaient divaguer leurs porcs en ville, ce qui gênait les piétons : Baude a consacré un distique aux Porceaulx qui ont répandu ung plain panier de fleurs. La rue qui menait au couvent des antonins était parfois rebaptisée « rue de la Truye-qui-pisse », ou « rue Pisse-truye ».   104 Ne tricheront plus sur les poids et mesures.   105 On rendra justice à chacun.   106 On ne sera plus obligé de les tondre. Les brebis symbolisaient fréquemment les contribuables.   107 T : tousles  (Le pape espagnol Alexandre VI Borgia imposa son despotisme sanguinaire de 1492 à 1503 ; il fut « extrêmement haï du Peuple Romain », dira Agrippa d’Aubigné.)   108 La France comptait sur cette éventuelle pénurie pour voir finir la première guerre d’Italie (1494-1497). Ducats rime avec Lombards, comme à 109-110.   109 T : bouront  (Voir la note 64.)   110 À ceci près qu’on les tenait pour des usuriers (vers 110), des empoisonneurs (Jeu du Prince des Sotz, note 23), et des sodomites (tels les « bougres lombars » du Grant Jubillé de Millan). Baude les a souvent critiqués : « Et les nobles emprunteront/ À belle usure des Lombars. »   111 La rime est fausse. Doit-on lire Picards ? Manque-t-il un vers en -ons ?   112 C’est plutôt les Flamands qui auraient pu se plaindre des humiliations infligées par la France. En 1493, le traité de Senlis aplanit les malentendus, mais une certaine animosité réciproque perdura.   113 Un de ces quatre matins.   114 Des meuniers peu scrupuleux alourdissaient leur farine avec de la cendre.   115 Mauvaise.   116 En société, en public.   117 T : ptez  (Au contraire de la vesse, le pet est bruyant : on reconnaît donc le péteur.) « Ung pet équipolle à deux vesses. » Les Sotz escornéz.   118 Si notre sottie marque le deuxième anniversaire de la moralité censurée en 1486, on évoque ici les trois jours des Rogations, du 12 au 14 mai 1488. (Voir note 6).   119 Fantassins.   120 T : de bruit  (Tintin = tintement. « Le tintin de la cloche », Estienne Pasquier.)   121 Qu’ils ne donneront plus de concert à l’aube sous les fenêtres d’une belle.   122 T : francois  (Rimeur = poète. Un de ces rimeurs à gages est décrit dans la Réformeresse, vers 238-257.)   123 T : me   124 La grenade était notoirement l’emblème de Maximilien d’Autriche, qui protégea les Hospitaliers de Saint-Antoine (les antonins), et leur permit en 1502 d’arborer sur leur écusson les armes de l’Empire. Ces moines vivaient avec des porcs et se conduisaient comme des cochons : « Chacun a sa femme ou sa mie./ Tout en va par gueule et par ventre,/ L’avoir qui à Saint-Antoine entre./ Ils marient moult bien leurs filles./ Ils ne prisent mie deux billes/ Saint Antoine ni son pouvoir./ Trop conquièrent, trop ont d’avoir,/ Trop souvent déçoivent [ils trompent] les gens. » Guiot de Provins (je modernise sa graphie). Voir la note 103.   125 T : mon seigneur  (Il est d’usage d’appeler les saints monsieur : « Le groing/ Du pourceau monsieur sainct Anthoine », farce du Pardonneur <BM 26>.)  Les « pourceaux » étaient les antonins eux-mêmes, à cause de leur goinfrerie : « Les religieux du lieu s’appellent pourceaux de St. Antoine par humilité ; ils sont obligés de faire huit repas ! » Pierre de L’Estoile.   126 T : dedans   127 T : rabesty  (Après l’incendie du 22 juillet 1487, il fallut en réalité plusieurs décennies pour rebâtir la ville de Bourges : ses échevins avaient accaparé 23 000 livres tournois destinées à la reconstruction.)   128 Sur de la paille.   129 Soit repris à la France, qui avait conquis le 27 mai 1487 cette ville flamande unie à la Maison de Bourgogne. Saint-Omer et « les Flammans en servaige » seront libérés par les Bourguignons le 11 février 1489. Nous avons donc le terminus a quo et le terminus ad quem des vers 272-282, qui sont originels d’après le schéma des rimes.   130 Scruter l’avenir en vain. Idem vers 336.   131 On n’en est pas près.   132 Remuer la merde.   133 T : leur  (On attend qu’il fasse nuit.)  Saint-Omer fut investi par surprise en pleine nuit, à l’insu du « guet qui lors estoit fort négligent » : cette litote du Flamand Molinet dans sa Chronique laisse entendre que les sentinelles étaient soûles.   134 « Si la guerre n’estoit un moyen de voler/ Sans ailes et sans plume, on n’y voudroit aller. » Jacques Du Lorens.   135 Faire un marché de dupes, les sceaux de cire jaune ayant moins de valeur que les sceaux de cire verte.   136 Jeu de mots sur carreleurs [savetiers] et querelleurs.   137 J’ai vu de l’argent français devenir italien. En 1495, Charles VIII remboursa des prêts ruineux à la ville de Florence. Gringore en parle dans la Sotye des Croniqueurs : « Noz escus, muéz en ducas/ Furent. »  138 On a oublié les cafardages. « Je metz les seigneurs en soucy,/ Pour rapporter en Court secrettement. » Baude.   139 T : congnins  (« Connil » désigne le lapin, et le sexe de la femme ; or, chacun savait que les lévriers de Charles VIII dormaient sur son lit, et que le blason de son épouse Anne de Bretagne comportait deux lévriers.)  Conni(l)s rime avec amis.   140 Habile.   141 Avoir un grand nez (comme Charles VIII) empêche de boire dans un gobelet. « Qui a beau nez, il boyt à la bouteille. » John Palsgrave.   142 T ajoute une concaténation des vers 296 et 301 : qui mieulx entent ces motz comprendre   143 On n’a plus mis en pièces personne.   144 T : pourra  (Qu’on ne peut rien trouver à nous reprocher.)   145 Dans cette métaphore couturière, tailler retrouve son sens propre, et reprendre signifie « faire des reprises, retoucher ». Mais les répliques 302-311 et le vers 227 semblent viser un personnage réel : le patronyme « Cousturié » (ou « Le Cousturié ») était fort commun. Les basochiens furent-ils dénoncés au roi par un Cousturié traité de larron dans la pièce de 1486 ?   146 La facture sera salée.   147 De jeu théâtral sans plaisanteries.   148 La chaumière. « Et ne demoura quasi bourde ne maison », Godefroy. Ce mot a donné bordel.   149 T : sery   150 T : en son ce  (Pas plus que le son d’une lime n’a d’harmonie.)   151 T : ma   152 Les Folles entreprises de Pierre Gringore datent de 1505.   153 Méchef, inconvénient.   154 Peine.   155 Qui lèse la tête. Mais dans les allégories, le « chef » désigne le roi.   156 Murmure.   157 Oit, entend.   158 À celui qui n’aurait jamais fait de rapports satiriques.   159 T : neust  (Ce n’est mon = ce n’est pas mon avis.)   160 T : rapporteurs

MAISTRE PIERRE DORIBUS

doribus

Recueil Trepperel

 

*

MAISTRE  PIERRE  DORIBUS

*

 

Ce dialogue parisien date de la fin du XVème siècle. L’auteur en est probablement maître Doribus1, un des marchands d’orviétan qui haranguaient les naïfs sur les ponts de Paris bien avant l’illustre Tabarin. Selon Rabelais2, il avait disserté en public sur les vertus de l’urine de chien en teinturerie, un sujet que Tabarin n’aurait pas renié.

Si le prénom « Pierre » évoque la pierre philosophale des alchimistes, le nom « Doribus » fait référence à la poudre d’oribus3, une poudre de perlimpinpin émanant de ladite pierre.

 En juin 1504, « maistre Pierre Doribus, homme estrangier [Parisien], » fut banni de Besançon4 pour avoir administré des remèdes mortels : « Yl s’est entremis à gouverner et médiciner plusieurs malaides de ladicte cité, tellement que, comme l’on dit, aucuns en sont mors. »

 Source : Recueil Trepperel, nº 9.

 Structure : Rimes plates, abab/bcbc. Les fréquentes entorses au schéma des rimes ne génèrent pas de lacunes : on peut donc conclure à des négligences de versification.

 Cette édition : Cliquer sur Préface.

*

 

Sotie nouvelle à deux parsonnages des

Sotz qui rec[u]euvrent

leur  mortier

*

 

C’est assavoir :

    MAISTRE PIERRE DORIBUS

    LE SOT

*

 

 

Maistre Pierre Doribus

 

Cy commence une trèsbonne Sotie nouvelle des Sotz qui recueuvrent5 leur mortier. À deux parsonnaiges, c’est assavoir maistre Pierre Doribus, et le Sot.

*

 

                             MAISTRE  PIERRE  DORIBUS,  apoticaire,  commence

            Or çà, çà ! Sans plus délayer6,                 SCÈNE  I

            Il me fault maintenant crier

            Mon mestier, pour dire le voir7,

            Pour ung pou le faire valloir

5    Soit avec saiges ou [avec] sotz.

           Il crie :

             Deux onces de triagoros

            Et une dragme de croquaire,

            Et trois ou quatre vitz de coqz :

            Ce sera bon électuaire.

           En pillant en son mort[i]er :

 10   Après, il me fault aussi faire

            Pour ces bourgoises de Paris

            Quelque récipé8, pour attraire

            À challeur leurs povres maris.

           LE SOT                      SCÈNE  II

            Ventre bieu, quel charivaris !

 15   Qui dyable est cestuy-là qui pille ?

            Quant je l’advise, je m’en ris.

            C’est quelque surgïen9 de ville.

            Quoy, dyable ! comment il [com]pille10 !

            Il fait là quelque saupiquet11.

 20   Il me fault aller veoir qu’il fait,

            Car il le me fault [re]congnoistre,

            Affin que je saiche qu’il est

            Et pourquoy il est en cest estre12.

 

            Dieu soit céans ! Dieu vous gard, Maistre !          SCÈNE  III

 25   Que faictes-vous icy de bon ?

           MAISTRE PIERRE

            Que je foys ? Vécy bien pour paistre !

            Mais dictes-le à ce mignon.13

           LE SOT

            Que vous estes fier ! Pourquoy non ?

            Je viens cy pour voustre prouffit.

           MAISTRE PIERRE

 30   Il suffist, je n’en dy rien, don.

           LE SOT

           Avez-vous icy rien qui duyt14 ?

           MAISTRE PIERRE

            J’ay tout tant que jamais Dieu fist.

            J’ay des choses les plus terribles.

            Pour mes drogues, chascun me suit.

 35   J’ay choses quasi impossibles :

            J’ay pour faire gens invisibles15.

            J’ay tout tant qu’on demandera.

            Toutes chouses me sont possibles16.

            Esprouve-moy qui le vouldra.

           LE SOT

 40   Maudit soit-il qui t’en croyra !

            Ventre bieu, quel maistre mignon !

           MAISTRE PIERRE

            À l’esprouver, on le verra.

           LE SOT

            Regardez quel maistre Aliboron17 !

            Vostre nom, que nous le sachon,

 45   Affin qu’il n’y ait point d’abus.

           MAISTRE PIERRE

            Je suis nommé par mon droit18 nom.

           LE SOT

            Quel19 ?

           MAISTRE PIERRE

                              Maistre Pierre Doribus.

           LE SOT

            Quoy ? Maistre Pierre Doribus ?

            C’est le nom de quelque messaire20

 50   Pour bien attraper de quibus21.

            Vertu bieu, quel apoticaire22 !

            Il a de l’aubert et du caire23.

            Il est gourt ; si, scet bien son mestier.

            Çà, Maistre, que voulez-vous fair[e] ?

 55   Quelle chose esse, en ce mortier ?

           MAISTRE PIERRE

            C’est une chose forte à faire,

            Car je y suis après depuis hier.

           LE SOT

            Maistre, vueillez-la-moy nommer.

           MAISTRE PIERRE

            Pensez qu’elle n’est pas mauvaise,

 60   Se vous en voulez acheter :

            C’est de la chose de trop-aise24

           LE SOT

            [De] trop-aise ?

           MAISTRE PIERRE

                                        Ouÿ, [par sainct Blaise25 :

            De] trop-aise.

           LE SOT

                                      Je vous entens.

           MAISTRE PIERRE

            Amy, mais qu’il ne vous desplaise,

 65   J’en ay baillé à plusieurs gens.

           LE SOT

            Trop-aise a fait maintz broullemens26 ;

            [Trop-aise a fait]27 les malcontens

            Metre sus [pied] gendarm[e]rie.

           MAISTRE PIERRE

            Trop-aise est bonne droguerie,

 70   Mais qu’on s’en vueille contenter.

           LE SOT

            C’est très maulvaise espicerie :

            Le dyable le puist emporter !

           MAISTRE PIERRE

            Vous me rompez mes esperitz,

            De me blasmer ma marchandise.

           LE SOT

 75   Rien, rien, elle n’en vault pas pis.

            Monstrez-m’en tost d’une aultre guise.

           MAISTRE PIERRE

            J’ay une recepte cy mise

            Pour la maladie des jaloux.

           LE SOT

            Pour Dieu, qu’elle me soit aprise !

 80   Ventre bieu ! la me célez-vous ?

           MAISTRE PIERRE

            Récipé pour gens qui sont coux28 :

            Quelque bon bruvaige doulcet,

            C’est-à-dire ung bruvaige doux,

            Et l’avaler doux comme lait29.

           LE SOT

 85   Vélà ung récipé bien fait,

            Et bon pour adoulcir le cueur.

           MAISTRE PIERRE

            Il le [vous] fault boyre, en effect.

            Il n’y a remède m[e]illeur ;

            C’est le bruvaige le plus seur

 90   Que boyvent les plus gens de bien.

           LE SOT

            Sang bieu ! tu es ung vray seigneur30

            Et ung droit maistre surgïen.

           MAISTRE PIERRE

            Tenez, regardez : n’est-ce rien ?

            Lisez ung pou en mon registre ;

 95   Vous y trou[v]erez, sçay-je bien,

            Mainte leçon et mainte épistre.

           LE SOT

            [Regarder je vueil]31 ce chapitre

            Pour sçavoir qu’il y a de bon.

            Mais dites-moy que fait ce tiltre,

 100  Il fault bien que nous le sachon.

           MAISTRE PIERRE

            Recepte pour quelque mignon

            Qui aura les cheveux [c]aducques32 :

            Deux onces de pouldre à canon,

            Cela fait enfler les perucques33.

           LE SOT

 105  Quoy ! y met-on te[l]s fureluques34 ?

            Je ne vy onc(ques) escripre mieux.

           MAISTRE PIERRE

            Ou temps que on portoit les hucques35,

            On ne portoit point de telz cheveux.

           LE SOT

            Merque[z]36 cecy pour ces fri[n]gueux37

 110  Qui ont38 perrucques à l’envie.

           MAISTRE PIERRE

            De lire soyez curieux,

            Vous verrez39 la génealogie.

           LE SOT

            Remède [à rencoutrer]40 la truye

            Qui fut prinse dans41 les Tournelles.

 115  Plusieurs de ceste compaignie

            Y firent maintes plaies nouvelles42.

           MAISTRE PIERRE

            Ce qu’on fait pour les damoiselles

            Se doit [bien] prendre en pati[e]nce.

           LE SOT

            Par le sang bieu ! telle[s] et telles

 120  Eurent grant pitié de l’offence.

           MAISTRE PIERRE

            Je les congnois, sur ma conscience !

            Ilz43 sont trètous vaillans aux « armes ».

           LE SOT

            J’ay trouvé ne sçay quoy de bon :

            Ce sont receptes pour les femmes…

 125  Le diray-je ? Hon, hon, hon, [hon].

           MAISTRE PIERRE

            Quel « hon, hon » ? Véez cy bon mignon !

            Je n’entens point bien les latins44.

           LE SOT

            Récipé pour mauvais tétins

            Et pour ceulx qui portent mollettes45 :

 130  Pour les faire tous les matins

            Aussi rondis46 comme billettes.

            Cela n’est pas pour les fillettes ;

            C’est pour ces grans v[i]eilles fard[é]es.

           MAISTRE PIERRE

            Holà ! Les choses sont secrètes :

 135  Qu’elz ne me soient point divulgu[é]es !

           LE SOT

            Femmes qui ont les fesses molles :

            Recepte pour les faire dures.

            Sont-ce pas bonnes épistolles ?

            Mais les matières47 sont trop dures.

           MAISTRE PIERRE

 140  Lisez toutes ces escriptu[r]es,

            Vous verrez maintes fentaisies.

           LE SOT

            Item pour ces v[i]eilles flestries

            Qui ont la coulleur sale et fade :

            Vécy en escript drogueries

 145  Pour leur faire le visaige sade48.

            Recepte pour faire fard de Granade49 :

            E[s]t de la carne50 d’ung regnart

            Avecques force de moustarde ;

            Vous ne veistes onc meilleur fard.

           MAISTRE PIERRE

 150  Mettez ceste recepte à part,

            Elle est sur toutes souveraine.

           LE SOT

            En vécy une aultre à l’escart

            Que je liray (je y mettray peine) :

            Femmes qui ont mauvaise alaine

 155  Et qui sentent le faguenas51 :

            Il ne leur fault que de la graine

            De violette ou de muglias.

           MAISTRE PIERRE

            Regardez-moy, dessus ce pas,

            Quelle chose y a pour ces gouges.

           LE SOT

 160  Par le sang bieu ! c’est [cy] mon cas :

            Pour faire les baulièvres rouges52

            Aux mignons de ceste ville.

           MAISTRE PIERRE

            Le corps bieu ! ilz sont assez rouges53 ;

            Chascun d’eux y est bien habille54.

 165  Je leur [en] ay donné le stille ;

            Ce qu’ilz font je leur ay aprins.

           LE SOT

            Est-il vray ?

           MAISTRE PIERRE

                                  Vray comme Évangille.

           LE SOT

            Vous leur avez vendu bon pris.

           MAISTRE PIERRE

            J’en ay vendu parmy Paris

 170  Où je me suis bien fait payer.

           LE SOT

            Ne cell[e]z rien à vos amis :

            Qu’avez-vous dedans ce mortier ?

           MAISTRE PIERRE 55

            Or n’y vueillez point espier !

            Recullez-vous, il n’y a rien.

           LE SOT

 175  Tu es ung vaillant espicier.

           MAISTRE PIERRE

            Par bieu, tu es homme de bien !

            Que sces-tu ou quoy ou combien

            S’il y a drogues56 dangereuse[s] ?

            Ne touchez à rien qui soit mien.

 180  Vos manières sont outrageuses.

            Plus n’en verrez pour maintenant,

            Car je m’en voys trèstout courant

            Boire une foys à chère lye57.

            À Dieu toute la compaignie !

