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FRÈRE GUILLEBERT

Recueil du British Museum

Recueil du British Museum

*

FRÈRE  GUILLEBERT

*

 

Cette farce normande ou picarde, écrite peut-être en 15051, est inspirée notamment par deux fabliaux : les Braies au Cordelier, et les Braies le priestre. Elle offre un précieux répertoire du vocabulaire érotique ayant cours à son époque. On l’a couplée ultérieurement avec un sermon joyeux2 dans le même ton. Le « héros » du sermon s’appelle Guillebert3, comme en témoigne le vers 67 ; mais celui de la farce avait peut-être un nom plus court : les vers 124, 307, 330 et 503, qui nomment Guillebert, sont trop longs.

Source : Recueil du British Museum, nº 18.

Structure : Sermon joyeux (avec 7 strophes en ababbcC), 2 triolets, abab/bcbc, rimes plates, 5 strophes en ababbcC. La versification est très soignée, les rimes sont riches, ce qui permet de « décorriger » certaines corrections maladroites commises par l’imprimeur.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

 

*

Farce nouvelle de

Frère Guillebert

trèsbonne et fort joyeuse

*

 

À quatre personnages, c’est assavoir :

    FRÈRE GUILLEBERT

    L’HOMME VIEIL [MARIN]

    SA FEMME JEUNE

  LA COMMÈRE [AGNÈS]

*

                                            FRÈRE  GUILLEBERT  commence        SCÈNE  I

               Foullando in calibistris,

               Intravit per bouchan ventris

              Bidauldus, purgando renes.4

             Noble assistence, retenez

5     Ces motz pleins de dévotion.

           C’est touchant5 l’incarnation

           De l’ymage6 de la brayette

           Qui entre –corps, aureille7 et teste–

           Au précieulx ventre des dames.

10   Si demandez entre voz8, femmes :

           « Or çà, beau Père, quomodo9 ? »

           Le texte dict que foullando

           En foullant10 et faisant zic-zac,

           Le gallant se trouve au bissac11.

15   Entendez-vous bien, mes fillettes ?

           S’on s’encroue12 sur voz mamelettes

           Et qu’on vous chatouille le bas,

           N’en sonnez mot, ce sont esbatz ;

           Et n’en dictes rien à voz mères.

20   De quoy serviroient voz aumoyres13

          Si ne vouliez bouter dedens ?

           Se vous couchez tousjours à dens14,

           Jamais n’aurez les culz meurtris,

    Foullando in calibistris.

25   Gentilz gallans de rond bonnet15,

           Aymantz le [se]xe féminin,

           Gardez se l’atellier16 est net

           Devant que larder le connin17 :

           Car s’on prent en queue le venin18,

30   On est pirs qu’au trou Sainct-Patris19,

    Foullando in calibistris.

           Tétins voussus20, doulces fillettes

           Qui aimez bien faire cela21

           Et, en branlant voz mamelettes,

35   Jamais ne direz « [Hau !] Hollà22 ! »,

           Un point y est23 : guettez-vous là

           Que vous n’ayez fructus ventris24,

    Foullando in calibistris !

           Vous, jeunes dames mariées

40   Qui n’en avez pas à demy25

           [Et n’en estes rassasiées,]

           N’escondissez26 point un amy :

           Car restent27 –fust-il endormy–

           Au papa28 ceulx qui son[t] pestris

    Foullando in calibistris.

45   Je vous recommande, à mon prosne,

           Tous noz frères de robe grise29.

           Je vous promectz, c’est belle aumosne30

           Que faire bien à gens d’Église.

           Grans pardons a31, je vous advise,

50   À leur prester bouchan ventris,

    Foullando in calibistris.

           Plusieurs beaulx testins32 espiés

           Se font « batre » sans nul mercy ;

           Et puis qu’ilz ont des petis piedz

55   Au ventre33, ilz sont en soucy :

           « La[s] ! (se disent), d’où vient cecy ? »

          Et ! le veulx-tu sçavoir, Biétris34 ?

    Intravit per bouchan ventris.

           Un tas de vieilles esponnées35

60   Qui vous font tant de preudefemmes36,

           Il semble qu’ilz soient estonnées

           S’ilz oyent parler qu’on ayme dames ;

           Et ! vous croyez que les infâmes

           Ont tous les bas espoitronnéz37,

65   De servir purgando renes !

           Mes dames, je vous recommande

           Le povre frère Guillebert.

           Se l’une de vous me demande

           Pour fourbir un poy38 son haubert,

70   Approchez, car g’y suis expert.

           Plusieurs harnois39 ay estrénéz,

    Bidauldus purgando renes.

               LA  FEMME  commence 40            SCÈNE  II

           Dieu vous gard, ma commère Agnès,

           Et vous doint santé et soulas !

               LA  COMMÈRE

75   Ha ! ma commère, bien venez !

               LA  FEMME

           Dieu vous gard, ma commère Agnès !

               LA  COMMÈRE

           Que maigre et palle devenez !

           Qu’avez-vous, ma commère, hélas ?

               LA  FEMME

           Dieu vous gard, ma commère Agnès,

80   Et vous doint santé et soulas !

           Que cent foys morte me souhaitte !

               LA  COMMÈRE

           Et pourquoy ?

               LA  FEMME

                                        D’estre mise ès lacz41

           D’un vieillart, et ainsi subjette42

           De jour, de nuict, je vous souhette !

85   Mais de poindre43, c’est peu ou point.

           Quel plaisir a une fillette

           À qui le gentil tétin point ?

               LA  COMMÈRE

           Sçait-il plus rien du bas pourpoint44 ?

               LA  FEMME

           Hélas, ma mye, il s’est cassé.

90   S’en un moys un coup est appoint45,

           Il [en] est ainsi tost lassé.

           Je l’ay beau tenir embrassé :

           Trouve46 autant de goust qu’en vieil lard.

           Mauldict soit-il, qui a brassé47

95   Me marier à tel vieillard !

           Quel plaisir d’ung tel papelard48,

           Pour avoir en amour pasture !

               LA  COMMÈRE

           Il vous fault un amy gaillard

           Pour supplier49 à l’escripture.

100  Dieu n’entend point, aussi Nature,

           Que jeunes dames ayent souffrette50.

           Mais cerchez une créature

           Qui ayt la langue un poy51 segrette.

               LA  FEMME

           Il est vray [que] quand on en quette,

105  On est regardé de travers ;

           Mais quoy qu’on jase ou [qu’on] barbette,

           Je jouray de bref à l’anvers52.

           Doibt mon beau cor[p]s pourrir en vers

           Sans voir53 ce que faisoit ma mère ?

110  Vienne, fust-il moyne ou convers54 :

           Je luy presteray mon aumoyre.

               LA  COMMÈRE

           Enda ! c’est bien dict, ma commère.

           J’en ay faict, à mon temps, ainsi.

           C’est une chose bien amère

115  De languir tousjours en soucy.

               LA  FEMME

           Adieu donc, je m’en voys d’icy

           En attendant quelque advantage.

               FRÈRE  GUILLEBERT             SCÈNE  III

           Ma dame, ayez de moy mercy55,

           Ou mourir me fault avant aage.

120  Mon las cœur vous baille en ostage :

           Plaise-vous le mettre à son aise.

           Je vous dis en poy de langaige

           Ce qui me tient en grant mésaise.

               LA  FEMME

           Frère Guil(le)bert56, ne vous desplaise,

125  Ce n’est pas ainsi qu’on amanche57.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Ma mye, je vous pry qu’il vous plaise

           Endurer trois coups de la « lance » :

           C’est belle osmosne, sans doubtance,

           Donner pour Dieu aux souffretteux58.

               LA  FEMME

130  S[i] on savoit nostre accointance,

           Mes gens me saqueroient59 les yeulx.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Hé ! nous ferons si bien noz jeux

           Qu’on ne sçaura rien du hutin60.

           S’une foys je suys sur mes œufz61,

135  Je baulmeray62 sur le tétin.

               LA  FEMME

           Venez donc demain, bien matin :

           J’envoyray Marin au marché.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Plaisir sera au63 vieil mastin

           De trouver le pâtis herch(i)é64.

               LA  FEMME

140  Le vieillart a trop bon marché65.

                                           L’HOMME                 SCÈNE  IV

           Et dont vient mon jeune tétot ?

           Je vous ay toute jour cherché.

               LA  FEMME

           Que me voulez[-vous donc] si tost ?

               L’HOMME

           Et d’où vient mon jeune této[t] ?

145  Que vous [m’]engainez ung petiot66 !

               LA  FEMME

           Vostre « bas » est trop eslauché67

               L’HOMME

           Et d’où vient mon jeune tétot ?

           Je vous ay toute jour cherché.

               LA  FEMME

           Enda ! j’ay le cœur si fâché

150  Que vouldrois estre en Purgatoire !

               L’HOMME

           Vous fault-il ung suppositoire,

           Ou [ung] clistère barbarin68 ?

               LA  FEMME

           Vous m’avez abusée, Marin :

           Avec vous, je vis en langueur.

               L’HOMME

155  Je ne vous bas, ne fais rigueur.

           Demandez-moy s’il vous fault rien69.

               LA  FEMME

           Ce n’est point –vous n’entendez rien–

           Là où me tient la maladie70.

           Voulez-vous que je le vous die ?

160  Je suis par trop jeune pour vous.

               L’HOMME

           En ung moys, je fais mes cinq coups ;

           La sepmaine, ung coup justement71.

               LA  FEMME

           Cela, [ce] n’est qu’afemmement72 !

           J’aymerois tout aussi cher rien73.

               L’HOMME

165  Comment ! Vous vous passiez [très] bien

           De causquéson74, chez vostre mère.

               LA  FEMME

           La douleur est bien plus amère :

           Mourir de soif emprès le puis75 !

               L’HOMME

           Je fais tout le mieulx que je puis.

170  J’en suis, par Dieu, tout trèsbatu76,

           Combien que j’aye combatu77.

           Encor78, vous dictes estre enceinte.

               LA  FEMME

           [C’est d’avoir]79 prié une saincte

           Que pleine suis, de peu de chose…

175  Encor[e] dire ne vous ose

           Sçais bien quoy.

               L’HOMME

                                          Et dictes, bécire80 !

               LA  FEMME

           Marin, mon amy, je désire…

           Las ! je crains81 tant le povre fruict…

               L’HOMME

           Dictes-le-moy : soit cru ou cuit82,

180  Vous me verrez courir la rue.

               LA  FEMME

           Je désire de la morue

           Fresche, des moules, du pain mollet ;

           Et si, vouldrois bien d’ung collet

           D’ung gras mouton83, et d’ung vin doulx.

185  Et si, Marin (entendez-vous ?),

           De cela qui estoit si blanc

           Quand nous mariâmes.

               L’HOMME

                                                         Du flan ?

               LA  FEMME

           Et voyre, vous y estes tout droict84 !

           Je n’en puis durer, [or]endroit85.              

 

               L’HOMME

 

190  J(e) iray donc demain, bien matin,

           Au marché.

               FRÈRE  GUILLEBERT                 SCÈNE  V

            Hé ! gentil tétin86 !

           Que tant tu me tiens en l’oreille87 !

 

               RONDEAU88

           Pour une qui [bien] s’appareille89

           Ung vray chef-d’œuvre de Nature,

195  Mon corps veulx mettre à l’avanture

           À les sangler pour la pareille90.

 

           Mon corps et membre(s) j’appareille91

           N’escondire pas créature,

           Pour une92.

 

200  Si ton mary dort ou si veille,

           Mais qu(e) accès j’aye à ta93 figure,

           Je veulx que l’on me défigure

           Se point un grain94 je m’esmerveille

           Pour une.

 

               L’HOMME                SCÈNE  VI

205  Il est [grand] temps que je m’esveille95.

           Adieu, je m’en vois au marché.

               LA  FAMME

           Adieu ! Et prenez bon marché96.

           Mais, je vous prie, n’oubliez rien.

               L’HOMME

           Nennin, non, il m’en souvient bien.97

               FRÈRE  GUILLEBERT                SCÈNE  VII

210  Holà, hay ! Je viens bien à point98.

               LA  FEMME

           Oy. Dévestez chausses et pourpoint,

           Et approchez : la place est chaulde.

               FRÈRE  GUILLEBERT  se  despouille 99

           Au moins, y a-il point de fraulde ?

           Je crains la touche100, sur mon âme !

                                          LA  FEMME

215  Pas n’estes digne d’avoir dame,

           Puis que vous estes si paoureux.

               L’HOMME              SCÈNE  VIII

           Et ! suis-je point bien malheureux

           D’avoir oublié mon bissac ?

           Je n’ay pennier, pouche101 ne sac

           [Où pourray mettre la vitaille.]102

220  Il fault bien tost que je m’en aille

           Requérir le mien…

                                                Hay ! holà !103

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Et ! vertu sainct Gens104 ! Qu’esse-là ?

           Monsieur sainct Françoys105 ! que peult-ce estre ?

               LA  FEMME

           Par [mon enda]106 ! C’est nostre maistre.

225  Je croy qu’il se doubte du jeu.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Que c’est ? vostre homme ? Vertu bieu !

           Hélas ! je suys bien malheureux.

           Le dyable m’a faict amoureux,

           Je croy ; ce n’a pas esté Dieu.

               LA  FEMME

230  Muchez-vous107 tost en quelque lieu :

           S’il vous trouve, vous estes frit.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Et ! mon Dieu, je suis bien destruit !

           Vertu sainct Gens ! le cul me tremble108.

           Or çà, s’il nous trouvoit ensemble,

235  Me turoit-il, à vostre advis ?

               LA  FEMME

           Jamais pire homme je ne vis.

           Et si, crains bien vostre instrument109.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Le dyable ayt part au hochement110

           Et à toute la cauquéson !

240  Accoustré seray en oyson111 :

           Je n’auray plus au cul que plume112.

               LA  FEMME

           S’il est engaigné113, il escume ;

           Semble, à veoir, ung homme desvé114.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Hé ! Pater noster et Avé !

245  Vertu bieu ! je suis bien hoché115.

               LA  FEMME

           Las ! mon amy, c’est trop presché ;

           Venez çà, je vous mucheray.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Qui m’en croira, je m’en fuyray,

           Par Dieu, le cas bien entendu.

               LA  FEMME

250  Mais que soyez bien estendu,

           Point ne vous voirra soubz ce coffre116.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Or çà donc, puis que le cas s’offre,

           Me voicy bouté à l’acul117.

           Et ! couvrez-moy un poy le cul118 :

255  Je sens bien le vent119 qui me frappe.

           S’une foys du danger j(e) eschape,

           S’on m’y r’a, je seray sapeur120.

                                           LA  FEMME

           Taisez-vous, n’ayez point de peur ;

           Je vous serviray, si je puis.

               L’HOMME

260  Et puys, hay ! m’ouvrirez-vous l’huis ?

               LA  FEMME 121

           Las ! mon amy, qui vous ramaine ?

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Il me fault cy estendre en raine122.

           Qu’au dyable soit-il ramené !)

               L’HOMME

           Hé ! suis-je point bien fortuné ?

265  J’avois oublié mon bissac.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (À ce coup, je suis à bazac123 :

           Je suis, par Dieu, couché dessus !

           Et ! sainct Frémin et puis Jésus !

           C’est faict, hélas, du povre outil124 !

270  Vray Dieu ! il estoit si gentil,

           Et si gentement encresté125.)

               LA  FEMME

           Je vous l’avois, hier, apresté

           Sur ce coffre avant que coucher.

               L’HOMME

           Couchez-vous, je le voys cercher.

275  Et gardez-vous que n’ayez froid.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Il s’en vient, par Dieu, cy tout droict.

           Hé ! sainct Valéry126 ! Qu’esse-cy ?

           Ha ! s’il me prenoit en mercy127,

           Et qu’il print toute ma robille128

280  Mais hélas ! perdre la coquille129 ?

           Mon Dieu ! c’est pour fienter par tout130.)

               LA  FEMME

           Ne cerchez point là vers ce bout :

           Il n’y est point.

               L’HOMME

                                        Et où est-il don ?

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Mon Dieu, je demande pardon ;

285  Tout fin plat131, je te cry mercy !)

               L’HOMME

           On sent, par Dieu, cy le vessy132 :

           Vertu sainct Gens, quel puanteur !

               [LA  FEMME]

           Et ! on faict sa malle puteur133.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (S’il estoit aussi tourmenté,

290  Il eust, par Dieu, piéçà fienté.)

               LA  FEMME

           Et puis ? l’avez-vous, Marin ?

               L’HOMME

                                                                 Peaulx134 !

           Point n’est cy parmy les drapeaulx135 ;

           On l’a quelque part mis en mue136.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Je suys mort si je me remue.

295  J’ay desjà le cul descouvert.

           Et pource, frère Guillebert,

           Mourras-tu si piteusement ?

           Deux motz feray de testament137,

           Devant que laisser ma cuiller138

300  Et qu’on139 m’ait couppé le couiller.

           À Cupido, dieu d’amourettes,

           Je laisse mon âme à pourveoir

           Pour la mettre avec des fillettes,

           Car j’estois140 bien aise à les veoir.

305  La dame aura mon cœur, pour voir141,

           Pour qui me fault icy périr.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir142 ?

           Tétins143 poinctifz comme linotz144,

           Qui portent faces angélicques,

310  Pour fourbir leur custodinos145

           Auront l’ymage et mes brelicques146 :

           Ne les logez point parmy flicques147 ;

           Dedens jambons148 les fault nourrir.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?

315  Jeunes dames, friantz tétotz,

           Vous aurez mes brayes149 pour tout gaige,

           Pour vous fourbir un poy le dos

           Quant vous avez faict le bagaige150.

           Frotez rains et ventre : g’y gaige,

320  Cela vous fera secourir151.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?

           Aux muguetz, grateurs de pareilz152,

           Laisse ma dernière ordonnance ;

           On153 leur fera leurs appareilz

325  Sur l’orifice de la pance

           De leurs femmes. S’en est la chance154,

           Ilz en auront plus beau férir155.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?

           Je prie à tous ces bons yvrongnes,

330  Se frère Guillebert est trespassé,

           Qu’ilz disent en [lavant leurs brongnes]156

           […………………………… -ssé :]

           « J’ay bien gardé, le temps passé,

           Mon gentil gosier de sorir157. »

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?)

               L’HOMME

335  Je ne sçay plus où le quérir.

           Il y a de la dyablerie.

               LA  FEMME

           Parlez de la Vierge Marie158 !

               L’HOMME

           Vertu bieu ! je suis trop fasché.

           Si fault-il qu’il soit cy caché.

               FRÈRE  GUILLEBERT

340  (In manus tuas, Domine159

           Nisi quia Domine ne…

           Tedet spiritus160 Et pelli…

           Confiteor, Deo celi…

           Ut queant quod chorus vatum…

345  Hé ! te perdray-je, beau baston161 ?

           C’est faict, ce coup. Povre couiller !

           Il vient, pardieu, tout droict fouiller

           Cy sur moy. Et ! vertu sainct Gens !

           Fault-il tuer ainsi les gens ?

350  Par Dieu ! je varie162 de crier.

           Gaignerois-je rien à prier,

           Et à luy monstrer ma couronne163 ?

           mon Dieu, comme tu me gravonne(s)164 !

           À Dieu, gentilz tesmoins165 pelus !)

               LA  FEMME

355  Mon amy, ne cherchez là plus :

           Qu’est cela pendu à ceste cheville166 ?

               L’HOMME

           Et, çà ! Au dyable, çà ! C’est ille167 !

           Venez, que vous vous faictes chercher.

               Nota qu’il doit prendre le hault-de-chaulses

               à frère Guillebert pour son bissac.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Encor pourray-je bien hocher168.

360  Vertu sainct Gens, que je suis aise !)

               L’HOMME

           Adieu, ma mye ! Que je vous baise

           Ung poy à mon département169.

               LA  FEMME

           N’espargnez point l’esbatement170.

               L’HOMME

           Je feray le cas171 au retour.

               FRÈRE  GUILLEBERT

365  Par sainct Gens ! revoycy bon tour.

           Encor pourra paistre pelée172.

               LA  FEMME

           Hélas ! j’estois bien désolée :

           Je cuydois qu’il vous mist à sac.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Où, gibet, [print-il]173 ce bissac ?

370  J’estois, par Dieu, couché dessus.

               LA  FEMME

           Et qu’a-il donc emporté174, Jésus ?

           Il sera bien tost cy rapoint175.

