LES ESVEILLEURS DU CHAT QUI DORT

Musée de Cluny

Musée de Cluny

*

LES  ESVEILLEURS

DU  CHAT  QUI  DORT

*

Cette sottie de la fin du XVe siècle est bâtie sur des triolets (rondels simples en ABaAabAB), de sorte que les vers de transition sont minoritaires : l’auteur n’a pas dû avoir beaucoup de temps. Un proverbe a fourni le sujet, fort mince au demeurant. Quant au modèle, il pourrait s’agir d’un… chien ! Je publie en annexe un poème d’Henri Baude († 1496) où Canis remplace Mittis, mais où l’injonction à la prudence est aussi prononcée par un Fol.

Source : Recueil de Florence, nº 34.

Structure : abab/bcbc, avec 10 triolets.

Cette édition : Ciquer sur Préface.

*

Farce nouvelle à trois personnaiges,

trèsbonne et fort joyeuse, des

Esveilleurs du chat qui dort

dont ilz s’en prennent par le nez et sont farcéz

*

     [LE PREMIER ESVEILLEUR

     LE SECOND ESVEILLEUR

     LE FOL]

*

            LE PREMIER ESVEILLEUR commence   SCÈNE I

     Mon compaignon !

                  LE SECOND ESVEILLEUR

                   Que te fault-il ?

                  LE PREMIER

     Que ferons-nous, au temps qui court ?

                  LE SECOND

     User nous fault de gent babil1.

                  LE PREMIER

     Mon compaignon !

                  LE SECOND

                   Que te fault-il ?

                  LE PREMIER

5    User n’en fault à ung subtil.

                  LE SECOND

     User en fault à quelque lourd.

                  LE PREMIER

     Mon compaignon !

                  LE SECOND

                   Que te fault-il ?

                  LE PREMIER

     Que ferons-nous, au temps qui court ?

                  LE SECOND

     Allons-nous-en tous, bref et court,

10    Par(my) le pays, à l’adventure.

                  LE PREMIER

     Mais, aller nous fault à la Court :

     Là trouverons quelque pasture.

                  LE SECOND

     Que ferons-nous ?

                  LE PREMIER

                  La turelure2

     Y chanterons, en passant temps.

                  LE SECOND

15    Or y allons de grant allure,

     Sans faire noises ne contemps3.

                  LE PREMIER

     Au rega[r]d de moy, je prétens

     Que g’y trouveray quelque chose.

                  LE SECOND

     Si feray-je, ainsi [je] l’entens ;

20    Au moins s’aulcun ne s’i oppose.

                  LE PREMIER

     Or nous verrons, en la perclose4,

     Que[l] bien venir nous en pourra.

                  LE SECOND

     Se sommes pourveuz, je suppose

     Qu’encor on nous honnourera ?

                  LE PREMIER

25    Et pourquoy non ? On le fera

     Certainement, c’est bien raison.

                  LE SECOND

     Chascun « mon seigneur » nous dira,

     Mésouen, en toute saison.

                  LE PREMIER

     Se [je] suis pourveu, ma maison

30    Sera5 mieulx garnye qu’elle n’est.

                  LE SECOND

     En la mienne, des biens foison

     [Il] y aura, sans faire arrest.

                  LE PREMIER, avisant ung chat qui dort

     Mais qu’esse-là qui apparest

     Icy devant en ce chemin ?

                  LE SECOND, en avisant aussi

35    Esse point d’ung pot quelque taist6 ?

                  LE PREMIER

     Mais qu’esse-là qui apparest ?

                  LE SECOND

     Se c’est chose qui soit d’acquest7,

     Je le sçauray, par sainct Lubin !

                  LE PREMIER

     Mais qu’esse-là qui apparest

40    Icy devant en ce chemin ?

                  LE SECOND

     Ha ! j’avou Dieu et saint Frémin :

     C’est ung chat qui est endormy.

                  LE PREMIER

     Que c’est ? Ung chat ? Sainct Saturny !