 

                FINIS

*

1 Voir la préface de l’édition d’Eugénie Droz.   2 Pantagruel, 22.   3 « Les sinapizant avecques un peu de pouldre d’oribus. » (Pantagruel, Prologue.) Naturellement, c’était de la poudre aux yeux : « Ils taschent à mettre certaine poudre d’auribus aux yeux des simples pour les aveugler. » (Arnauld Sorbin.) Le jeune Gargantua <chap. 22> « jouoit à la barbe d’oribus », qui est, d’après Gilles Ménage, « un jeu où les enfans, sous le semblant de faire une barbe à l’un d’entr’eux qui a les yeux bandés, lui en font une avec de la merde ».   4 Journal de la cité de Besançon.   5 T : receuurrnt  (L’un des deux Sots recouvrira son mortier avec un couvercle au vers 173.)   6 Sans plus de délai.   7 Pour dire la vérité. Sur les cris de métiers, cf. les Cris de Paris.   8 Une formule pharmaceutique, en l’occurrence aphrodisiaque. Pour se faire mieux comprendre, Doribus devait exécuter un geste phallique avec le pilon du mortier.   9 Chirurgien.   10 Il amalgame des composants. « Une sorte de pilulles compilées de cent et tant d’ingrédients. » Montaigne, II, 37.   11 Sauce piquante dont on pilait les épices dans un mortier. Le Parangon de Nouvelles honnestes et délectables consacrera plusieurs pages au « cuysinier Doribus ». Quant aux vits de coqs du vers 8, ils renforçaient les recettes aphrodisiaques : « Les couillons de cocqs et de levraux,/ Le gingembre confit, la mouche cantaride. » (Ronsard.)   12 En ce lieu.   13 Il prend les badauds à témoins.   14 Quelque chose qui me convient.   15 « Et vous verrez chose terrible :/ Car je me feray invisible. » La Résurrection de Jénin Landore (BM 24).   16 Le simple bateleur devient thaumaturge et s’égale à Dieu. Si l’on en croit d’Assoucy, le dieu Phébus lui-même se flattait d’être « le grand maistre Doribus/ Du matras [trait d’arbalète] et de l’arbaleste ».   17 T : fratribus  (Pour la mesure, on peut remplacer Regardez par Voyez.) Maître Aliboron est le prototype du pédant qui sait tout faire : dans les Ditz de maistre Aliborum qui de tout se mesle, il est également triacleur [vendeur de thériaque], basteleur et apoticaire. Son serviteur, maistre Hambrelin, « faire sçay[t] pouldre d’oribus ». L’apothicaire du Testament Pathelin s’appelle maistre Aliborum, de même qu’un mauvais latiniste dans la sottie des Sotz qui corrigent le Magnificat (T 5).   18 Véritable. Il croit se démarquer des autres « savants en us », qui s’affublent aussi de faux noms latins. En latin, Doribus est l’ablatif pluriel de Dores [les Doriens].   19 T : Comment   20 Empoisonneur (de l’italien messer) : « Dieu nous gard d’ung tour de Breton,/ D’ung Messaire et de son boucon [poison] ! » Pierre d’Anthe.   21 De l’argent. Nul besoin d’attendre l’affaire des Poisons pour trouver des empoisonneurs stipendiés par des héritiers impatients.   22 Charlatan. Cf. le Capitaine Mal-en-point, vers 516.   23 De l’argent, dans l’argot parisien. « [Les coquillars] appellent argent aubert, caire, ou puille. » Au vers suivant, gourd [bon] appartient aussi au jargon des criminels.   24 Qui rend très riche.   25 On trouve les rimes aise/sainct Blaise/desplaise dans les Esveilleurs du chat qui dort. Saint Blaise était médecin.   26 T : broullans  (Brouillement = sujet de brouille.)   27 T : Tropr aise   28 Cocus. Doribus lit le titre des recettes dans son registre (vers 94).   29 « Porter patiemment, Avaller doulx comme laict. » Dictionarium latinogallicum.   30 Jeu de mots sur « saigneur » annonçant le chirurgien du vers suivant.   31 T : Regardes ie vuiel   32 Qui perd ses cheveux.   33 « Ces perrucques boursoufflées,/ Légières, qui par bon moyen/ Deviennent grosses et enflées. » Guillaume Coquillart, les Nouveaulx Droitz. Voir aussi la fin de son Monologue des Perrucques.   34 Futilités. Mais aussi : longues mèches qu’arboraient les freluquets. « Deux freluques/ De cheveulx. » Coquillart, Nouveaulx Droitz.   35 Des capes munies d’un capuchon qui couvrait les cheveux.   36 Prononciation parisienne de « marquez ».   37 Frimeurs. « Noz mignons fringués et bruyans,/ Noz fringans, noz perruquians. » Coquillart, Nouveaulx Droitz.   38 T : font   39 T : veraes  (On prononçait gé-nia-lo-gie : « La génialogye des dux qui régnèrent avant que il eust onqs Roy en France. »)   40 T : encontre  (Rencoutrer = raccoutrer, recoudre.) Allusion aux femmes qui visitaient les cachots des Chambres de Justice et autres Tournelles, au risque de s’y faire violer. « Dames visitent les linceaulx [draps de lits]/ En Chambre ou en quelque Tournelle. » Coquillart, Blason des armes et des dames.   41 T : dedans   42 S’ajoutant aux plaies naturelles de la dame. Cf. les Sotz fourréz de malice, vers 374.   43 Forme archaïque de Elles. « Ne furent-ilz femmes honnestes ? » Villon, Testament.   44 Les rébus. Mais on peut lire aussi : « Je ne comprends pas bien les auteurs latins. »   45 Pour les seins qui ont besoin d’être rembourrés avec du molleton.   46 T : rondes  (Rondi = arrondi : « Les cheveulz rondiz », Godefroy.)   47 Jeu de mots scatologique amené par les fesses.   48 Plaisant.   49 La ville espagnole de Grenade, occupée par les Arabes, offrait tous les raffinements de la débauche orientale.   50 T : corne  (La « chair de renard » serait plus adéquate que son hypothétique corne. Cela dit, les bonimenteurs vendaient même de la corne de licorne.)   51 La transpiration. Cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 174, où faguenas rime aussi avec muglias [musc].   52 T : reuges  (Balèvres = lèvres.)   53 Rusés.   54 Habile.   55 Doribus recouvre son mortier avec un couvercle. Il s’agit d’un autre mortier que celui qui contient du trop-aise (vers 55-61).   56 T : dorgues   57 Avec un visage épanoui. Cf. le Gaudisseur, vers 176.

LE PRINCE ET LES DEUX SOTZ

Hendrik Hondius, d’après Bruegel l’Ancien

Hendrik Hondius, d’après Bruegel l’Ancien

 

*

LE  PRINCE  ET  LES  DEUX  SOTZ

*

On date du début du XVIe siècle cette pochade parisienne. Mais elle est caractéristique des sotties primitives, et elle se réfère aux œuvres et à l’entourage de Triboulet (nommé au vers 130), qui mourut peu après 1480.1 Les spécialistes s’accordent pour dire qu’elle fut écrite par un basochien : les emprunts juridiques sont fréquents ; l’auteur affiche son mépris pour le collège du Cardinal-Lemoine, pour les jacobins et pour les carmes ; enfin, les clercs de la Basoche jouaient leurs sotties non loin de Saint-Germain-l’Auxerrois (cf. le vers 140, et la notice du Capitaine Mal-en-point).

Source : Recueil de Florence, nº 1.

Structure : Cri en aabaab/ccdccd, rimes plates, abab/bcbc.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

*

Farce nouvelle fort joyeuse

à trois personnaiges

*

C’est assavoir :

    LE PRINCE  [Maistre Coquart]

    LE PREMIER SOT  [Sotin2]

    LE SECOND SOT   [Sotibus]

*

                             LE  PRINCE  commence, estant habillé en longue robe,

                   et desoubz est habillé en Sot :

        Sotz estourdiz, Sotz assottéz                     SCÈNE  I

         Qui3 faictes ce que vous voulez :

               Eslevez voz oreilles !

         À venir, point ne demourez,

5   Et icy courant4 acourez !

               Vécy l’an des merveilles.

         Sotz ont le Temps5, quoy qu’il en soit ;

         Il est sot qui ne l’aperçoit.

               Quant Folie se démaine,

10   Roger le scet, Bontemps6 le voit ;

         Ainsi, soit à tort ou à droit,

               Il passe la sepmaine.

         Chacun de vous, s’i[l] est sçavant,

         Et se doit mectre à foller7 avant,

15    Et passer en follye :

         C’est elle qui doresnavant

         Fait tourner le moulin à vent8,

               Car tousjours le fol lye.

         Fol qui follie, il est follet.

20   Ung saige ne scet que fol est

                Se9 premier ne l’espreuve.

         Ung fol a tousjours fol a souhaict

         Et vient à tout le monde à het10,

               Quelque part qu’il se treuve.

25   S’il fait mal par trop folloyer

         Et puis on le veult affoller11

               Ou payer une amende,

         Fol ne demande qu’à galler ;

         C’est ung fol, laisse-le aller12 :

30     Il ne sçait qu’i demande.

           LE  .I.  SOT                     SCÈNE  II

         Qu’esse que je voy là venir13 ?

           LE  .II.  SOT

         Haro !

           LE  PREMIER

                    Qu’esse ?

           LE  SECOND

                                    Il me fait frémir.

         Je ne sçay, moy, que ce peult estre.

           LE  PREMIER

         Est-il point escollier ou prestre,

35   Pour ce qu’il a ceste grant robe ?

           LE  SECOND

         Il vient.

           LE  PREMIER

                       Il ne hobe.

           LE  SECOND

         Il vient.

           LE  PREMIER

                      Il reculle.

           LE  SECOND

                                       Il ne hobe.

         Je ne me congnois à son fait.

           LE  PREMIER

         Qu’il est maigre !

           LE  SECOND

                                     Qu’il est deffait !

           LE  PREMIER

         Quel Socratès !

           LE  SECOND

                                   Quel valeton14 !

           LE  PREMIER

40   Quel Pithagoras !

           LE  SECOND

                                        Quel Platon !

           LE  PREMIER

           Quel mignon !

           LE  SECOND

                                    Qu’il est [ver]molu !

         Mais regardez ce fol testu,

         Comme il regarde çà et là.

           LE  PREMIER

         Regardez-moy quel Sot vélà !

           LE  PRINCE

45   Sotin, approche sans eslongne15 !

           LE  PREMIER

         Quel museau !

           LE  SECOND

                                 Quel mine !

           LE  PREMIER

                                                     Quel trongne !

           LE  PRINCE

         Hon, hon ! Quoy ? Que diable esse-cy ?

         Est-ce16 tout ? Et d’où vient cecy ?

         Quant mes Sotz trouve, qu’esse à dire

50   Qu’ilz se gardent si bien de rire ?

         Jamais cestuy tort ne fut veu.

         (Sont-ilz saiges depuis ung peu ?

         Quel diablerie, quel sinagogue(s)17 !

         Si ne sont-ilz point en leur(s) vogue(s)18.)

55   Avant, Sotin ! Que faictes-vous ?

         (On leur a fait quelque courroux.)

         Sotibus !

           LE  PREMIER

                        [Je croy qu’il rassote :]19

         Qu’esse qu’il dit ?

           LE  SECOND

                                        Je n’y entens note.

           LE  PREMIER

         Esse point maistre Mousche20 ?

           LE  SECOND

                                                              Non.

           LE  PREMIER

60   Or, par monsieur sainct Sim[é]on21,

         Si esse quelque teste sotte.

           LE  PRINCE

         Sotin ! Sotin !

           LE  SECOND

                                Il chante à note22.

           LE  PREMIER

         C’est quelque prince capital.

           LE  .II.  SOT

         Ou maistre Antitus qui se botte

65   Pour remonstrer le Cardinal23.

           LE  PRINCE

         Hau, mes suppostz !

           LE  .II.  [SOT]

                                           Propos final24,

         Le sang bieu, c’est maistre Co[q]uart25 !

           LE  PREMIER  SOT

         Hau ! nostre Prince original.

         Honneur !

           LE  SECOND

                            Gloire !

           LE  PREMIER

                                           Magnificence !

           LE  SECOND

70   [Que nous vault ?]26

           LE  PRINCE

                                                Garre le pénal27 !

           LE  PREMIER

         Dont nous vient ceste ordonnance28 ?

           LE  SECOND

         D’où venez-vous ?

           LE  PRINCE

                                          De veoir la dance,

         L’estat et le train de la Court.

           LE  PREMIER

         Qu’avez veu ?

           LE  PRINCE

                                La vieille ballance

75   Où l’en pesoit les gens de Court.

           LE  .I.  [SOT]

         Qui bruit là ?

           LE  PRINCE

                                 Le Temps qui court,

         Tout nouveau, tout nouvelles gens29.

         Ung chacun est dessus le bort,

         Et si ne peut entrer dedans.

80   Mais à vous demande, présent[z] :

         De quoy estes-vous esbahis30 ?

           LE  PREMIER

         Esbahis ?

           LE  PRINCE

                         Voire.

           LE  .I.  [SOT]

                                       À mon advis,

         Je le vous diray maintenant :

         Quant regarde présentement

85   La contenance et la manière

         Que tenez voz parolles, infère31

         Que ne soyez plus nostre Maistre.

           LE  PRINCE

         Par celuy Dieu qui me fist naistre !

         Je ne sçay32 pas que voullez dire.

           LE  .I.  SOT

90   J’ay veu que vous souliez rire33

         Et folloyer en folloyant.

           LE  PRINCE

         [Si] est-il vray.

           LE  PREMIER  SOT

                                    Et maintenant,

         Vous portez une longue robe.

         Pour Dieu ! que d’ilec on la hobe34,

95   Car je vous ay jà descongneu35.

           LE  SECOND

         Ma foy, c’est qui m’a tant tenu

         De parler à votre personne.

         Mais premier que plus loing m’eslongne,

         Si Nostre Dame vous doint joye,

100  Despoullez-vous tost36, que je voye

         Si vous estes Sot soubz la forme37.

           Icy doivent despouller le Prince.38

         [Et !] vécy une chose énorme !

         Je voy aussi… Je congnois [bien]

         Qu’on ne congnoist gens [qu’]au maintien

105  [Et qu’à]39 l’abit, soit long ou court.

           LE  PRINCE

         C’est la coustume de la Court :

         Mais q’ung homme soit bien vestu,

         Ung chascun si sera esmeu

         De le vouloir entretenir.

           LE  SECOND

110  Dictes-moy, Prince, sans mentir :

         Pourquoy n’y estes-vous encor ?

           LE  PRINCE

         Et ! je vous jure par sainct Mor

         Que j’ayme mieulx cy folloyer

         Que d’estre plus en ce dangier !

           LE  PREMIER

115  Vous voulez-vous dont reposer ?

           LE  PRINCE

         Plus ne vous en vueil exposer,

         Car vous avez trop sotes testes.

           LE  PREMIER

         Or çà, recommançons40 noz festes,

         Puis que vous estes revenu.

120  Je vous cuidoys avoir perdu,

         Et que jamais je ne vous tinsse.

           LE  PRINCE

         Faictes honneur41 à vostre Prince,

         Et me dictes cy en présent,

         Sans rien laisser aucunement,

125  Comment vous avez folloyé.

           LE  SECOND

         Une fois, tant je m’enyvray

         De la servoyse de Rouen,

         Que j’en avoye si grant ahan42 ;

         J’en beu une quarte43 d’ung traict

130  Aussi bien que fist Triboullet.

         N’estoyt-ce pas bien folloyé ?

           LE  PREMIER

         C’est ung estront de chien chié

         Emmy44 vostre sanglante de gorge !

           LE  PRINCE

         Holà, hau ! que nul ne desloge45 !

135  Dy-moy : que [mengeoys entre]46 deux ?

           LE  SECOND

         Je mengeays deux ou trois moyeux

         D’aulx47 et d’ongnons, sans pain ne sel.

           LE  PRINCE

         Tu es ung bon fol naturel48 !

         Et que n’achetoye-tu du pain ?

           LE  SECOND

140  Sur le clochier de Sainct-Germain49

         Je laissay toute ma pécune.

           LE  PRINCE

         Or sus ! c’est assez parler d’une.

         Que ferons-nous ?

           LE  PREMIER

                                         Tousjours grant chère !

           LE  SECOND

         Je le veulx bien.

           LE  PRINCE

                                     C’est ma manière.

145  Aucuneffois, je vous amyelle

         Ma raye du cul si doulcement :

         Grant n’est mousche50 jeune ne vieille

         Que je ne happe incontinant.

           LE  PREMIER

         Je veulx prescher tout maintenant ;

150  Donnez-moi votre béne[i]sson51.

           LE  PRINCE

         Qu(i) esse-là ?

           LE  SECOND

                                 C’est ung Sot.

           LE  PREMIER

                                                         C’est mon52.

           LE  PRINCE

         Que veult-il ?

           LE  SECOND

                                Votre béneisson.

           LE  PREMIER

         Jube, Domine, benedicere !53

           LE  SECOND

                                                            Amen !

         Que Dieu [si] te mecte en mal an54 !

           LE  PREMIER

155  Je suis prest d’évangélister.

         Ne vous sçavez-vous adviser

         De parer autrement la chaire,

         Affin de me garder de braire55 ?

         Que Dieu en mal an si vous mecte,

160  Et trèstous ceulx qui font la beste,

         Et qui mèshuy en preschera !

         Et puis se56 course qui vouldra ;

         Si ce fust Jacobin ou Carme,

         Je prens sur Dieu et sur mon âme

165  Qu’il [fust pendu]57 dès huy matin !

         Par Dieu ! il coustera ung tatin58

         À qui que soit, j’en ay juré !

         Riez-vous, monsieur le curé ?

         Gardez bien que ne vous empongne !

170  J’avoye la meilleur[e] besongne59,

         Et qui venoit tout à propos ;

         Je l’eusse exposé en deux motz

         Et puis une petite fin60.

           LE  .II.  SOT

         Par ma foy ! tu es bien jényn61

175  De vouloir prescher devant moy.

         Et ! tays-toy, tays, Sotin, tais-toy !

         Je veulx chanter à contrepoint.

           LE  PRINCE

         Vrayement, cela ne me duit point,

         Car j’ay trop grant mal en la teste.

           LE  .II.  SOT

180  N’est-il pas aujourd’uy la feste

         Que nous devons tous folloyer62 ?

           LE  .I.  [SOT]

         Hau ! Prince, je vous vueil compter

         Ce que j’ay veu depuis deux jours.

           LE  PRIN[CE]

         Et ! je te supply par amours :

185  Dy quelque chose de nouveau.

           LE  .I.  [SOT]

         J’ay aujourd’uy veu ung thoreau

         Plus petit que une souris63.

           LE  .II.  [SOT]

         C’est trop menty, et je m’en ris.

         As-tu tant songé à le dire64 ?

190  Prince, je m’en vois d’une tire

         Veoir se j(e) aprendray quelque chose.

           LE  PRIN[CE]

         Par Dieu ! d’icy bouger je n’ose.

           LE  .I.  [SOT]

         Dictes pourquoy.

           LE  PRINCE

                                        Je me repose.

           LE  .II.  [SOT]

         Allons-nous-en à la taverne.

           LE  PRIN[CE]

195  Nous fault-il point une lanterne65 ?

           LE  .II.  [SOT]

         Nenny, non : c’est à saiges gens.

           LE  PRIN[CE]

         Allon !

           LE  .I.  [SOT]

                      Bonjour !

           LE  .II.  [SOT]

                                       Devant !

           LE  .I.  [SOT]

                                                       Attens66 !

           LE  .II.  SOT

         Prenez en gré, je vous en prie !

           LE  PREMIER

         À Dieu toute la compaignie67 !