               FRÈRE  GUILLEBERT 176

           Par Dieu ! si ne m’y lairez177 point

           Rouge178 cul ravoir, sainct Françoys !

375  Par Nostre Dame ! je m’en vois,

           Mais que j’aye reprins [mes despoilles]179

           Vertu Dieu ! où est mon sac à coilles ?

           Comment ! je ne le trouve point.

               LA  FEMME

           Où est[oit]-il180, frère Gnillebert ?

               FRÈRE  GUILLEBERT

                                              Emprès mon pourpoint,

380  Pendus cy en ceste cheville.

               LA  FEMME

           Hé ! Vierge Marie, ce sont ille

           Qu’il a prins en lieu de bissac.

           Las ! mon Dieu, je suis à bazac :

           Il me tuera, mais qu’il le voye.

               FRÈRE  GUILLEBERT

385  (Ma foy, je m’en voys mettre en voye ;

           Je croy qu’il ne m’y verra181 point.

           Je prandray mon vit à mon poing :

           Mes mains me serviront de brayette.)182

               LA  FEM[M]E

           Hélas ! et suis-je bien meffaicte ?

390  N’est-ce point bien icy malheur ?

           En amours, je n’euz jamais eur183.

           Las ! je ne sçay que deviendray ;

           M’en fuyray-je, ou s[i] l’atendray ?

           Se je l’atens, il me tuera.

395  Je m’en vois veoir que me dira

           Ma commère…184

                                              Hélas, Dieu vous gard !        SCÈNE  IX

               LA  COMMÈRE

           Que vous avez piteux regard !

           Vous n’avez pas esté bastue ?

               LA  FEMME

           Hélas ! ma mye, je suis perdue.

400  Je ne sçauray que devenir.

               LA  COMMÈRE

           Bo[n], il ne fault point tant gémir :

           À tous maulx on trouve remède.

               LA  FEMME

           Donnez-moy conseil et ayde,

           Aultrement, je suis mise à sac.

405  Las ! ma mye, en lieu de bissac,

           Nostre homme a prins, comme [il apert]185,

           Les brayes de frère Guillebert,     plorando 186

           Et s’en va à tout187 au march[i]é.

               LA  COMMÈRE

           Cela, mon Dieu, c’est bien chié188 !

410  N’est-ce aultre chose qui vous point ?

               LA  FEMME

           Ha ! vous ne le congnoissez point :

           Il dira que j’en fais beaucoup ;

           Et si, jamais qu’un povre coup

           N’en fis189, par le prix de mon âme !

               LA  COMMÈRE

415  N’est-ce aultre chose ? Nostre Dame !

           Allez-vous-en à la maison.

           Je luy prouveray par raison

           Que ce sont les brayes sainct Françoys.

           Tenez gestes190, je m’y en vois.

420  Qu’on me fesse se ne l’appaise.

               [LA  FEMME]

           Hé ! mon Dieu, que me faictes aise !

           Je m’en voys191 trotant bien menu.

               L’HOMME              SCÈNE  X

           Me voicy donc tantost venu.

           Mais je suis quasi estouffé

425  Tant le bissac sent l’eschauffé192

           Et ! vertu sainct Gens, qu’esse-cy ?

           Bissac ? A ! Bissac, pardieu, non est :

           C’est l’abit d’un cul guères net,

           Car y voycy l’estuy à couilles.

430  En voulez-vous menger, des « moules »193 ?

           Me le faict-on194 ? Belle froissure195,

           Se je vous tiens, je vous asseure !

           Le dyable vous cauquera196 bien !

           Le diable enport se j’en fais rien,

435  Que n’ayez le gosier couppé !

           [……………………… -pé.]

           Hon ! me voicy bien atourné.

           Le margout197, quand suis retourné,

           Estoit muché en quelque lieu ;

           Ne le198 sçavois-je, vertu Dieu !

440  Je vous eusses bien foutiné199,

           Par Dieu, et fust-ce ung domine200 !

           Vous faictes fourbir le buhot201,

           Et on m’apellera Hu(ih)ot202 ?

           Et ! pardieu, j’en seray vengé.

445  Le grant diable m’a bien engé203

           De vostre corps, belle bourgeoise !

               LA  COMMÈRE            SCÈNE  XI

           Mon compère, vous faictes grand noyse :

           [Et si,] on ne vous a faict rien ?

               L’HOMME

           Vertu bieu ! on m’en baille bien.

450  Est-ce ainsi qu’on envoye les gens

           (Hon ! hon204 !) cauquer ? Vertu sainct Gens !

           La cauquéson sera amère !

               LA  COMMÈRE

           Et ! pensez-vous que ma commère

           Voulsist205, hélas, se mesporter ?

               L’HOMME

455  Le diable la206 puist emporter !    Monstrat caligas. 207

           Voyez : voylà la prudhomie208.

               LA  COMMÈRE

           Las ! mon amy, ne pensez mye

           Qu’il y ait icy de sa faulte.

           Le cœur dedens mon ventre saute,

460  Quant manier je vous les vois :

           Las ! ce sont les bray[e]s sainct Françoys,

           Ung si précieux reliquère.

               L’HOMME

           Et ! vertu sainct Gens, à quoy faire

           Les eust-on mises à ma maison ?

               LA  COMMÈRE

465  Vrayement, il y a bien raison :

           Et ! pensez-vous bien (Dieux avant209 !)

           Que vous eussiez faict un enfant

           Sans l’aide du sainct reliquaire ?

               L’HOMME

           Et pourquoy n’en sçaurois-je faire ?

               LA  COMMÈRE 210

470  Hélas ! vous estes esponné211.

               L’HOMME

           Encor, pardieu, suis estonné

           Comment cecy y peult servir.

               LA  COMMÈRE

           Quant du joyau on peult chevir212,

           Il en fault froter rains et pance

475  Sept foys, et dire sa Créance213 ;

           Puis après, rendre le debvoir214.

           On[c] ne les cuidasmes onc avoir ;

           Encor, s’on ne nous eust congneues215,

           Jamais nous216 ne les eussions eues.

480  Et si, da, les fault renvoyer.

               L’HOMME

           Je les yray donc convoyer

           Moy-mesmes jusques au convent217.

               LA  COMMÈRE

           Frère Guillebert vient souvent :

           Il ne les luy fault que bailler.

               L’HOMME

485  Or bien, donc. Il s’en fault aller

           Pour veoir qu’en dira nostre femme.218

 

           Pardonnez-moy, par Nostre Dame,          SCÈNE  XII

           Ma mye : j’ay failly219 lourdement.

               LA  COMMÈRE

           Vous ne sçavez pas, voyrement,

490  Qu’il estimoit220 de vous, ma mye ?

           Le bon homme ne pensoit mye

           Que eussiez les brayes sainct Françoys,

           Et en faisoit tout plain d’effrois221.

           Il ne sçavoit comme il en estoit222.

               LA  FEMME

495  Le cœur bien me l’admonnestoit223,

           Quand [ne] les ay trouvées ceans.

           J’aymerois mieulx pourrir en fiens224

           Que de me daigner mesporter !

               LA  COMMÈRE

           Ma mye, il les fault reporter.

               LA  FEMME

500  Las ! voyre, il nous ont bien servys.

               L’HOMME

           Par Dieu, ma mye, jamais [n’en vis]225

           Qu’à ceste heure-cy, Dieu avant !

               LA  COMMÈRE 226

           C’est frère Guil(le)bert là-devant.

           Il vaul[droi]t mieulx les luy bailler.

               L’HOMME

505  C’est bien dict.227

                Venez cy parler

           Un petit, s’il vous plaist, beau Père !

               FRÈRE  GUILLEBERT         SCÈNE  XIII

           A-t-on céans de moy affaire ?

           Je croy que ouy, comme je voys.

               LA  FEMME

           Ce sont les chausses228 sainct Françoys,

510  Que remporterez, s’il vous plaist.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Je le feray sans plus de plaict229 ;

           Mais boutez-vous tous à genoulx,

           Affin que le sainct prie pour nous.

           Et si, vous fault baiser tous trois

515  Les brayes de monsieur sainct Françoys230 :

           Vous aurez la laine231 plus doulce.

               LA  FEMME

           Baillez-m’en une bonne touche232,

           Puis qu’en ay eu si grand doulceur…

               FRÈRE  GUILLEBERT

           C’est trèsbien faict, ma bonne seur ;

520  Car c’est un fort beau reliquère.

               L’HOMME

           Allons les reporter, beau Père ;

           Que chascun voyse à son degré233.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Adieu, messieurs : prenez en gré234.

 