     Je cuidoyes que ce fust l’Ennemy8.

                  LE SECOND

45    Il s’en fault ung blanc et demy9 :

     Le dïable est ung ort souillon.

                  LE PREMIER

     Il10 fault que nous le réveillon ;

     Fault-il qu’il dorme maintenant ?

                  LE SECOND

     C’est trèsbien dit ; à luy allon !

                  LE PREMIER

50    Il fault que nous le réveillon.

                  [LE SECOND]

     Il ne fault point que nous raillon :

     Ses oreilles soyons tenant.

                  LE PREMIER

     Il fault que nous le réveillon ;

     Fault-il qu’il dorme maintenant ?

                  LE SECOND

55    Une oreille, sans séjournant,

     J’ay empongnée de Mittis11.

                  LE PREMIER

     Et moy l’autre, au remenant.

                  LE SECOND

     Une oreille, sans séjournant,

     Chascun avons entretenant.

                  LE PREMIER

60    Or tirons, mais nunc dimittis12 !

                  LE SECOND

     Une oreille, sans séjournant,

     J’ay empoingnée de Mittis.

                  LE PREMIER

     Sçais-tu qu’il est, amy subtilz ?

     Ung peu le fault faire chanter.

                  LE SECOND

65    De cela, soyons advertis.

                  LE PREMIER

     Desjà se prent à gringoter13.

                  LE FOL                SCÈNE II

     Seigneurs, je me viens transporter

     Par-devers vous à ce besoing.

                  LE PREMIER

     Besoing n’avons de rassoter14.

                  LE FOL

70    Seigneurs, je me viens transporter

     À vous aider et supporter.

                  LE SECOND

     Va-t’en musser en quelque coing !

                  LE FOL

     Seigneurs, je me viens transporter

     Par-devers vous à ce besoin.

                  LE PREMIER

75    Fol es de prendre pour nous soing,

     Car point ne t’en sçavons de grâce.

                  LE FOL

     Ne tuez beste, s’el15 n’est grace ;

     Autrement, perdriez voz paines.

                  LE SECOND

     Que tu l’entendes : sans mittaines16,

     Nous esveillons le chat qui dort.

                  LE FOL

     Pas ne ferez17 sans avoir paines.

                  LE PREMIER18

     Que tu l’entendes : sans mitaines,

     Nous l’esveillons à quelque estraines19.

                  LE FOL

     [Et] s’il vous esgratigne ou mort ?

                  LE SECOND

85    Que tu l’entendes : sans mitaines,

     Nous esveillons le chat qui dort.

                  LE .I., en se prenant au nez

     Ha ! le grant deable vous emport20 !

     M’av’ous ainsi esgratigné ?

                  LE FOL

     Il ne vous a point fait de tort,

90    S’il vous a ung petit pigné.

                  LE SECOND, en se prenant au nez

     La chair bieu ! je suis empoigné.

     J’en ay ma part comme tu as.

                  LE FOL

     Ha ! vous fault-il jouer aux chatz ?

     Quant dorment, ne leur fault toucher.

                  LE PREMIER

95    Mal m’en est prins, en ce pourchaz.

                  [LE FOL]

     Ha ! vous fault-il jouer aux chatz ?

                  LE SECOND

     J’ay bien fait de plusieurs achatz,

     Mais cestuy-cy est le plus cher.

                  LE FOL

     Ha ! vous fault-il jouer aux chas ?

100   Quant dorment, ne leur fault toucher.

     Mon amy, la[i]ssez-le coucher,

     Ung aultre fois, tout à son aise.

                  LE PREMIER

     Jamais ne vouldroy approcher

     Tant que vive, ne vous desplaise !

                  LE SECOND

105   Aussi ne feray, par sainct Blaise !

     Mais c’est trop tard désor[e]mais.

                  LE FOL

     Dea ! il vault mieulx tard que jamais,

     Vous l’avez bien tousjours ouÿ dire.