*

                  FINIS

*

1 TRIBOULET : La Farce de Pathelin et autres pièces homosexuelles. GayKitschCamp, 2011. Cette édition critique de Thierry Martin contient : la sottie du Roy des Sotz (pp. 17-57) ; la farce de Maistre Pathelin (pp. 59-201) ; la sottie des Vigilles Triboullet (pp. 203-235) ; la sottie des Coppieurs et Lardeurs (pp. 237-307) ; la sottie des Sotz qui corrigent le Magnificat (pp. 309-361).  2 Ce personnage apparaît dans deux sotties de Triboulet : les Coppieurs, et les Sotz qui corrigent le Magnificat3 F : Que   4 F : acourant   5 « Je vous asseure/ Que les Sotz ont tousjours le Temps. » Les Sotz triumphans. Le Temps (le Bon Temps du vers 10, ou le Temps qui court du vers 76) est, avec le Monde, le personnage allégorique le plus important du théâtre médiéval ; on regrette son absence, et on espère son retour. Cf. les Moralités de Genève6 « Roger Bon Temps » était la personnification nostalgique d’un passé meilleur mais révolu. Roger de Collerye s’appropria ce vieux nom quelques décennies plus tard.  7 F : passer  (La répétition de ce verbe aux vers 12, 14 et 15 est suspecte.)  Foller = faire le fou. « Fol qui ne folle n’est pas fol. » Vigilles Triboullet. Le principe du « cry » est de répéter le plus souvent possible le radical fol ou sot.   8 Les Fols entretiennent un rapport étroit avec le vent, dont leur tête est remplie. Cf. le Prince des Sots « Angoulevent », dans Mallepaye et Bâillevant (notes 2 et 109). Triboulet dit dans le Roy des Sotz : « Vécy ung Sot qui donne vent ;/ Il nous servira de soufflet. » Enfin, les Sots ont un vrai talent de pétomanes : cf. Trote-menu et Mirre-loret.   9 F : Ce  (Se premier = si d’abord.)   10 De bonne humeur. Mais aussi, en érection. Cf. le Povre Jouhan, vers 151.   11 Assommer, blesser. Le passage 18-26, avec son avalanche de fols, est très proche des onze premiers vers des Vigilles Triboullet.   12 « Ha ! c’est un Fol, laissez-le aller. » Dialogue du Fol et du Sage, qui offre des similitudes avec les vers 18-30.  13 Les deux Sots observent le Prince de loin, et ne le reconnaissent pas. Leur crainte mêlée de curiosité devant l’inconnu est propre à la fin du Moyen Âge : cf. les Esveilleurs du chat qui dort, vers 33-44.   14 Pour rester avec les philosophes grecs, on pourrait mettre Xénophon.   15 F : demourance  (Sans eslongne = sans délai. « Sans différer et sans élogne. » Godefroy.)  16 F : Estoit ce  (Sur cette formule de reproche, cf. le Povre Jouhan, vers 435.)   17 Sabbat de sorciers. « Les Sorciers estans assembléz en leur Synagogue adorent premièrement Satan. » Henry Boguet.  18 F : iogues  (En grande forme. « Nous voyons les contempteurs de Dieu estre en leur vogue & avoir le vent en poupe. » Calvin.)  19 Qu’il devient sot. « Je croy que cest homme rassote. » Le Povre Jouhan, vers 26.   20 Célèbre farceur, chef de troupe et « Sot renommé » qui, au milieu du XVe siècle, eut Triboulet pour disciple. Cf. Bruno Roy, Pathelin : l’hypothèse Triboulet, Paradigme, 2009, p.16.  21 Saint Syméon d’Émèse, dit le Fol-en-Christ. Son cas relevait de la psychiatrie. « Demander à sainct Siméon Salus [le Fou] un grain de cette sainte folie qui l’a rendu si sage & si saint. » Méditations de Philagie.   22 Il crie fort. Chanter à note = claironner, annoncer hautement (ATILF). « Il le diroit tantost à Malebouche, qui le chanteroit à note par tous les quarrefours du pays. » Guillaume de Machault.  23 Qui chausse ses bottes de duel pour faire des remontrances au collège du Cardinal-Lemoine. Ce collège encourageait les propos misogynes : « Au Cardinal Lemoyne,/ Magister, on nous a fait tort :/ Il s’y dit que on nous batte fort…./ Vrayment, je ne sçay pas que c’est/ Que tousjours ceulx du Cardinal/ Dient des femmes tant de mal. » (Les Femmes qui se font passer maistresses, F 16.) Le poète maître Antitus Faure <voir les Sotz escornéz, note 23> n’ayant jamais parlé des femmes, notre pièce évoque par conséquent le personnage homonyme qui est entré en littérature en 1442 grâce au Champion des dames. Dans la Farce des deux jeunes femmes qui coifèrent leurs maris par le conseil de maistre Antitus, ce grand féministe vitupérera les époux médisants : « Et ! à jamais vous mesdirez/ Dessus ces pauvres femmelettes ?/ Par bieu, vous rompez bien vos testes,/ Car tousjours je les soustiendray. »  24 En définitive.   25 Un maître coquard est un fol. « Je me rys d’ung maistre coquart,/ Le plus follas que je viz oncques. » (Sottie de la Pipée.) Les vers 66-67 nuisent au schéma des rimes.  26 F : De nouueau  (Cette insolence attire au 2° Sot une menace du Prince.)   27 F : penat — Koopmans : penart (= poignard) — Cohen : penal  (= pénitence induite par « le vœu pénal, qui a été émis ou comme sanction d’une faute, ou à titre de moyen pour l’éviter ». Jules Besson.)  28 Votre comportement.   29 Cf. la sottie des Gens nouveaulx30 La sottie des Esbahis (F 3) a plusieurs points communs avec celle-ci.  31 F : chiere  (Inférer que = déduire. « S’il y a eu quelques femmes mal advisées, vous inférerez que toutes les autres femmes ne vallent rien. » Godefroy.)   32 « Je ne sçay quel mouche vous point./ Par celuy Dieu qui me fist naistre ! » Testament Pathelin, vers 61-62.  33 Que vous aviez naguère coutume de rire.   34 Qu’on l’enlève de là.   35 Je ne vous ai pas reconnu.   36 Dans le Roy des Sotz, on déshabille Triboulet : « –Despouille-le tost ! –Quel “seigneur” !/ Il est tout fin fol par-dessoubz. » Dans les Sotz qui corrigent le Magnificat, Sotin déshabille un fol : « Despouillez ceste robe ! »   37 F : robe  (qui ne rime pas. En droit, « sous la forme » = dans les règles. « En cas que le tout se treuve avoir esté faict et passé soubs la forme et solemnitéz. » Nouveau coutumier général.38 C’est la scène rituelle du déshabillage du Fol : cf. le Jeu du Prince des Sotz, note 146. La « chose énorme » était symbolisée par une marotte, comme celle qu’exhibe le personnage central de notre illustration.  39 F : Que a  (Les juristes et les médecins sont « de robe longue », les nobles « de robe courte ». Mais on distingue les magistrats « de robe longue, s’ils sont reçus sur la loi après avoir pris leurs licences ; & de robe courte s’ils n’y sont pas reçus ». On faisait la même distinction pour les chirurgiens.)   40 F : recommancerons  (Ce quatrain assimile le Prince au Temps : note 5.)   41 Même revendication du Roy des Sotz : « Se vous me venez faire honneur. »   42 Tourment.   43 Une grande chope. « Triboullet gyst en ceste couche,/ Le lieutenant de maistre Mousche./ Pour humer pinte d’une alaine,/ Il buvoit quarte toute pleine. » Vigilles Triboullet44 F : En  (« C’est ung estront/ De chien chié emmy vostre gorge ! » Colin qui loue et despite Dieu <BM 14>. Le drapier de la farce de Pathelin jurait « par la sanglante gorge ».)   45 F : se hobe  (Déloger = s’enfuir. La rime est régulière : cf. carme/âme aux vers 163-164.)  46 F : mengeust tu rntre  47 Des cœurs d’ails. Les temps sont durs : Triboulet, lui, entre deux gorgées de vin, gobait quatre-vingts saucisses et boudins, suivis par un banneton de tripes et de pieds de mouton. Vigilles Triboullet, vers 141-147.   48 Un fou authentique, contrairement au Sot, qui fait le fou. « Or est-il plus fol, [celui] qui boute/ Tel fol naturel en procès. » Farce de Pathelin49 Les marguilliers de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, en face du Louvre, sollicitèrent longuement les dons des paroissiens pour fondre une cloche monumentale. Cette cloche, baptisée « Marie », sera posée en 1527. (45 ans plus tard, elle sonnera le début du massacre de la Saint-Barthélemy.)  50 Mouche à miel = abeille. Mouche = mouchard. « Ce nom de “mouches avait été donné aux agents qu’Antoine de Mouchy, premier espion de la Cour de France sous François Ier, employait pour découvrir les opinions religieuses de ses contemporains…. Les mouches employées à la chasse antipédérastique se recrutaient le plus souvent parmi de jeunes prostitués qui avaient eu affaire à la justice. » Maurice Lever, les Bûchers de Sodome, 10/18, p.263. Sur les allusions à l’homosexualité dans les sotties, voir la notice des Sotz fourréz de malice51 Bénédiction. Les Sots parodiaient les prêches dans des Sermons joyeux obscènes et scatologiques. Cf. le Sermon joyeux de tous les Fous (Jelle Koopmans, Recueil de Sermons joyeux, Droz, 1988, n° 12).  Ici, le 1° Sot enfile la robe longue du Prince, qui du coup ne le reconnaît plus.   52 C’est la vérité. Cf. le Munyer, vers 458.   53 « Daigne, Seigneur, me bénir. » Cette formule latine précède les leçons des Vigiles ; c’est avec elle que commence le Sermon joyeulx de saint Billouart (Koopmans, n° 3).  54 En malheur. Idem vers 159. « Amen » rimait en -an55 De placer autrement ma chaise, pour que je ne sois pas obligé de crier. Jeu de mots sur « chaire », qui désignait la chaire et la chaise ; le Sot va prêcher debout sur une chaise.  56 F : ce  (Se courrouce.)  57 F : fut tendu  (Je prends Dieu et mon âme à témoin qu’il serait pendu ce matin.)   58 Un coup de poing. « En donnant maint coup et tatin/ Aux Angloys. » Godefroy.  59 La tâche de prononcer un sermon.   60 Il s’agit du très classique « sermon en trois points », comprenant l’exorde, la confirmation, et la péroraison.   61 Bête. « Quel glorieulx sot ! Quel jényn ! » Sottie des Coppieurs. Cf. la Résurrection Jénin à Paulme62 On jouait des sotties les jours de fête. Cf. Trote-menu et Mirre-loret, note 15.  63 Le bestiaire fantastique est souvent sollicité dans les fatrasies des Sots : « J’avoys une jument/ Qui cochonna [mit bas] quinze thoriaulx. » Sottie des Sotz nouveaulx farcéz, couvéz. Voir aussi les Sotz escornéz, vers 31-32.   64 « Tu as beaucoup mis à le dire. » Le Roy des Sotz.   65 Depuis Diogène jusqu’à Rabelais (Vème Livre, chap. 32), la lanterne fut l’emblème de la sagesse. On l’opposait à la vessie, qui était l’emblème des fous : Jeu du Prince des Sotz, note 49.  66 F : Je le attens   67 Cette formule clôt deux pièces de Triboulet : la farce de Pathelin, et les Vigilles Triboullet.

LES CHAMBÈRIÈRES

British Museum

British Museum

 

*

 

LES CHAMBÈRIÈRES

 

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Cette farce parisienne (elle ne sort pas du Quartier Latin) est égrillarde et anticléricale. Imprimée vers 1550, elle est plus ancienne qu’on ne le dit : beaucoup de pièces du XVe siècle ont été imprimées au XVIe, après un dépoussiérage plus ou moins agressif. Les vers 138 à 150 semblent se référer aux années 1451-1454 : les étudiants parisiens se livrèrent à des émeutes lorsqu’on leur reprit la pierre du Pet-au-diable qu’ils avaient dérobée. La garde tira, un étudiant fut tué. François Villon a connu ces échauffourées sanglantes, qu’il évoque quelques années plus tard dans le Testament : « Je luy donne ma librairie/ Et le Rommant du Pet-au-deable. » Il fait ce legs à Guillaume de Villon, son père adoptif, qui était chapelain de l’église Saint-Benoît-le-Bétourné (nommée au v. 139), rue Saint-Jacques. Dans la même rue se trouvait alors la taverne du Mortier d’or (nommée au v. 150), que Villon cite dans le Laiz : « Item, laisse le Mortier d’or/ À Jehan l’espicier de la Garde. » Le passage 146-155 développe une allusion transparente à la sodomie ; nous savons que les homosexuels – dont on admet aujourd’hui que Villon faisait partie1 – fréquentaient certaines tavernes : pourquoi pas le Mortier d’or ? Enfin, Guillaume et François résidaient au cloître Saint-Benoît, nommé au v. 143. L’auteur pourrait donc être un camarade de Villon, comme le fut probablement l’auteur des Repues franches de maistre Françoys Villon et ses compaignons. En tout cas, l’œuvre ne manque pas de finesse, quoi qu’en disent les puritains.

Les chambrières et les nourrices n’étaient pas réputées pour leur pudeur farouche, comme le soulignent nombre de textes comiques. Il existe par exemple une autre Farce des Chambèrières (F 51) ; et dans le recueil du British Museum, notre pièce est précédée par un croquignolet Débat de la Nourrisse et de la Chambèrière, où l’on trouve aussi un clerc nommé Johannès.

Source : Recueil du British Museum, n° 50.

Structure : Rimes plates.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

 

*

 

Farce nouvelle des

 

Chambèrières

 

qui vont à la messe de cinq heures

 

pour avoir de l’eaue béniste

 

*

 

À quatre personnages, c’est assavoir :

    DOMINE JOHANNÈS

    TROUSSETAQUEUE 2

    LA NOURRISSE

    SAUPIQUET 3

 

*

 

                             SAUPICQUET  commence                     SCÈNE  I

            Troussetaqueue, hastons-nous viste !

            Si voulons estre à l’eaue béniste4

            De cinq heures, il nous fault partir.

          TROUSSETAQUEUE

            Saupicquet, pour vous advertir,

5     Enda ! je suis toute lassée5.

          SAUPICQUET

     Pourquoy ?

          TROUSSETAQUEUE

             M’amye, de nuictée

     Ne reposay. Ceste bigote

     (Par sainct Velu !) qui est mon hoste6

     Vouloit faire la renchérie

10    Hier au soir, et par fâcherie

     Ne vouloit point aller coucher

     Avec Monsieur, ne luy toucher ;

     Mais vouloit faire un lict à part.

          SAUPICQUET

     Quant elle se trouve à l’escart,7

15    Par ma foy, elle entend bien jeu.

          TROUSSETAQUEUE

     El(le) disoit qu’elle avoit fait veu

     À madame saincte Nytouche

     De ne coucher (mais, bonne bouche,

     Pour l’amour de son amarry8)

20    Jamais avecques son mary

     Les vendredis et samedys.

          SAUPIQUET

     Il sembloit doncques, à ses ditz,

     Qu’el9 fût tendre du petit ventre.

          TROUSSETAQUEUE

     Je croy, par ma foy, qu’on y entre

25    Assez souvent sans chaussepied.

          SAUPICQUET

     Ma maistresse est femme de pied10 :

     El n’a garde de faire telz veux11.

     Elle en logeroit avant deux

     Que son « logis » ne fust fourny12 !

          TROUSSETAQUEUE

30    Si, est mon maistre bien garny

     De vitailles13 pour un repas.

     Il luy dit : « [Ne] viendrez-vous pas

     [Vous] coucher tost en vostre lieu ? »

     « – Nenny, [car] j’ay promis à Dieu. »

35    Ce disoit ma maistresse. Adonc

     Dist mon maistre : « Je m’en vois donc

     Coucher avec(ques) Troussetaqueue,

     Nostre chambrière. »

          SAUPICQUET

                   Si la queue

     Fust dressée, tu eusses, ce croy,

40    Esté bien fière14 ! Mais, par ta foy,

     [Ne] l’eusses-tu pas bien voulu ?

          TROUSSETAQUEUE

     Pourquoy non ? S’il fust [ad]venu

     Que mon maistre m’eust accollée,

     J’estois maistresse.

          SAUPICQUET

                 À la vollée

45    Se fait15 de bons marchéz, sans doubte.

      Monsieur et Madame j’escoute

     Aucunesfois, quand sont couchéz.

     Ma maistresse dit : « Approchez,

     Mon amy ! Et pour ce matin,

50    N’oubliez pas le picotin16. »

     Et mon maistre respond tousjours :

     « M’amye, nous sommes en décours17 ;

     Attendre fault la plaine lune

     Et le croissant18. »

          TROUSSETAQUEUE

                 C’est la commune

55    Deffaicte. Que fait Saupiquet

     Quand telz motz oyt ?

          SAUPICQUET

                      Je vous prometz,

     M’amye, que, de force de rire,

     Je suis contraincte (à bref vous dire)

     Mordre mes draps à belles dentz !

          LA  NOURRISSE                     SCÈNE  II

60    Je suis venue assez à temps

     Pour aller ensemble à la messe

     De cinq heures.

          TROUSSETAQUEUE

                Puis, nourrisse ? Esse,

     Par ta foy, après desjeuner19 ?

          LA NOURRISSE

     Ma foy, je n’y puis que20 jeusner,

65    Tant ay mal au cueur, au matin.

     Si je ne boy troys doigtz de vin,

     Je ne fais bien de la journée.

          TROUSSETAQUEUE

     Il semble que soyez débiffée21 :

     Vous avez la couleur tant pasle !

          SAUPIQUET

70    Elle sent trop souvent le masle :

     Je croy qu’elle encharge22 d’un filz.

          LA NOURRISSE

     Si, a-il long temps que ne fis

     Bonne chère entre deux tresteaulx23.

          SAUPICQUET

     Tu n’es point orde à tes drapeaulx24,

75    Car tu es souvent remuée…

          TROUSSETAQUEUE

     El(le) veult faire bonne buée25 :

     El(le) manie souvent le pissot26.

          LA NOURRISSE

     Par ma foy ! il seroit bien sot,

     Qui me27 penseroit restouper28.

          TROUSSETAQUEUE

80    [Ne] te sens-tu point dégoustée ?

     Le « morceau » te semble-il amer ?

          LA NOURRISSE

     Je pers le boire et le menger,

     Alors que le mal me presse.

          SAUPICQUET

     Tu semble aux sainctz29 de la parroisse :

85    Tousjours as la « cheville » au trou.

          TROUSSETAQUEUE

     Il ne luy chault pas beaucoup où30,

     Mais qu’el(le) rue31 son coup à l’emblée.

          SAUPIQUET

     Il y aura bonne assemblée32,

     S’elle n’emporte la victoire !

          LA NOURRISSE

90    Il y a un prothenotaire33

     Qui vient souvent à nostre hostel.

     Mais entendez : le cas est tel

     Qu’il baise34 souvent ma maistresse.

     On y songe de la finesse

95    Plus fine que vous ne pensez.

          TROUSSETAQUEUE

     [Et] ne la fait-il point dancer35

     Aucunesfois la basse note ?

          LA NOURRISSE

     Ma foy, m’amye, cela desnote36 :

     Mon maistre est bon37 à appaiser

100   De peu de chose !

          SAUPICQUET

                     Le38 baiser

     De chambrières ou de maistresses,

     C’est un adjournement39 de fesses.

          TROUSSETAQUEUE

     Voire, qui seroit dangereuse40

     Du « bas ».

          SAUPIQUET

             Vous estes bien heureuse,

105   Nourrisse, d’avoir [à bandon]41

     Pain et vin en vostre maison.

          LA NOURRISSE

      Et puis le beau vin de coucher42 :

     Par ma foy ! il n’y a rien cher43,

     Quand le prothenotaire y vient.

         TROUSSETAQUEUE

110   Ma foy, m’amye, à rien ne tient

     Que nostre maison ne soit riche ;

     Mais ma maistresse est si chiche,

     Enda, qu’el(le) me fait bien tirer

     Tout en gros un demy septier

115   Pour elle et mon maistre. Mais mot44 !

     El(le) me fait mettre de l’eaue au pot

     Bien largement, n’en doubtez point,

     Pourtant que Monsieur n’en met point

     En son vin durant le disner.

          SAUPICQUET

120   Nous pourrions [cy] tant séjourner

     Que nous perdrions l’eaue béniste.

          TROUSSETAQUEUE

     La messe n’est pas encor(e) dicte,

     On la sonne de tous costéz.

          LA NOURRISSE

     Où irons-nous ?

          TROUSSETAQUEUE

                Mais, escoutez,

125   Allons à Sainct-Paul45 hardiement.

          SAUPICQUET

     Aller à Sainct-Paul ? Mais comment !

     On dit [qu’]après que le vicaire

     Eut fait tout ce qu’il vouloit faire

     De sa chambrière, il luy mist46 sus

130   Qu’elle a desrobé ses escus !

          LA NOURRISSE

     Montons là-hault47 vers Sainct-Estienne :

     Nous y trouverons quelque moyne

     Qui dira la messe de prime.