FINIS

Du jeune clergie de Meulleurs. 235

M P U

*

1 Voir la note 235. Elle fut imprimée à Rouen par Jehan de Prest, entre 1542 et 1559.   2 Jelle Koopmans l’a inclus dans son Recueil de Sermons joyeux (pp. 585-589). Il a aussi publié, dans la Revue Romane, un article qui éclaire la scénographie : Frère Guillebert : taxinomies et visualisations d’une farce. La meilleure édition de la pièce est due à André Tissier : Recueil de farces, VI, Droz, 1990. Citons encore les trouvailles normandes d’Emmanuel Philipot : Notice sur la farce de Frère Guillebert. (Mélanges Mario Roques, II, 1953.)   3 Ce nom fait penser à couille vert [verge vigoureuse] : « Moynes ? Que le mal feu les arde,/ Tant portent-ilz la couille verd ! » (Les Rapporteurs.) En outre, le guille-là désignait le pénis : voir l’Épitaphe du membre viril de frère Pierre, de Jodelle.   4 En fouillant dans le calibistri, le bidaud entra par la bouche du ventre, purgeant les reins.  Fouiller = coïter : « Fouillez et ne soyez piteux !/ Or fouillez bien au fond du pot ! » (Joyeusetéz, XIII).  Calibistri = vulve : « [Elle] laissa aux Cordeliers d’icy/ Son si joly callibistry. » (Le Duchat.)  Bidaud = pénis : « Maujoinct [la vulve] se mouille,/ Le povre bidault là s’abaisse. » (Le pourpoint fermant à boutons.)  Bouche = vulve : « Mets icy ton gros “doigt”, et bouche/ Bien hardiment ma basse bouche ! » (Parnasse satyrique.)   5 Au sujet de.   6 Statuette, qui de loin, avait l’apparence d’un godemiché. (Voir la morphologie humaine du phallus au vers suivant.) On dit que les nonnes employaient toutes sortes d’objets sacrés à des fins profanes. Cf. aussi le vers 311.   7 Testicules. « Le membre de Colin, deffaict,/ Se retira, penchant l’oreille. » (Cabinet satyrique.) Voir aussi le vers 192.   8 Entre vous. « Entre vos, femmes, (…)/ Vous pouriez demander : “Beau Père,/ Où se prend ce doulx ongnement [sperme] ?” » Sermon joyeulx pour rire, LV 3.   9 De quelle manière ?   10 En copulant. « Et jà montoit dès son jeune aage/ Sur les filles de son village,/ Et les culoit et les fouloit. » (Jodelle.) « Faire zic-zac » [zigzag = va-et-vient] est répertorié par Rose M. Bidler (Dictionnaire érotique. Ancien français, Moyen français, Renaissance). « Eaue de vie [sperme] qui soustient vie [vit]/ Et ziques-zaques au verd-jus [sperme]. » (Une femme à qui son voisin baille ung clistoire, F 28.)   11 Vulve. « Y vous la couche sur le dos,/ Et après cinq ou sis bons mos,/ Feist entrer “Geufray” au bissaq. » L’Oficial, LV 22.   12 Si on se cramponne à.   13 Armoire = ventre (Takeshi Matsumura, Dictionnaire du français médiéval, p.238). Idem au vers 111.   14 À plat ventre.   15 Bacheliers. « Il est bien temps que vous soyez/ Graduées, et que vous ayez/ Sur la teste le bonnet ront. » Les Femmes qui se font passer maistresses, F 16.   16 Regardez si la vulve est saine. « Eussent-ils, sur le déclin de leur aage, bandé à l’attelier de Vénus ? » Jean Dagoneau.   17 Avant d’y pénétrer. « Moy (…) qui sçais proprement mettre l’andouille au pot/ Et larder le connin. » J. de Schelandre.   18 La syphilis.   19 L’entrée du Purgatoire, mais aussi l’anus. Cf. le Gaudisseur, vers 64 et note 7.   20 BM : moussus  (Voussu = bombé, arrondi.)   21 Faire l’amour. « C’est une femme qui a fait/ Cela cent foys sans son mary. » Farce d’un Amoureux, BM 13.   22 Assez ! « Je cuydoys qu’el me dist “ Hollà ! ”,/ Mais elle me disoit : “ Là, là !/ Houssez fort ! ” » (Sermon joyeux d’un Ramonneur de cheminées.) La fringale sexuelle des femmes était un lieu commun.   23 Il y a un hic. Se guetter = se garder, se méfier.   24 Préservez-vous d’une grossesse. Allusion au « fruit du ventre » de la Vierge Marie. Il est encore question d’un tel fruit au vers 178.   25 Qui n’avez pas la moitié du plaisir que vous souhaiteriez avoir.   26 N’éconduisez pas votre amant.   27 BM : rest &  (Car les enfants conçus pendant que vous copulez avec votre ami seront attribués au père officiel, même s’il dormait.)   28 BM : papar  (Papa = cocu qui reconnaît l’enfant d’un autre. « Et qui qu’en soit le père,/ Tu seras le papa. » Régnault qui se marie, F 7.)   29 Les moines franciscains, très défavorablement connus sous le nom de cordeliers, portaient une robe grise. Frère Guillebert est vêtu de ladite robe pour prononcer le sermon initial, mais il se rend au rendez-vous galant <vers 191> en civil, avec un pourpoint et un haut-de-chausses ; il reparaîtra en robe au vers 507, quand il aura perdu son habit séculier. Rabelais révèle que les béats Pères ne portent point de chausses sous leur froc : voilà pourquoi « leur pauvre membre s’estend en liberté à bride avallée, et leur va ainsi triballant sur les genoulx ». (Pantagruel, 16.)   30 « Mes dames, je suis d’avis que vous mestiez vos jambons parmy nos andouilles : vous ferez belle aumosne. » (Marguerite de Navarre, Propos facétieux d’un Cordelier en ses sermons.) Même expression au vers 128.   31 On gagne beaucoup d’indulgences. La Confession Margot exploite ce thème.   32 Femmes. On trouve cette métonymie aux vers 32, 52, 191 et 308 ; et sous la forme « tétot » aux vers 141 et 315. Épié = pointu comme le sommet d’un clocher, qu’on nommait l’épi ; cf. le vers 87.   33 Depuis qu’elles sont enceintes.   34 « Il y engrossa une gouge/ Qui avoit nom dame Biétrix. » Le Gaudisseur.   35 Épuisées (par la luxure).   36 Qui font tant les bégueules.   37 Ont les fesses usées par les frottements du lit (vers 23). « Une vieille espoitronée. » Roman de Renart.   38 Un peu. « Fourbir le haubert à une femme » est répertorié dans le Dictionnaire érotique de Bidler.   39 Vulves. « Rembourreux d’enffumés cabas [culs] :/ Laisser vous fault vostre mestier/ Sans plus fourbir ces vielz harnas. » (Ballade.) Étrenner = dépuceler.   40 C’est effectivement le vrai début de la pièce. Une jeune femme mal mariée va chez sa voisine Agnès, une veuve quelque peu entremetteuse.   41 Lacets, liens du mariage.   42 Esclave.   43 D’avoir une érection. « Il point droictement sur le dart. » Le Povre Jouhan.   44 De la braguette ? L’expression exacte est : « Savoir –ou entendre– le contrepoint. » C’est-à-dire, être habile dans les choses de l’amour. Mais par métonymie, un pourpoint est aussi un amant : « Vous voulez trop souvent/ Estre couverte d’ung pourpoint ! » Les botines Gaultier, F 9.   45 Tiré.   46 BM : Tout  (J’y trouve.)   47 Celui qui a combiné de. Les parents mariaient souvent leurs filles à des vieux barbons, d’où le nombre de cocus.   48 Hypocrite.   49 Suppléer. Encore très lu à cette époque, le Roman de la Rose <Lettres gothiques, vv. 19633-19680> développe une longue métaphore sur l’écriture et le coït ; on y voit par exemple Orphée, l’inventeur de la pédérastie, « qui ne set arer [labourer] ne escrire/ Ne forgier en la droite [bonne] forge ». Quant à ses adeptes qui « pervertissent l’escripture », il faut que « les greffes [leur stylet] leur soient tollu [coupé],/ Quant escrire n’en ont vollu/ Dedenz les précieuses tables [vulves]/ Qui leur estoient convenables ».   50 Pénurie. « J’ey du jeu d’aymer grand soufreste. » Sermon joyeulx de la Fille esgarée, LV 44.   51 BM : pey  (Poy = peu.)  Avoir la langue un peu secrète : être discret.   52 « [Frère Colin] confessa tant l’une des plus jeunettes,/ Qu’à son plaisir la fit mettre à l’envers. » Germain Colin.   53 Sans connaître, sans faire. « Luy monstrer comme Jean à sa mère le fait. » Mathurin Régnier.   54 Nouveau moine.   55 Pitié.   56 Trop long (voir ma notice). Faut-il lire Guilbert ? « Assemblées en la présence dudit nostre vénérable Frère Guilbert en nostre chapitre, au son de la cloche. » Histoire et antiquitéz du païs de Beauvaisis.   57 Le discours du frère, puisé aux meilleures sources de la poésie courtoise, manque de verdeur. La femme lui tend la perche (si j’ose dire) en jouant sur le double sens de emmancher : amorcer, et pénétrer. « N’est-il pas temps que vous emmenche ?/ Du temps perdu je suis marry,/ N’en desplaize à vostre mary. » Bonaventure Des Périers.   58 À ceux qui souffrent de la misère sexuelle.   59 Sacher = arracher.   60 Coït. « Ne furent culz de putain sans hutin. » Ballade.   61 Si je marche sur des œufs, si je suis sur mes gardes. Mais œufs = testicules : « Une prébende de moine, qui est une saucisse entre deux œufs. » Joyeusetéz.   62 J’éjaculerai sur vos seins pour ne pas vous inséminer. Baume = sperme : « Ce baume précieux qui donne la vie. » Nerciat.   63 BM : en  (Ce vieux chien aura le plaisir de trouver le pâturage de sa femme labouré.)   64 Hersé, labouré. Cf. Raoullet Ployart.   65 S’en tire à trop bon compte. Ici, elle rentre à la maison.   66 Je veux que vous me mettiez un peu mon bas de chausse. Jeu de mots involontaire : engainer = coïter. « Puis Martin jusche, et lourdement engaine. » (Clément Marot.)   67 Votre bas de chausse est trop disloqué. Mais bas = pénis.   68 À la manière des barbares turcs, qui passaient pour des sodomites indécrottables. « Qu’avecques moy elle s’en vienne,/ Et je luy bauldray ung clistoire/ Qu’on dit barbarin. » (Une femme à qui son voisin baille ung clistoire, F 28.) Voir note 70.   69 S’il vous manque quelque chose.   70 « La maladye de la trop-fille », comme on l’appelle dans Tout-ménage, tourmente aussi Perrete dans la farce de Frère Phillebert (LV 63) : pour la guérir, il faut que « Dieu luy doinct chose qui se dresse ». Et donc, frère Phillebert lui prescrit « un bon clistère barbarin ».   71 Dans la juste observance de la prescription de Celse : Semel in hebdomada [une seule fois par semaine].   72 Ce n’est bon que pour m’affamer. Le jeu de mots sur « femme » est réservé aux lecteurs.   73 J’aimerais tout autant n’avoir rien.   74 D’être côchée, saillie comme une poule par un coq. (Idem vers 239.) « Les cerfs rutent, les poissons frayent, les cocqs côchent. » Béroalde de Verville.   75 Référence à Charles d’Orléans, et surtout à Villon : « Je meurs de seuf auprès de la fontaine. »   76 BM : st rebatu  (Trébattu = transpercé <Godefroy>. « Une pluie tant grosse et sy espesse dont li uns et ly aultres furent tous moulliés et trèsbatus. » Froissart.)   77 Tellement j’ai battu votre con. Cf. Gratien Du Pont, vers 165.   78 D’ailleurs, au surplus.   79 BM : Ca este de  (Ce vers préfigure le dénouement.)   80 Exclamation. « Pourquoy cela ? Pourquoy, béchire !…./ Béchire ! celle fille-là/ Ne m’aime point. » (Les Enfans de Borgneux, F 27.) C’est peut-être une variante normanno-picarde de l’interjection « pécherre ! » [pécheur] : « Ha ! las, péchierres ! » (Godefroy.)   81 BM : crarins  (J’ai si peur pour l’apparence de mon bébé. On passait toutes ses « envies » à une femme enceinte, « affin que le fruit qu’elle porte n’en apporte enseigne [aucun stigmate] sur son corps ». Évangiles des Quenouilles.)   82 Que vous désiriez de la nourriture crue ou cuite. Elle la préfère crue : « [Ce Cordelier] demanda à toute l’assistence des femmes si elles ne sçavoient que c’estoit de manger de la chair crue de nuict. » Marguerite de Navarre.   83 BM : montom  (Elle veut du collier de mouton.)   84 Ce « tout droit » moqueur, précédé par un « entendez-vous » insistant, laisse penser que le produit blanc qu’elle a eu pendant sa nuit de noces n’était pas du flan…   85 Je ne peux plus y tenir, présentement.   86 Le moine soliloque dans la rue. Cette habile transition permet de faire passer la nuit et d’arriver au matin.   87 Tu me tiens par l’oreille… ou par les couilles (note 7).   88 BM met ce titre sous la rubrique. Or, ce rondeau simple de 12 vers commence au vers 193. Il était chanté.   89 Qui est pareille à, qui semble.   90 De les besogner toutes pour celle-là. « Voulez-vous bien que je vous sengle/ Par le ventre ? » Le Cousturier et son varlet, LV 20.   91 Je prépare à.   92 BM ajoute : & ce. [etc.]  Il n’est pas utile de résoudre la clausule à racine du refrain.   93 BM : la  (Pour peu que j’aie accès à ta personne.)   94 Si un peu je m’émerveille pour une autre.   95 Le couple est couché dans un lit.   96 Achetez à bon marché. Elle souhaite que son époux marchande longuement pour qu’il rentre plus tard.   97 Il sort, et le moine entre. La femme reste au lit.   98 J’arrive au bon moment. Mais à point = en érection. Cf. les Sotz fourréz de malice, vers 361.   99 Il accroche son pourpoint et son haut-de-chausses à un clou, ne conservant que sa chemise longue, puis il entre dans le lit. On admirera la décence de l’auteur, qui laisse un vêtement à ses personnages : à cette époque, on dormait nu.   100 L’épreuve. Mais aussi, un coup d’épée : « Avec l’espée rabatue, je donne simplement une touche. » Tabourot.   101 Ni panier, ni poche. Le bissac est un sac à deux poches : on le porte sur une épaule ou sur le col, et les poches pendent de part et d’autre, comme les jambes d’un pantalon.   102 Vers manquant. Vitaille = victuailles (Capitaine Mal-en-point, vers 428 et 719), mais aussi provision de vits (Chambèrières, vers 31). Ce même sac à vits deviendra un « sac à couilles » au vers 377.   103 Il frappe à la porte de sa maison.   104 Saint Jean.   105 Le moine appartient à l’Ordre des franciscains, fondé par saint François d’Assise, qui est encore invoqué à 374.   106 BM : en da  (« Par mon enda ! » est un juron féminin. Voir Godefroy.)   107 Mussez-vous, cachez-vous.   108 « Mais de grand peur le cul me tremble. » Le Marchant de pommes, LV 71.   109 Aussi, j’ai très peur pour votre instrument. Ce vieil époux conciliant n’est pas bien dangereux (scène IV) ; mais sa femme joue d’une manière sadique avec la pleutrerie du franciscain en lui rappelant la mésaventure d’Abélard, « qui chastré fut et puis moyne » (Villon).   110 Action de hocher une femme (vers 359).   111 Jeune jars qu’on a châtré pour qu’il n’importune pas les oies.   112 Que des poils : « Agneaulx de divers plumaiges. » (Godefroy.) Autrement dit, je n’aurai plus de couilles au cul. Même l’anatomiste Rabelais considère que les couilles sont pendues au cul : « Je te monstreray par évidence que tes couillons pendent au cul d’ung veau, coquart ! » (Quart Livre, 21.)   113 BM : en gaigne  (S’engaigner = s’irriter. « La femme à son mari s’engagne,/ Qui despend [dépense] son bien sans raison. » Godefroy.)   114 Fou furieux.   115 Secoué.   116 L’amant est bien sous le coffre, et pas dedans, sinon le public ne pourrait ni l’entendre, ni le voir. Beaucoup de coffres médiévaux étaient surélevés par des pieds, comme celui-ci (Musée de Cluny).   117 BM : la cul  (Bouté à l’accul = acculé.)   118 BM : col  (Le moine, accroupi en grenouille <vers 262>, a caché son buste sous le coffre, mais son postérieur dénudé reste visible. Sa maîtresse va poser du linge dessus.)   119 Il sent peut-être un avant-goût du pet qui va venir à 281.   120 BM imprime ainsi ce vers difficile : Son my ra ie seray asseure (Si on m’y reprend <vb « ravoir »>, je me ferai creuseur de tunnels.)  Ma conjecture permet d’obtenir une rime riche et un sens logique.   121 Elle ouvre, et son mari entre.   122 Dans la posture d’une rainette, genoux pliés et cuisses écartées. Pour plus de confort, il met sous ses genoux le bissac que la femme avait posé la veille sur le coffre (vers 272-273).   123 Je suis fichu. Idem vers 383.   124 Pénis. Cf. Raoullet Ployart, vers 29.   125 BM : en creste  (Le gland rouge est comparé à la crête d’un coq <note 129> : « Oncques creste de coq/ Ne fut plus rouge que le manche. » Le Faulconnier de ville.)   126 L’église de Meulers <note 235> est consacrée à saint Valéry.   127 En pitié, et qu’il prenne tout ce que j’ai en compensation.   128 « La robille, c’est à sçavoir tous ses vestemens, robes, chaperons, ceintures. » Guillaume Terrien.   129 Mon pénis. Dérivé de coq (anglais cock). « À qui vendez-vous voz coquilles,/ Entre vous, amans pèlerins ?/ Vous cuidez bien, par voz engins,/ À tous pertuis trouver chevilles. » (Charles d’Orléans.) Saint Coquilbault est un saint priapique invoqué contre la stérilité <note 149>.   130 Il ne peut se retenir de péter.   131 Humblement. Mais aussi : aplati sur le sol.   132 Une odeur de pet.   133 BM attribue ce vers au frère Guillebert ; or, il est dit par la femme, qui assume le pet afin de couvrir son amant. Male pu(an)teur = mauvaise odeur. Jeu de mots sur pute.   134 BM : Ouy et de beaulx  (Je n’en ai pas même la peau. Cf. l’actuel « Peau de balle ! ».)   135 Le linge.   136 Dans une cachette.   137 Ce testament paralyse l’action pendant 35 vers ; il a peut-être été mis là par l’auteur du sermon initial, où on trouvait déjà la forme rare du septain à refrain. Depuis François Villon, les testaments burlesques inspiraient les auteurs de farces. Voir par exemple le Testament Pathelin : « Et faire ung mot de testament. »   138 BM : maccueillir  (Cuillère = pénis. « –Mon mari l’a menu, mais il est long. –Bien, voilà qui est bon, quand la cueiller va jusqu’au fonds du pot. » Béroalde de Verville.)   139 BM : quant  (Le couiller désigne les bourses. Idem vers 346.)   140 BM : iay este   141 BM : veoir  (Pour vrai, en vérité. Il s’agit de la femme qui est dans le lit.)   142 Ce refrain est un décasyllabe à césure médiane, ce qui était fort rare. Sa musique en rappelle un autre, tout aussi interrogatif et suppliant, celui de l’Épistre de François Villon : « Le lesserez là, le povre Villon ? »   143 C’est toujours la métonymie symbolisant les femmes (note 32).   144 Pointus comme le bec des linottes.   145 Custodi nos ! Cet impératif a subi l’attraction du génitif custodis [du geôlier] : il désigne ici le sexe des femmes, qui garde prisonnier celui des hommes.   146 Mon pénis (vers 7) et mes breloques.   147 Tranches de lard salé : entre des cuisses maigres.   148 Entre des cuisses grasses. « Et couldre jambons et andouilles/ Tant que le lait en monte aux têtes. » Villon.   149 Les femmes qui ne parvenaient pas à procréer se frottaient avec les reliques de certains saints. À défaut d’un saint Guillebert, on pouvait par exemple invoquer son quasi homonyme saint Couillebaud. « Quant aux brayes [de S. François ou ses disciples], miraclifiquement elles faisoyent enfler le ventre aux femmes qui de nature estoyent stériles…. Combien de femmes brehaignes [stériles] sont devenues joyeuses mères de beaux enfans pour avoir baisé les brayes de S. François ? » (Henri Estienne.)   150 Le coït, l’action de baguer le pénis du mari : « –Et ! que je manye vostre chose…./ –Vous ne parlez que de bagaige. » (Farce de Jolyet, BM 5.) Passer la bague au doigt est connu comme un rite phallique : « Pour enfiler la bague et rembourer le bas/ De celle qu’il avoit choisi pour ses esbats. » (Th. de Viau.)   151 BM : recourir  (Cela vous sera d’un grand secours.)   152 Aux muguets [jeunes galants] qui grattent leur muguet [mycose syphilitique]. « Soupçonnant qu’un muguet ne luy fasse l’amour. » (Satyre Ménippée.) « La syphilis déguisée sous la forme d’un muguet très-intense. » (Archives générales de médecine.)   153 BM : Quon  (Appareils = pansements : « Vous nettoyerez la playe après en avoir ôté le premier apareil. »)  On mettra leur pansement sur le sexe de leur femme.   154 Si la chance en est, si elle est de la partie.   155 Ils frapperont mieux, au sens libre.   156 BM : launnt leurs brongues  (En rinçant leur gorge.)   157 BM : sotir  (Saurir = sécher comme un hareng saur. « Que nul ne puisse sorir, en la ville de Paris, harenc. » Godefroy.)   158 Et non pas du diable : cela portait malheur.   159 On reconnaît ici le début de l’extrême-onction. Mais la suite est un joyeux fatras où surnagent quelques bribes mal digérées. Quand ils ont peur, les hommes d’Église en perdent leur latin : cf. la Confession du Brigant. André Tissier <p.246> s’est évertué à traduire ce collage ; saluons son travail méritoire : « À moins que, Seigneur, / ton esprit ne soit fatigué d’être sollicité, / je confesse au Dieu du ciel, / pour que le chœur des prophètes puisse… »   160 Sedet spiritum eût été un peu moins aberrant, mais on n’en est plus là.   161 Pénis. Cf. le Faulconnier de ville, vers 54-78. Rime avec « vaton ».   162 Je diffère, je me retiens.   163 Les cheveux qui encerclent ma tonsure monacale, pour lui inspirer du respect.   164 Tourmentes.   165 BM : tesniers  (Au contraire de cet hapax, témoins, du latin testis, est couramment employé dans le sens de testicules : « Et que j’ay, comme maint moines,/ Queue roide et tesmoings velus. » Eustache Deschamps.)  Pelus = poilus.   166 Qu’est-ce qui est pendu à ce clou ? Dans la pénombre matinale, Robin prendra les chausses du moine pour son bissac (note 99).   167 C’est lui (idem vers 381). En bon vieillard myope et gâteux, il parle ensuite au bissac, qu’il vouvoie.   168 Copuler. Cf. le Monde qu’on faict paistre, note 33.   169 Avant mon départ. « Baisez-moy, mon doulx plaisir,/ Au moins, à vo’ département. » Le Povre Jouhan.   170 Ne lésinez plus sur les ébats sexuels. « Sa femme,/ Qui de son clerc prenoit esbatement. » Joyeusetéz, XIII.   171 L’amour : « Quant venez pour faire le cas/ Avec moy. » (Le Badin qui se loue, BM 11.) Le mari s’en va, et Guillebert sort de sa cachette.   172 Pelée [décalottée] = verge. « [Elle] a porté verge pelée…./ Trop est vielle sa puterie. » Roman de Renart.   173 BM : a il prins  (« Gibet » renforce l’interrogation : cf. Maistre Mymin, vers 303.)   174 BM : apporte   175 De retour, quand il s’apercevra qu’il n’a pas son bissac.   176 BM : Guilleret   177 BM : rairez vous  (Lairrez = laisserez.)   178 BM : Ronge  (Vous ne m’y ferez plus avoir le cul rouge : le moine a eu les fesses rougies par le froid <vers 275>, mais il a surtout failli avoir le cul ensanglanté par la castration.)   179 BM : ma despoille  (Dès que j’aurai repris les vêtements dont je m’étais dépouillé.)   180 On scande « wé-té », comme on scande « wé » aux vers 183 et 377. Cf. ma préface.   181 BM : trouverra  (Il est si myope qu’il ne me verra pas dans la rue encore obscure.)   182 Il s’enfuit en pourpoint, et toujours en chemise longue.   183 Heur = chance.   184 Elle va chez sa voisine Agnès.   185 BM : bien expert  (Comme il appert = apparemment.)   186 En pleurant.   187 Avec elles.   188 C’est bien dit (avec une nuance ironique : la bouche qui expulse des mots est assimilée à un anus). Cf. le Faulconnier de ville, vers 297.   189 BM : fist  (Et pourtant, je n’ai tiré qu’un pauvre coup.)   190 Contrôlez-vous.   191 BM : doys  (Voys = vais. Elle rentre chez elle, tandis qu’Agnès guette le retour de Robin.)  Trotter menu = courir vite. Cf. Trote-menu et Mirre-loret.   192 Il examine le « bissac » malodorant qu’il portait sur son col.   193 Au vers 182, sa femme réclamait des moules au féminin, mais elle voulait des moules au masculin, c’est-à-dire des godemichés. « [Elle] en fut quitte pour faire élection des plus gros moules qu’elle pouvoit trouver…. Elle en fit tenter le gué [sonder son passage] par des plus menus et petits moules, puis vint aux moyens, puis aux grands. » Brantôme.   194 Me fait-on cocu ?   195 BM : fresaye  (Je vous promets une bonne fracture ! « Ceulx recevans coulps de poings ou de baston, dont n’y auroit blessure ou froisseure. » Loix, chartres et coutumes.)   196 Vous baisera (note 74) : je vous expédierai en Enfer.   197 Marcou, gros chat reproducteur.   198 BM : te   199 Ces deux vers visent l’amant de sa femme. Foutiner = donner des coups de verges… ou de verge.   200 Un prêtre.   201 Il déblatère de nouveau contre sa femme.  BM : huihot  (Buhot = orifice anal <Matsumura, Dictionnaire, p.474>.)   202 Un huihot, ou wihot, est un mari trompé : « Huyho, qui est à dire en françois : coux [cocu]. » (Godefroy.) « Ce mot Huyau est un synonyme de Huet » (Ducatiana.) Huet est un prénom de cocu entériné par les nombreuses variantes de l’expression « appeler Huet » (voir leur liste complète dans l’article HUET ), qui devient ici « appeler Huot ». Dans le fabliau des Braies le priestre, le cocu se fait traiter de huihot.   203 Pourvu, fait un cadeau empoisonné.   204 Il pleure : cf. le Munyer, vers 115 et note 31. Envoyer côcher = envoyer se faire foutre.   205 Ait voulu. Se méporter = mal se comporter. Idem vers 498.   206 BM : le   207 Il montre les chausses.   208 La sagesse de ma femme.   209 Que Dieu m’assiste ! Idem vers 502.   210 BM : femme   211 BM : esprouue  (Esponné = épuisé. Rimait déjà avec « estonné » aux vers 59-61.)   212 Quand on arrive à se procurer ce trésor. Un des modèles de notre farce est une facétie de Pogge intitulée en français Des reliques des brayes sainct François : « Pour ravoir ses brayes publicquement comme ung très sainct joyau. »   213 Réciter le Credo.   214 Accomplir le devoir conjugal. « Si l’espousée estoit point, la nuyt, morte ;/ Et si l’espoux avoit faict son devoir. » Marot.   215 Si les religieux ne nous avaient pas connues charnellement.   216 BM : ie   217 Au couvent des franciscains. La farce a dû être écrite pour Rouen, comme une bonne partie du théâtre comique de cette époque.   218 Ils vont retrouver la femme à la maison.   219 Je me suis trompé. Agnès l’interrompt vite pour informer la femme de son subterfuge.   220 Ce qu’il s’imaginait.   221 De bruit.   222 Il devenait fou. Cf. le Gentil homme et son page : « Je ne sçay plus comme je suys. »   223 M’en avertissait : je m’en suis douté.   224 Dans de la fiente. Rime avec cians.   225 BM : ny pensis  (Je n’en avais jamais vu. « Et puis allèrent plusieurs aultres femmes au convent faire honneur aux brayes de sainct François, [elles] qui jamais ne les avoient veues. » Pogge.)   226 Elle voit passer frère Guillebert devant la porte restée ouverte. Il a eu le temps de retourner au couvent pour revêtir son froc.   227 Il appelle le moine.   228 BM : choses  (La confusion s’explique : choses = parties sexuelles.)   229 De plaid, de discussions.   230 « Prindrent les Religieux celles brayes, et les firent baiser au mary et à tous les assistans. » Pogge.   231 On attendrait « l’haleine ». Laine = poils du pubis.   232 De votre laine, ou de votre alêne [poinçon] : « –C’est trèsgrand peine/ Que de ramonner à journée./ –Voyre, pour gens à courte alaine. » (Le Ramonneur de cheminées, BM 36.) La femme réclame un bon coup du goupillon avec lequel Guillebert bénit les protagonistes ; on se croirait dans la farce des Chambèrières.   233 Se place dans la procession selon son rang.   234 Prenez en patience l’infidélité de votre épouse.   235 Cette signature garde son mystère. Il y avait peut-être des jeunes clercs à Meulers, près de Dieppe. Mais « jeune clergie » pourrait traduire « frère mineur » ; or, les franciscains se nommaient officiellement « Ordre des frères mineurs ». Et le fabliau des Braies au Cordelier stipule bien : « les braies d’un Frère Menor. » Ce que confirme Henri Estienne dans l’Apologie pour Hérodote : « Ce furent les brayes de S. François qui couvrirent le déshonneur du haut-de-chausse qui avoit esté laissé par le Frère Mineur. » Plusieurs médiévistes voient dans les lettres MPU la date MDV : 1505.

 

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RAOULLET PLOYART

Bibliothèque nationale de France

Bibliothèque nationale de France

*

RAOULLET  PLOYART

*

Cette farce de Pierre Gringore fut jouée aux Halles de Paris le 23 février 1512, à la suite du Jeu du Prince des Sots et de l’Homme obstiné. Elle fourmille d’équivoques obscènes. Le mari, Ployart, dont la « bêche ploie1 », est trop vieux pour labourer la « vigne » de sa femme, qui cherche donc des ouvriers munis d’une « bêche plus ferme »…

Sources : Édition a de 1512, BnF, Rés. Ye-1317. Je la corrige sur l’édition b de 1513, Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, Rés. D.493.

Structure : Rimes plates, avec 2 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

*

La  Farce  de

Raoullet  Ployart

*

    [RAOULLET  PLOYART,  mary

    DOUBLETTE,  la  femme

    MAUSECRET,  varlet2

    FAIRE

     DIRE

  LE  SEIGNEUR  DE  BALLETREU]

*

                              RAOULLET  PLOYART,  mary               SCÈNE  I

         Mon tendron, ma gorge frazée3,

         Mon petit téton, ma rosée,

         Ma petite trongne, approchez !

                              DOUBLETTE,  la  femme

         Laissez-m’en paix, vous me fâchez !

                              RAOULLET

5       Quant je vous voy, je suis tant aise !

         Belle dame, que je vous baise

         Ung tantinet, je vous en prie !

                              MAUSECRET,  varlet

         (Elle fait [fort] la renchérie4

         Pour ce que mon maistre est jà vieulx.

10     Par Dieu ! je voy bien à ses yeulx

         Qu’el luy fera quelque finesse5.)

                             DOUBLETTE

         Mausecret !

                             MAUSECRET

                                   Qu’esse, ma maistresse ?

                              DOUBLETTE

          Il ne fault point que je le flate :

          Par ma foy, ma vigne se gaste

15      Par deffaulte de labourage.

                             RAOULLET

         J(e) y ay besongné de courage,

         Autresfois.

                             DOUBLETTE

                                   Vous n’en povez plus.

                              RAOULLET

          Si fais, dea !