                  LE PREMIER

     De chat esveiller me desmetz.

                  LE FOL

110   Dea ! il vault mieulx tard que jamais.

                  LE SECOND

     Si fais-je. Mes21, cest entremetz

     Me demour[r]a, sans contredire.

                  LE FOL

     Dea ! il vault mieulx tard que jamais,

     Vous l’avez bien tousjours ouÿ dire.

                  LE PREMIER

115   Je requiers à Dieu que mauldire

     Puissë-il le chat et la chaterie !

                  LE SECOND

     Amen, amen ! Tout d’une tire,

     Il m’a bien mis en resverie22.

                  LE FOL

     Conclusion en farserie :

120   Du chat qui dort, les23 esveilleurs

     Sont attrapéz, dont fault qu’on rie.

     Conclusion en farserie :

     Le chat, sans point de mocquerie,

     Sur les mains leur a mis couleurs24.

125   Conclusion en Farserie

     Du chat qui dort les Esveilleurs25.

                  LE PREMIER

     À toutes gens sont grant[z] folleurs26

     De pourchasser à aultruy mal.

                  LE SECOND

     Se esté n’euss[i]ons réveilleurs,

130   Cecy n’eussions, propos final.

                  LE FOL

     Adieu disons en général,27

     Seigneurs et dames, hault et bas.

     Nous en allons par cy aval.

     Adieu disons en général,

     [……………………………. -al.]

135   Prenez en gré tous noz esbatz.

     Adieu disons en général,

     Seigneurs et dames, hault et bas.

                             EXPLICIT

*

*

 

UNG  HOMME  QUI  BOUTE  AVEC  UNG  BASTON  UNG  CHIEN  QUI  DORT

(Henri  Baude)

 

            Maistre Canis, vous dormez trop,

            Et le dormir vous est contraire.

                               LE CHIEN

             De me réveiller tu as tort.

             Si je dors, ne te doibt desplaire.

                               UNG AUTRE QUIDAM

             Tel réveille le chien qui dort,

             Qui gaigneroit mieulx de se taire.

             Quant il dort, il ne peult mal faire ;

             Mais quant il ne dort pas, il mort ! 28

*

1 Il faut faire du boniment (pour exploiter les riches).   2 Sorte de danse. « On y danceroit la turelure. » Le Pourpoint rétrécy (F 44).   3 Contentieux, disputes.   4 Finalement.   5 F : Fera   6 Tesson, morceau. La queue de ce chat doit ressembler à l’anse d’un pot.   7 Profitable.   8 Le diable.   9 Il y a une grande différence. (Le blanc était une pièce d’argent.)   10 F : Ie   11 Nom de chat, comme Mitou, Mitaut ou Mitte pelue. C’est l’origine de Mistigri.   12 « Nunc dimittis servum tuum, Domine. » (Saint Luc.) Mais nunc suivi d’un mot commençant par une consonne se prononçait alors comme le français non ; je traduis donc Non dimittis par : « Ne lâche pas ! » À l’opposé, Jelle Koopmans <p. 481, n. 23> traduit « lâche [l’oreille] maintenant », ce qui cadre mal avec le contexte.   13 Fredonner.   14 De devenir sots (en écoutant un Sot).   15 F : celle (S’el = si elle.)   16 Sans prendre de précautions. « On n’a point tel chat sans mitaines. » Colin qui loue et despite Dieu (BM 14).   17 F : serez   18 F : SECOND   19 À tout hasard.   20 Il parle au chat, qui lui a griffé le nez.   21 Mais = désormais, comme au v. 11.   22 Fureur.   23 F : tes   24 Du sang, quand ils se sont touché le nez.   25 Conclusion de la Farce des Éveilleurs du chat qui dort.   26 Folies.   27 Notre auteur pressé a pris dans d’autres pièces les formules stéréotypées qui composent ce congé.   28 Henri Baude : Poésies complètes. Édition critique de Brian McKay à paraître.

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