          SAUPICQUET

     C’est bien dit ; car comme j’estime,

135   L’aspergès48 d’un moyne, sans doubte,

     Est si bon qu’il n’en jette goutte

     Qu’el(le) ne soit béniste deux fois.

          LA NOURRISSE

     Enda ! je voys aucunesfois49

     À Sainct-Benoist.

          SAUPIQUET

                Ce n’est pas jeu50 !

140   J’entens que les bastons à feu51

     Y ont, cest an, sonné si ferme

     Qu’ilz ont estonné tout le germe

     De toutes mes dames [du Cloistre]52,

     Qui n’a peu proffiter ne croistre

145   En sorte qu(e) ayent peu engrossir.

          TROUSSETAQUEUE

     Je ne prens point trop grand plaisir

     À leurs eaues bénistes : j’entens

     Qu’on y a fait, puis peu de temps,

     Un aspergès, mais assez or[d],

150   Non pas , mais au « mortier d’or53 »…

          LA NOURRISSE

     Comment ?

          [TROUSSETAQUEUE]

             En lieu de verjus,

     J’ay entendu qu’on mist du jus

     D’un clistère au moyne, se dit-on,

            Pour54 l’eaue béniste d’un chappon…

          SAUPICQUET

155   Ilz estoient bien à55 loysir !

          TROUSSETAQUEUE

     Nous avons assez beau choisir56 :

          Nous sommes au plus fort de Paris.

          LA NOURRISSE

           Voicy trop de charivaris,

           Et fusse pour un pèlerin

160   De Romme !

                           TROUSSETAQUEUE

                                 Allons à Sainct-Sév(e)rin :

           Dom(i)ne Johannès57 dit la messe,

           Qui fait si bien que c’est noblesse

           L’aspergès à ses chambrières.

                            SAUPICQUET

           Dea ! je ne croy pas que son père

165   Ne fust du mestier58 comme luy.

                            LA  NOURRISSE

           Ne tençons pas mèshuy icy.

                            TROUSSETAQUEUE

           Nourrisse, vous avez grand haste.

                            SAUPIQUET

           Puis qu’el(le) n’a plus ne pain, ne paste,

           El(le) n’enrage que de bluster59.

                           DOMINE  JOHANNÈS                SCÈNE  III

170   Asperges me, Domine,

           Ys[s]opo, et lavabis me.

           Miserere mei, Deus !60

           Aprochez-vous ! Qui dit « J’en veulx » ?

          Gloria Patri !61 N’en vient-il point ?

                           TROUSSETAQUEUE

175   Nous sommes venues62 bien apoint

           Pour l’eaue béniste recevoir

           Des premières.

                           LA NOURRISSE

                                      J’en veulx avoir

           Devant qu’il y ayt plus grand foulle.

                           SAUPICQUET

           Vostre eaue béniste bien me coulle,

180   Dom(i)ne Johannès : jettez fort !

                           DOMINE   JOHANNÈS

           Mes dames, vous avez grand tort.

                           TROUSSETAQUEUE

           Tu lavabis me hardiement !

                           LA  NOURRISSE

            Dea, dom(i)ne Johannès : et comment !

            La nourrisse n’aura-el(le) rien ?

                           DOMINE  JOHANNÈS

185   Paix là ! je vous fourniray bien.

           Asperges [me]…

                           SAUPICQUET

                                       Deçà63, deçà !

                           DOMINE  JOHANNÈS

           Attendez, chacun en aura,

           Mais je ne puis tout faire ensemble.

           Asperges… Je croy qu’il vous semble

190   Que mon « eaue » fault64 ? Non fait, jamais.

                           SAUPICQUET

           Encores, dom(i)ne Johannès !

           Asperges me hardi[e]ment,

           Et lavabis me [promptement] !

                           TROUSSETAQUEUE

           Jettez plus fort ! Vostre aspergès

195   Est par trop court.

                           DOMINE  JOHANNÈS

                                        Approchez vous près,

           Mon coup ne s’estend pas si loing.

                            SAUPICQUET

           Par ma foy ! j(e) y mettray la main,

           Se ne faictes vostre devoir.

                           TROUSSETAQUEUE

           Cette folle veult tout avoir.

200   Sainct Jehan ! j’en auray comme vous.

                           SAUPICQUET

           Au moins, maniez-le tout doulx :

           Vous y allez moult rudement.

           Si vous romp[i]ez l’instrument

           De [dom(i)ne Johannès]65, dommage

205   Ce seroit.

                           LA  NOURRISSE

                             Et si en auray-je,

           Par la mercy Dieu, [quoy qu’on en ayt]66 !

           Ou je vous happ(e)ray au « collet »67

           Et fussiez-vous dom(i)ne Johannès

           De Sainct-Sév(e)rin !

                           TROUSSETAQUEUE

                                              Vous [le] romp(e)rez :

210   Son vipillon laissez entier68 !

                           SAUPICQUET

            S’el(le) l’avoit en son benoistier69,

           Elle aymeroit plus cher mourir

           Que l’oster, et y deust-il pourrir !

                           DOMINE  JOHANNÈS

           Par ma foy ! [plus] je ne sçaurois

215   Ainsi fournir à toutes trois :

           Plus n’ay d’eaue à mon benoistier70.

                           LA  NOURRISSE

           La nourrisse en a bon mestier71,

           De si petit qu’il en y a72.

                           DOMINE  JOHANNÈS

           Or, taisez-vous ! on vous fera

220   Bien mieulx.

                           TROUSSETAQUEUE

                                 Et quoy ?

                           DOMINE  JOHANNÈS

                                                    Vous vous en yrez ;

           Et puis dimenche reviendrez,

           Et je y fourniray (mais qu’on vueille

           Escouter un peu à l’oreille)

           À chascune d’un vipillon.

                           TROUSSETAQUEUE

225   Que j’en aye bon eschantillon !

                           DOMINE  JOHANNÈS

           Du meilleur endroit de la beste

           Qui s’enfle au pot73

                           SAUPIQUET

                                               Pour ceste feste,

            Je me passeray74 bien au vostre,

           Dom(i)ne Johannès.

                           LA  NOURRISSE

                                                 Que le nostre

230   Soit bon et gros, [n’y faillez point] !

                          DOMINE  JOHANNÈS

           [Assez] pour tenir à plain poing.

                           SAUPICQUET

           [Il seroit bien gros, par ma foy,]75

            Si elle en faisoit à deux fois !

                           LA  NOURRISSE

             Quelle vïande ce seroit,

235   Pour bien renouveller le laict

            Des nourrisses, […… -née] !

                           TROUSSETAQUEUE

         Elle emprunte sur [la fournée]76

         Souvent un pain pour son repas.

                           LA  NOURRISSE

         Je vous prie, ne faillez donc pas.

                           DOMINE  JOHANNÈS

240   Ne vous souciez, croyez-moy.

         Allez-vous-en chascun par soy.

                           SAUPICQUET

         Nourrisse, vous estes caulte77

         En pourchatz.

                           LA  NOURRISSE 78

                                      Mais qu’il n’y ayt faulte,

         Car a[près] vous nous attendrons !

                           DOMINE  JOHANNÈS

245   Allez-vous-en en voz maisons

           Veoir si l’endouille est [jà] rostie79 !

           Je m’en vois d’une autre partie.

            Prou vous face80 la compagnie !

 

                                              FIN

 

 *

 

1 Pierre Guiraud : Le Jargon de Villon ou le gai savoir de la Coquille. Christine Martineau-Génieys : L’Homosexualité dans le Lais et le Testament de François Villon. Yvan Lepage : François Villon et l’homosexualité. Thierry Martin : Ballades en argot homosexuel de Villon, etc.   2 Voir la Farce des Queues troussées (F 6).   3 Sauce piquante ; mais aussi : mauvais tour. En argot : casseur de coffres. « Saupicqués frouans des gours arques. » (Villon, Ballade en jargon n° 4.) Dans la farce, il s’agit d’une chambrière.   4 La messe de prime (vers 133), la première de la journée, était dite à 5 heures du matin. Dans notre farce, l’eau bénite désigne le sperme : « Cette eau bénite dont le père Jérôme t’arrosa un jour la gorge. » Dom Bougre.   5 BM : fresche  (Montaiglon <cf. note 7> : « Le mal qu’elle a est qu’elle est fort lassée :/Huyct jour [y] a qu’elle ne s’est point couchée. ») Enda est un juron féminin : vers 113, 138.   6 Qui m’héberge chez elle : autrement dit, ma patronne. Saint Velu est le héros priapique d’un sermon joyeux (Koopmans, Recueil de Sermons joyeux, Droz, 1988, n° 29).   7 Le Caquet des bonnes chambèrières  (Montaiglon, Recueil de Poésies françoises, V, p.79-80) reprend les vers 7-27, 46-50, 57-59, et 90-97 de notre farce. Il donne ici : Quoy qu’elle en voulsist pour sa part/ Deux piedz voire, pour tout le moin,/ Plustost aujourd’huy que demain.   8 Au profit de son soupirant. BM intervertit les vers 19 et 20, que je rétablis d’après Montaiglon.   9 BM : Quil – Montaiglon : Qu’elle  (Il y avait des femmes tendres du bas <T 23>, et des femmes tendres du cul <BM 10>.)   10 A les pieds sur terre.   11 Des vœux à sainte Nitouche (vers 16-17).   12 Elle en engloutirait deux avant que son vagin ne soit plein.   13 De victuailles, c’est-à-dire de vit. D’où la locution : « Être bien envitaillé. »   14 Si tu l’avais refusée.   15 Il se fait.   16 Ma ration de sperme. Cf. le Jeu du Prince des Sotz, note 7.   17 Déclin, débandade.   18 La croissance, l’érection.   19 As-tu déjà déjeuné ? Les nourrices étaient des goinfres et des ivrognes.   20 BM : plus   21 En mauvais état.   22 Qu’elle est enceinte. On reprochait aux nourrices leurs mœurs dépravées : « Nous aymons mieulx (respond une nourrice)/ Ung pié d’andouille entre les deux jambons. » Parnasse satyrique.   23 Les tables étaient des planches posées sur deux tréteaux.   24 Ton linge ne risque pas d’être poussiéreux.   25 Lessive.   26 Le robinet du cuvier à linge, et celui de l’homme.   27 BM : te   28 BM : rescourre  (Retouper = boucher un trou, une vulve : « Mais n’oubliez pas vostre broche:/ Tousjours avons un fer qui loche/ Ou quelque trou à restoupper. » Les Femmes qui font escurer leurs chaulderons.) La rime restouper/dégoustée est irrégulière, mais pensez/dancer aussi, à 95.   29 Aux icônes suspendues à une cheville.   30 Dans quel trou. V. le vers 150.   31 Tire.   32 C’est qu’il y aura vraiment beaucoup d’hommes.   33 Un protonotaire, un secrétaire pontifical.   34 Embrasse.   35 Montaiglon donne ici : « Il luy faict dancer une dance,/ Combien qu’il ne soit ménestrier ;/ Il la chevauche sans estrier,/ Sans avoir esperon ne botte,/ Le trihory en basse notte. »   36 Démontre que.   37 Facile.   38 BM : De   39 Une promesse.   40 Pour une femme qui serait exigeante.   41 BM : habandon  (à bandon = à discrétion.)   42 « On appelle Vin de coucher un verre de vin, ou une petite collation qu’on présente à ceux qui se mettent au lit. » Furetière.   43 Rien n’est trop cher.   44 Chut ! Ne dites mot !   45 L’ancienne église Saint-Paul-des-Champs, sise dans le Marais, est trop loin. J’opterais plutôt pour l’ex-église Saint-Côme. Le vers 126 deviendrait : Aller à Sainct-Cosme ? Et ! comment ?   46 BM : met  (Mettre sus = mettre sur le dos de quelqu’un, accuser.)   47 L’ancienne église Saint-Étienne-du-Mont trônait au sommet de la montagne Sainte-Geneviève.   48 Le goupillon, avec un sens phallique. « Car oncques ne luy atouchay [je ne l’ai touchée]./ –L’aspergès si fut esmouché ? » Mistère d’une jeune fille.   49 Je vais parfois. L’Église Saint-Benoît-le-Bétourné [le mal tourné, parce qu’elle était orientée à l’ouest] fut victime du vandalisme d’Haussmann, comme tant d’autres merveilles du Moyen Âge que le vandalisme révolutionnaire avait épargnées.   50 Ce n’est pas sans danger.   51 Les armes à feu, dont le bruit a fait avorter des religieuses enceintes. V. ma notice.   52 BM : des carmes  (Des bénédictines fréquentaient les chanoines du cloître Saint-Benoît.)   53 Non par-devant, mais par-derrière. Le mortier avait un sens libre : « L’outil de mariage…. après avoir bien pilé en son mortier, il crache dedans. » (Béroalde de Verville.)  L’or, avec un jeu de mots sur ord [sale], désignait les excréments : « L’or de touche est au cul des foiratiers. » (Molinet.)  Dans sa traduction des Poèmes homosexuels de Villon <GKC, 2007, p.23, note 2>, Thierry Martin voit dans ce mortier d’or une allusion à la sodomie.   54 À la place de. Le chapon [coq châtré] est un homme efféminé.   55 BM : a de  (Être bien à loisir = ne pas s’en faire : « J’estois bien à loisir quand j’escrivois cecy. » Brantôme.)   56 Choix, en matière d’églises.   57 Faut-il identifier le paillard Johannès au cardinal Guillaume d’Estouteville, chanoine de l’église Saint-Séverin et père d’au moins cinq enfants ? Dans le Laiz et dans le Testament, Villon parlera de son cousin, Robert d’Estouteville, prévôt de Paris.   58 Ait été un aussi bon prêtre que son fils. En effet, le père de Guillaume exerçait la sinécure de grand bouteiller de France.   59 Tamiser la farine ; et coïter : « En cas que autant de foys je ne belute ma femme future la première nuyct de mes nopces. » Rabelais, Tiers Livre, 11. Il manque un vers en -ter.   60 « Tu m’aspergeras, Seigneur, avec de l’hysope, et tu me laveras. Aie pitié de moi, mon Dieu ! » L’hysope est une plante aphrodisiaque : v. note 92.   61 Gloire au Père ! Au grand bouteiller de France ?   62 BM : venus  (Rappelons que nous avons affaire à trois comédiens travestis en femmes. Les vers 187 et 241 portent chacun au lieu de chacune.)   63 Par ici !   64 Fait défaut, manque. Sa vantardise est digne de Panurge : « Me avez-vous trouvé en la confrairie des faultiers [impuissants] ? Jamais, jamais, au grand fin jamais ! » Tiers Livre, 11.   65 BM : messire Jehan quel  (Confusion avec un des nombreux curés farcesques baptisés « messire Jehan » : cf. le Testament Pathelin.)   66 BM : qui que en die  (Quoi qu’on en pense. « Ici, quoi qu’on en ait, les gens ont la manie/ De vous trouver toujours nouvelle compagnie. » Dalban.)   67 Au pénis. « Ce collet qui va en roidissant. » La Fluste à Robin.   68 BM : entrer  (Vipillon = goupillon = phallus : « Laissez les nonnains se donner du goupillon à l’opposite des reins. » Béroalde de Verville.)   69 Ici, le bénitier désigne le sexe de la femme. (Guiraud, Dictionnaire érotique.)   70 Ici, ce mot désigne les testicules. « Au chevet du lit, pour tous jeux,/ Pend un benoistier qui est gourd [lourd],/ Avec un aspergès joyeulx/ Tout plain d’eaue benoiste de Court. » Coquillart.   71 Besoin.   72 Si peu qu’il y en ait.   73 Au vagin. « Glissez-vous au fin fonds du creux ;/ Or fouillez bien au fond du pot. » Joyeusetéz, XIII.   74 Je me contenterai.   75 BM : Par ma foy il seroit bien gros  (La rime foy/fois présente la même irrégularité que Saupiquet/prometz, ou chambrières/père.)   76 BM : lautre cuisse  (Emprunter un pain sur la fournée = faire l’amour avant le mariage. « Les filles donnent tant de privauté aux jeunes gens, que bien souvent ils empruntent un pain sur la fournée. » Caquets de l’accouchée.   77 Cauteleuse, rusée.   78 Elle s’adresse à Johannès.   79 Allez voir ailleurs si j’y suis ! Mais l’andouille est un cliché de la littérature érotique : cf. le Sermon de l’endouille (Koopmans, n° 7).   80 Grand bien vous fasse. Cet ultime vers a été ajouté.

JEU DU PRINCE DES SOTZ

Bibliothèque nationale de France

      Bibliothèque nationale de France

*

LE  JEU  DU  PRINCE  DES  SOTZ  ET  MÈRE  SOTTE

*

La plus connue des Sotties, créée le 23 février 1512, fut plus ou moins commandée à Pierre Gringore par le roi Louis XII, qui allait bientôt guerroyer contre Jules II. En effet, ce pape avait monté une coalition contre la France, où lui-même avait pourtant trouvé refuge durant son exil, et dont il s’était maintes fois servi à des fins peu catholiques. Notoirement sodomite, Jules II fut joué par Gringore travesti en Mère Sotte1. Il est dépeint tel qu’il s’affichait, avec une cuirasse et des armes par-dessus l’habit pontifical.

Gringore compléta le triptyque avec sa moralité de l’Homme obstiné (toujours le pape), et avec Raoullet Ployart, une des farces les plus crues du répertoire. « Les acteurs étaient les Enfants-sans-Souci, dont Gringore était le second dignitaire sous le nom de Mère Sotte. Le chef de la confrérie était le Prince des Sots »2, qui représente Louis XII dans la pièce.

Sources : Édition a de 1512, BnF, Rés. Ye-1317. Je la corrige sur l’édition b de 1513, Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, Rés. D.493.

Structure : abaab/bcbbc, rimes plates, aabbcbbcc, aabcbbcc. On reconnaît un « Cri » en forme de ballade, une sorte de chanson balladée, un triolet, et des formes à refrain créées par Gringore.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

*

Le  Jeu  du  Prince  des  Sotz

et  Mère  Sotte

Joué  aux  Halles  de  Paris  le  mardy  gras,

l’an  mil  cinq  cens  et  unze 3

*

    [ LE PREMIER  SOT

    LE  SECOND SOT

    LE TIERS SOT

    LE SEIGNEUR DU PONT ALLETZ

    LE PRINCE DE NATES

    LE SEIGNEUR DE JOYE

    LE GÉNÉRAL D’ENFANCE 4

    LE SEIGNEUR DU PLAT D’ARGENT

    LE SEIGNEUR DE LA LUNE

    L’ABBÉ DE FRÉVAULX

    L’ABBÉ DE PLATE BOURCE

    LE PRINCE DES SOTZ

    LE SEIGNEUR DE GAYECTÉ

  L’ABBÉ DE LA COURTILLE

    LA SOTTE COMMUNE

    LA MÈRE SOTTE

    SOTTE FIANCE

    SOTTE OCCASION

    CROULECU 5]

*

                        LA TENEUR DU CRY :

        Sotz lunatiques, sotz estourdis, sotz sages,

        Sotz de villes, de chasteaulx, de villages ;

        Sotz rassotéz, sotz nyais, sotz subtilz,

        Sotz amoureux, sotz privéz, sotz sauvages,

5   Sotz vieux, nouveaux, et sotz de toutes âges,

        Sotz barbares, estranges et gentilz6,

        Sotz raisonnables, sotz pervers, sotz rétifz :

         Vostre Prince, sans nulles intervalles,

         Le mardy gras, jouera ses jeux aux Halles.

10   Sottes dames et sottes damoiselles,

        Sottes vieilles, sottes jeunes, nouvelles,

         Toutes sottes aymant le masculin,

         Sottes hardies, couardes, laides, belles,

         Sottes frisques, sottes doulces, rebelles,

15   Sottes qui veulent avoir leur picotin7,

         Sottes trotantes sur pavé, sur chemin ;

         Sottes rouges, mesgres, grasses et palles :

         Le mardy gras, jouera le Prince aux Halles.