                              MAUSECRET

                                        Si est-il conclus

           Qu’il y fault besongner, mon maistre ;

20     Ou ma maistresse y fera mettre

          D’autres ouvriers.

                              DOUBLETTE

                                               R(a)oullet6 Ployart,

          Je prens plaisir que tost ou tart

          Labourer ma vigne on se joue.

                              RAOULLET

         Et, par mon âme ! quant j(e) y houe7

25     Une journée, à motz exprès8,

         Les rains m’en font trois jours après

         Tant de mal, Doublette, ma femme !

                              MAUSECRET

          Mon maistre, c’est, par Nostre Dame,

          Par deffaulte de bons ostilz9.

                              DOUBLETTE

30     Permettez que vostre apprentis

          Y besongne10.

                              MAUSECRET

                                            Je feroye raige !

                              RAOULLET

           Qu’il besongnast à mon ouvrage ?

           Jamais je ne l’endureroye !

                              MAUSECRET

           A ! par Dieu, j(e) y besongneroye

35     Mieulx que vous.

                             DOUBLETTE

                                                 Quant la terre11 est seiche

          Et on n’a point de bonne besche,

          On ne la fait qu(e) esgratigner.


                              MAUSECRET

          Qui me laisseroit prouvigner12

          En la vigne de ma maistresse,

40    La terre seroit bien espesse

          Se ma besche n(e) alloit au fons.

                              DOUBLETTE

          R(a)oullet Ployart, je vous respondz

          Que ma vigne est quasi en frische13.

                              RAOULLET

          Brief, point ne vueil que d’aultre y fische

45   Eschallatz14 ; c’est à moy à faire.

          Qui esse qui va au contraire ?

          Moy tout seul fischer les y doys.

                              MAUSECRET

          On y en fische aucunesfois15

          De quoy mon maistre ne sçait rien…

                              DOUBLETTE

50   Te tairas-tu ?

                              MAUSECRET

                                       Je le sçay bien :

          Aussi faictes-vous, ma maistresse.

                              DOUBLETTE

          Par mon âme ! je prens lyesse

          Quant je voy qu’on houe de bon cueur.

                              MAUSECRET

          Ma foy ! il luy fault ung foulleur16

55   Qui renverse soubdain la terre.

          Et cuydez-vous comme elle serre

          La vendenge entre les jumelles17 ?

          Oncques ne veistes choses telles,

          Quant le pressoir18 est bien estrainct.

                              DOUBLETTE

60   R(a)oullet Ployart, mon mary, jainct19

          Comme ung pourceau dedans son tect20,

          Quant il a foullé ung tantet

          La vendenge.

                              RAOULLET

                                         Qui la vouldroit

          Servir à gré21, il luy fauldroit

65   Houer sa vigne jour et nuyt.

                              DOUBLETTE

          Cuydez-vous que prenne déduit

          À vostre labourage ? Non.

                              RAOULLET

          J’ay eu autresfois le renom

          De si bien fouller la vendenge !

                              DOUBLETTE

70   Et maintenant, quoy ?

                              RAOULLET

                                                      Je me renge,

          Me deultz22, et ne puis plus fouller.

                              MAUSECRET

          Vous ne povez faire couller

          La vendenge.

                              DOUBLETTE

                                           Par mon serment !

          Il besongne si laschement

75    Que souvent m’en treuve fâchée.

                              MAUSECRET

          Une belle terre gachée23

          Ne peult porter jamais bon fruict.

                              DOUBLETTE

          En effect ma terre est en bruit24.

          Il ne fault que trouver ouvriers

80   Qui y besongnent voulentiers

          Et qui aient des besches friandes25.

                               FAIRE                        SCÈNE  II26

          Voisin, les eaues seront bien grandes,

          Mais que les neiges soient fondues.

                              DIRE

         Sont point noz vignes morfondues

85   De ces gellées ?

                              FAIRE

                                          Nenny, voisin.

          J’ay espoir que quelque matin

          Ma vigne soit bien prouvignée.

                              DIRE

          Les vins sont bien vers, ceste année,

          Dont il fait mal aux bons buveux.

                              FAIRE

90   Ceulx qui ont gardé les vins vieulx

          N’y perdront rien.

                              DIRE

                                                Si nous fault-il

          Labourer d’ung engin27 subtil ;

    Car, ainsi comme je congnois28,

    Les vignes n’eurent si beau boys29

95   Long temps y a.

           FAIRE

                                            Loué soit Dieu !

          Transporter nous fault quelque lieu,

          Et labourer de bon courage.

           DOUBLETTE                     SCÈNE  III

         Vous estes tant lasche à l’ouvraige,

          R(a)oullet Ployart !

           RAOULLET

                                                 Je m’y employe

100  De bon cueur, mais ma besche ploye.

    Entendez-vous pas bien le terme30 ?

           DOUBLETTE

          Fy, fy ! s(e) une besche n’est ferme,

          Je n’en donroye pas ung festu.

           MAUSECRET

          Le procès est trop débatu31 :

105  Maistresse, laissez là mon maistre.

          D’aultres ouvriers il y fault mettre,

          Ou la vigne sera en frische.

           DOUBLETTE

          C’est ton maistre qui est si chiche

          Qu’il ne veult point qu(e) autre que luy

110  Y besongne. Par le jourd’huy ! 

    D’avoir de bons ouvriers me targe32.

           MAUSECRET

    Par Dieu ! vous n’estes que trop large33,

          Ma maistresse, chascun le dit.

          Je n’y metz point de contredit :

115  Trop vous ay veue habandonnée34.

           DOUBLETTE

          Il fault qu(e) à ceste après-disnée

    En ma vigne on besongne en tâche35.

           MAUSECRET

    Voullez-vous que je me destache36,

          Affin que je ploye mieulx les rains ?

120  Je vous coucheray les prouvains37

          Gentement, sans aller ailleurs38.

                              FAIRE                               SCÈNE  IV

          Vous fault-il point de laboureurs,

          Ma dame ?

                              DIRE

                                     Vécy des ouvriers

          Qui laboureront voulentiers

125  En vostre vigne.

                              DOUBLETTE

                                             Il me semble

          Que n’y povez tous deux ensemble

          Labourer.

                              MAUSECRET

                                   Vécy qu’on fera :

          Tandis que l’ung labourera,

          L’autre préparera sa besche.

130  Je feray le guet à la bresche39,

          De peur que mon maistre le voye.

                              DOUBLETTE

          S’il le sçavoit, je m’en fuyroye,

          Mausecret.

                              MAUSECRET

                                      Il n’en sçaura rien,

          Maistresse, vous m’entendez bien.

135  Après que labouré auront,

          Il fauldra, quant ilz s’en yront,

          Que laboure ung peu après eulx.

          Entendez-vous bien ?

                              DOUBLETTE

                                                      Je le veulx.

                              MAUSECRET

          Par ma foy ! je feray merveille.

140  Tandis, vois veoir se ma « bouteille »

          Sent l’esvent40.

                              DOUBLETTE

                                        C’est bien dit.

                              MAUSECRET

                                                                     Mon maistre

          En aura tantost belle lettre41 :

          On labourera bien sa terre.

                             DOUBLETTE

          Çà, labou(re)rons sans plus enquerre !…

145  Labourez, il vous est permis.

                              DIRE

          Puis qu(e) à labourer suis commis

          Vostre terre, je feray raige.

          Oncques ne veistes tel ouvrage

          Que j(e) y feray, je vous prometz.

                              DOUBLETTE

150  Sus ! besongnez.

                              DIRE

                                              Jamais, jamais

          Ung tel ouvrier ne fut congneu.

          J(e) y besongne dru et menu,

          De jour, de nuyt, songneusement ;

          C’est merveille !

                              DOUBLETTE

                                             Monstrez comment

155  Vous besongnez ; despeschez-vous !

                              DIRE

          Je suis ouvrier par-dessus tous,

          Maistre passé de la science.

                              DOUBLETTE

          Monstrez donc par expérience

          Ce que sçavez, bon gré mon âme !

                              DIRE

160  Je cuyde qu’il n’y a, ma dame,

          Tel ouvrier au monde que moy.

          Quant je laboure, par ma foy,

          C’est sucre42.

                              DOUBLETTE

                                         Vous ne faictes rien.

                              DIRE

          Par ma foy ! je laboure bien ;

165  Âme n’y sçauroit contredire.

                              DOUBLETTE

          [Et] comment vous nommez-vous ?

                              DIRE

                                                                          Dire.

                              DOUBLETTE

          Dire ? Nostre Dame, quel hoste !

          Vuydez tost, jouez de la botte43 !

          Dire ne sert rien en tel cas.

170   Sans rien faire vous estes las.

          Quoy ! vous n’estes qu(e) ung blasonneur44 !

                              DIRE

          Tenu suis pour bon laboureur.

          J’ay en plusieurs « terres » renom.

                              MAUSECRET

          Et ma maistresse dit que non45.

                              DOUBLETTE

175  Tais-toy, garçon ; tu me fais rire.

                              MAUSECRET

          Bref, vous ne voullez point de Dire,

          Je le voy bien à vostre trongne.

                              FAIRE

          Si vous voullez que j(e) y besongne,

          Dictes-le-moy.

                              DOUBLETTE

                                         Là, hardiment !

                              MAUSECRET

180  Comment il y va asprement !

          Il se congnoist en tel affaire.

                             DOUBLETTE

          Et vostre nom, mon amy ?

                              FAIRE

                                                            Faire.

                              MAUSECRET

          Par Dieu ! c’est ung merveilleux sire.

                              DOUBLETTE

          J’ayme bien mieulx Faire que Dire ;

185  Je veuil bien que chascun le sache.

                              MAUSECRET

          Il en œuvre comme de cyre46.

                              DOUBLETTE

          J’ayme bien mieulx Faire que Dire.

                              MAUSECRET

          Dire sans faire, il n’est rien pire.

                              DOUBLETTE

          Par ma foy, non, cela me fasche.

190  J’ayme bien mieulx Faire que Dire ;

          Je vueil bien que chascun le saiche.

                              FAIRE

          Ay-je pas bien tost fait ma tâche ?

                              DOUBLETTE

          Ouÿ, à toute dilligence.

                              FAIRE

          Voullez-vous que je recommence

195  De rechef ?

                              DOUBLETTE

                                   Mais je vous emprie !

          Point ne feray la renchérie.

          Besongnez, je vous ayderay.

                              FAIRE

          Et touchant quoy47 ?

                              DOUBLETTE

                                                     J’acolleray.

          Mais houez ferme, entendez-vous ?

200  Renversez c’en dessus dessoubz

          La « terre ».

                              FAIRE

                                       Ne vous soucyez,

          Mais48 que trèsbien servye soyez :

          Je n’ay garde d’estre endormy.

          Acollez !

                              DOUBLETTE

                               Là, là, mon amy.

205  Je serre les « bourjons » ensemble.

                              RAOULLET  PLOYART               SCÈNE  V

          (Je n’y entens ne fa, ne my49 !)

                              FAIRE

          Acollez !

                              DOUBLETTE

                               Là, là, mon amy.

                              RAOULLET

          (Qu’esse-là, bon gré sainct Rémy ?

          Ce jeu pas trop beau ne me semble.)

                              FAIRE

210  Acollez !

                              DOUBLETTE

                                 Là, là, mon amy.

          Je serre les bourjons ensemble.

                              RAOULLET

          (Il n’y a remède. Je tremble

          De despit. Ha ! je suis mutin50.

          Toutesfois je vueil veoir la fin ;

215  Et si, en suis peu resjouy.)

                              FAIRE

          Voullez-vous que je tierce51 ?

                              DOUBLETTE

                                                                 Ouÿ,

          Tandis que vous estes en cours52.

                              FAIRE

          Acollez et serrez tousjours !

                              DOUBLETTE

          Si feray-je, n’ayez soucy.

                              RAOULLET

220  (Ha, ha ! quel laboureur vécy !

          Saincte vertu bieu, quel mignon !

          Quel maistre gallant ! Hon, hon, hon !

          Vient-il labourer à mon estre53 ?)

                              MAUSECRET

          Ma maistresse, vécy mon maistre !

                              FAIRE

225  Il me fault retirer à part.     Il s’en fuyt.

                              DOUBLETTE

          Despeschez-vous, R(a)oullet Ployart,

          Mon amy, mon plaisant dorlot :

          Acollez-moy !

                              RAOULLET

                                           Ne me dy mot !

                              DOUBLETTE

          Estes-vous courroucé à moy ?

                              RAOULLET

230  Voy-je pas bien ce que je voy ?

                              DOUBLETTE

          Et qu(e) avez-vous veu, Dieu mercy ?

                              RAOULLET

          Ung gallant qui se part d’icy,

          Qui besongnoit en mon ouvrage.

                              DOUBLETTE

          Je n’ay pas si lasche courage54

235  Que vous cuydez, R(a)oullet Ployart.

                              MAUSECRET

          Il s’est retiré à l’escart

          Si tost qu’il vous a veu, mon maistre.

                              DOUBLETTE

          Tay-toy, Mausecret !

                              MAUSECRET

                                                    Il peult estre

          Qu’il ne le faisoit pour nul mal ;

240  Car il est si trèscordial

          Qu’on ne vit onc de meilleur homme.

                              DOUBLETTE

          J’aymeroye plus cher estre à Romme

          Que vous avoir fait quelque tort.

                              MAUSECRET

          Ilz labouroient eulx deux, d’accord

245  Quant faire binet et tiercet55.

          Ma maistresse accolloit, serroit :

          C’estoit merveille que d’y estre !

                              RAOULLET

          Je donray le cas à congnoistre

          Au Prince des Sotz.

                              DOUBLETTE

                                                     Touchant quoy ?

                              RAOULLET

250  Ha ! j’auray vengeance de toy

          Tout maintenant ; je sçais ton cas.

                              MAUSECRET

          Le Prince des Sotz n’y est pas56.

                              RAOULLET

          Quelq’ung a, pour ce cas, commis.

                              LE  SEIGNEUR  DE  BALLETREU       SCÈNE  VI

          Qu’esse qu’il y a, mes amys ?

                             RAOULLET

255  Nous ne venons pas pour ung peu57.

                              MAUSECRET

          Ma foy, monseigneur58 de Balletreu,

          Ilz sont soubz vostre seigneurie.

                              LE  SEIGNEUR  DE  BALLETREU

          Dictes-moy qu’il y a, m’amye.

          Despeschéz serez à deux coups59.

                             DOUBLETTE

260  C’est mon mary qui est jaloux.

                             RAOULLET

          Par Dieu ! je n’ay pas tort de l’estre.

                              MAUSECRET

          El est bonne femme, mon maistre ;

          Et aussi, vous estes bon homme60

                              LE  SEIGNEUR  DE  BALLETREU

          Or çà, çà, que je saiche comme

265  Vostre discord est advenu !

                              RAOULLET

          Il est vray que je suis venu

          En ma vigne pour prouvigner ;

          Doublette y faisoit besongner

          Des autres. Ayez-y regard61.

                              LE  SEIGNEUR  [DE  BALLETREU]

270  Qu’en dictes-vous ?

                              DOUBLETTE

                                                   R(a)oullet Ployart

          Tousjours tence, riotte ou grongne,

          Et est si lasche à la besongne,

          Monseigneur de Balletreu, qu’il laisse

          Ma vigne en frische.

                              MAUSECRET

                                                      Ma maistresse

275  Dit vérité : il n’y sçait rien,

          Et les autres besongnent bien.

          Entendez-vous ? C’est pour empreu62 !

                              DOUBLETTE

          La seigneurie de Balletreu

          Entretiens au mieulx que je puis.

                              LE  SEIGNEUR  [DE  BALLETREU]

280  Quant à moy, d’oppinion suis,

          Puis que dictes qu’il est si lâche,

          Qu(e) y facez besongner en tasche63.

          Et si, le dis par jugement64.

                              RAOULLET

          Monseigneur de Balletreu, comment

285  L’entendez-vous ? Je luy prometz

          La labourer bien, désormais,

          Tant qu’il n’y aura que redire.

                              MAUSECRET

          El ayme mieulx faire que dire :

          Ne faictes pas donc, ma maistresse ?

                              DOUBLETTE

290  Ouÿ, par ma foy !

                              LE  SEIGNEUR  [DE  BALLETREU]

                                                C’est simplesse

          D’en débatre. Sans plus enquerre,

          Faictes labourer vostre terre

          Hardiment, car ce n’est que jeu.

                              DOUBLETTE

          Certes, monseigneur de Balletreu,

295  Je congnois qu(e) à vous suis subgecte65.

                              RAOULLET

          Monseigneur de Balletreu, j’en jecte66

          Ung appel !

                              LE  SEIGNEUR  [DE  BALLETREU]

                                            Il se videra67 :