         Sotz yvrongnes aymans les bons loppins8,

20   Sotz qui crachent, au matin, jacopins9 ;

         Sotz qui ayment jeux, tavernes, esbatz ;

         Tous sotz jalloux, sotz gardans les patins10,

         Sotz qui chassent nuyt et jour aux congnins11,

         Sotz qui ayment à fréquenter le « bas »,

25   Sotz qui faictes aux dames les choux gras ;

         Advenez-y12, sotz lavéz et sotz salles.

         Le mardy gras, jouera le Prince aux Halles.

         Mère Sotte semont13 toutes ses sottes.

         N’y faillez pas à y venir, bigottes,

30   Car en secret faictes de bonnes chières.

         Sottes gayes, délicates, mignottes,

         Sottes doulces qui rebrassez voz cottes,

         Sottes qui estes aux hommes famillières,

         Sottes nourrices et sottes chambèrières :

35   Monstrer vous fault doulces et cordiales ;

         Le mardy gras, jouera le Prince aux Halles.

         Fait et donné (buvant vin à plains potz,

         En recordant la naturelle game14)

         Par le Prince des Sotz et ses supostz.

40   Ainsi signé d’ung pet de preude femme.

                                FIN  DU  CRY.

                        S’ENSUYT  LA  SOTTIE

*

                             LE  DROIT15, PREMIER  SOT                 SCÈNE  I

         C’est trop joué de passe-passe,

         Il ne fault plus16 qu’on les menace !

         Tous les jours ilz se fortifient.

         Ceulx qui en promesse se fient

45     Ne congnoissent pas la falace17 ?

         C’est trop joué de passe-passe.

         L’ung parboult et l’autre fricasse18 ;

         Argent entretient l’ung en grâce ;

         Les autres flatent et pallient19,

50     Mais secrettement ilz s(e) allient,

         Car quelq’un, faulx bruvaige brasse20.

         C’est trop joué de passe-passe.

         Je voy, il suffit : on embrasse

         (Par le corps bieu !) en peu d’espace.

55     Se de bien brief ilz ne supplient

         Et leur faulx vouloir multiplient,

         Fondre les verrez comme glace.

         C’est trop joué de passe-passe.

                        LE  .II.  SOT

         Qu’on rompe, qu’on brise, qu’on casse,

60     Qu’on frappe à tort et à travers !

         À bref, plus n’est requis qu’on face

         Le piteux21. Par Dieu ! je me lasse

         D’ouÿr tant de propos divers.

                         LE  .III.  SOT

         Sotz estranges se22 sont couvers

65     Et doubléz durant la froidure,

         Pour cuyder estre recouvers ;

         Mais ilz ont esté descouvers

         Et ont eu sentence bien dure.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Nostre Prince est saige.

                        LE  .II.

                                                         Il endure.

                        LE .III.

70     Aussy, il paye quant payer fault.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         À Boullongne23 la grasse, injure

         Firent au Prince ; mais, j’en jure,

         Pugnis furent de leur deffault24 !

                        LE  .II.

         Tousjours ung trahistre25 à son sens fault ;

75     Ce sont les communs vireletz26.

                        LE  .III.

         Aussi on fist sur l’eschaffault,

         Incontinent, fust froit ou chault,

         Pour tel cas, des rouges colletz27.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Tant il y a de fins varletz28 !

                        LE  .II.

80     Tout chascun à son prouffit tend.

                        LE  .III.

         Espaignolz tendent leurs filletz29.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Mais que font Angloys à Callais30 ?

                        LE  .II.

         Le plus saige rien n’y entend.

                        LE  .III.

         Le Prince des Sotz ne prétend

85     Que donner paix à ses suppôtz.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Pource que l’Église entreprent

         Sur temporalité31 et prent,

         Nous ne povons avoir repos.

                        LE  .II.

         Brief, il n’y a point de propos.

                        LE  .III.

90     Plusieurs au Prince sont ingratz.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         En fin, perdront honneur et lotz32.

                        LE  .II.

         Et ! doit point le Prince des Sotz

         Assister cy en ces jours gras ?

                        LE  .III.

         N’ayez peur, il n’y fauldra pas.

95     Mais appeller fault le grant cours

         Tous les seigneurs et les prélatz

         Pour délibérer de son cas,

         Car il veult tenir ses grans jours.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         On luy a joué de fins tours.

                        LE  .II.

100   Il en a bien la congnoissance ;

         Mais il est sy humain tousjours !

         Quant on a devers luy recours,

         Jamais il n(e) use de vengeance.

                        LE  .III.

         Suppostz du Prince, en ordonnance !

105   Pas n’est saison de sommeiller.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ                            SCÈNE  II

         Il ne me fault point resveiller33 :

         Je fais le guet de toutes pars

         Sur Espaignolz et sur Lombars,

         Qui ont mys leurs timbres34 folletz.

                        LE  PREMIER  [SOT]

110   En bas, seigneur du Pont Alletz35 !

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLEZ

         Garde me donne des Al(le)mans36 ;

         Je voy ce que font les Flamens,

         Et les Angloys dedans Calletz.

                        LE  .II.

         En bas, seigneur du Pont Alletz !

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ

115   S(e) on fait au Prince quelque tort,

         Je luy en feray le rapport.

         L’ung suis de ses vrays sotteletz.

                        LE  .III.37

         En bas, seigneur du Pont Alletz !

         Abrège-toy38 tost et te hastes !

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ

120   J(e) y voys, j(e) y voys.

                        LE  PREMIER  [SOT]

                                                        Prince de Nates !

                        LE  PRINCE  DE  NATES                                                SCÈNE  III

         Qu’ella39, qu’ella ?

                        LE  .II.

                                                    Seigneur de Joye !

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE                                               SCÈNE  IV

         Me vécy, auprès de la proye

         Passant temps au soir et matin,

         Tousjours avec le fémynin :

125   Vous sçavez que c’est mon usage.

                        LE  .III.

         Cela vient d(e) honneste courage.

                        LE  [SEIGNEUR  DE  JOYE]40

         Mainte belle dame41 matée

         J’ay souvent, en chambre natée42,

         Sans luy demander : « Que fais-tu ?43 »

                        LE  PREMIER  [SOT]

130   Vélà bien congné le « festu44 » !

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE

         Nopces, convis, festes, bancquetz,

         Beau babil et joyeulx caquetz

         Fais aux dames, je m’y employe.

                        LE  .II.

         C’est trèsbien fait, seigneur de Joye.

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE

135   Fy de desplaisir, de tristesse !

         Je ne demande que lyesse.

         Tousjours suis plaisant, où que soye.

                        LE  .III.

         Venez àcoup, seigneur de Joye !

         Prince de Nates, tost en place !

                        LE  PRINCE  DE  NATES

140   Je m’y en voys en peu d’espace,

         Car j’entens que le Prince y vient.

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE

         Joyeuseté faire convient,

         En ces jours gras : c’est l’ordinaire.

                        LE  GÉNÉRAL  D’ENFANCE                                          SCÈNE  V

         Quoy ! voulez-vous voz esbatz faire

145   Sans moy ? Je suis de l’aliance.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Approchez, Général d’Enfance ;

         Appaisé serez d’ung hochet.

                        LE  GÉNÉRAL  [D’ENFANCE]

         Hon hon ! Men-men45, pa-pa, tétet !

         Du lo-lo ! Au cheval fondu46 !

                        LE  .II.

150   Par Dieu ! vélà bien respondu

         En enfant.

                        LE  .III.

                                   Descendez tost, tost :

         Vous aurez ung morceau de rost,

         Ou une belle pomme cuyte.

         Le Prince, devant qu’il anuyte47,

155   Se rendra icy, Général.

                        LE  GÉNÉRAL  [D’ENFANCE]

         Je m’y en voys. Çà, mon cheval48,

         Mon moulinet49, ma hallebarde !

         Il n’est pas saison que je tarde ;

         J(e) y voys sans houzeaulx et sans bottes.

                       LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]                  SCÈNE  VI

160   Honneur par tout50 ! Dieu gard mes hostes !

         En vécy belle compagnie.

         Je croy, par la vierge Marie,

         Que j’en ay plusieurs hébergéz.

                       LE  PREMIER  [SOT]

         Entre vous qui estes logéz

165   Au Plat d’argent51, faictes hommage

         À vostre hoste : il a en52 usaige

         De loger tous les souffreteux53.

                       LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

         Pipeux, joueux et hazardeux,

         Et gens qui ne veullent rien faire

170   Tiennent avec moy ordinaire.

         Et Dieu scet comme je les traicte :

         L’ung au lict, l’autre à la couchette.

         Il y en vient ung si grant tas

         Aucunesfois, n’en doubtez pas,

175   Par Dieu, que ne les sçay où mettre !

                       LE  .II.

         Descendez, car il vous fault estre

         Au conseil du Prince.

                       LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

                                                       Fiat54 !

         Puis qu’il veult tenir son estat,

         J(e) y assisteray voulentiers.

                       LE  SEIGNEUR  DE  LA  LUNE                                     SCÈNE  VII

180   J(e) y doy estre tout des premiers,

         Quelque chose qu’on en babille.

         S’on fait quelque chose subtille,

         Je congnois bien s(e) elle répugne.

                       LE  .III.

         Mignons qui tenez de la lune55,

185   Faictes-luy hardiment honneur !

         C’est vostre naturel seigneur :

         Pour luy, devez tenir la main56.

                       LE  SEIGNEUR  DE  LA  LUNE

         Je suis hâtif57, je suis souldain,

         Inconstant, prompt et variable,

190   Liger d’esp(e)rit et fort muable58.

         Plusieurs ne le treuvent pas bon.

                       LE  PREMIER  [SOT]

         Quant la lune est dessus Bourbon59,

         S’il y a quelq’un en dangier,

         C’est assez pour le vendengier60.

195   Entendez-vous pas bien le terme ?

                       LE  SEIGNEUR  DE  LA  LUNE

         L’ung [j’]enclos, l’autre je defferme61.

         Se fais ennuyt appoinctement62,

         Je le rompray souldainement

         Devant qu’il soit trois jours passéz.

                       LE  .II.

200   Seigneur de la Lune, pensez

         Que nous congnoissons vostre cas.

                       LE  SEIGNEUR  DE  LA  LUNE.   Il  descend.

         Le Prince des Sotz ses estatz

         Veult tenir ? Je m’y en voys rendre.

                       L’ABBÉ  DE  FRÉVAULX                                              SCÈNE  VIII

         Comment ! Voulez-vous entreprendre

205   À faire sans moy cas nouveaulx ?

         Ha ! po[u]r Dieu !

                       LE  .III.

                                           Abbé de Frévaulx,

         Je vous prie qu(e) âme ne se cource63.

                       L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE                                      SCÈNE  IX

         Ha, ha !

                       LE  PREMIER  [SOT]

                            Abbé de Plate Bource,

         Abrégez-vous, vers nous venez.

                       L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE

210   Je viens d(e) enluminer mon nez

         Non pas de ces vins vers nouveaulx.

                       LE  .II.

         Çà, çà, Plate Bource et Frévaulx,

         Venez avec la seigneurie ;

         Car je croy, par saincte Marie,

215   Qu’il y aura compaignie grosse.

                        L’ABBÉ  DE  FRÉVAULX

         Je m’y en voys avec ma crosse,

         Et porteray ma chappe exquise,

         Aussi chaulde que vent de bise64.

         Pour moy vous ne demourerez65.

                        L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE

220   Plate Bource et Frévaulx aurez

         Tout maintenant, n’ayez soucy.

                        LE  .III.

         Plat d’argent !

                        LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

                                      Hollà ! Me vécy

         Bien empesché, n’en doubtez point,

         Car je metz le logis à point

225   De ces seigneurs et ces prélatz ;

         Tout en est tantost, hault et bas,

         Quasi plain.

                        LE  PREMIER  [SOT]

                                    Le Prince des Sotz

         A voulu et veult ses suppostz

         Traicter ainsi qu’il appartient.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

230   Mot, mot, le vécy ! Où il vient,

         Prenez bon courage, mes hostes.

                        LE  PRINCE  DES  SOTZ                                                   SCÈNE  X

         Honneur ! Dieu gard les sotz et sottes !

         Bénédicité, que j’en voy !

                        LE  SEIGNEUR  DE  GAYECTÉ

         Ilz sont par troppeaulx et par bottes.

                        LE  PRINCE  DES  SOTZ

235   Honneur ! Dieu gard les sotz et sottes !

                        LE  SEIGNEUR  DE  GAYECTÉ

         Arrière, bigotz et bigottes !

         Nous n’en voulons point, par ma foy !

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Honneur ! Dieu gard les sotz et sottes !

         Bénédicité, que j’en voy !

240   J’ay tousjours Gay(ec)té66 avec moy

         Comme mon cher filz trèsaymé.

                        [LE  SEIGNEUR  DE]  GAYECTÉ

         Prince par-sus tous estimé :

         Non obstant que vous soyez vieulx67,

         Tousjours estes gay et joyeulx,

245   En despit de voz ennemys.

         Et croy que Dieu vous a transmys

         Pour pugnir meffaitz exécrables.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         J’ay veu des choses merveillables,

         En mon temps.

                        LE  PREMIER  [SOT]

                                         Trèsredoubté Prince,

250   Qui entretenez la province

         Des Sotz en paix et en silence,

         Voz suppostz vous font révérence,

         [Délibéréz de vous complaire.

                        LE  .II. ]68

         Et, à qui qu’en vueille desplaire,

255   Au jour d’huy diront motz nouveaulx.

                        LE  .III.

         Voz princes, seigneurs et vassaulx

         Ont fait une grande assemblée.

         Pourveu qu’elle ne soit troublée,

         À les veoir vous prendrez soullaz.

                        LE  PREMIER  [SOT]

260   Voz prélatz ne sont point ingratz,

         Quelque chose qu’on en babille.

         Ilz ont fait durant les jours gras

         Bancquetz, bignetz et telz fatras69

         Aux mignonnes de ceste ville.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]70

265   Où est l’abbé de La Courtille71 ?

         Qu’il vienne, sur peine d’amende !

                        [LE  SEIGNEUR  DE GAYECTÉ

         Je cuyde qu’il est au Concille72.

                        LE  .II.

         Peult-estre, car il est habille

         Respondre à ce qu’on luy demande.

                        L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE

270   Je vueil bien que chascun entende

         (Et qui vouldra courcer73 s’en cource)

         Que tiens La Courtille en commande74.

                        LE  .III.

         Le corps bieu ! c’est autre vïande.

                        L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE

         Au moins, les deniers en enbource…

275   Je suis abbé de Plate Bource

         Et de La Courtille.

                        LE  PREMIER  [SOT]

                                               Nota !75

                        L’ABBÉ  DE  [LA  COURTILLE]76                              SCÈNE  XI

         Je courus plus tost que la cource,

         En poste77.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

                                    Raison pourquoy ?

                        L’ABBÉ  DE  [LA  COURTILLE]

                                                                          Pource :

         Tel n’est mort, qui ressucita78.

                        [LE  SEIGNEUR  DE]  GAYECTÉ

280   Et où est Frévaulx ?

                        L’ABBÉ  DE  FRÉVAULX

                                                 Me vellà !

         Par-devant vous vueil comparestre.

         J’ay despendu79, notez cela,

         Et mengé par-cy et par-là

         Tout le revenu de mon cloistre.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

285   Voz moynes ?

                        L’ABBÉ  [DE  FRÉVAULX]

                                        Et ! ilz doivent estre

         Par les champs pour se pourchasser80.

         Bien souvent, quant cuident repaistre,

         Ilz ne sçayvent les dens où mettre,

         Et sans soupper s’en vont coucher.

                        [LE  SEIGNEUR  DE]  GAYECTÉ

290   Et Sainct-Liger81, nostre amy cher,

         Veult-il laisser ses prélatz dignes ?

                        LE  .II.

         Quelque part va le temps passer,

         Car mieulx se congnoist à chasser

         Qu’il ne fait à dire matines82.

                        LE  .III.

295   Voz prélatz font ung tas de mynes83

         Ainsi que moynes régulliers ;

         Mais souvent, dessoubz les courtines,

         Ont créatures fémynines

         En lieu d’heures84 et de psaultiers

                        LE  PREMIER  [SOT]

300   Tant de prélatz irréguliers !

                        LE  .II.

         Mais tant de moynes apostatz !

                        LE  .III.

         L’Église a de maulvais pilliers.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Il y a ung grant tas d’asniers

         Qui ont bénéfices à tas.

                        LA  SOTTE  COMMUNE85                                            SCÈNE  XII

305   Par Dieu, je ne m’en tairay pas !

         Je voy que chascun se desrune86.

         On descrye87 florins et ducatz ?

         J’en parleray, cela répugne.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Qui parle ?

                        [LE  SEIGNEUR  DE]  GAYECTÉ

                                    La Sotte Commune.

                        LA  SOTTE  COMMUNE

310   Et qu(e) ay-je à faire de la guerre,

         Ne qu(e) à la chaire de sainct Pierre

         Soit assis ung fol ou ung saige ?

         Que m’en chault-il se l’Église erre,

         Mais que paix soit en ceste terre ?

315   Jamais il ne vint bien88 d’oultraige.

         Je suis asseur89 en mon village ;

         Quant je vueil, je souppe et desj(e)une.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Qui parle ?

                        LE  PREMIER  SOT

                                  La Sotte Commune.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Tant d’allées et tant de venues,

320   Tant d’entreprises incongnues,

         Appoinctemens90 rompuz, casséz,

         Traysons secrettes [ou congnues]91 ;

         Mourir de fièvres continues,

         Bruvaiges et boucons92 brasséz,

325   Blancz-scelléz93 en secret passéz ;

         Faire feux et puis veoir rancune94.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Qui parle ?

                        [LE  .III.]95

                                 La Sotte Commune.

                        LA  SOTTE  COMMUNE

         Regardez-moy bien : hardiment,

         Je parle sans sçavoir comment,

330   À cella suis acoustumée.

         Mais à parler réalement,

         Ainsy qu’on dit communément,

         Jamais ne fut feu sans fumée ;

         Aucuns ont la guerre enflamée

335   Qui doivent redoubter Fortune.

                        LE   PRINCE   [DES   SOTZ]

         Qui parle ?

                        LA  SOTTE  COMMUNE

                                   La Sotte Commune !

                        LE  PREMIER  SOT

         La Sotte Commune, aprochez !

                        LE  SECOND  SOT

         Qu’i a-il ? Qu’esse que cherchez ?

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Par mon âme, je n’en sçay rien.

340   Je voy les plus grans empeschéz,

         Et les autres se sont cachéz.

         Dieu vueille que tout vienne à bien !

         Chascun n’a pas ce qui est sien ;

         D’affaires d’aultruy on se mesle.

                        LE  .III.

345   Tousjours la Commune grumelle96.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Commune, de quoy parles-tu ?

                        LE  .II.

         Le Prince est remply de vertu.

                        LE  .III.

         Tu n’as ne guerre, ne bataille.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         L’orgueil des sotz a abatu.

                        LE  .II.

350   Il a selon droit combatu.

                        LE  .III.

         Mesmement, a mys au bas taille97.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Te vient-on rober ta poulaille98 ?

                        LE  .II.

         Tu es en paix en ta maison.

                        LE  .III.

         Justice99 te preste l’oreille.

                        LE  PREMIER  [SOT]

355   Tu as des biens tant que merveille,

         Dont tu peux faire garnison100.

                        LE  .II.

         Je ne sçay pour quelle achoison101

         À grumeller on te conseille.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE  chante

         Faulte d’argent, c’est douleur non pareille102.

                        LE .II.

360   La Commune grumèlera

         Sans cesser, et se meslera

         De parler à tort, à travers.

                        LA  [SOTTE COMMUNE

         Ennuyt103, la chose me plaira,

         Et demain il m’en desplaira :

365   J’ay propos muables, divers.

         Les ungz regardent de travers

         Le Prince : je les voy venir.

         Par quoy fault avoir yeulx ouvers,

         Car scismes104 orribles, pervers,

370   Vous verrez de brief advenir.

                        [LE  SEIGNEUR  DE GAYECTÉ

         La Commune ne sçait tenir

         Sa langue.