          Et toutesfois on conclura

          Que les femmes, sans contredire,

300  Ayment trop mieulx Faire que Dire.

*

                   FINIS

                                                                     *

1 Chez Jehan Molinet, c’est souvent Collin Ploiart qui personnifie l’impuissance.   2 C’est-à-dire apprenti (vers 30) de Ployart, lequel doit être artisan plutôt que vigneron, puisqu’il n’a visiblement aucun don pour le labourage, et que la vigne appartient à sa femme. Beaucoup de maris s’occupaient de la vigne que leur épouse avait reçue en dot.   3 Poitrine polie. « Une gorge blanche et frazée. » Coquillart.   4 « On dit qu’une femme fait fort la renchérie quand elle est vaine & dédaigneuse. » (Furetière.) Idem au v. 196.   5 Un mauvais coup. Le nom de Doublette nous informe déjà qu’elle fait preuve de doubleté [duplicité] : « Mais la doublette affine les plus rouges [trompe les plus rusés]. » Molinet.   6 On prononçait « Roulet » ou « Rolet », comme dans Maistre Mymin qui va à la guerre (vers 192, 276, 316).   7 Je la pioche. « [Elle] veult que je soye heure et demye/ Sur elle, à houer comme en vigne. » La Résolution d’Amours.   8 Pour parler clairement.   9 Outil = verge. « Mais quant ce vint à l’embrocher,/ Son outil ne se pust dresser. » Sermon de l’Endouille.   10 On ne présente plus le double sens grivois de ce verbe : cf. le Dictionnaire érotique de Pierre Guiraud.   11 Équivoque graveleuse. « Bien foible [il] me semble/ Pour labourer à deux terres ensemble. » Clément Marot.   12 Si on me laissait « coucher les provins » (vers 120), c’est-à-dire : lui aplatir les poils du pubis.   13 Est laissée à l’abandon. « Votre vigne est en friche,/ Petite Janeton./ Ne faites point la chiche :/ Prenez un vi… » Si tu voulois, Lisette.   14 Échalas = pieu, et pénis. « M’estimez-vous indigne/ De ficher mon échalas dans votre quarquié de vigne ? » La Comédie de chansons, III, 2.   15 Quelquefois. Mausecret [secret mal gardé] porte bien son nom, lui aussi : cf. les vers 236-247.   16 a : fouilleur  –  b : foulleur  (Elle cherche un homme qui lui « foulera la vendange », comme aux vers 62 et 69. Cf. le Roman de Renart : « Ge vous ai folé la vendenge. »)   17 Ici comme à 73, la vendange est le jus de la « grappe », autrement dit le sperme : « Elles font bien leur devoir de remuer du croupion et de pressurer la grappe soigneusement pour faire que le jus en sorte. » (L’Escole des filles.) Les jumelles sont les fesses : « [Elle] offrait à son œil lubrique deux jumelles dont Ganymède aurait été jaloux. » Mirabeau.   18 Le vagin. « Madelon Chiquet fait voir chez elle (rue TireBoudin) à toute heure de relevée un pressoir à vis [vits]. » Le Plat de Carnaval.  19 Geint.   20 Toit, porcherie.   21 Si on voulait la satisfaire. La nymphomane est le personnage-clé de la littérature comique : sans elle, pas de maris cocus, pas de curés libidineux, pas de voisines maquerelles, pas de domestiques roublards, pas de juges complaisants, etc.   22 Se douloir = être endolori (vers 26-27).   23 En jachère. Cf. André Tissier, Recueil de Farces, II, p. 263, n. 76.   24 Est réputée. Mais aussi : est en rut. Cf. Tissier, note 78.   25 Appétissantes ; ou gourmandes.   26 Ce dialogue occupe une autre partie de l’estrade.   27 Esprit. Mais aussi : pénis. « Un basteleur/ Fourny d’engin comme un mullet,/ Monstrant au loing son flageollet. » Cabinet satyrique.   28 Jeu de mots sur « je connais » et « je cognais » [je coïtais].   29 Pénis. « Ores ton bois, naguères s’eslevant,/ Est tout penchant du costé d’Occident. » Cabinet satyrique.   30 Gringore venait d’écrire dans le Jeu du Prince des Sotz : « C’est assez pour le vendengier./ Entendez-vous pas bien le terme ? »   31 Raoullet s’en va.   32 Il me tarde.   33 Trop bonne. Mais aussi : trop élargie… Cette tirade de Mausecret est d’une rare insolence.   34 Généreuse. Mais aussi : de mauvaise vie.   35 Besogner en tâche = Travailler à la pièce (et non à la journée). « Peintres et doreurs qui ont besongné en tasche. » Comptes des bâtiments du Roi. Même expression au v. 282.   36 Que je détache mon pourpoint.   37 Les poils du pubis. V. note 12.   38 Sans que vous ayez besoin d’aller chercher ailleurs.   39 Devant votre « bresche d’amour », comme l’appelle Guillaume Colletet. « Passant la main à la bresche, et n’y trouvant point de poil. » (Béroalde de Verville.)  40 Cependant, je vais voir si mon biberon sent les vents. [Je vais aérer mon pénis : je vais pisser.] Dans le Sermon joyeulx pour rire, les bouteilles sont les testicules : « Deulx bouteilles/ Qui sont pendues certainement/ Entre le cul et l’instrument. »   41 Une grande contrariété. « Tu me l’as ostée,/ Ma bourse ; j’en ay belle lettre ! » Farce du Savetier Calbain (BM 33).   42 C’est un plaisir. Mais n’oublions pas que le sucre désignait aussi le sperme : « Et mon pauvre vit barbouillé/ De sucre plus blanc que l’albastre. » Cabinet satyrique.   43 Marchez, allez-vous-en !   44 Un discoureur. C’est la différence entre ceux qui en parlent sans le faire, et ceux qui le font sans en parler : « J’ayme beaucoup mieulx vous le faire/ Trois fois que vous en dire un mot. » Farce de Naudet (BM 15).   45 Dire s’en va.   46 Il fait d’elle ce qu’il veut. « Ces phisiciens m’ont tué/ De ces broulliz qu’ilz m’ont fait boire ;/ Et toutesfois les fault-il croire :/ Ilz en œuvrent comme de cire. » Pathelin.   47 De quelle manière ? Mais on pourrait comprendre : Et en touchant quoi ? D’ailleurs, au vers 205, elle lui « serre les bourgeons » [les testicules, comparés ici à des excroissances duveteuses].   48 Pourvu.   49 Je n’y entends note : je n’y comprends rien. Raoullet assiste à la scène, mais on ne le remarquera qu’au vers 224.   50 Révolté. « Je suis mutin : pour un rien je me bats. » Les Matières du temps.   51 « Tiercer : Soumettre (la terre) à un troisième labour. » Godefroy.   52 En érection.   53 À mon aître, à mon domicile.   54 Un si faible cœur.   55 Un deuxième et un troisième labour.   56 Le Prince figurait dans le Jeu qui ouvrait le triptyque, mais il est déjà parti. (Gringore ne pouvait décemment compromettre le roi Louis XII dans cette pochade !) Il a laissé un de ses Sots pour rendre la Justice en son nom : Balletrou est en effet le seigneur du lieu (vers 257, 278, 295). Ce Balle-trou, sans rapport direct avec l’actuel trou de balle, désignait le phallus : « Ma seulle braguette espoussètera tous les hommes, et sainct Balletrou, qui dedans y repose, décrottera toutes les femmes. » Rabelais, Pantagruel 26.   57 Pour des broutilles. Les trois protagonistes ont rejoint Balletrou, qui trône de l’autre côté de la scène.   58 On prononçait « mon sieur », en 2 syllabes. Cf. le Testament Pathelin, v. 517.   59 Il prend d’emblée le parti de Doublette, et ne recule pas devant une galanterie.   60 Bonne poire.   61 Prenez cela en considération.   62 Et d’une ! (Cf. les Sotz ecclésiasticques, vers 164.) Mausecret, déçu de n’avoir pu profiter de Doublette, compte se venger en distillant plusieurs vacheries.   63 Note 35.   64 Il applique un des Nouveaulx Droitz de Guillaume Coquillart : « Ce Droit deffend à povre, à riche,/ De laisser par longues journées/ Povres femmelettes en friche/ Par faulte d’estre labourées. »   65 Je suis votre sujette, je dois vous obéir.   66 J’interjette.   67 Il sera jugé. Et les conclusions de cet appel servent de « morale » à la pièce.

LE MUNYER

Bibliothèque nationale de France

Bibliothèque nationale de France

*

LE  MUNYER

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André (ou Andrieu) de La Vigne composa cette pièce scatologique pour servir d’intermède à son très édifiant Mystère de saint Martin1. (Saint Martin est le patron des meuniers.) La farce fut représentée à Seurre, en Bourgogne, le 9 octobre 1496. « Les meusniers, qui sont ordinairement larrons »2, avaient une réputation exécrable : on les accusait de vendre « paille pour grain » et « bran pour farine ».

Source : Ms. fr. 24332 de la Bibliothèque nationale de France, folios 241 recto à 254 verso.

Structure : abab/bcbc, aabaab/bbcbbc, aababb/ccdccd.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

*

Farce du Munyer

de qui le Deable emporte l’âme en Enffer

*

     [LE  MUNYER

     LA  FEMME

     LE CURÉ

     LUCIFFER

     SATHAN

     ASTAROTH

     PROSERPINE3

     BÉRITH]

*

                     LE MUNYER, couché en ung lit, comme malade4     SCÈNE  I

        Or suis-je en piteux desconfort

        Par maladie grièfve et dure ;

        Car espoir je n’ay de confort

        Au grant mal que mon cueur endure.

                       LA FEMME

5   Fault-il, pour ung peu de froidure,

        Tant de fatras mectre dessus ?

                       MUNYER

        J’ay moult grant peur, si le froit dure,

        Qu’aulcuns en seront trop déceux5.

        A ! les rains !

                       FEMME

                                      Sus, de par Dieu ! sus,

10  Que plus grant mal ne vous coppie6 !

                       MUNYER

        Femme, pour me mectre au-dessus,

        Baillez-moy…

                       FEMME

                                      Quoy ?

        MUNYER

                     La gourde pie7.

        Car Mort de si trèsprès m’espie

        Que je vaulx mains que trespassé.

        FEMME

15  Mais qu’ayez tousjours la roupie

        Au nez !

        MUNYER

            C’est bien compassé8 !

        Avant que j’aye au moins passé

        Le pas, pour Dieu, donnez-m’à boire !

        [………………………………… -passé.]

        A ! Dieu, le ventre !

         FEMME

                  Et voire, voire ;

20  J’ay ung trèsgracieux douaire

        De vostre corps, quant bien j(e) y pence !

         MUNIER

        Le cueur me fault9 !

         FEMME

                  Bien le doy croire.

         MUNYER

        Mort suis pour toute récompence,

        Se je ne refforme ma pence

25  De vendange délicieuse.

        Ne me plaignez poinct la despence,

        Femme ; soyez-moy gracieuse.

         FEMME

        Estre vous doybs malicieuse10

        À tout le moins ceste journée :

30  Car vie trop maulgracieuse

        M’avez en tous temps démenée.

         MUNYER

        Femme ne sçay de mère née

        Qui soit plus aise que vous estes.

         FEMME

        Je suis bien la malle assenée11,

35  Car nuyt ne jour, rien ne me faictes.

         MUNYER

        Aux jours ouvriers et jours de festes,

        Je foys tout ce que vous voulez.

        Et tant de petis tours…

         FEMME

                  Parfaictes12 !

         MUNYER

        [Ha ! ha !]13

         FEMME

               Dictes tout !

         MUNYER

                         Vous vollez,

40  Vous venez, et…

         FEMME

               Quoy ?

         MUNYER

                       Vous allez

        Puis chetz Gaultier, puys chetz Martin ;

        L’un gauldissez, l’autre gallez,

        Aultant de soir que de matin.

        Pencez que dens mon advertin14,

45  Les quinzes joyes15 n’en ay mye.

         FEMME

        L’avez-vous dit, villain mastin16 ?

        Vous en aurez !     Elle fait semblant de le batre.

         MUNYER

               Dictes, m’amye :

        Ou nom de la vierge Marie,

        Maintenant ne me batez poinct !17

         FEMME

50  Tenez, tenez !     Elle le bat.

         MUNYER

              Qui se marye

        Pour avoir ung tel contrepoinct ?

        Je ne sçay robe ne pourpoint

        Qui tantost n’en fust descousu.     Il pleure.

          FEMME

        Cella vous vient trop bien à poinct18.

          MUNYER

55  A ! c’est le bon temps qu’avez heu,

        Et le bien.

          FEMME

            Commant ?

          MUNYER

                      Ho ! Jhésu !

        Que gaignez-vous à me férir19 ?

          FEMME

        (Il en est taillé et cousu20.)

          MUNYER

        Vous me voulez faire mourir ?

60  Mais se je puis ung coup guérir,

        Mort bieu ! je [vous] fe…

          FEMME

                     Vous grongnez ?

        Encore faictes ?

          MUNYER

               Requérir,

        Mains joinctes, vous veulx.

          FEMME

                    Empoignez    (Elle frappe)

        Ceste prune !

          MUNYER

              Or besongnez,

65  Puis que vous l’avez entrepris.

          FEMME

        Par la croix bieu ! si vous fongnez21

          MUNYER

        A ! povre munyer, tu es pris,

        Et trop à tes despens repris.

        Que bon gré sainct Pierre de Romme…

          FEMME

70  Vous m’avez le mestier appris

        À mes despens, Mais[tre].22

          MUNYER                   

                       En somme,

        De grant despit vécy ung homme

        Mort, pour toute solucion.

          FEMME

        Je n’en donne pas une pomme23.

          MUNYER

75  En l’onneur de la Passion,

        Je demande confession,

        Pour mourir catholiquement.

          FEMME

        Mais plus tost la potacion24,

        Tandis qu’avez bon santement25.

          MUNYER

80  Vous vous mocquez, par mon serment !

        Quant mes douleurs seront estainctes26,

        Se par vous vois à dampnement,

        À Dieu je feray mes complainctes.

          LE CURÉ                          SCÈNE II

        Il y a des sepmaynes maintes

85  Que je ne vis nostre munyère.

        Pour ce, je m’en vois aux actaintes27

        La trouver.

          MUNYER                         SCÈNE III

             [De mal] coustumyère28,

        À ceste extrémyté dernyère,

        Estes trop.

          FEMME

             Qu’esse que tu dis ?

          MUNYER

90  Je conteray vostre manyère,

        Mais que je soye en Paradis.

        Avoir tous les membres roidis,

        Estre gisant sur une couche,

        Et batre ung homme ! Je mauldis     (Il pleure)

95  L’eure que jamais, bonne bouche29

          FEMME

        Fault-il qu’encore je vous touche ?

        Qu’esse-cy ? Faictes-vous la beste ?

          MUNYER

        Laissez-m’en pay ! Trop fine mouche

        Estes pour moy.

          FEMME

               Ho ! qui barbecte30 ?

100  Qui gronde ? qui ? Qu’esse-cy ? qu’esse ?

        Commant ! serai-ge poinct maistresse ?

        Que mèshuy plus ung mot je n’oye !

          LE CURÉ                          SCÈNE IV

        Madame, Dieu vous doinct lyesse,

        Et planté d’escus vous envoye !

          FEMME

105  Bien venu soyez-vous ! J’avoye

        Vouloir de vous aller quérir,

        Et maintenant partir debvoye.

          CURÉ

        Pour quoy ?

          FEMME

              Pour ce que mourir

        Veult mon mary, dont j’en ay joye.

          CURÉ

110  Il fauldra bien qu’on se resjoye,

        S’ainsi est.

          FEMME

            Chose toute seure.

        À son cas fault que l’on pourvoye

        Sagement, sans longue demeure.

          MUNYER

        Hellas ! et fault-il que je meure

115  (Hon, hon, hon31) ainsi meschamment ?     Il pleure.

          FEMME

        Jamais il ne vivra une heure ;

        Regardez.

          CURÉ32

           A ! par mon serment,

        Est-il vray. À Dieu vous commant,

        Munyer ! Baa, il est despesché.

          FEMME

120  Curé, nous vivrons gayement,

        S’il peult estre en terre couché33.

          CURÉ

        Trop long temps vous a empesché.

          FEMME

        Je n’y eusse peu contredire.

          MUNYER

        Que mauldit de Dieu (sans péché,

125  Touteffois, le puissé-je dire)

        Soit la pu…34

          FEMME

              Qu’esse-cy à dire ?

        Convient-il qu’à vous je revoise ?

          CURÉ

        Gauldir fauldra !

          FEMME

                Chanter35 !

          CURÉ

                        Et rire !

          FEMME

        Vous me verrez bonne galloise36.

          CURÉ

130  Et moy gallois.

          FEMME

              Sans bruyt37.

          CURÉ

                        Sans noyse.

          FEMME

        Des tours ferons ung million.

          CURÉ

        De nuyt et de jours.

          MUNYER

                 Quel(z) bourgeoise !

        T(u) en es bien, povre munyer !

          FEMME

                        Hon ?

          MUNYER

        Robin a trouvé Marion ;

135  Marion tousjours Robin treuve.     [Il chante :]

        Hellas ! pour quoy se marye-on ?38

          FEMME

        Je feray faire robe neufve,

        Si la Mort ung petit s’espreuve39

        À le me mectre [à une]40 part.

          CURÉ

140  Garde n’a que de là se meuve,

        Ne que plus en face départ,

        M’amye.     Il l’embrace.

          MUNYER

          Le deable y ait part

        À l’amytié, tant ell’ est grande !

        A ! En faict-on ainsi ?

          FEMME

                   Paix, coquart !

          CURÉ

145  Ung doulx baiser je vous demande.     Il l’embras[s]e.

          MUNYER

        Orde vielle putain ! truande !

        En faictes-vous ainsi ? Non mye,

        Vécy pour moy trop grant esclandre !

        Par le sainct sang…

                 Il fait semblant de se lever, et la fe[mme]

                vient à luy et fait semblant de le batre.

          FEMME

                  Quoy ?

          MUNYER

                         Rien, m’amye.

          FEMME

150  Hoon !

          MUNYER

           C’est le cueur qui me frémye41

        Dedens le corps, et me fait braire

        Il a plus d’une heure et demye.

          CURÉ

        Mais commant vous le faictes taire !

          FEMME

        S’il dit rien qui me soit contraire,

155  Causer le fois à mon devis.

          CURÉ

        Vous avez povoir voluntaire

        Dessus luy, selon mon advis.

          MUNYER

        Congé me fault prandre des vifz,

        Et m’en aller aux trespasséz

160  De bon cueur, et non pas envis42,

        Puis que mes beaux jours sont passéz…

           CURÉ

        Avez-vous rien43 ?

           FEMME

                Assez, assez,

        De cella ne fault faire doubte.

           MUNYER

        Qu’esse que tant vous rabassez44 ?

           FEMME

165  Je cuyde, moy, que tu radoubte45.

           MUNYER

        Vous semble-il que je n’oy goucte ?

        Si fois, dea ! Qui est ce gallant ?

        Il vous guérira de la goucte,

        Bien le sçay.

           FEMME

             C’est vostre parent,

170  À qui vostre mal apparent

        A esté par moy figuré.

           MUNYER

        Ce lignaige est trop différant.

           FEMME

        Par Dieu ! non est.

           MUNIER

                 C’est bien juré !

        Commant deable nostre curé

175  Est-il de nostre parentaige ?

           FEMME

        Quel curé ?

           MUNIER

              C’est bien procuré46 !

           FEMME

        Par mon âme !

           MUNIER

               Vous dictes raige !

           FEMME

        [Hé ! hé !]47

           MUNIER

             Ho ! [ho !]

           FEMME

                      Tant de langaige !

        C’est il, à payne d’un escu48.

           MUNYER

180  Sainct Jehan ! s’il est de mon lignaige,

        C’est du cartier devers le cu.

        Je sçay bien que je suis coquu49.

        Mais quoy ? Dieu me doint pascience !

           FEMME

        A ! paillart, esse bien vescu

185  De dire ainsi ? Ma conscience !

        Vous verrez vostre grant science,

        Car je le vois faire venir.     Elle vient au curé.

           CURÉ

        Qu’i a-il ? Quoy ?

           FEMME

                  Faictes scilence.

        Pour mieulx à noz fins parvenir,

190  Bonne myne vous fault tenir,

        Quant serez devant mon villain ;

        Et veillez tousjours maintenir

        Qu’estes son grant cousin germain.

        Entendez-vous ?

           CURÉ

                Oÿ.

           FEMME

                     La main

195  Luy mectrez dessus la poitryne,

        En luy affermant que demain

        Le doibt venir voir sa cousine ;

        Et advienra quelque voisine

        Pour luy donner alégement.

200  Mais il vous fault légyèrement50

        De ceste robe revestir

        Et ce chappeau.

           CURÉ

               Par mon serment !

        Pour faire nostre effect sortir,

        Si vous ne voyez bien mentir,

205  Je suis contant que l’on me pende

        Sans plus de ce cas m’advertir.

           MUNYER

        […………………………… -ande.]

        A ! très orde vielle truande,

        Vous me baillez du cambouys51.

        Mais quoy ! vous en pairez l’amende,

210  Se jamais de santé joÿs.

        Qu’esse-cy ? Dea ! je m’esbaÿs :

        Qui deable la tient ? Somme toute,

        J’en despescheré52 le pays,

        Par le sang bieu, quoy qu’il me couste53 !

           CURÉ

215  Que faictes-vous là ?

           FEMME

                  [Paix !] j’escoute54

        La complainte de mon badin.

           CURÉ

        (Il fault qu’en bon train on le boute.)55

        Dieu vous doinct bon jour, mon cousin !

           MUNYER

        Il suffit bien d’estre voisin56

220  Sans estre de si grant lignaige.

           FEMME

        Regardez ce grox Lymosin57

        Qui a tousjours son hault couraige !

        Parlez à vostre parentaige,

        S’il vous plaist, en luy faisant feste.

           CURÉ

225  Mon cousin, quelle est votre raige58 ?

           MUNYER

        Haÿ ! vous me rompez la teste.

           FEMME

        Par mon serment ! c’est une beste :

        Ne pencez poinct à ce qu’il dit,

        Je vous en prie.

           MUNYER

              Celle requeste

230  Aura devers luy bon crédit.

           CURÉ

        Vous ai-ge meffait ne mesdit,

        Mon cousin ? Dont nous vient cecy ?

           FEMME

        Sus, sus ! que de Dieu soit mauldit

        Le villain ! Et ! parlez icy.

           MUNYER

235  Laissez-m’en paix !

           FEMME

                 Est-il ainsi ?

        Voire, ne parlerez-vous point ?

           MUNIER

        J’ay de dueil59 le corps tout transsi.

           CURÉ

        Par ma foy ! je n’en doubte poinct.

        Où esse que le mal vous poinct ?

240  Parlez à moy, je vous emprie.

           MUNYER

        Las ! mectez-moy la teste appoinct60,

        Car la Mort de trop près m’espie.

           FEMME

        Parlez à Régnault Croque-pie,

        Vostre cousin, qui vous vient voir.61

           MUNIER

245  Croque-pie ?

           FEMME

               Oÿ, pour voir62 !

        Pour faire vers vous son debvoir,

        Il est venu légièrement.

           MUNYER

   Se n’est-il pas.

           FEMME

              Si est, vrayment !

           MUNIER

        Ha ! mon cousin, par mon serment,

250  Humblement mercy vous demande

        De bon cueur.

           CURÉ

               Et puis commant63,

        Mon cousin, dictes-moy, s’amende

        Vostre douleur ?

           MUNIER

                Ell’ est si grande

        Que je ne sçay commant je dure.

           CURÉ

255  Pour sçavoir qui se recommande

        À vous, mon cousin, je vous jure

        Ma foy (dea, poinct ne me parjure)

        Que c’est Biétris vostre cousine,

        Ma femme Jehenne Turelure64,

260  Et Mélot65 sa bonne voisine,

        Qui ont pris du chemin saisine

        Pour vous venir réconforter.

           MUNIER

        Loué soit la grâce divine !

        Cousin, je ne me puis porter66.

           CURÉ

265  Il vous fault ung peu déporter,

        Et pencer de faire grant chière.