                        LE  .III.

                                  N’y prenez point garde :

         À ce qu’elle dit ne regarde.

                        La Mère Sotte, habillée par-dessoubz en Mère Sotte,

                     et par-dessus son habit, ainsi comme l’Église.

                        LA  MÈRE  SOTTE105                                                   SCÈNE  XIII

         Sy le dyable y devoit courir

375   (Et deussay-je de mort mourir

         Ainsi qu(e) Abiron et Datan106,

         Ou dampné avecques Sathan),107

         Je feray chascun acourir

         Après moy, et me requérir

380   Pardon et mercy à ma guise.

         Le temporel vueil acquérir,

         Et faire mon renom florir.

         Ha ! brief, vélà mon entreprise.

         Je me dis « Mère Saincte-Église ».

385   Je vueil bien que chascun le note.

         Je maulditz, anatématise.

         Mais soubz l’habit, pour ma devise,

         Porte l’habit de Mère Sotte.

         Bien sçay qu’on dit que je radotte

390   Et que suis fol en ma viellesse108 ;

         Mais gouverner109 vueil à ma poste

         Mon filz110 le Prince, en telle sorte

         Qu’il diminue sa noblesse.

         Sotte Fiance111 !

                        SOTTE  FIANCE

                                               La haultesse

395   De vostre regnom florira.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Il ne fault pas que je délaisse

         L’entreprise ains que je [suc]cesse112.

         Cent foys l’heure on en mauldira.

                        SOTTE  OCCASION113

         Qui esse qui contredira

400   Vostre saincte discrétion ?

         Tout aussi tost qu’on me verra

         Avec vous, on vous aydera

         À faire vostre intencion.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Çà, çà, ma Sotte Occasion,

405   Sans vous ne puis faire mon cas.

                        SOTTE  OCCASION

         Pour toute résolution,

         Je trouveray invention

         De mutiner princes, prélatz.

                        SOTTE  FIANCE

         Je promettray escus, ducatz,

410   Mais qu’ilz soyent de vostre aliance.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Vous dictes bien, Sotte Fiance.

                        SOTTE  FIANCE

         On dit que n’avez point de honte

         De rompre vostre foy promise.

                        SOTTE  OCCASION

         Ingratitude vous surmonte ;

415   De promesse ne tenez compte

         Non plus que bourciers de Venise.

                        MÈRE  SOTTE

         Mon médecin juif prophétise

         Que soye perverse, et que bon est.

                        SOTTE  FIANCE

         Et qui est-il ?

                        MÈRE  SOTTE

                                      Maistre Bonnet114.

                        SOTTE  OCCASION

420   Nostre Mère, il est deffendu,

         En droit, par Juif se gouverner115.

                        SOTTE  FIANCE

         Ainsi comme j’ay entendu,

         Tout sera congnu en temps deu116.

         Il y a bien à discerner.

                        MÈRE  SOTTE

425   Doit autre que moy dominer ?

                        SOTTE  FIANCE

         On dit qu(e) errez contre la loy.

                        MÈRE  SOTTE

         J’ay Occasion quant et moy117.

                        SOTTE  OCCASION118

         Voulentiers je vous serviray,

         Sans qu’il en soit plus répliqué.

                        MÈRE  SOTTE

430   Aussy tost que je cesseray

         D’estre perverse, je mourray :

         Il est ainsi pronosticqué119.

                        SOTTE  FIANCE

         Vous avez trèsbien allégué,

         Ne le mectray en oubliance.

                        LA  MÈRE  [SOTTE]

435   J’ay avec moy Sotte Fiance.

                        SOTTE  OCCASION

         Qu’est la Bonne Foy devenue,

         Vostre vraye sotte principalle ?

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Par moy n’est plus entretenue,

         El est maintenant incongnue ;

440   Au temps présent, on la ravalle.

                        SOTTE  FIANCE

         Sy l’ay-je veu[e], juste et loyalle,

         Autreffois jouer en ce lieu120.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         La Bonne Foy ? C’est le viel jeu.

                        [SOTTE]  OCCASION

         Vostre filz, le Prince des Sotz,

445   De bon cueur vous honnore et prise.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Je vueil qu’on die à tous propos

         (Affin qu(e) acquière bruyt et lotz121)

         Que je suis Mère Saincte-Église.

         Suis-je pas en la chaire assise ?

450   Nuyt et jour, y repose et dors.

                        SOTTE  FIANCE

         Gardez d’en estre mise hors.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Que mes prélatz viennent icy !

         Amenez-moy les principaulx.

                        [SOTTE]  OCCASION

         Ilz sont tous prestz (n’ayez soulcy)

455   Et délibéréz, Dieu mercy,

         Vous servir comme voz vassaulx.

                        SOTTE  FIANCE

         Croulecu, Sainct-Liger, Frévaulx !

         Çà, La Courtille et Plate Bource !

         Venez tost icy à grant cource !

                        L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE                                   SCÈNE  XIV

460   Nostre Mère ?

                        [L’ABBÉ  DE]  FRÉVAULX

                                         Nostre asottée ?

                        CROULECU

         Nostre suport, nostre soullas ?

                        [L’ABBÉ  DE]  PLATE  BOURCE

         Par Dieu ! vous serez confortée,

         Et de nuyt et jour, supportée122

         Par voz vrays suppostz les prélatz.

                        MÈRE  SOTTE

465   Or je vous diray tout le cas.

         Mon filz la temporalité

         Entretient, je n’en doubte pas ;

         Mais je vueil, par fas ou nephas123,

         Avoir sur luy l’auctorité.

470   De l’espiritualité

         Je jouys ; ainsy qu’il me semble,

         Tous les deux vueil mesler ensemble.

                        SOTTE  FIANCE

         Les princes y contrediront.

                        SOTTE  OCCASION

         Jamais ilz ne consentiront

475   Que gouvernez le temporel.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Vueillent ou non, ilz le feront,

         Ou grande guerre à moy auront,

         Tant qu’on ne vit onc débat tel.

                        [L’ABBÉ  DE PLATE  BOURCE

         Mais gardons l’espirituel ;

480   Du temporel ne nous meslons.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Du temporel jouyr voullons.

                        SOTTE  FIANCE

         La Mère Sotte vous fera

         Des biens, entendez la substance.

                        [L’ABBÉ  DE]  FRÉVAUX

         Comment ?

                        SOTTE  FIANCE

                                 El vous dispencera124

485   De faire ce qu’il vous plaira,

         Mais que tenez son aliance.

                        CROULECU

         Qui le dit ?

                        SOTTE  OCCASION

                                   C’est Sotte Fiance.

         Je suis de son oppinion.

         Gouvernez-vous à ma plaisance ;

490   Contente suis mener la dance,

         Je qui suis Sotte Occasion.

                        MÈRE  SOTTE

         Il sera de nous mencion

         À jamais, mes suppôtz féaulx.

         Se faictes mon intencion,

495   Vous aurez, en conclusion,

         Largement de rouges chappeaulx125.

                        [L’ABBÉ  DE]  PLATE  BOURCE

         Je ne me congnois aux assaulx.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Frappez de crosses et de croix !

                        L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE

         Qu’en dis-tu, abbé de Frévaulx ?

                        L’ABBÉ  DE  FRÉVAULX

500   Nous serons trèstous cardinaulx,

         Je l’entens bien à ceste fois.

                        CROULECU

         On y donne des coups de fouetz126,

         Et j(e) enrage quant on m(e) oppresse.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Mes suppôtz et amys parfaitz,

505   Je sçay et congnois que je fais ;

         D’en plus deviser, c’est simplesse.

         Je voys par-devers la noblesse

         Des princes.

                        L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE

                                       Allez, nostre Mère.

         Parachevez vostre mistère.

                        MÈRE  SOTTE                                                                  SCÈNE  XV

510   Princes et seigneurs renomméz,

         En toutes provinces claméz :

         Vers vous viens pour aucune127 cause.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ

         Nostre Mère, dictes la clause.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         Soustenir vueil en conséquence128

515   Que doy avoir prééminence

         Par-dessus le Prince des Sotz.

         Mes vrays enfans et mes dorlotz,

         Alliez-vous avecques moy.

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE

         J’ay au Prince promis ma foy ;

520   Servir le vueil, il est ainsi.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

         Je suis son subgect.

                        LE  PRINCE  DE  NATES

                                                Moy aussi.

                        LE  GÉNÉRAL  D’ENFANCE

         Je seray de son aliance.

                        LE  SEIGNEUR  DE  LA  LUNE

         Nostre Mère, j’ay espérance

         Vous aider, s’il vous semble bon.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ

525   Vellà la Lune, sans doubtance,

         Qui est variable, en substance,

         Comme le pourpoint Jehan Gippon129 !

                        LA  MÈRE  SOTE

         Serez-vous des miens ?

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE

                                                      Nenny non !

         Nous tiendrons nostre foy promise.

                        LA  MÈRE  SOTTE

530   Je suis la Mère Saincte-Église !

                        LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

         Vous ferez ce qu’il vous plaira ;

         Mais nul de nous ne se faindra

         Sa foy : je le dis franc et nect.

                        LE  PRINCE  DE  NATES

         Le Prince nous gouvernera.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLÈS

535   De fait on luy obéira ;

         Son bon vouloir chacun congnoist.

                        LE  GÉNÉRAL  [D’ENFANCE]

         Je porteray mon moulinet,

         S’il convient que nous bataillons,

         Pour combatre les papillons130.

                        SOTTE  FIANCE

540   La Mère vous fera des biens,

         Si vous voullez estre des siens ;

         Par elle, aurez de grans gardons131.

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE

         Comment ?

                        SOTTE  FIANCE

                                    El trouvera moyens

         Vous deslyer de tous lyens,

545   Et vous assouldra par pardons.

                        LE  SEIGNEUR  DE  LA  LUNE

         Elle nous promet de beaulx dons,

         Se voullons faire à sa plaisance.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

         Voire, mais c’est folle fiance.

                        SOTTE  OCCASION

         Nostre Mère, pour bien entendre,

550   Doit sur tous les Sotz entreprendre ;

         Vélà où il fault regarder.

         Se le Prince ne luy veult rendre

         Tout en sa main, on peult comprendre

         Qu’el vouldra oultre procéder ;

555   Et, qui n’y vouldra concéder,

         On congnoistra l’abusion.

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ

         Vélà pas Sotte Occasion ?

                        LE  SEIGNEUR  DE  JOYE

         Qu’en dis-tu ?

                        LE  SEIGNEUR  [DU  PONT  ALLETZ]

                                          Je tiendray ma foy.

                        LE  GÉNÉRAL  [D’ENFANCE]

         En effect, sy feray-je moy.

                        LE  PRINCE  DE  NATES

560   Au Prince je ne fauldray point.

                        [LE  SEIGNEUR  DE LA  LUNE

         En effect, à ce que je voy,

         Ma Mère, obéyr je vous doy.

         Servir vous vueil de point en point.

                        LA  MÈRE  [SOTTE]

         Je voys mettre mon cas à point,

565   Je le vous prometz et afferme !

                        LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]               SCÈNE  XVI

         Et dea ! quelle mousche la point ?

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ

         Je n’entens pas ce contrepoint :

         Nostre Mère devient gendarme ?

                        LA  MÈRE  SOTTE                                                        SCÈNE  XVII

         Prélatz, debout ! Alarme, alarme !

570   Habandonnez église, autel !

         Chascun de vous se treuve ferme !

                        L’ABBÉ  DE  FRÉVAULX

         Et ! vécy ung terrible terme !

                        L’ABBÉ  DE  PLATE  BOURCE

         Jamais on ne vit ung cas tel !

                        CROULECU

         En cela n’y a point d’appel,

575   Puis que c’est vostre oppinion.

                        SOTTE  OCCASION

         El veult que l’espirituel

         Face la guerre au temporel.

                        [LA  MÈRE  SOTTE]

         Et par vous, Sotte Occasion.

                        LE  PREMIER  SOT                                                     SCÈNE  XVIII

         Il y a combinacion

580   Bien terrible dessus les champs.

                        LE  .II.  SOT

         L’Église prent discention

         Aux seigneurs.

                        LE  .III.  [SOT]

                                          La division

         Fera chanter de piteux chans.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Bourgeois, laboureurs et marchans

585   Ont eu bien terrible fortune.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Que veulx-tu dire, la Commune ?

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Affin que le vray en devise,

         Les marchans et gens de mestier

         N’ont plus rien : tout va à l’Église.

590   Tous les jours, mon bien amenuyse.

         Point n’eusse de cela mestier132 !

                        LE  PREMIER  [SOT]

         S(e) aucuns vont oblique sentier,

         Le Prince ne le fait pas faire.

                        LA  [SOTTE COMMUNE

         Non, non, il est de bon affaire.

                        LE  .II.

595   Tu parles d’ung tas de fatras

         Dont n’es requise ne priée ;

                        LA  [SOTTE COMMUNE

         Mon oye avoit deux doigs de gras,

         Que cuydoye133 vendre, en ces jours gras ;

         Mais par Dieu, on l’a descryée134.

                        LE  .III.

600   Et puis ?

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

                              Je m’en treuve oultragée,

         Mais je n’en ose dire mot.

         Non obstant qu’el soit vendengée135,

         Je croy qu’el ne sera mangée

         Sans qu’on boyve de ce vinot.

                        LE  PREMIER  SOT

605   Tu dis tousjours quelque mot sot.

                        LE  .II.136

         El a assez acoustumé.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Je dis tout, ne m’en chault s(e) on m’ot137.

         En fin, je paye tousjours l’escot.

         J’en ay le cerveau tout fumé.

610   Le dyable y ait part au coq138 plumé !

         Mon oye en a perdu son bruyt139.

         Le feu si chault a allumé140.

         Après qu(e) a le pot escumé,

         Il en eust la sueur de nuyt.

615   Le merle chanta ; c’estoit bruyt

         Que de l’ouÿr en ce repaire.

         Bon œil avoit pour saufconduyt.

         Quant ilz eurent fait leur déduyt,

         Ilz le firent signer au Père.

                        LE  .III.

620   Nous entendons bien ce mistère…

         Je vous prie, parlons d’aultre cas,

         Le Prince n’y contredit pas.

                        LA  MÈRE  SOTTE                                                         SCÈNE  XIX

         Que l’assault aux princes on donne,

         Car je vueil bruit et gloire acquerre,

625   Et y estre en propre personne141 !

         Abrégez-vous, sans plus enquerre !

                        LE  SEIGNEUR  DU  PONT  ALLETZ

         L’Église nous veult faire guerre ?

         Soubz umbre de paix nous surprendre ?

                        LE  SEIGNEUR  DU  PLAT  [D’ARGENT]

         Il est permys de nous deffendre

630   – Le Droit le dit142 –, s(e) on nous assault.

                        LA  MÈRE  SOTTE

         À l’assault, prélatz, à l’assault !

                        Icy  se  fait  une  bataille  de  prélatz  et  princes.

                        LE PREMIER SOT

         L’Église voz suppostz tourmente

         Bien asprement, je vous prometz,

         Par une fureur véhémente.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

635   En effect, point ne m’en contente ;

         J’en ay de divers entremetz143.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         À ce qu’elle veult me submetz.

                        LE  .II.144

         Vous faire guerre veult prétendre.

         […………………………….. -metz.]

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Je ne luy demande que paix.

                        [LE  SEIGNEUR  DE]  GAYECTÉ

640   À faire paix ne veult entendre.

                        LE  .III.

         Prince, vous vous povez deffendre

         Justement, canoniquement.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Je ne puis pas cecy comprendre

         Que la Mère son enfant tendre

645   Traicte ainsi rigoureusement.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Esse l’Église proprement ?

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Je ne sçay, mais elle radotte.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Pour en parler réallement,

         D’Église porte vestement,

650   Je vueil bien que chascun le notte.

                        LE  .II.145

         Gouverner vous veult à sa poste.

                        LE  .III.

         El ne va point la droicte voye.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Peult-estre que c’est Mère Sotte

         Qui d’Église a vestu la cotte,

655   Parquoy il fault qu’on y pourvoye.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Je vous supplye que je la voye146.

                        [LE  SEIGNEUR  DE GAYECTÉ

         C’est Mère Sotte, par ma foy !

                        LE  PREMIER  [SOT]

         L’Église point ne se forvoye ;

         Jamais, jamais ne se desvoye.

660   El est vertueuse de soy.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         En effect, à ce que je voy,

         C’est une maulvaise entreprise.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Conseillez-moy que faire doy.

                        LE  .II.

         Mère Sotte, selon la loy147,

665   Sera hors de sa chaire mise.

                        LE  PRINCE  [DES  SOTZ]

         Je ne vueil point nuyre à l’Église.

                        LE  .III.

         Sy ne ferez-vous, en effect.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         La Mère Sotte vous desprise ;

         Plus ne sera en chaire assise,

670   Pour le maulvais tour qu’el a fait.

                        LE  .II.

         On voit que de force et de fait,

         Son propre filz quasy regnie.

                        LE  .III.

         Pugnir la fault de son forfait ;

         Car elle fut posée, de fait,

675   En sa chaire par symonie148.

                        LE  PREMIER  SOT

         Trop a fait de mutinerie

         Entre les princes et prélatz.

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         Et j’en suis, par saincte Marie,

         Tant plaine de mélencolie

680   Que n’ay plus escuz ne ducas.

                        LE  .II.

         Tays-toy, Commune, parle bas !

                        LA  [SOTTE]  COMMUNE

         D’où vient ceste division ?

                        LE  .III.

         Cause n’a faire149 telz débatz.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         À mal faire [el] prent ses esbatz.

                        LE  .II.

685   Voire, par Sotte Occasion.

                        LE  .III.

         S’elle promet, c’est fixion,

         N’en faictes aucune ygnorance.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         Avec elle est Sotte Fiance.

                        LE  .II.

         Concluons : ainsi qu’on devise !

                        LA  SOTTE  COMMUNE

690   Affin que chascun le cas notte,

         Ce n’est pas Mère Saincte-Église

         Qui nous fait guerre : sans fainctise,

         Ce n’est que nostre Mère Sotte.

                        LE  .III.

         Nous congnoissons qu’elle radotte

695   D’avoir aux Sotz discention.

                        LE  PREMIER  [SOT]

         El treuve Sotte Occasion

         Qui la conduit à sa plaisance.

                        LE  .II.

         Concluons !

                        LE  .III.

                                    C’est sotte fiance.