           MUNIER

        Je ne me puis plus comporter,

        Tant est ma malladie chière67.

        Femme, sans faire la renchière68,

270  Mectez acoup la table icy

        Et luy apportez une chière69 :

        Si se serra.

           CURÉ

            A ! grant mercy,

        Mon cousin, je suis bien ainsi ;

        Et si, ne veulx menger ne boire.

           MUNYER

275  J’ay si trèsgrant douleur par cy !

           CURÉ

        A ! cousin, il est bien à croire.

        Mais s’il plaist au doulx Roy de gloire70,

        Tantost recouvrerez santé.

           FEMME

        Je vois quérir du vin.

           MUNIER

                  Voir(e), voire.

280  Et apportez quelque pasté.

           FEMME

        Oncques de tel ne fut tasté71.

        Séez-vous.

           MUNYER

            Cousin, prenez place.

           FEMME

        Vécy pain et vin à planté72.

        Vous serrez-vous ?

           CURÉ

                 Sauf vostre grâce !

           MUNYER

285  Fault-il que tant de myne on face ?

        Par le sang bieu ! c’est bien juré :

        Vous vous serrez !

           CURÉ

                 Sans plus d’espace73,

         Que vous ne soyez parjuré.

           MUNYER

        A ! si c’estoit nostre curé,

290  Pas tant je ne l’en prieroye !

           CURÉ

        Et pour quoy ?

           MUNIER

               Il m’a procuré

        Aulcun cas que je vous diroye

        Voluntiers ; mais je n’oseroye,

        De peur.

           CURÉ

           Dictes hardi[e]ment !

           MUNIER

295  Non feray, car batu seroye.

           CURÉ

        Rien n’en diray, par mon serment !

           MUNIER

        Or bien donc, vous sçavez commant

        Ces prestres sont adventureux ;

        Et nostre curé, mesmement,

300  Est fort de ma femme amoureux.

        De quoy j’ay le cueur douloureux

        Et remply de proplexité74 :

        Car coquu je suis, maleureux,

        Bien le sçay.

           CURÉ

             Bénédicité !

           MUNIER

305  Le poinct de mon adversité

        Gist illec75, sans nul contredit.

        Gardez qu’il ne soit récité.

           CURÉ

        Jamais, [jamais] !

           FEMME

                 Qu’esse qu’il dit ?

        Je suis certayne qu’il mesdit

310  De moy ou d’aulcun myen amy,

        [Ce …………………… mauldit.]

        Ne fait pas ?

           MUNIER

              Non, par sainct Rémy !

           CURÉ

        Il me disoit qu’il n’a dormy

        Depuis quatre ou cinq jours en çà,

        Et qu’il n’a si grox c’un fremy76

315  Le cueur ne les boyaulx.

           FEMME

                    Or çà !

        Beuvez delà, menge[z] deçà,

        Mon cousin, sans plus de langaige.

           LUCIFFER                        SCÈNE V

        Haro ! deables d’Enffer ! J’enraige,

        Je meurs de dueil, je pers le sens ;

320  J’ay laissé puissance et couraige

        Pour la grant douleur que je sens.

           SATHAN

        Nous sommes bien mil et cinq cens77

        Devant toy (que nous veulx-tu dire ?),

        Fiers, fors, félons, deables puissans

325  Pour tout le monde à mal induyre78.

           LUCIFFER

        Coquin[s], paillars, il vous fault duyre79

        D’aller tout fouldroyer sur terre,

        Et de mal faire vous déduyre ?

        Que la sanglante Mort vous serre !

330  S’il convient que je me defferre80

        De ceste gouffrineuse lice81,

        Je vous mectray, sans plus enquerre,

        En ung ténébreux maleffice !

           ASTAROTH

        Chacun de nous a son office82,

335  En Enffer : que veulx-tu qu’on face ?

           PROSERPINE

        De faire nouvel édiffice

        Tu n’as pas maintenant espace83.

           ASTAROTH

        Je me contente.

           SATHAN

               Et je me passe

        De demander une aultre charge.

           ASTAROTH

340  Je joue icy de passe-passe

        Pour mieulx faire mon tripotaige.

           BÉRITH

        Luciffer : à peu de langaige,

        En Enffer, je ne sçay que faire ;

        Car je n’ay office ne gaige

345  Pour ma volunté bien parfaire.

           LUCIFFER

        Qu’on te puisse au gibet deffaire,

        Filz de putain ort et immunde !

        Doncques, pour ton estat reffaire,

        Il te fault aller par le monde,

350  À celle fin que tu confonde

        Bauldement84 ou à l’aventure

        Dedens nostre habisme parfonde85

        L’âme d’aulcune créature.

           BÉRITH

        Puis qu’il fault que ce mal procure,

355  Dy-moy doncques légièrement

        Par où l’âme faict ouverture,

        Quant elle sort premièrement.

           LUCIFFER

        Elle sort par le fondement86 ;

        Ne faiz le guet qu’au trou du cu.

           BÉRITH

360  Ha ! j’en auray subtillement

        Ung millier pour moins d’un escu.

        Je m’y en voys.     Il s’en va.

           MUNIER                         SCÈNE VI

              D’avoir vescu

        Si long temps en vexacion,

        De la Mort est mon corps vaincu.

365  Pour toute résolucion,

        Doncques, sans grant dilacion,

        Allez-moy le prestre quérir,

        Qui me donrra confession,

        S’il luy plaist, avant que mourir.

           CURÉ

370  Or me dictes : fault-il courir,

        Ou se j’yray87 tout bellement ?

           MUNIER

        S’il ne me vient tost secourir,

        Je suis en ung piteux tourment.

           Il se va desvestir, et revestir en curé.

           BÉRITH                         SCÈNE VII

        (Vellà mon faict entièrement.

375  Munyer, je vous voys soulager.

        L’âme en auray soubdaynement,

        Avant que d’icy me bouger.

        Or me fault-il, pour abréger,

        Soubz son lit ma place comprandre88 :

380  Quant l’âme vouldra desloger,

        En mon sac je la pourray prandre.)

            Il se musse soubz le lit du munier, atout son sac.

            CURÉ                         SCÈNE VIII

        Commant dea ! je ne puis entendre

        Vostre cas, munyer : qu’esse-cy ?

            MUNIER

        À la mort me convient estandre.

385  Avant que je parte d’icy,

        Pourtant, je crie à Dieu mercy,

        Devant que le dur pas passer.

        Sur ce poinct, mectez-vous icy,

        Et me veillez tost confesser.

            CURÉ

390  Dictes.

            MUNIER

          Vous devez commancer,

        Me disant mon cas en substance89.

            CURÉ

        Et ! commant ? Je ne puis pencer90

        L’effect de vostre conscience.

            MUNIER

        A ! curé, je pers pascience.

            CURÉ

395  Commancez tousjours, ne vous chaille ;

        Et ayez en Dieu confience.

            MUNIER

        Or çà donques, vaille que vaille,

        Quoy qu’à la mort fort je travaille,

        Mon cas vous sera relaté.

400  Jamais je ne fus en bataille ;

        Mais pour boire en une boutaille,

        J’ay tousjours le mestier hanté.

        Aussi (fust d’iver, fust d’esté),

        J’ay bons champions91 fréquenté,

405  Et gourmetz de fine vinée ;

        Tant que, rabatu et conté92,

        Quelque chose qu’il m’ait costé,

        J’ay bien ma face enluminée.

        Apprès, tout le long de l’année,

410  J’ay ma volunté ordonnée

        (Comme sçavez) à mon moulin93,

        Où, plus que nul de mère née,

        J’ay souvant la trousse94 donnée

        À Gaultier, Guillaume ou Colin.

415  Et en sacs de chanvre ou de lin,

        De bléd valent plus d’un carlin95,

        Pour la doubte des adventures96,

        Atout ung petit picotin97,

        Je pris de soir et de matin

420  Tousjours d’un sac doubles moustures98.

        De cela fis mes nourritures,

        Et rabatis mes grans coustures99

        Quoy qu’il soit, faisant bonne myne,

        Somme, de toutes créatures.

425  Pour surporter100 mes forfaictures,

        Tout m’estoit bon, bran101 et faryne.

            CURÉ

        Celuy qui ès haulx [cieulx] domine

        Et qui les mondains enlumyne102

        Vous en doint pardon par sa grâce !

            MUNIER

430  Mon ventre trop se détermine.

        Hellas ! je ne sçay que je face.

        Ostez-vous !

            CURÉ

              A ! sauf vostre grâce.

            MUNIER

        Ostez-vous, car je me conchye !

            CURÉ

        Par sainct Jehan ! sire, preu vo[us] face103 !

435  Fy [fy]104 !

            MUNIER

             C’est merde reffreschie.

        Apportez tost une bréchie105

        Ou une casse106, sans plus braire,

        Pour faire ce qu’est neccessaire.

        Las ! à la mort je suis eslit107.

            FEMME

440  Pencez, si vous voulez, de traire

        (Pour mieulx prandre vostre délit108)

        Vostre cul audehors du lit :

        Par là s’en peult vostre âme aller.

            MUNIER

        Hellas ! regardez si voller

445  La verrez poinct par l’er du temps.

            Il mect le cul dehors du lict. Et le deable tend son sac,

         cepend[ant] qu’il chie dedans, puis s’en va cryant et hurlant.

            BÉRITH                        SCÈNE IX

        J’ay beau gauldir109, j’ay beau galler !

        Roy Luciffer, à moy entens !

        J’en ay fait de si maulxcontens110,

        Que proye nouvelle j’apporte.

            LUCIFFER

450  Actens, ung bien petit111 actens !

        Je te voys faire ouvrir la porte.

        Deables d’Enffer, sus ! Qu’on luy porte

        Une chauldière112 en ce lieu-cy !

        Et saichez comme se comporte

455  Le butin qu’il admayne icy.

            Ilz luy apportent une chauldière ; puis il vuyde

             son sac, qui est plain de bran mou[i]llé.

            SATHAN

   Qu’esse-là ?

            PROSERPINE

              Que deable esse-cy ?

        Se semble merde toute pure.

            LUCIFFER

        C’est mon113 : je la sens bien d’icy.

        Fy fy, ostez-moy celle ordure !

            BÉRITH

460  D’un munier remply de froidure,

        Voy-en cy l’âme toute entière,

        [………………………….. dure.]

            LUCIFFER

        D’un munyer ?

            SATHAN

               Fy ! quelle matière !

            LUCIFFER

        Par où la prins-tu ?

            BÉRITH

                  Par-derrière,

        Voyant le cu au descouvert.

            LUCIFFER

465  Or, qu’il n’y ait coing ne carrière

        D’Enffer que tout ne soit ouvert !

        Ung tour nous a baillé trop vert.

        Brou ! je suis tout enpuanti.

        Tu as mal ton cas recouvert114.

           SATHAN

470  Oncques tel(z) chose ne senty.

           LUCIFFER

        Sus ! acoup qu’il soit assorty,

        Et batu trèsvillaynement !

           SATHAN

        Je luy feray maulvais party.     Ilz le batent.

           BÉRITH

        À la mort !

           LUCIFFER

              Frappez hardiment !

           BÉRITH

475  À deux genoulx, trèshumblement,

        Luciffer, je te cry mercy,

        Te promectant certaynement

        (Puis que congnoys mon cas ainsi)

        Que jamais n’apporteray cy

480  Âme de munyer ne munyère.

           LUCIFFER

        Or te souviengne de cecy,

        Puis que tu as grâce planyère.

        Et garde d’y tourner arrière

        D’aultant que tu ayme ta vie.

485  Aussi, devant ne de costière115,

        Sur payne de haynne assouvye116,

        Deffens que nulluy117, par envie,

        Désormais l’âme ne procure

        De munyer estre icy ravie :

490  Car ce n’est que bran et ordure.

*

1 Publié par André Duplat. Droz, 1979. Ce spectacle de quatre jours s’acheva sur une autre farce du même auteur, l’Aveugle et le Boiteux. (André Tissier, Recueil de farces, XI. Droz, 1997.)   2 Rabelais, Tiers Livre, 2.   3 Avant d’être récupérée par le folklore catholique, Proserpine était l’épouse de Pluton, dieu des enfers. La nôtre fut jouée par messire Ponsot. Les cinq diables et le décor infernal font partie du Mystère.   4 Faisant semblant d’être malade. Les didascalies furent ajoutées dans la marge à l’intention exclusive des acteurs.   5 Déçus, trompés.   6 Frappe.   7 Le bon vin (argot). « Pier [boire] de la plus gourde pie. » (Coquillart, Monologue des perrucques.) Nous aurons un Croque-pie à 243.   8 Disposé.   9 Me manque (verbe faillir).   10 Méchante.   11 Mal mariée. « Sa femme est mal assenée,/ Qui à tel villain est donnée. » Une femme à qui son voisin baille ung clistoire, F 28. Cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 40.   12 Finissez votre phrase !   13 Ms : Haaa   14 Ma fureur.   15 Les quinze Joyes de Nostre-Dame est une bluette virginale. Elle sera transformée en satire misogyne dans Les quinze Joyes de Mariage.   16 Sale chien. Mais « vilain » [paysan], qui revient à 191 et 234, n’est pas un hasard : notre farce s’inspire d’un fabliau de Rutebeuf, le Pet au Vilain.   17 Ms ajoute dessous : Malade suis   18 Vous pleurez en temps utile.   19 Me frapper. Contrairement aux idées reçues, beaucoup d’hommes étaient battus par leur femme.   20 Réduit au silence. « – Je vis sans soing et sans soulcy/ Malgré vous, Science, ma dame…./ – Tu en es cousu et taillé. » Science et Asnerye (LV 50).   21 Grognez.   22 « Il a tant appris d’un tel maistre/ Le mestier de fourbe et de traistre. » La Miliade.   23 Pas plus cher qu’une pomme. « Qu’el ne prise pas une pomme. » Roman de la Rose.   24 Beuverie.   25 Sentiment, conscience.   26 Quand je serai mort.   27 À l’improviste.   28 « Souvent repris,/ Et de mal coustumier. » Proverbe au Vilain.   29 Obéissant au mors. « Ceus qui ont la bouche bonne, c’est-à-dire qui ne sont endurcis en leurs folies. » Dampmartin.   30 Grommelle. Rupture du schéma des rimes (il manque un vers en -ette, un en -esse et un en -ette). Même licence après 108, 199, 317 et 443. Mais la farce fut écrite en quelques jours.   31 Représentation sonore des pleurs, comme au v. 184 des Sotz triumphans.   32 Jusqu’au v. 217, il reste à l’entrée avec la femme. Le meunier, couché, ne peut pas les voir ; mais il entend certaines de leurs paroles et leurs baisers bruyants.   33 Ms : perche   34 Le meunier terminera son mot au vers 146.   35 Ms : chantez   36 Jouisseuse.   37 Sans publicité. Les « prêtresses », concubines des curés, restaient discrètes pour ne pas être victimes d’un charivari de la part des jeunes gens du village.   38 Début d’une chanson citée dans la farce de Marchebeau (LV 68). Voir H. M. Brown, Music in the french secular theater, n° 154. Le Jeu de Robin et Marion est d’Adam de la Halle.   39 S’évertue un peu.   40 Ms : dune  (À une part = à l’écart : « Et metre à une part les muebles. » Continuation de Guillaume de Tyr.)   41 Vu les problèmes intestinaux du meunier, cette expression peut renfermer le même sens scatologique que dans Maistre Mymin qui va à la guerre, v. 313, note 60.   42 Malgré moi.   43 Avez-vous de l’argent ? Cf. le vers 104.   44 Rabâchez.   45 Tu radotes.   46 Plaidé.   47 Ms : Hee   48 C’est votre parent, je suis prête à parier un écu.   49 « – C’est vostre cousin,/ Bien prochain de vostre lygnage./ – Et, vertu bieu ! quel cousinage !/ C’est donc lignage de cul./ Cousin, me faictes-vous coqu ? » Le Poulier à quatre personnages (LV 45).   50 Rapidement.   51 Vous essayez de me duper.   52 Débarrasserai.   53 Ms : gouste   54 « – S’en est-il alé ? – Paix ! j’escoute/ Ne sçay quoy qu’il va flageolant. » Farce de Pathelin.   55 Le curé entre dans la chambre.   56 Même vers dans Pernet qui va au vin (BM 12), où la femme fait passer son amant pour le cousin du mari, comme ici.   57 Ce rustre (cf. le villain de la note 16). « Tousjours quelque besongne entame,/ Dont ne peult ce gros Lymosin/ Sortir qu’à sa honte et diffame. » Marot.   58 Où avez-vous mal ? Il appuie sa main sur le front du malade.   59 De douleur.   60 Arrangez mon oreiller.   61 Il paraît manquer un vers en -pie, de même qu’un vers en -voir après 247. Croquepie [boit vin] est un personnage des Vigilles Triboullet (T 11), une sottie qui montre aussi un mourant alcoolique.   62 Oui, vraiment.   63 Ms : commande   64 Pourquoi la femme de Croque-pie n’a-t-elle pas le même nom que son mari ? La turelure [cornemuse] pourrait bien être l’origine de la turlute [fellation] : l’homosexuel Cambacérès aura pour sobriquet « tante Turlurette ». Au XVe s., Jennin Turelurette et Robin Turlure étaient des noms de cocus.   65 Prénom féminin : « Je te prie, Mélot m’amie,/ Aime-moy à fond. » L’autrier, jà piéçà.   66 Je me porte très mal.   67 Pénible.   68 La renchérie, la difficile.   69 Chaire, chaise.   70 À Dieu.   71 Goûté : « Le pasté/ De quoy je n’ay oncques tasté. » Farce des III nouveaulx martirs (F 40). On trouve les mêmes rimes dans la Farce du Pasté (F 19).   72 En quantité. Les religieux ne refusaient jamais de boire un coup.   73 De retard.   74 Perplexité. « Tant suis en grant proplexité. » La Vigne, Mystère de St Martin.   75 La cause de mon malheur se trouve là.   76 Qu’une fourmi : « Le cueur n’ay si grox c’un fremy. » La Vigne, Mystère de St Martin.   77 Il englobe le public parmi les démons.   78 Ms : produyre   79 Il faut que je vous enseigne…?   80 Que je brise mes fers. D’après l’Apocalypse, Lucifer a été enchaîné dans un gouffre. Il s’en plaint au v. 5451 du Mystère de St Martin : « J’enraige, maulgré Dieu, du lyen ! »   81 De ce caverneux enclos : « Puyts infernal, dampné gouffrineux roc. » (La Vigne, Mystère de St Martin.) La lice est également le filet du diable : « C’est li Maufé [le diable] qui là nous maine,/ Qui tant nous fait plongier ès vices/ Qu’il nous enclot dedanz ses lices. » (Bestiaire divin.)   82 A déjà une charge.   83 Le temps.   84 Franchement.   85 Notre abîme profond.   86 « Ainsi leur sort l’âme par le cul. » Rabelais, Quart Livre, 43.   87 Ms : jey ray   88 Prendre.   89 Le meunier est si peu pratiquant qu’il ignore tout de la confession. Même cas de figure (avec un autre mourant alcoolique) dans le Testament Pathelin, vers 325-332.   90 Deviner.   91 Buveurs. « Quel vray champion de taverne ! » Sermon joyeux de bien boire.   92 Au bout du compte.   93 Vin et moulin sont réunis dans un dicton bourguignon, sous l’égide de St Martin : « À la Saint-Martin, bois ton vin/ Et laisse l’eau courre au moulin. »   94 Un croc-en-jambe, une tromperie.   95 De blé valant plus d’une pièce d’argent.   96 Par crainte des vicissitudes.   97 Avec une dosette.   98 Il utilise au sens propre l’expression : Prendre d’un sac deux moutures [double profit].   99 Rabattre la couture = battre quelqu’un. (Littré.)   100 Favoriser.   101 Le bran désigne la partie du son la plus grossière ; mais c’est aussi la merde, comme on le verra plus loin.   102 Qui éclaire les terriens.   103 Que cela vous fasse bon profit !   104 Le redoublement du fy permet de combler la mesure, et de faire un jeu de mots sur « maistre fy-fy », le surnom des vidangeurs, qu’on invoquait en présence d’excréments : « Maistre Fyfy, je croy que j’ay/ Le cul aussy foireux qu’ung geay. » (Jehan Molinet, Mistère de saint Quentin.) Même jeu de mots v. 459.   105 Cruche.   106 Bassin de métal.   107 Admis.   108 Vos aises.   109 J’ai des raisons de me réjouir.   110 J’ai causé tant de mécontentement (au meunier).   111 Un petit peu.   112 Un chaudron pour faire bouillir l’âme.   113 C’est mon avis.   114 Recouvré, rattrapé.   115 Devant ou de côté : d’une manière ou d’une autre.   116 Le copiste a d’abord écrit (puis biffé) : perdre la vie   117 Nul, personne.