                                FINIS

*

1 Le bois gravé de l’édition princeps nous montre Gringore dans ce costume, entre deux sots. Gringore avait déjà souligné l’homosexualité du pape dans la 8ème strophe de la Chasse du cerf des cerfz ; dans l’Homme obstiné, il lui enjoint de renoncer à la « luxure sodomite ». Dans notre sottie, Sa Sainteté parle d’elle au féminin. Entre 1458 et 1559, onze papes sur quatorze furent bisexuels ; les trois autres moururent trop vite pour qu’on puisse être sûr de leurs mœurs. V. la Vie sexuelle des papes de Nigel Cawthorne (Evergreen, 1999).   2 Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique en France au Moyen Âge, p. 222.   3 Vieux style (l’année commençait le jour de Pâques). Nouveau style : 1512.   4 Beaucoup de ces personnages sont traditionnels. Par exemple, le Général d’Enfance intervenait dans la sottie des Sotz qui remetent en point Bon Temps (T 12). Dans les Sotz joyeulx de la nouvelle bande (Montaiglon III), parmi d’autres loqueteux, on rencontre l’abbé de Frévaulx, le seigneur de Joye, le seigneur de Gayecté [Gaieté], l’abbé de Plate Bource, et le seigneur du Plat d’argent. Voir aussi le Privilége et l’auctorité d’avoir deux femmes : « Vous, messeigneurs les cardinaux du Pontalectz, le cardinal du Plat-d’Argent, le cardinal de la Lune, les évesques de Gayetté, de Joye et de Platebourse, les abbéz de Frévaulx, de Croullecul et de la Courtille, messeigneurs le Prince des Sots, le Prince de Nattes, le Général d’Enfance. »   5 Crouler = secouer. Le regretté Jacques Heers notait dans Fêtes des fous et Carnavals (Fayard, 1984, p. 213) : « À Cambrai, la ville accordait de belles subventions à des compagnies gaies : à celles du prince des folz, du prince de la licorne, du maire de Crolecul et de l’abbé de joyeuse folie. »   6 Étrangers et païens.   7 Leur ration de sperme. « C’est le baston à un bout qui me pend entre les jambes. Elle ne me le sugsera poinct en vain : éternellement y sera le petit picotin ou mieulx. » Rabelais, Tiers Livre, 18.   8 Morceaux.   9 Des crachats.   10 Sots qui tiennent la chandelle. « Et ! garderai-ge les patins/ Longuement ? » Farce du Patinier (F 35).   11 Connin = lapin, mais aussi : vulve.   12 ab : Admenez y  (Advenir = venir.)   13 Invite.   14 En faisant l’amour. « Une belle femme/ Qui appétoit le “bas mestier”/ En faisant recorder sa game. » Repues franches.   15 « Ledroit » est peut-être le nom d’un acteur, comme le sous-entend l’Histoire du théâtre françois des frères Parfaict.   16 Il ne suffit plus.   17 Ne reconnaissent pas qu’il y a tromperie.   18 L’un fait bouillir la viande et l’autre la prépare en fricassée. Allusion à la cuisine politique de Rome et de Venise.   19 Endorment.   20 Prépare un breuvage empoisonné, dont le Vatican s’était fait une spécialité. Il en sera encore question au v. 324.   21 Qu’on fasse preuve de pitié.   22 ab : si   (Estranges = étrangers.)   23 La ville italienne de Bologne était surnommée « la grasse » pour sa charcuterie, dont Grandgousier se méfiera pourtant par crainte du « boucon de Lombard » [du poison italien : v. note 92].   24 De leur manquement. Isolé à Bologne, Jules II fit croire aux Français qu’il recherchait un accord ; mais il gagnait du temps pour que ses alliés puissent entrer dans la ville. La punition vint quelques mois plus tard : les Français prirent Bologne, et fondirent la statue en bronze du pape pour en faire une couleuvrine baptisée « Giulia », ou « la Julienne » !   25 Prononcer « traï-tre », 2 syllabes.   26 Refrains.   27 On décapita des traîtres.   28 De sournois serviteurs.   29 Filets. Ferdinand V le Catholique faisait partie de la coalition antifrançaise. Cf. le vers 108 et la note 129.   30 Les Anglais ont occupé Calais de 1347 à 1558. Cf. vers 113.   31 S’approprie les affaires laïques.   32 Los, réputation.   33 On n’a pas besoin de me réveiller.   34 Cottes d’armes.   35 Les suppôts occupent des galeries dont ils descendent quand on les appelle. Étant particulièrement nombreux, les personnages sont annoncés dans des refrains, pour inculquer leur nom au public. Jehan de L’Espine, dit du Pont Alais, ou Songe-creux : auteur de farces, et acteur, comme ici.   36 Dans la Sotye des Croniqueurs, Gringore écrit « Almans ». Se donner garde de = se méfier de. L’empereur Maximilien Ier faisait partie de la Sainte Ligue.   37 ab : .II.   38 Dépêche-toi. Idem vers 209 et 626.   39 a : Quelle — b : Quella  (On peut comprendre « Qu’est là » [qui est là], ou « Qu’elle a » [qu’est-ce qu’elle a].) Ce personnage est très efféminé : « Le prince de Nates ; il semble à son langage et à sa parure qu’il arrive d’Italie, et qu’il en a pris les habitudes efféminées. » <Gérusez, Histoire de l’éloquence politique et religieuse en France, 1837.> En latin, nates = fesses : « Je lui donne mes vielles nattes. » <Villon, Testament, 766.>   40 ab : prince de nates   41 ab : damy  (Au vers 124, le fémynin désigne les dames, qu’on retrouve à 133.)   42 Summum du confort. « Sur mol duvet assis, ung gras chanoine,/ Lèz ung brasier, en chambre bien natée. » Villon, Testament, 1473.   43 Sans lui demander son avis.   44 Votre pénis. « De son fétu, neuf pouces [24 cm] font l’aunage. » Piron.   45 Maman. « Se tu as papa ou memmen. » (Sottie des Menus propos) Tétet = sein : « Donnez-moy le tétet, maman ! » (Première Moralité jouée à Genève, v. 227)   46 C’est un des jeux de Gargantua (chap. 22).   47 Avant qu’il fasse nuit.   48 Mon cheval de bois : ma marotte.   49 Bâton au bout duquel pendait une vessie de porc emplie de pois secs que les enfants et les Sots faisaient tourner pour produire du bruit.   50 La devise de Gringore, qu’on peut voir autour de la gravure ci-dessus, était : RAISON PAR TOUT !   51 À la belle étoile (le plat d’argent, c’est la lune). « Il est logé au Plat d’argent/ (Où se tient son train et sa court)/ Avec le seigneur d’Argent-court. » <Maistre Hambrelin (Montaiglon XIII).>   52 ab : de   53 Les miséreux.   54 Qu’il en soit fait ainsi.   55 Qui êtes lunatiques. « Parlez tout doulx, car il tient de la lune/ Et a la teste massive [pleine] de grillons. » Marchandise et Mestier (BM 59).   56 Vous devez lui prêter main-forte.   57 Colérique. « S’il est hastif, amodérer son yre. » Gringore, Fantasies de Mère Sotte.   58 Leçon de b ; a : fort variable  (à la rime.)   59 Louis XII est un Valois. Mais un de ses meilleurs généraux n’est autre que le duc Charles III de Bourbon : très lunatique, il finira par combattre la France au profit de Charles Quint, et capturera François Ier à Pavie après avoir été son connétable. Puis il se lassera de Charles Quint et ira commander le « sac de Rome », où il mourra en bon catholique, à la tête d’un bataillon de lansquenets luthériens.   60 Trucider.   61 J’étreins l’un, je désétreins l’autre.   62 Si je conclus aujourd’hui un accord.   63 Que nul ne se courrouce.   64 Cf. le Monde qu’on faict paistre, note 102. Son manteau en loques laisse passer le vent de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur, puisque le « vent de bise » désigne le pet : Trote-menu et Mirre-loret, vers 191.   65 Vous ne resterez pas en rade par ma faute.   66 On prononce Gaieté, et non Gayette, comme le prouve cette rime : « Sera ce jour pour véri/ Par le bon seigneur de Gayetté. » Sotz joyeulx de la nouvelle bande.   67 Louis XII avait 50 ans. Il mourut trois ans plus tard, épuisé par sa jeune épouse. Gringore le présente comme un vieillard faible et velléitaire, incapable de prendre une décision, et entouré de mendiants. Le personnage du pape est beaucoup plus vivant.   68 ab : Le .II. : Vecy vos subgectz voz vassaulx/ Deliberez de vous complaire.  (Vassaulx est la rime de 256.)   69 Beignets et autres babioles.   70 ab : de nates   71 C’est encore un pauvre, mais de belle apparence : « Ce sont les vignes de la Courtille : belle montre et peu de raport. » (Richelet.) On prononce Courtile.   72 Le concile de Pise s’ouvrit le 1er novembre 1511, à l’instigation de Louis XII qui espérait faire déposer Jules II. Ce fut un fiasco.   73 Se courroucer.   74 Les riches ecclésiastiques achetaient de lucratives charges d’abbayes qu’ils louaient à des abbés démunis. On pouvait être abbé commendataire en plusieurs lieux sans jamais dire une messe ! Cf. les Sotz ecclésiasticques.   75 Regardez !   76 ab : plate bource  (La Courtille arrive du concile au galop. Son rôle a été confié à Plate Bourse, peut-être parce que l’acteur qui le tenait était absent. J’ai corrigé de même la rubrique 278-279. Il intervenait ailleurs : Sotte Fiance l’appelle au v. 458.)   77 Avec des chevaux de relais.   78 Il n’est pas mort, celui qui est ressuscité. C’est une manière de dire qu’il vaut mieux être présent car les absents ont toujours tort.   79 Dépensé.   80 Pour se procurer de la nourriture.   81 Léger d’argent, pauvre. Cet abbé figure lui aussi parmi les indigents des Sotz joyeulx de la nouvelle bande. Il n’apparaît pas dans la sottie, bien qu’on l’appelle au v. 457. Son rôle a peut-être été redistribué au Second Sot : « Quelque part vays le temps passer,/ Car mieulx me congnois à chasser/ Que ne fais à dire matines. » Cf. note 76.   82 Gringore écrira dans la Sotye des Croniqueurs : « Ilz n’ayment pas si bien leur cloistre/ Qu’ilz font le déduict de la chasse. »   83 De grimaces hypocrites.   84 De livres d’heures. Gringore traduira du latin les Heures de Nostre-Dame.   85 Dans cette assemblée de nobles et de prêtres, la Sotte Commune représente le peuple français. Les débats théologiques ne l’intéressent pas : elle ne parle que d’argent. Louis XII ne semble pas la connaître, alors qu’il s’était laissé proclamer « Père du peuple » en 1506.   86 A ses affaires en désordre.   87 Des crieurs publics annonçaient la dépréciation ou la suppression d’une monnaie. Cf. le vers 599.   88 Des biens, du profit.   89 En sûreté.   90 Accords. Jules II ne cessait de rompre les accords qu’il signait.   91 ab : incongnues  (À la rime. « Traï-son » fait 2 syllabes.)   92 Poisons. Cf. notes 20 et 23.   93 Blancs-seings.   94 Une vengeance contre les incendiaires.   95 ab : La commune  (Rubrique suivante.)   96 Grommelle, grogne.   97 Louis XII abaissa l’impôt de la taille.   98 Dérober tes poules.   99 Le roi avait rendu la Justice un peu moins injuste.   100 Provision.   101 Raison.   102 Célèbre chanson de Josquin Des Préz, souvent chantée au théâtre, par exemple dans la farce du Savatier (LV 74).   103 Aujourd’hui.   104 Des schismes.   105 Gringore a démontré longuement l’hypocrisie religieuse de Mère Sotte avant de la faire entrer ; Molière s’en souviendra dans Tartuffe ou l’Imposteur.   106 Selon la légende biblique, Abiron et Dathan furent engloutis par la terre.   107 ab ajoutent : Sy me viendront ilz secourir   108 Jules II avait 69 ans. Il mourut l’année suivante, de mort naturelle !   109 ab : grumeler  (Cf. le vers 651. Poste = guise.)   110 Le roi de France était le fils aîné de l’Église.   111 Confiance.   112 Avant que j’obtienne un succès. « Successer dans ce que nous faisons, ou ne réussir en rien de ce que nous entreprenons. » Les Secours de la divine Providence.   113 Opportunisme.   114 Bonnet de Lates, le médecin juif et astrologue d’Alexandre VI (le pape Borgia), puis de son digne successeur Jules II.   115 « Sy n’estoit qu’ung Juif le gouverne. » L’Homme obstiné. Dans cette moralité qui suivait notre sottie, on reproche au pape d’agir « par conseil judaïcque », et on craint même « qu’il ne soit circoncis ». En 1928, le nom de Gringore sera donné au journal antisémite Gringoire (c’est sous cette graphie que Victor Hugo et Théodore de Banville avaient popularisé l’écrivain).   116 Dû : en temps utile.   117 Avec moi.   118 ab ajoutent : Nostre mere ie vous diray   119 Par l’astrologue Bonnet de Lates, vers 417-418.   120 Gringore avait sans doute joué aux Halles de Paris une moralité contenant le personnage allégorique de Bonne Foy.   121 Réputation et gloire.   122 Soutenue.   123 Par des moyens permis ou non.   124 Donnera dispense, permettra.   125 Des chapeaux de cardinaux. Pendant son règne, Jules II avait acheté de la sorte cinq évêques français.   126 On a longtemps dit que Jules II avait fait frapper une médaille le représentant sous la forme d’un dieu païen, en train de chasser la France à coups de fouet.   127 Pour une certaine.   128 ab ajoutent : Deuant vous mes gentilz suppotz   129 Victime inconnue de la blague consistant à recoudre un pourpoint pour faire croire à son propriétaire qu’il a enflé. Cf. la Farce du pourpoint rétrécy (F 44). Le gipon, ou jupon, était aussi un pourpoint que les soldats portaient sous l’armure. « Jehan Gipon » fut le surnom de Ferdinand le Catholique, adversaire de la France dont il est question au v. 81.   130 Les partisans du pape. « – Je te voirray quelque jour pape. – Mais lors, vous serez papillon. » Gargantua, 12.   131 Guerdons, récompenses.   132 Je n’avais pas besoin de ça.   133 Je cuidais, j’espérais.   134 On a décrié la monnaie (monnoie) : v. note 87.   135 Quand bien même mon oie serait tuée.   136 ab : .III.   137 Si on me comprend (verbe ouïr).   138 Le coq gaulois symbolise la France.   139 La monnoie décriée a perdu sa réputation, mais également son bruit d’espèces sonnantes.   140 Ces 8 derniers vers relèvent du genre de la fatrasie, qui est la langue maternelle des Sots : il n’y a rien à comprendre dans cette histoire de Fous.   141 Le pape, en armes et à cheval, avait assiégé en personne la forteresse de Mirandola (janvier 1511).   142 Le concile de Tours (convoqué par Louis XII en septembre 1510) avait décrété que le roi pouvait se défendre contre le pape : vers 641-642.   143 Divertissements (ironique).   144 ab : .III.   145 Il vaudrait mieux lire LE PREMIER, puis LE .II., puis LE .III.   146 On arrache les habits militaires et religieux de Mère Sotte, qui apparaît avec une robe et un bonnet de folle. Dans beaucoup de Sotties, le déshabillage d’un fou déguisé en sage constitue la scène révélatrice. Cf. les Sotz triumphans, vers 156-167.   147 Nouvelle référence au concile de Tours (note 142).   148 L’Homme obstiné recevra les conseils d’un personnage appelé Symonie.   149 Il n’y a pas de raison de faire.

TROTE-MENU ET MIRRE-LORET

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

 

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TROTE-MENU  & 

MIRRE-LORET

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Ce dialogue scatologique fut joué à Paris (probablement sur le parvis de l’ancienne église Saint-Eustache, dans le quartier des Halles), vers la fin du XVº siècle. Un Mireloret servira de premier suppôt à la Basoche dans la sottie Pour le cry de la Bazoche.

Le jeu du « Sot-s’y-met » consiste à placer une pièce de monnaie sur son front ou entre ses genoux ; un joueur aux yeux bandés, ayant les mains derrière le dos, doit l’attraper avec sa langue. Trote-menu triche : il met la pièce entre ses fesses. Dans les Avantures du baron de Fæneste, Agrippa d’Aubigné décrit un pareil tour lors d’une partie de « saussimet » : « Ces deux genoux estoient les fesses d’un lacquais, où vous fistes tant trévirer la pièce avec la langue, et la poussiez en un vilain pertuis. »

Source : Recueil Trepperel, n° 7.

Structure : Rimes plates avec 4 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

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Sotie nouvelle à deux personnages

trèsbonne et fort joyeuse

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[C’est assavoir :

    LE PREMIER SOT,  TROTE-MENU

    LE DEUSIESME SOT,  MIRRE-LORET]

 

 

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       LE PREMIER SOT, TROTE-MENU, commence    SCÈNE I

     Ne suis-je pas céans venu

     Assez tost pour nappes escourre1 ?

     Vous ne sçavez qu’est advenu.

     Ne suis-je pas céans venu ?

5     Se je n’eusse troté menu,

     De moy on eust fait de la bourre.

     Ne suis-je pas céans venu

     Assez tost pour nappes escourre ?

     [………………………… fourre.]

     Ainsi, bouté me suis céans.

10    Escoutez : esse Orléans2 ?

     A ! nénil… J’ay assez loysir ;

     Vous me ferez grant desplaisir,

     S’ung peu ne3 me donnez à boyre :

     J’en eusse ung peu meilleur mémoyre

15    Pour vous racompter des nouvelles.

     Je croy que j’ay les escrouelles,

     De ceste eaue que boy souvent.

     Se mon cul n’a ung peu de vent,

     Je suis taillé de tout gaster4.

20    Se vin est mauvais à taster,

     Il regibe trop mallement.

     Trèstous les jours tanseulement

     J’en burois bien, ce m’est advis :

     Je dors maintenant tant, envis5,

25    Sans prendre nulle médicine…

     Ceste-là si m’a fait ung signe6 :

     Je ne sçay si je luy ennuye.

     Que du remenant7 d’une truye

     Soit-elle demain desjunée !

        LE DEUSIESME SOT,  MIRRE-LORET       SCÈNE II

30    Dieu gard[e] la belle assemblée

     Des deux costés et ou mellieu !

     Bien venu soit8 ceste journée !

     Dieu gard[e] la belle assemblée !

     Je cuide que ma destinée

35    Me devoit mettre en ce lieu.

     Dieu gard[e] la belle assemblée

     Des deux costés et ou mellieu !

     (Heureux seray, par le sang bieu,

     Ou tout malheureux ceste année ;

40    Car j’ay une malle assenée9,

     La meilleure femme du monde.

     Je pry à Dieu qu’i la confonde10

     Pour la mettre en son Paradis.)

     J’ay reçu des coups plus de dix,

45    Voyre, trèstous d’une fumelle.

     Ma mère-grant si fut jumelle,11

     Si fut en ung cruel martire…

     Cestuy-là ne s’en fait que rire :

     Pour tant, plus n’en diray[-je] mot.

                  TROTE-MENU12

50    Le filz à la grosse Margot13,

     Que faictes-vous cy maintenant ?

                  MIRRE-LORET

     Es-tu pas le petit bigot ?

                  TROTE-MENU

     Le filz à la grosse Margot,

     Qu’as-tu fait de son amygot14 ?

                  MIRRE-LORET

55    Qui parloit si bien l’allemant ?

                  TROTE-MENU

     Le filz à la grosse Margot,

     Que faictes-vous cy maintenant ?

     Oncques, puis Caresme-pernant,

     Ne te peuz trouver en [la] place.

                  MIRRE-LORET

60    Par le glorieux saint Eustace,

     De quoy il est solempnité15 :

     J’avoye bonne voulenté

     D’enquérir où est ton repaire,

     Mais nullement n’en ay que faire.

65    Puis qu’ainsi nous sommes trouvés,

     S’aucunement riens vous sçavez

     De nouveau, au moi[n]s que j’en sache.

                  TROTE-MENU

     Mort bieu ! J’achetté une vache

     Dernièrement à ce lendit,

70    Qui porte, ainsi comme [l’]on dit,

     Veaux et moutons [très]tout ensemble.

                  MIRRE-LORET

     Pour Dieu ! gardez bien qu’on ne l’emble :

     La marchandise est bonne et belle.

     Quant à moy, je vens la pucelle

75    Et macquereau l’ung parmy l’autre.

                  TROTE-MENU

     Tu es ung bon marchant de peautre16,

     Je l’entens bien à ta devise.

     Voyrement, quant je me ravise,

     Jouons à aucun jeu nous deux.

                  MIRRE-LORET

80    Et ! par sainct Jaque, je le veulx.

     Avise quel jeu tu veux faire.

     Contre toy, suis content [de] traire

     Chopine de vin à la fois.

     Touteffoys, se nous fus[si]ons troys,

85    Nous serions ung peu mieux sortis17.

                  TROTE-MENU

     De peu de chose je t’advertis ;

     [Ce, du moins, çà]18 je te diray :

     De ma bource, je tireray

     Ung grant blanc19 ; et [tout] ou mellieu

90    De mon fronc, icy en ce lieu,

     Je l’atacheré davant tous.

     Les yeulx bendés auras trèstous ;

     Et se trouver le peux aux dens,

     Il sera tien20.

                  MIRRE-LORET

                Boutes dedens21 !

95    Je suis tout rusé de ce fait.

     Mais ce seroit à toy mal fait

     Se me trichois aulcunement.

                  TROTE-MENU

     Et ! non feray22, tout seurement :

     Gens y a assez en la place.

100   N’estes-vous pas de Saint-Eustace ?

     Vous estes mon voisin prochain.

     Et moy je suis de Saint-Germain23 :

     Jamais ne joueroye à ce tour.

                   MIRRE-LORET

     Vous verrez tantost ung beau tour.

105   Bende-moy les yeulx, et t’avance

     Appertement !

                  TROTE-MENU

                 (Grande vaillance

     Ce sera à toy, se tu gaignes !)

     Tourne-toy deçà, se tu daignes…

     Tu vois bien ?

                   MIRRE-LORET

                Par la Magdaleine !

110   Dieu te met[te] en fièvre quartaine

     Se24 plus voy des yeulx que des mains !

     Tous deux sommes cousins germains ;

     Jamais ne te vouldroie tromper.

     Mais si je le povois atrapper…

                  TROTE-MENU

115   [Et ! tu l’auras] sans nulle doubte.

     Mais tu dois sçavoir somme toute

     Que des mains tu n’y a[uras] touche.

                  MIRRE-LORET

     Ce seroit à moy grant reprouche !

     (J’entens bien où tu veulx venir :

120   Derrière les vouldrois tenir,

     Sur peine de paier l’amende.)

                  TROTE-MENU

     Demeure[s] icy en attente

     Tant que je me soys mis à point.

                  MIRRE-LORET

     Seigneurs, je vous diray ung point :

125   Qu’il vous plaise de regarder

     Légièrement, sans point tarder,

     À la monnoye, que soit bonne.

     [Or] es-tu prest ?

                  TROTE-MENU

                  Nul mot ne sonne :

    Tu me ferois tantost fumer25.

                  MIRRE-LORET

130   Tu [me] verras tantost humer

     Ce grant blanc à la Bonne Pie26.

                  TROTE-MENU

     Tu y vas de bonne estampie !

     Je croy de vray que tu l’auras.

     Ha ! grant blanc, tu y demour[r]as ;

135   Véci ton dernier sacrement.

                  MIRRE-LORET

     Il sera à moy voyrement.

     N’esse pas icy ton visaige ?

     Par la mort bieu ! ouÿ, ce croy-je.27

                  [TROTE-MENU]

     Hélas ! pour Dieu, ne me mors point !

                  [MIRRE-LORET]

140   Et ! il est si trèsbien à point :

     Nullement ne pourroye faillir.

     Saint Jehan ! je l’ay fait trésaillir,

     Je l’ay bien sentu à mon nez.

                  [TROTE-MENU]

     Vous serez tantost desjunéz.

                  MIRRE-LORET

145   Il fault tost que tu le remettes.

                  TROTE-MENU

     Dont premier fault que te remettes

     À la place dont es28 venu.

     Malheur si t’est bien advenu :

     S’il ne fust chut, il estoit tien.

                  MIRRE-LORET

150   Certes encor(e) sera-il mien :

     Il n’a pas failli, qui recueuvre29.

     Tantost que je soy mis en œuvre !

     Si sera à coup despesché.

                  TROTE-MENU

     Il sera tantost rataché.

155   Tien-toy icy tant que soit fait.

                  MIRRE-LORET

     Si feray-je.

                  TROTE-MENU30

              Le plus parfaict

     Cul qui soit d’icy [jusqu’]à Romme,

     Pour visaige l’auras en forme.

     Mais mot ne sonnez, messïeurs.

160   Se vous voyez de belles fleurs,

     Cueillez[-les] pour faire ung boucquet.

     Avant, avant, petit naquet31 !

     C’est fait ; quant vous vouldrez venir…

                  MIRRE-LORET

     Quant il me vient au souvenir

165   Du bon vin que buré32 tantost,

     Mon cueur dit que m’avance tost.

     Je pense que je n’y faudray pas.

                  TROTE-MENU

     Comment tu y viens pas à pas !

                  MIRRE-LORET

     Dea ! je ne sçay pas le chemin.

                  TROTE-MENU

170   Et ! beau sire, tand-moy la main.

     Or fais ton devoir, tu es près.

                  MIRRE-LORET

     Sang bieu ! je sens cy du cyprès,

     Ou des aux, ou du muglias33.

     Tu fleures tout le faguenas34 !

175   Mais quel dëable as-tu mengé ?

     Ton visaige si est changé :

     Mort bieu, que vécy grosse joue !

     Se c’estoit pour faire la moue !

     Si sont-ilz belles et nourries…

180   Fay-l’en de moy ces mocqueries ?

     Plus n’y joeray, par tous les saincts !

                  TROTE-MENU

     Comment ! tu y touches des mains ?

                  MIRRE-LORET

     Non fois, vraiment, ou que le perde.

     Mais vraiment je sens de la merde,

185   Ou une vesse gâtinoise.

                  TROTE-MENU

     (Tu me remplis le cul de noyse :

     Ne scès-tu fort becquer dedens ?)

     Tu vois cy les gens attendans

     À véoir jouer ce mistère35.

                  MIRRE-LORET

190   Je ne m’en sçauroye plus taire :

     Je sens icy du vent36 de bise.

     Comment ! vécy bonne divise ;

     Metz-tu meintenant ung béguin37 ?

     Tu as ton visaige sanguin :

195   L’orine en devroit estre belle.

                  TROTE-MENU

     Tu es ung gros villain rebelle :

     Gaigne le grant blanc, dy, coqu38 !

                  MIRRE-LORET39

     Je regny sainct Gris ! c’est ung cu !!

     Que le feu saint Anthoine l’arde !

200   Et le mau saint Front [si] le farde !

     Et le mau saint Jehan40 si l’alume !

     M’as-tu fait becquer ceste enclume,

     Du grant blanc que devoye boyre ?

     Mais par monseigneur saint Grégoire,

205   J’ay beu d’ung trèspuant bruvaige !

     Je te combas : voylà mon gaige.

     Saint-Germain est-il si vilain

     Comme toy ? Et ! par Dieu, nennin41 !

     Mais tous les gens ne vallent guère.

                  TROTE-MENU

210   Se je desploye ma banière

     Je te bauldray, si, grant atache,

     Et y fust ores saint Eustac[h]e.

     Va-t’en, va, harengier foyreux !

                  MIRRE-LORET

     Mais toy, paillart tripier breneux !

215   Vistupères-tu ma parroisse ?

     Je te mettré en tel destresse,

     Sanglant savetier, porte-fais !

                  TROTE-MENU

     Tu es seigneur du Trou Punays42 !

                  MIRRE-LORET

     Et toy, de l’archon de Bourbon43 !

220   Tien44 ! cela te semble-il bon ?

     C’est pour une ; vélà pour deux !

     Tu es bien povre malheureux,

     De te prendre à toy plus fort.

                       TROTE-MENU

     Haro ! bonnes gens, à la mort !

225   Haro ! haro ! Hélas, je seigne.

     Fault-il que je porte l’enseigne45

     De ce cocquin de Saint-Eustace ?

     Encore ay ung noble en ma tasse46

     Pour luy tenir bon pié et fort.

230   Haro ! bonnes gens, à la mort !

                  MIRRE-LORET

     Pour éviter plus grant discort,

     Je m’en yray de ceste place.

                  TROTE-MENU

     Prenez-le, le villain a tort !

                  MIRRE-LORET

     Pour éviter plus grant discort.

                  TROTE-MENU

235   Hé ! vous voyez bien se j’ay tort ;

     Estes-vous tous pour Saint-Eustace ?

                  MIRRE-LORET

     Pour éviter plus grant discord,

     Je m’en iray de ceste place.

     Pour Dieu, que soye en vo[stre] grâce !

240   Messïeurs, à Dieu vous comment.

                  TROTE-MENU           SCÈNE III

     Il m’a pugny bien asprement…

     Mais il fault que je preigne en gré,47

     Vous priant degré à48 degré.

     Je m’en iray49 aux champs jouer,

245   Pour véoir le regnart trocter.

     Adieu, messïeurs, je vous prie.

     Et50 que Dieu gard la compaignie !

 

                   EXPLICIT

*

1 Pour plier les nappes = pour finir ce qui est sur les tables.   2 L’église Saint-Eustache côtoyait l’hôtel d’Orléans et la rue d’Orléans-Saint-Honoré.   3 T : vous   4 Je risque de salir ma robe.   5 Malgré moi.   6 Les deux comédiens interpellent constamment des spectateurs.   7 Des restes.   8 T : suie   9 Une maîtresse mal mariée : « Je suis bien la malle assenée,/ Car nuyt ni jour, rien ne me faites. » La Vigne, le Munyer.   10 Je soupçonne qu’il y avait là une équivoque digne de Gratien Du Pont : « [Ceux] qui leurs souhaitz sur ce villain con fondent,/ De corps, de biens et d’âme se confondent. » Ou de Jehan Molinet : « On debvroit ung tel homme assommer et confondre,/ Qui sa force et vertu va dedens ung con fondre. »   11 T ajoute un vers : Ne fusse pas belle portee   12 À partir d’ici, les rubriques portent le pre(mier) et le .II., que je remplace par TROTE-MENU et MIRRE-LORET.   13 C’est-à-dire : fils de pute. La Ballade de la Grosse Margot de Villon était déjà célèbre.   14 Cet amigo espagnol qui parle allemand est sans doute un proxénète, comme Mirre-Loret lui-même (vers 74-75 et 162).   15 Cette représentation fut donnée pour la fête de saint Eustache, le 20 septembre.   16 Double sens : Balle du grain / Paillasse de bordel.   17 Pourvus.   18 T : Cest du moins sa   19 Pièce de monnaie.   20 Trote-Menu va coller une pièce sur son front, et Mirre-Loret, les yeux bandés, devra l’attraper avec ses dents. La seconde fois, Trote-Menu la placera au niveau de son coccyx dénudé.   21 Tope là !   22 T : non   23 Saint-Germain-l’Auxerrois, une paroisse voisine.   24 T : Sen   25 Double sens : Mettre en colère / Répandre du fumier. Ce 2° sens est confirmé par les vers 19 et 184.   26 Plusieurs tavernes arboraient comme enseigne une pie. (Ce mot désignait familièrement la boisson : « Crocquer la pye. »)   27 T attribue les vers 138, 140 et 141 à Trote-Menu, et les vers 139 et 144 à Mirre-Loret.   28 T : est   29 Celui qui se refait n’a pas perdu.   30 Il s’adresse au public.   31 T : naruet  (Naquet = jeune messager qui transmet les rendez-vous galants : « Tantost les maquereaux, et tantost les naquets,/ Leurs vallets effrontéz. » Jean Vatel.)  Trote-Menu s’adresse de nouveau à Mirre-Loret.   32 Que je boirai. Mirre-Loret espère obtenir cet argent pour acheter du vin (vers 131 et 203).   33 Du baume de Chypre, de l’ail ou du musc.   34 Mauvaise odeur corporelle.   35 Cette cérémonie. Mais Eugénie Droz pense que notre sottie précédait le Mystère de saint Eustache. S’il s’agit de celui qu’on a joué près de Briançon en 1504, c’est exclu : il est écrit en provençal.   36 Mire l’oret = guette le vent.   37 Un bonnet. Il a touché le bas de la robe que Trote-Menu a retroussée au-dessus de son postérieur.   38 T : coquin   39 Il ôte son bandeau.   40 Le feu de saint Antoine est le mal des ardents (l’ergotisme). Le mal de saint Front, c’est la lèpre, qui « farde » le visage de ses victimes. Le mal de saint Jean est l’épilepsie.   41 T : nenil   42 Puant. Le Trou Punais était un cloaque proche du Pont-au-Change.   43 L’arche de Bourbon : pont du quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois.   44 Il donne une première gifle à Trote-Menu.   45 La marque.   46 Un sou dans ma bourse.   47 T ajoute un vers : Et vous aussi paraillement   48 T : en   49 T : vois ( = vais. Cf. le vers 238.)   50 T : Cest

LE FAULCONNIER DE VILLE

Musée de Cluny

Musée de Cluny

*

LE  FAULCONNIER 

DE  VILLE

*

Cette farce écrite en 1511 exploite « une anecdote grossière dont le comique douteux repose sur quelques équivoques gaillardes1 ». C’est dire son intérêt ! Ce n’est toutefois pas sans finesse que l’auteur applique à la drague le vocabulaire de la chasse, comme le faisait le Capitaine des Sotz fourréz de Malice. On notera la présence d’un personnage féminin muet, ce qui est très rare.

Source : Recueil de Florence, nº 26.

Structure : abab/bcbc irrégulier, mêlé de rimes plates, avec 2 virelais.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

*

Farce nouvelle du

Faulconnier de ville

qui emmaine la beste privée tandis que

le Faulconnier champestre et le Gentilhomme

sont bendés pour la cuider prendre à tastons

*

À III personnages2, c’est assavoir :

     FAULCONNIER DE VILLE

     FAULCONNIER CHAMPE[STRE, PÉROTON]

     LE GENTILHOMME

     [UNE BELLE FILLE]

*

   LE FAULCONNIER DE VILLE commence en sifflant    SCÈNE I

             Huit huit huit huit huit huit huit ! À coup ! Sus ! Au déduict !

     LE FAULCONNIER CHAMPESTRE  [en cornant de son cornet]

            Pront pront pront pront pront pront [pront pront] !

             LE FAULCONNIER DE VILLE,  en sifflant

             Huit huit huit huit huit huit huit [huit] !

             Sus ! À coup, icy environ ! 

            En parlant à ung quidem de la compaignie :

5    Escoutez, hay, mon compaignon,

            Celluy que je vis avant-hier :

     Prestez-moy vostre grant furon3

     Pour aller chas[s]er au terrier4.

     Avez-vous point de reg[n]ardier5

10    Lequel vous me puissiez prester ?

                                        LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              Est-il moyen de conquester,

              Ennuit, quelque beste sauvaige ?

              Pour tracasser ne pour guetter

              Au boys, n’est-il nulle avantaige ?

15    En ung bois ramaige,

              Soubz ung verd bocaige,

              N’est-il nulle proye ?

                                        LE FAULCONNIER DE VILLE

              Je sçay le passaige

              Tout à l’avantaige

20    D’en prendre montjoye.

                                       LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              Qui est celluy-là ? Qu’on le voye !

              Qui estes-vous, hay, compaignon ?

                                       LE FAULCONNIER DE VILLE

              Je suis vostre, or et monnoye,

              Par ma foy, mon gentil mignon.

25    N’avez-vous pas nom Péroton,

              Celluy que je congneus ouan ?

              Esse vostre frère Jouhan

      Qui morut, ou [si] ce fut vous6 ?

                                       LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              Il mourut, dont j’euz grant couroux.

                                       LE FAULCONNIER DE VILLE

30    N’en reschappa-il point ?

                                      LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

                                                            Nenny.

      Mais par ma foy, j’euz bien la toux7,

              Et fus plus malade que luy.

                                    Adonc, le Faulconnier champestre corne de son cornet.

                                      LE FAULCONNIER DE VILLE

              Et pourquoy corne-tu ainsi ?

              Sang bieu ! tu me romps bien la teste.

                                      LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

35    Ha ! tu n’entens pas, mon amy :

              C’est pour espovanter la beste.

              Aultrement je ne la conqueste

              Jamais, se n’est par mon cornet.

                                     LE FAULCONNIER DE VILLE

              Sang bieu ! cela n’est point honneste.

40    Je n’y veulx q’ung petit sifflet.

                                    LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              Ha, dea ! dictes-moy, s’il vous plaist,

              Qui vous estes, si trèsabille ?

                                    LE FAULCONNIER DE VILLE

              Mignon, dorelot et dehait,

      Ung gentil faulconnier8 de ville.

                                    LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

45    Sainct Jehan ! je sçay bien le s[e]tille9

              De faulconnerie des champs.

                                    LE FAULCONNIER DE VILLE

              Nous sommes donc bien différens :

              Se cornez pour espovanter,

              Je siffle pour (l’) aprivoyser.

50    Mais dictes-moy sans plus baver :

              Que faictes-vous de cest espieu ?

                                   LE FAULCONNIER DES CHAMPS

              Que j’en fais ? C’est pour le senglier,

              Quant [je] le treuve en quelque lieu.

              […………………………………………. -ieu,]

              Vous ne portez point de baston ?

                                  LE FAULCONNIER DE VILLE

55    Si fais, si fais, par le sang bieu !

      J’en ay ung gorgias, mignon.10

                                 LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              Et que ne le portez-vous dont ?

                                 LE FAULCONNIER DE VILLE

              Si fais-je tousjours quant et moy.

              Ma foy ! c’est ung maistre baston,

60    Long de demy pié et ung doy11.

              Mais aucuneffoys, par ma foy,

              Il ploye12 quant je baille un(e) estoc.

              Certes, oncques creste de coq

      Ne fut plus rouge13 que le manche.

                                LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

65    Où le portez-vous ? En la manche ?

                                LE FAULCONNIER DE VILLE

              Nenny non, il a ung estuy

              Que j’ay tout proprement pour luy.

              Et jamais je ne le remue

              Sinon qu’ayes [la] beste abatue.

                               LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

70    Vertu bieu, vous me dictes raige !

              Je suis en dangier qu’on me tue,

              Quant le senglier vient au passaige ;

              Et j’ay baston long d’avantaige,

              Ferré, et pour frapper de loing.

                              LE FAULCONNIER DE VILLE

75    Par sainct Jehan, je sçay l’usaige

              D’abatre [la] beste en ung coing.

              Lors, prens mon baston en mon poing

              Et frappe d’estoc et de taille.

                              LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              Sang bieu ! je cuide qu’il se raille.

                              LE FAULCONNIER DE VILLE

80    J’avou Nostre Dame ! non fais.

                              LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              Je congnois les quartiers du boys,

              Et si, suis souvent sans rien prendre ;

              Tousjours de bons chiens deux ou trois

             À chacun buisson pour actendre.

85     Aussi, nul ne sçauroi[t] comprendre

              La joyeuseté qui y est.

              La belle petite herbe y croist,

              Et [si], le rossignol y chante14.

                              LE FAULCONNIER DE VILLE

              Sainct Jehan ! j’ay une autre forest

90    Où tous les jours le cocu15 chante.

                              LE FAULCONNIER CHAMPESTRE

              J’ay belle hacquenée courante ;

              Le beau troctier, s’il est besoing

              Trèsbien monter et courir loing

              Par-dessus le plain boys ramage ;

95    Tousjours le bel espieu au poing

              Pour prendre la beste sauvaige.

      Et s’il est besoing, j’ay mon paige

              Habillé gorgiasement,

              Menant lévrier à l’avantaige.

100    Courir au boys légièrement ;

               Tomber tout plat, le plus souvent

               En ung fossay, homme et cheval.

              Mais cela, c’est déduit royal,

              Il n’est jamais rien si honneste.

105    Aulcuneffoys, fendre la teste,

              [Se] rompre une jambe ou ung bras ;

              Ce n’est rien, mais qu’on ayt la beste

              Pour tresbucher du hault en bas.

                               LE FAULCONNIER DE VILLE

              Par ma foy ! ce n’est pas mon cas.

110    Jà n’est si beau boys que Paris.

              Mais danger y a des marys

              Qui font le plus souvent le guet ;

              Ce sont les plus grans ennemis

              Qui [nous] puissent nuyre, en effect.

115    Saillir par la fenestre nect,

              Le plus souvent nous le faison(s).

      Puis estre empoignés [par le]16 guet,

              V(e)ez-en là toute la façon.

              Mais bien souvent, par tel blason

120    Et par une belle promesse,

      J’abatz le beau féron17

      Quant je luy monstre ceste lesse18.

              Et puis jamais je ne la blesse,

              Car mon baston n’est point ferray.

              [……………………………………… -ray :]

125    Lever le beau petit corpset,

              Beau petit têton sadinet,

              Belle entredeux, belle poictrine,

              Belle croppièr[e], belle eschine,