LE TESTAMENT PATHELIN

L’Avocat et la Mort

L’Avocat et la Mort

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LE  TESTAMENT  PATHELIN

*

Cette farce normande fut écrite en 1470-75 selon André Tissier, en 1480-90 selon Jean-Claude Aubailly, au début du XVIe siècle selon August Wiedenhofen, et quelque peu avant selon Halina Lewicka. Elle s’appuie sur la Farce de Pathelin (∼1457), attribuée à Triboulet par Bruno Roy1 et Thierry Martin2, et sur le Testament de Villon, qui est devenu populaire avec l’édition de 1489 : je pense que cet imprimé fut le déclic qui motiva l’écriture du Testament Pathelin, outre l’encouragement que constituait la création récente du Nouveau Pathelin (∼1485).

Source : Édition Herouf <Arsenal, 8° BL-14489 Rés.>.

Structure : Rimes plates, aabaab/bbcbbc, abab/cdcd, avec 3 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface. (Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.)   Éd. = édition Herouf combinée aux autres éditions gothiques. Pour un relevé exhaustif des variantes, voir l’édition critique d’André Tissier3.


*

Le Testament Pathelin

*

À quatre personnaiges, c’est assavoir :

     [MAISTRE PIERRE] PATHELIN

     GUILLEMETTE

     L’APOTICAIRE [Maistre Aliborum]

     MESSIRE JEHAN [L’ANGELÉ], LE CURÉ

*

                 MAISTRE PIERRE commence    SCÈNE I

     Qui riens n’a plus que sa cornette,

     Guères ne vault le remenant4.

     Sang bieu ! voicy bonne sornette,

     [Qui riens n’a plus que sa cornette.]

5     Où estes-vous ? Hau, Guillemette !

     Dieux ! s’il vous plaist, venez avant.

     Qui riens n’a plus que sa cornette,

     Guères ne vault le remenant.

                  GUILLEMETTE           SCÈNE II

     Que vous fault-il ?

                  PATHELIN

                 Tout maintenant,

10    Le sac à mes causes perdues.

     Vistement, sans plus de tenues,

     Despeschez-vous : car je n’attens

     Qu’à faire tauxer les despens,

     Ainsi comme raison est deue.

15    Dea ! Pourtant, se j’ay la barlue5 ;

     Désormais je suis ung vieillart

     Nommé Pathelin Patrouillart6,

     Qui très haultement vous salue.

     Las ! qu’est la saison devenue

20    Puis dix ans ? En ma conscience,

     Je pers maintenant patience ;

     Car je souloye gaigner francz

     Là où ne gaigne petis blancz.

     Praticque7 si ne vault pas maille.

25    Hau, Guillemette !

                  GUILLEMETTE

                  Comme(nt) il bâille !

     Que demandez-vous, maistre Pierre ?

                  PATHELIN

     Ne m(e) estes-vous pas allé querre

     Le sac où sont mes escriptures ?

                  GUILLEMETTE

     Et ouy !

                  PATHELIN

             À toutes adventures,

30    Apportez, avec, mes lunettes ;

     Et gardez qu’elles soient nettes.

     Sus ! hastez-vous de revenir,

     Car aujourd’huy me fault tenir

     Le siége en nostre auditoire.

                  GUILLEMETTE

35    Et dictes-vous ?

                  PATHELIN

                Il est notoire

     Et certain, par mon sacrement !

     Je vous pry, faictes pres(en)tement.

     Tout est dedans mon escriptoire

     Sur le comptoir.

                  GUILLEMETTE

                Dieu, quel mémoire !

40    Arsoir8 le mistes sur le banc,

     Vostre sac. Bref, à parler franc,

     Vous vous troublez d’avocasser

     Et ne povez rien amasser

     Pour procèz [qu’à mener avez]9.

                  PATHELIN

45    M’AMYE, ET ! PUIS QUE VOUS SÇAVEZ

     Où tout est, apportez-les-moy ;

     Et je vous donray, par ma foy,

     Je ne sçay quoy que je vous garde.

                  GUILLEMETTE

     Les m’avez-vous bailléz en garde ?

50    Par Dieu, voicy bonne farce[rie] !

                  PATHELIN

     Ma femme, ma très doulce amye,

     Yrez-vous point quérir mon sac

     À mes causes ?

                  GUILLEMETTE

                (Il est passe au bac10,

     Maistre Pierre, par Nostre-Dame !)

                  PATHELIN

55    Hélas ! despeschez-vous, ma femme.

     Il est jà tard, l’heure s’aproche.

     Fauldray-je, ennuyt11 ? Las ! quel reproche

     J’auray des aultres assistens !

     [Or çà,]12 mon sac ! Je vous attens ;

60    Ou dictes se je ne l’auray point.

                  GUILLEMETTE

     Je ne sçay quel mouche vous point.

     Par celuy Dieu qui me fist naistre13 !

     Je cuide que, se estiez prebstre,

     Vous ne chanteriez que de sacz

65    Et de lettres !

                  PATHELIN

               Que de fratras !

     En vous, y a peu de sçavoir.

     Somme toute, je vueil avoir

     Mon sac : il fault que je m’en voyse.

     (C’est la façon de ma bourgoyse

70    De riens faire s’i ne luy plaist.)

                  GUILLEMETTE

     Or [laissez, de par Dieu, ce plait !]14 :

     Vélà toute vostre besongne.

                  PATHELIN

     Par Nostre-Dame de Boulongne !

     Vous valez moins que ne cuidoye.

75    Mais sçavez-vous que je pensoye ?

     Devant qu(e) aller en l’auditoire,

     Je ne sçay que faire ; de boire

     Ung horion15, c’est le plus seur.

                  GUILLEMETTE

     Pourquoy ? n’estes-vous pas asseur ?

80    Vous doubtez-vous d’aulcune chose16,

     Maistre Pierre ?

                  PATHELIN

                Je présuppose

     Que le temps ne soit dangereux ;

     Et d’aultre part, je suis jà vieulx.

     Cela faict à considérer.

                  GUILLEMETTE

85    Sus sus ! il vous fault délibérer :

     Ne pensez qu’à faire grant chère.

                  PATHELIN

     Aussi fais-je, m’amye chère.

     Gardez tout jusques au retour.

                  GUILLEMETTE

     Ne faictes guères de séjour ;

90    Revenez disner à l’hostel.

                  PATHELIN

     Si feray-je, tenez-lay tel.

     Seurement, je n’y fauldray pas.

     Aux plaitz, je m’en voys tout le pas,              SCÈNE III

     Mon baston noilleux en ma main.

95    Jour17 est assigné à demain

     Contre ung homme de la voyrie.

     L’entendement si me varie ;

     Ce n’est pas ce que je demande.

     Colin Tévot18 est en l’amende,

100   Et aussi Thibault Boutegourt,

     S’ilz ne comparent19 vers la Court

     En la somme de cent tournoys.

     « Appellez la femme au Dannoys

     Contre sa voysine Mahault ;

105   Ou mises seront en deffault,

     S’ilz ne viennent appertement.

     Messeigneurs20, oyez l’appointement

     Ennuict donné à nostre Court ;

     Fut présent Mathelin le Sourt,

110   Attourné21 de Gaultier Fait-nyent22… »

     Qu’est cecy, dea ! Nully ne vient ?

     Seray-je cy long temps sans feu ?

     Sainct Jehan ! je n’entens point ce jeu.

     Car je me sens ung petit fade23,

115   Et crains que ne soye malade.

     Je me tiens fort foyble et cassé.

     À mon hostel, par sainct Macé,

     Je m’en revoys tout bellement.

     Hau, Guillemette ! Appertement               SCÈNE IV

120   Venez à moy, ou je me meurs !

                  GUILLEMETTE

     Et ! dont vous viennent ces douleurs

     Que vous souffrez, mon doulx amy ?

                  PATHELIN

     Je suis demouré et failly,

     Et cuide que la Mort m’assault.

125   Venez à moy, le cueur me fault.

     Je voulsisse ung peu reposer

     Sus mon lict.

                  GUILLEMETTE

              Je ne puis gloser

     Dont vous procède tel méchef.

                  PATHELIN

     Aussi ne fais-je. Ung couvrechief,

130   M’amye, pour mettre en ma teste !

     Voirement, il [n’]est ennuict feste

     Pour moy. Doy-je point desj(e)uner ?

     Ung peu de brouet à humer !

     Je suis transy, se Dieu ne m’ayde.

                  GUILLEMETTE

135   Pour vous donner quelque remède,

     F(e)ray-je venir l’apoticaire ?

                  PATHELIN

     Baillez-moy dont premier à boire ;

     Et mettez cuire une poire

     Pour sçavoir s’il m’amendera.

                  GUILLEMETTE

140   Ayez en Dieu bonne mémoire ;

     Et ainsi, comme je puis croire,

     Vostre douleur allégera.

                  PATHELIN

     Las ! Guillemette, qui sçaura

     Trouver, ou que ce soit çà ou là,

145   Que j’aye une foys de bon vin ?

     Ou mourir il me conviendra

     (De faulte point il n’y aura),

     Car je me sens près de la fin.

                  GUILLEMETTE

     Ha ! maistre Pierre Pathelin,

150   Le droit joueur de jobelin24,

     Ayez en [Dïeu confience]25.

     Point ne vous fault de médecin :

     Si près estes de vostre fin,

     Pensez de vostre conscience.

                  PATHELIN

155   Las ! Guillemette, ma science

     (Qui procède de sapience)

     Est, se je meurs, pour moy perdue.

                  GUILLEMETTE

     Il est vray, par ma conscience !

     Il fault prendre en gré, quant j(e) y pense :

160   Ceste reigle est à tous deue.

                  PATHELIN

     Ung peu la main ! Le front me sue ;

     De fine frayeur je tressue,

     Tant je doubte26 à passer le pas.

     Je n’yray plus à la cohue,

165   Où chascun jour on brait et hue,

     Se j’aloye de vie à trespas.

     Tout beau ! Ma chère amye, hélas,

     Choyez-moy. Certes, je décline.

                  GUILLEMETTE

     G’y suis, mon amy.

                  PATHELIN

                  Guillemine27,

170   Se je mouroye tout maintenant,

     Je mourroye de la mort Rolant28 :

     À peine je puis papyer29.

     Je vous prye, que j(e) aye à pyer30

     Ung coup de quelque bon vin vieulx.

175   Et vous dépêchez, car j’en veulx.

     Le nouveau si m’est fort contraire.

                  GUILLEMETTE

     Ha ! maistre Pierre, il vous fault taire ;

     Vous vous rompez tout le cerveau.

                  PATHELIN

     N’apportez point de vin nouveau,

180   Car il faict avoir la va-tost31.

     Et si, vous prye…

                  GUILLEMETTE

                De quoy ?

                  PATHELIN

                         Que tost

     Vous allez [me] querre le prebstre.

     Et puis après, allez chiez maistre

     Aliborum32, l’apoticaire :

185   Qu’il vienne à moy, car j’ay affaire

     De luy très nécessairement.

     Et vous hastez ; car aultrement,

     Je mourray, se l’on n’y prent garde.

                  GUILLEMETTE

     Las ! maistre Pierre, fort me tarde

190   Que jà ne sont icy tous deux.

     Souvienne-vous du Roy des Cieulx,

     Qui pour nous, en croix, mort souffrit.

                  PATHELIN

     On vous entent bien, il souffit ;

     J’en auray bien tousjours mémoire.

195   Mais pourtant, laissez-moy à boire,

     Avant qu(e) aller à ce curé.

     Je ne vueil cidre ne péré33 :

     Bien au vin je me passeray.

                  GUILLEMETTE

     Tousjours du mieulx que je sçauray

200   Feray pour vous, jusqu(e) au mourir.

     Je voys nostre curé quérir :

     C’est messire Jehan l’Angelé.

                  PATHELIN

     Sang bieu ! on m’a mon vin meslé,

     Ou il fault dire qu’il s’esvente.

205   Je ne sçay quel vingt34 ou quel trente…

     Je n’en puis plus, à bref parler.

                  GUILLEMETTE           SCÈNE V

     Je ne sçay où pourray aller

     Pour plus tost ung voyage faire.

     Je m’en voys chez l’apoticaire,

210   Et puis g’iray chez messir(e)35 Jehan.

     Bon soir, sire !

                  L’APOTICAIRE

                Et vous, bon an,

     Vray(e)ment, m’amye, et bonne estraine !

     Qu’i a-il ?

                  GUILLEMETTE

             Quoy ? Soucy et peine,

     Se vous n’y mettez bref remède.

                  L’APOTICAIRE

215   Touchant quoy ?

                  GUILLEMETTE

                  Ha ! tant je suis vaine36 !

                  L’APOTICAIRE

     Qu’i a-il ?

                  GUILLEMETTE

              Quoy ? Soucy et peine.

                  L’APOTICAIRE

     Vous plaignez-vous de teste saine37 ?

     Dictes vostre cas, qu’on vous ayde.

     Qu’i a-il ?

                  GUILLEMETTE

             Quoy ? Soucy et peine,

220   Se vous n’y mettez bref remède.

     Sans plus que sermonne ne playde,

     Mon mary si tend à la fin.

                  L’APOTICAIRE

     Quel mary ?

                  GUILLEMETTE

               Le bon Pathelin,

     Mon amy. On n’y attend vie.

225   Je vous pry qu’on y remédye

     Sans espargner or ne argent.

                  L’APOTICAIRE

     Pas n’ay paour de vostre payement.

     Je feray pour vous le possible.

                  GUILLEMETTE

     Il est en fièbvre si terrible !

230   Venez-lay bien tost visiter.

                  ALIBORUM, APOTICAIRE

     Je m’y en voys sans arrester,

     Tenez-vous-en toute asseurée.

                  GUILLEMETTE          SCÈNE VI

     J’ay bien faict longue demourée ;

     Penser me fault de retourner.

235   Je ne sçay où pourray finer38

     De nostre curé, à ceste heure.

     Aller me fault où il demeure…

     Je le voy : qu’il fait layde chère39 !

     À sa main tient son brévière.

240   Bon jour, monsieur ! Deux motz à vous !

                  MESSIRE JEHAN

     Guillemette, tout doulx, tout doulx !

     Comment vous estes effroyée !

                  GUILLEMETTE

     Ha ! je suis la plus dévoyée40 :

     On n’attent vie à mon mary.

                  MESSIRE JEHAN

245   Est-il si fort malade ?

                  GUILLEMETTE

                   Ouy,

     Certes ; ce devez-vous sçavoir.

                  MESSIRE JEHAN

     Je le vueil doncques aller veoir.

                  GUILLEMETTE

     Maintenant.

                  MESSIRE JEHAN

               J(e) y courray grant erre.

    L’APOTICAIRE arrive chez Pathelin et luy dit :    SCÈNE VII

     Que faictes-vous ? Hau, maistre Pierre !

250   Comment se porte la santé41 ?

                  PATHELIN

     Je ne sçay. Par ma loyaulté42,

     Je me vouloye laisser mourir.

                  L’APOTICAIRE

     Et ! je viens pour vous secourir.

     Où vous tient vostre maladie ?

                  PATHELIN

255   A ! devant que je le vous dye,

     Donnez-m(oy) à boire ung horïon,

     Oyez-vous, maistre Aliborum,

     Avant que ma femme reviengne.

                  L’APOTICAIRE

     Jésus en bon propos vous tienne,

260   Mon amy ! Vous estes fort au bas.

                  PATHELIN

     Où est Guillemette !

                  ALIBORUM,  APOTICAIRE

                  Elle n’y est pas ;

     Elle est allée ung peu en la ville.

                  PATHELIN

     Or, selon vostre usaige et stille,

     Comme sommes-nous de la lune43 ?

                  L’APOTICAIRE

265   Au tiers quartier.

                  PATHELIN

                 J’en ay pour une44.

     Ne viendra mèshuy Guillemette ?

     En malle estraine Dieu la mette !

     Se je le vueil, qu’elle demeure !

                  GUILLEMETTE         SCÈNE VIII

     Je reviens.

                  L’APOTICAIRE

             À la très bonne heure !

                  GUILLEMETTE

270   Maistre Pierre, voicy venir

     Messir(e) Jehan qui, sans plus tenir…

     Est tout prest de vous ordonner.

                  PATHELIN

     Il nous fault doncques chopiner,

     Par accord, de tout le meilleur.

                  MESSIRE JEHAN

275   Comme le fait le bon seigneur ?

     Va-il ne avant ne arrière ?

                  PATHELIN

     Guillemette, à l’huys de derrière,

     Quelq’un m’apporte de l’argent.

                  MESSIRE JEHAN

     Dieu bénye, Dieu gard, bonne gent !45

280   Comme se porte ce malade ?

                  PATHELIN

     Allez-moy quérir ma sallade,

     M’amye, pour armer ma teste !

                  GUILLEMETTE

     Et ! par Dieu, vous estes bien beste :

     C’est messir(e) Jehan qui vous vient veoir.

                  PATHELIN

285   Bien, de par Dieu. Faictes-le seoir,

     Et puis on parlera à luy.

                  MESSIRE JEHAN

     Maistre Pierre, je suis celuy

     Qui vous vouldroit [service faire]46

     Et tout plaisir.

                  L’APOTICAIRE

               [S’en vostre affaire]47

290   Ne pensez, vous vous en allez.

     Dictes-moy se point vous voulez

     User de quelque médecine.

                  PATHELIN

     Je ne veulx faisant, paon ne cigne48 :

     J’ay l’appétit à ung poussin.

                  L’APOTICAIRE

295   User vous fault de succre fin49

     Pour faire en aller tout ce flume50.

                  PATHELIN

     Guillemette, que l’en me plume

     Ces deux oyseaulx que vous sçavez.

                  GUILLEMETTE

     Je cuyde, moy, que vous resvez.

300   Penser fault de vous mettre à point.

                  L’APOTICAIRE

     Brief, il ne luy amende point,

     Mais va tousjours de mal en pis.

                  PATHELIN

     Une escuellée de bon coulis,

     Seroit-ce point bonne vïande

305   Pour moy ?

                  L’APOTICAIRE

              Ung pou de lait d’amande

     Vous seroit meilleur à humer.

                  PATHELIN

     Si est-il bon à présumer

     Qu’à peine je pourroye ce prendre.

                  GUILLEMETTE

     Au surplus, il vous fault entendre

310   À vous confesser vistement

     Et faire ung mot de testament :

     Ainsi que doibt faire tout crestien.

                  PATHELIN

     Or çà ! vray(e)ment, je le vueil bien.

     Faictes nostre curé venir.

                  MESSIRE JEHAN

315   Çà, maistre Pierre : souvenir

     Vous convient de vos maulx51 passéz.

                  PATHELIN

     Je les ay [de] piéçà laisséz

     À tous ceulx qui n’en avoyent point.

                  MESSIRE JEHAN

     Las ! mon amy, Jésus vous doint

320   Avoir de luy bonne mémoire,

     Affin qu’avoir puissez la gloire52

     En laquelle tous ont fiance.

     Ayez, en après, souvenance

     De tous les maulx que feistes oncques.

325   Dictes après moy.

                  PATHELIN

                 Or sus doncques !

     Je vous suyvray, en vérité.

                  MESSIRE JEHAN

     Or dictes : « Bénédicité. »

                  PATHELIN

     Bénédicité, monsïeur53.

                  MESSIRE JEHAN

     Et ! voicy une grant hydeur !

330   Sav’ous respondre « Dominus » ?

                  PATHELIN

     Par ma foy, je n’en congnois nulz,

     Affin que le vray vous en dies.

                  MESSIRE JEHAN

     Confesser vous fault des ouÿes,

     Des yeulx, du nez et de la bouche.

                  PATHELIN

335   Jamais à telz gens [je] n’atouche,

     Car puis qu’ilz ont bouche, ilz ont dentz ;

     Si je boutoye mon doy dedans,

     Ilz me pourroyent jusqu’au sang mordre.

                  MESSIRE JEHAN

     (En cest homme-cy n’a point d’ordre ;

340   Il a tout le cerveau troublé.)

     Dea ! Dictes : « Je n’ay riens emblé. »

                  PATHELIN54

     Tout mon argent est[-il] en Seine ?!

                  MESSIRE JEHAN

     (Dieu, par Sa grâce, le ramaine

     Et le radresse en son [bon] sens !)

                  PATHELIN

345   Messir(e) Jehan, qu’esse que je sens :

     Pain fleury, ou [bien] tourte en pesle55 ?

     Qu’on me baille trois coups de pelle

     À ce chat56 que voy cy grimper !

     Il fault ung peu le moust happer,

350   Curé, car je ne beuz piéçà.

                  MESSIRE JEHAN

     (Je ne vis, puis dix ans en çà,

     Homme si plain de fantasie !)

     Or çà, vous confessez-vous mye

     De ceulx que vous avez trompéz ?

                  PATHELIN

355   Si ne s’i fussent pas boutéz,

     Je ne les alloye mye querre !

                  MESSIRE JEHAN

     Il vous convient pardon requerre

     De très bon cueur à Dieu le Père.

                  PATHELIN

     Vrayement, si fais-je : à son père57,

360   Et à ses sainctes et ses sainctz.

     Ces femmes qui ont si grans sains,

     Trop ne m’en puis esmerveiller :

     On n’a que faire d’oreiller,

     Quant on est couché avec elles.

                  MESSIRE JEHAN

365   (Il parle de Sains, de mamelles

     L’ung parmy l’autre : c’est pitié.

     Il a le cerveau tout vuydé,

     Je me doubte fort et [le] crains.)

     Confesser vous fault de voz mains

370   Et de vos cinq cens de nature.

                  PATHELIN

     Mises les ay à la ceincture

     Souvent, en faisant le gros-bis58,

     En disant aux gens « Et vobis ?59 »

     Quant on me disoit : « Bona diès ! »

                  MESSIRE JEHAN

375   Laissons trèstout cela en paix.

     Et venons à parler des piedz,

     Qui ès faulx60 lieux vous ont portéz ;

     Car nul n’en fault laisser derrière.

                  PATHELIN

     Et, comment ! Esse la manière ?

380   Se fault-il de tout confesser ?

                  MESSIRE JEHAN

     Ouy, certainement ; et penser

     Aux douze articles de la Foy.

                  PATHELIN

     Quant à ceux-là, je les congnoy(s) :

     Je les nommeroye bien par ordre.

385   Bref, ilz n’ont garde de me mordre.61

     Ay ! que je suis en challeur grande !

                  MESSIRE JEHAN

     En après, je vous fais demande :

     Avez-vous eu rien de l’autruy62

     Qu’il vous souviengne ?

                  PATHELIN

                    Hélas, ouy.

390   Mais de le dire n’est mestier.63

                  MESSIRE JEHAN

     Si est, vray(e)ment.

                  PATHELIN

                 C’est du drapier,

     Duquel j’eus cinq… dis-je six aulnes

     De drap, que en beaulx escus jaulnes

     Luy promis et devoye payer

395   Incontinent, sans délayer.

     Ainsi, fut-il de moy content.

     Mais je le trompay faulcement,

     Car oncques il n’en receupt croix

     Ne ne fera jà(mais).

                 MESSIRE JEHAN

                  Touteffoys,

400   Ce n’est pas bonne conscience.

                  PATHELIN

     Il fault qu’il preigne en patience,

     Car il n’en aura aultre chose.

                  MESSIRE JEHAN

     Et du berger ?

                  PATHELIN

                Parler n’en ose.

                  MESSIRE JEHAN

     Pourquoy cela ?

                  PATHELIN

                 Pour mon honneur.

                  MESSIRE JEHAN

405   Et, hardyment !

                  PATHELIN

                 Mon déshonneur,

     Si, y perroit64 à tousjours-mais.

                  MESSIRE JEHAN

     Et comme quoy ?

                  PATHELIN

                  Pource qu(e) en « bês »65

     Il me paya subtilement.

                  MESSIRE JEHAN

     Par qui fusse ?

                  PATHELIN

                Par qui, vrayment66 ?

410   Par moy, qui l’avoye introduyt.67

                  MESSIRE JEHAN

     Je vous entens bien, il suffit :

     Trompeurs sont voulentiers trompéz,68

     Soit tost ou tard, ou loing ou près.

     Outre ! ne laissez riens derrière.

                  PATHELIN

415   Et, comment ! Esse la manière ?

     Se fault-il du tout confesser ?69

                  MESSIRE JEHAN

     Ouÿ, certes, sans riens laisser

     (Dont conscience vous recorde70)

     Des œuvres de miséricorde.

420   Avez-vous les nudz revestus ?

                  PATHELIN

     Faulte de monnoye et d’escus

     M’en ont gardé, et m’en confesse.

                  MESSIRE JEHAN

     Ainsi vo(stre) confessïon cesse,

     Et vous fault absolution.

425   Av’ous de tout faict mention ?

     Requérez-vous à Dieu mercy ?

                  PATHELIN

     Hélas, monseigneur ! et aussi

     À toute sa benoiste court.

                  MESSIRE JEHAN

     C’est bien dit, pour le faire court.

430   Guillemette, et vous, mon amy,

     Vous voyez ce povre homme-cy

     En grant langueur et maladie,

     Près quasi de finir sa vie ;

     Il fault faire son testament

435   Cy-devant nous présentement,

     Sans fraulder ses hoirs71 et sa femme.

     Et, premier, commande son âme

     (Comme bon catholique) à Dieu

     Pour avoir [en Paradis lieu].

440   Ainsi soit-il ! Dictes « amen ».

                   PATHELIN

     C’est très bien dit, messire Jehan.

     Mais devant que rien en commence,

     J’arrouseray ma conscience :

     Guillemette, donnez-m(oy) à boyre !

445   Et puis après, ayez mémoyre

     D’en présenter à mon voysin.

     Et s’il n’y a assez de vin,

     Je vous prie qu’on en voyse traire.

     Messire Jehan, vostre escriptoire

450   Et du papier ! Si, escripvez.

                 GUILLEMETTE

     Regardez à qui vous lairrez72 :

     Je demourray povre et seullette.

                Icy commence Pathelin à faire son testament

                  en la manière qui s’ensuyt.

                 PATHELIN

     Tout premier à vous, Guillemette,

     Qui sçavez où sont mes escus,

455   Dedans la petite layette73 :

     Vous les aurez, s’ilz y sont plus74.

     Après, [à] tous vrays gaudisseurs,

     Bas percéz, gallans sans soucy75 :

     Je leur laisse les rôtisseurs,

460   Les bonnes tavernes aussi.

     [Et aussi, aux quatre convens,]76

     Cordelliers, Carmes, [Jacopins,

     Augustins]77 : soient hors ou soient ens,

     Je leur laisse tous bons lopins.

465   Item, je donne aux Filles Dieu,

     À Sainct-Amant et aux Béguines,

     Et à toutes nonnains, le jeu

     Qui se faict à force d’eschines…78

     Item, je laisse à tous sergens

470   (Qui ne cessent jour et sepmaine

     De prendre et de tromper [les] gens),

     Chascun une fièvre quartaine.

     À tous chopineurs et yvrongnes,

     Noter [je] vueil que je leur laisse

475   Toutes gouttes crampes79 (et rongnes)

     Au poing, au costé, et à la fesse.

     Et à l’hostel-Dieu de Rouen,

     Laisse et donne de franc vouloir

     Ma robbe grise que j’euz ouen80,

480   Et mon meschant chapperon noir.

     Après, à vous mon conseiller,

     Messir(e) Jehan, sans truffe81 ou sornette,

     Je vous laisse pour faire oreiller

     Les deux fesses de Guillemette,

485   Ma femme : cela est honneste.

     Et à vous, maistre Aliborum,

     D’oingnement [fin] plain une boiste,

     Voyre du pur diaculum82

     Pour exposer supra culum83

490   De ces fillettes. Sans plus dire,

     Chascun entend ceste rayson ;

     Il n’est jà besoing de l’escripre.

     C’est tout, messir(e) Jehan.

                  MESSIRE JEHAN

                      Or bien, sire.

                  PATHELIN

     Guillemette ?

                  GUILLEMETTE

                Quoy, maistre Pierre ?

                  PATHELIN

495   Mon couvrechief ne tient point serre :

     Il est trop lâche par-derrière.

                  GUILLEMETTE

     Il est bien.

                  PATHELIN

             Hée ! m’amye chère,

     Je n’en puis plus, à bref parler.

     Par ma foy, je m’en vueil aller.

500   Acomplissez mon testament.

                  GUILLEMETTE

     Las ! si feray-je, vrayement.

     Où voulez-vous estre enterré ?

                  PATHELIN

     N’a-il plus rien au pot carré

     À boire, avant que trespasser ?

                  GUILLEMETTE

505   Deussiez-vous en ce point farcer,

     Qui estes si près de la mort ?

                  PATHELIN

     De la mort ?

                  GUILLEMETTE

              Voyre.

                  PATHELIN

                    J’ay donc(ques) tort.

                  MESSIRE JEHAN

     Au nom de sainct Pierre l’apostre,

     Dictes où vous voulez que vostre

510   Corps soit bouté en sépulture.

                  PATHELIN

     En une cave, à l’advanture,

     Dessoubz ung muy de vin de Beaulne.

     Puis faictes faire en lettre jaulne84,

     Dessus moy, en beau parchemin :

515   « Cy repose et gist Pathelin,

     En son temps advocat soubz l’orme85,

     Conseillier de monseigneur de Corne86

     Et [ma] damoyselle sa femme.

     Priez Dïeu qu’il ayt son âme. »

520   Vous sçavez bien tout cela faire.

                  MESSIRE JEHAN

     Disposer fault du luminaire :

     En voulez-vous bien largement ?

                  PATHELIN

     Pour quatre liars seullement,

     Prins sur le meilleur de mes biens.

525   Aussi, n’oubliez [sur tout] riens87

     À faire mes armes pourtraire ;

     Oyez que vous y ferez faire :

     Pource qu(e) ayme la fleur du vin,

     Troys belles grappes de raisin

530   En ung champ d’or semé d’azur88.

     Je vous prie que j’en soye seur.

     Aultre chose ne vous requiers plus.

                  GUILLEMETTE

     Ne pensez point à telz abus,

     Mon amy : pensez à vostre âme.

             MAISTRE PIERRE PATHELIN meurt à ceste heure.

535   Hélas, Guillemette, ma femme :

     Il est, à ce coup, fait de moy.

     Adieu ! Jamais mot ne diray.

     La Mort va faire son effort…

                  GUILLEMETTE

     Ha ! Nostre-Dame de Montfort !

540   Le bon maistre Pierre est basy.

                  MESSIRE JEHAN

     Le remède est prier pour luy,

     Et requiescant89 in pace !

     Oublier fault le temps passé.

     Riens n’y vault le desconforter.

545   Despeschez-vous de le porter

     De ce lieu vistement en terre.

     Aliborum, qu’on le me serre

     Derrière et devant, ferme au corps !

                  L’APOTICAIRE

     Jésus90 luy soit miséricors,

550   Et à tous ceulx qui sont en vie !

                  GUILLEMETTE

     Amen ! Et la vierge Marie !

                  MESSIRE JEHAN

     Or, pensons de le mettre en corps91.

     Jésus luy soit miséricors !

                  GUILLEMETTE

     Hélas ! quant de luy me recors,

555   Je suis amèrement marrie.

                  MESSIRE JEHAN

     [Jésus] luy soit miséricors !

                  GUILLEMETTE

     Amen ! Et la vierge Marie !

                  MESSIRE JEHAN

     Jésus luy soit miséricors,

     Et à tous ceulx qui sont en vie !

     Adieu toute la compaignie !

       CY  FINE  LE  TESTAMENT  DE  PATHELIN

*

1 Pathelin : l’hypothèse Triboulet. Paradigme, Orléans, 2009.   2 Triboulet : La Farce de Pathelin et autres pièces homosexuelles. GayKitschCamp, 2011.   3 Recueil de farces, VIII, pp. 151-208. Droz, 1994.   4 Le reste.   5 Berlue, trouble de la vision.   6 Qui patauge dans la boue.   7 La profession d’avocat.   8 Hier au soir.   9 Éd. : que demener sachez   10 Il est déjà loin. Mais aussi : il devient impuissant. « Je suis proscrit et jà passé au bac :/ Car quant je veulx, à bauldryer ou à cric,/ Tendre l’engin, j’ay mal en l’esthomac. » Jehan Molinet.   11 « Ferai-je défaut à l’audience d’aujourd’hui ? » Tissier, p.157.   12 Éd. : Sa   13 Même vers dans le Prince et les deux Sotz, et dans la Farce de Pathelin (deux fois).   14 Éd. : tenez de par dieu ce soit  (Plaid = discours, querelle. « Laissons ce plait et ce langage ! » Collerye.)   15 Un coup. Idem v. 256.   16 Redoutez-vous quelque chose ?   17 Assignation à comparaître.   18 Cf. Colin, filz de Thévot.   19 Comparaissent.   20 Mes sieurs (2 syllabes).   21 Assisté.   22 Fainéant, qui ne fait rien.   23 Un peu faible.   24 Boniments, jargon.   25 Éd. : dieu confidence  (Pour « Di-eu » dissyllabique, qu’on retrouve au v. 519, voir Quale Pathelin de Giuseppe Di Stefano <Le Moyen français, nº VII, p.151>.)   26 Redoute. Idem v. 368.   27 Éd. : Guillemette  (dont Guillemine est une forme hypocoristique : « Dy, hau, Jaquet, ou Guillemine ! » Sottie des Sotz nouveaulx farcéz.)   28 Roland mourut de soif à Roncevaux. « C’est doncques de la mort Rollant/ Que je mourroye, car je bevroye/ Moult voulentiers ! » Celuy qui se confesse à sa voisine, F 2.   29 Balbutier.   30 Boire.   31 La diarrhée.   32 Personnage de faux savant (son nom désignera les ânes) qu’on croise dans beaucoup de textes comiques. On prononçait « Aliboron ».   33 Poiré, sorte de cidre que les Normands font avec des poires.   34 Confusion entre vin et vingt. Voir la confusion entre saints et seins à 360.   35 On appelait fréquemment les prêtres « messer », comme au Vatican. « Commandez, Messer Jehan : si feray-je ou y périray. » (Baculard d’Arnaud.) Idem vers 271, 284, 345, 482 et 493.   36 Sans force.   37 Pour rien. « Pas ne me plains de teste saine. » Gringore, Sottie de l’Astrologue.   38 Me pourvoir.   39 Mauvaise figure.   40 Égarée.   41 Même vers dans la Farce de Pathelin, et dans la Femme à qui son voisin baille ung clistaire (F 28), où apparaissent d’autres analogies avec notre farce.   42 Vraiment.   43 La lune influait sur la santé : « Un homme lunatique (…) auquel la lune commande. » Cholières.   44 J’ai une corne. Les cornes du croissant de lune symbolisaient le cocuage : « CONFRÈRE DE LA LUNE : cocu, cornard, homme qui porte des cornes, qui est logé au croissant. » Dictionaire comique, satyrique.   45 Passage interpolé. Les répliques 275-6 et 279-80 font double emploi. À 271, Pathelin comprend « Voici venir mes sergents » (cf. note 35) ; ce à quoi il répond <v. 281> : « Allez me chercher mon casque pour protéger ma tête ! » Il évoquera de nouveau la brutalité proverbiale des sergents à 469-72.   46 Éd. : faire service  (Réminiscence du Povre Jouhan : « Et croyez que je suis celuy/ Qui plus vous feroit de service. »)   47 Éd. : Maistre pierre sen vostre faict   48 Cf. le Monde qu’on faict paistre, note 57.   49 Raffiné, blanc, par opposition au sucre brun qui avait moins de valeur, de même que le pain complet avait moins de valeur que le pain blanc du v. 346.   50 Flegme, pituite.   51 Mauvaises actions.   52 La gloire éternelle, le Paradis.   53 Il ignore la formule initiale de la confession, comme le brigand de la Confession du Brigant au Curé. Beaucoup de pièces normandes révèlent que les hommes n’allaient jamais à l’église, et que les femmes y allaient pour rencontrer leur amant, qui était souvent le curé <vv. 481-5>. La Normandie gardera longtemps une réputation d’athéisme : « [Dieu] fait vivre cent ans le Normand Fontenelle,/ Et trousse à trente-neuf mon dévot de Pascal. » (Voltaire.)   54 Les éditions mettent cette rubrique au-dessus du v. 341, lequel ne peut être dit que par le curé, sur le modèle de 327. Pathelin croit alors que tout l’argent qu’il a volé est perdu. La Seine arrose Rouen. Embler = dérober.   55 À la poêle. Détournement irrévérencieux de « l’odeur de sainteté » qu’exhalent les martyrs en mourant : les saints embaument la rose, Pathelin pue le graillon.   56 Les superstitieux voyaient dans le chat un animal satanique.   57 Au père de Dieu : encore un blasphème.   58 L’important.   59 Réplique obscène : vos bis = vos vulves.   60 Mauvais.   61 Rappel du v. 338.   62 Vers analogue dans la Confession du Brigant au Curé. Guy Marchant : « J’ay eu de l’aultruy, quant je y pence. »   63 Ce n’est pas nécessaire.   64 Éd. : perdroit  (Paroir = paraître.)   65 Éd. : bee  (La Farce de Pathelin donne effectivement « bee », mais notre rime réclame un pluriel. « Une brebis/ Qui criait, ma mère, “bees !”. » Friquassée crotestyllonnée.)   66 Éd. : se fut   67 Qui l’avais initié à cette ruse.   68 Même vers dans Mahuet Badin (BM 28). Voir aussi les Sotz triumphans qui trompent Chacun.   69 Le passage 381-416, avec son fastidieux résumé de la Farce de Pathelin, fut ajouté après coup. Pour retomber sur ses pieds, l’interpolateur reprit ensuite les vers 378-80. Ces ajouts, dont je n’ai repéré que les plus maladroits, expliquent la longueur anormale de la pièce.   70 Vous rappelle le souvenir.   71 Héritiers.   72 Prenez garde à qui vous laisserez.   73 Coffret.   74 S’ils y sont toujours.   75 Cette compagnie joyeuse de Rouen montait des farces et des sotties.   76 Éd. : Aux quatre convens aussi   77 Éd. : Augustins/ Jacopins  (Jacopins rime plus richement avec « lopins » : Villon, Laiz 156-9 et Testament 1572-4.)   78 Ce quatrain imite le Laiz XXXII de Villon.   79 « Goutte crampe » est une locution formée d’un nom et de l’adjectif cramp [contracté] : les éditeurs modernes ont tort de mettre une virgule entre ces deux mots. Rogne = gale, teigne.   80 Cette année.   81 Plaisanterie.   82 Vaseline. Cf. les Sotz fourréz de Malice, v. 376 et note 69.   83 Sur le cul.   84 « Les parolles cy proposées (…)/ Escriptes d’or en lettre jaune,/ Sur ung tonneau de vin de Beaune. » Sermon joyeux de bien boire.   85 Expression qu’on trouve dans la Farce de Pathelin, et dans l’Enqueste de Coquillart.   86 Monseigneur (mon sieur) de Corne est sans doute un prototype de cocu. La confrérie joyeuse des « Cornards de Rouen » jouait des farces et des sotties.   87 Par-dessus tout. « Sur tout riens, est femme d’amiable talant. » Évangile aux Femmes.   88 Armoiries quelque peu fantaisistes. À titre de comparaison, le blasonnement d’Aussac (Tarn) est : D’or à la bande d’azur, chargée de trois grappes de raisin du champ.   89 Qu’ils reposent en paix. Ce pluriel est singulier mais pas unique : « De luy, comme d’ung trespassé,/ Chantons requiescant in pace ! » Régnault qui se marie (F 7).   90 Éd. : Dieu  (Même faute à 556.)   91 Éd. : biere  (Ce prétendu rondel de onze vers est en fait un triolet. L’expression « Mettre en corps » pour « Mettre le corps en terre » est une impropriété populaire qui a donné à corps le sens d’enterrement <v. Godefroy>. Refusant sans doute de l’entériner, les premiers copistes la corrigèrent au détriment de la rime. Par cette brèche ouverte dans le plan sacro-saint du triolet, tous les abus purent s’engouffrer.)

LE DORELLOT AUX FEMMES

Adultère (XVº s.)

Adultère (XVº s.)

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LE  DORELLOT

AUX  FEMMES

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Cette farce date probablement de la fin du XVe siècle. Outre le caractère de la femme vénale, du mari faible et de l’amant idéaliste, elle fait de nombreux emprunts au Povre Jouha