MAISTRE MYMIN QUI VA À LA GUERRE

Songes drolatiques de Pantagruel

Songes drolatiques de Pantagruel

*

MAISTRE  MYMIN 

QUI  VA  À  LA  GUERRE

*

Cette farce écrite entre 1513 (selon Koopmans) et 1530 (selon Droz) fait partie d’un cycle disparate dont il ne reste que Maistre Mimin estudiant (BM 44) et Maistre Mimin le gouteux (BM 35). Le tiers fol des Sotz nouveaulx farcéz couvéz (Picot II, 185) s’appelait déjà Mymin, et sa mère Lubine.

La pièce est antimilitariste, comme beaucoup de farces : voir l’Avantureulx, le GaudisseurTroys Gallans et Phlipot, le Capitaine Mal-en-point… Les soldats, qui ravageaient les cultures et rançonnaient les villages, étaient haïs pour leur bêtise et leur brutalité. En outre, ils étaient méprisés pour leur poltronnerie, eux qui pillaient les campagnes au lieu de combattre. Les profiteurs en prenaient aussi pour leur grade ; l’auteur de la sottie Pour le Cry de la Bazoche (Picot, III, 260) écrivit en 1549 ces vers toujours valables :

*

     —Monsieur Rien, je vous faitz demande

     Pourquoy le royaulme de France

     N’est jamais en paix n’asseurance.

     —Je vous respondray sur ce pas :

     Pour ce qu’on ne la cherche pas.

     —La raison ?

                           —Paix, où tout bien sonne,

     Ne destruict ne gaste personne ;

     Et n’est possible qu’homme chiche

     Ou avare devienne riche

     Premier qu’un aultre n’apauvrisse. (…)

     Pour quoy, guerre (à tous maulx compaigne)

     Est meilleure, il le fault penser,

     À gens qui veulent s’advancer,

     Que la paix.

*

Source : Recueil de Florence, nº 4.

Structure : Rimes plates, avec 2 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

 

*

Farce nouvelle à cinq personnaiges de

Maistre Mymin

qui va à la guerre

atout sa grant escriptoire pour mettre

en escript tous ceulx qu’il y tuera

*

      MAÎTRE MYMIN

      LE CAPITAINE [DE SOT-VOULOIR]

      LUBINE

      LE SOULDART [DE FROIT-HAMEL]

      LE SEIGNEUR [DE PETIT-POVOIR]

*

      LE CAPITAINE DE SOT-VOULOIR  commence    SCÈNE I

      Quel dommaige q’ung grant couraige

      Comme moy n’a point l’avantaige

      Des ennemys (j’entens la proye) !

      Je les tueroye, j’en abatroye,

5     Comme Thévot1, homme crueux

      De mourir si soubdainement ;

      La chose qu’il aimoit le mieux

      Me laissa en son testament :

      C’est sa lance ; j’en suis plus fier.

10     Se [je] trouvasse où l’employer…

            LE SEIGNEUR DE PETIT-POVOIR2     SCÈNE II

      Et ! vécy bien pour enraiger

      Que je n’ay pas ung blanc vail[l]ant.

      Et si, ay le panart3 taillant

      De Copin de Valenciennes4 :

15     Toutes victoires estoient siennes.

      Au moins en avoit-il le los.

      En toutes guerres terriennes,

      Tant chrestiennes que payennes,

      Il despêcheoit tout à deulx motz.

                   LE CAPITAINE         SCÈNE III

20     Vécy droictement à propos :

      J’aperçoy delà gens mouvoir.

                   LE SEIGNEUR

      Capitaine de Sot-voulloir,

      Honneur ! Je vous cherche partout.

                   LE CAPITAINE

      Mettons-nous dessus le beau bout.

25     Ce s(e)ra une belle [pré]bende5

      De racompter nostre légende,

      Pour nostre bruit espoventable.

           LE SOULDART [DE FROIT-HAMEL]    SCÈNE IV

      Tout est venu, mettez la table !

                   [LE SEIGNEUR]

      Tout beau, car je suis estonné.

30     Si, suis-je bien embastonné :

      J’ay l’arc (Dieu en pardoint à l’âme !)

      Du franc archier du Boys-Guillaume6,

      Sa salade et [ses] ganteletz,

      Dague pour férir aux pouletz,

35     Deux flèches bruslé[e]s par le bout7.

      Et puis, comment se porte tout ?

      Fait-on plus nulz coups dangereux ?

      Sot-vouloir, homme couraigeux8,

      Vous vous faictes partout sercher.

                   LE CAPITAINE

40     Sus, gallans, sus ! Il fault marcher

      Fièrement en toutes rencontres.

                   LE [SOULDART DE FROIT-HAMEL]9

      Capitaine, sans faire monstres10,

      J’ay ataché ung escripteau

      Icy près, [en]contre ung posteau :

45     Que gens fors et aventureux

      Viennent, et ilz seront receuz

      Soubz nous troys.

                   LE CAPITAINE

                  C’est fait d’ung grant sens.

                   LE SOULDART

      Et que ceulx seront innocens

      Qui se trouveront en ma voye.

                   LE CAPITAINE

50     La char bieu ! nous crirons montjoye,

      Si j’en trouvons ung à l’escart.

      Quel lance !

                   LE SOULDART

                Quel arc !

                   LE SEIGNEUR DE PETIT-POVOIR

                         Quel panart !

                   LE CAPITAINE

      Quant est à moy, je les pourfendz.

                   LE SEIGNEUR

      Je les fais trembler, sur les rencz.

                   LE SOULDART

55     N’ay-je point baillé sur les dens

      À d’aucuns ? Et tomber adans11,

      De mes mains ? Mais, ils sont casséz.

                   LE CAPITAINE

      Dieu ait l’âme des trépasséz

      En son seculorum, amen !

60     Mais en beau sang de crestian

      Je me suis autres foys disnay.

                   LE SEIGNEUR

      Et moy, que je m’y12 suis baigné

      Comme en eaue de belle fontaine !

                   LE SAULDART

      J’ay veu autrefois capitaine,

65     Les mains plus rouges que crevisses ;

      On en eust bien fait des saucisses,

      Tant l’eusse dépecé menu.

                   LE CAPITAINE

      Ce qui est fait est advenu.

      Il fault penser doresnavant

70     À faire plus fort que devant.

      Et chascun se face valoir.

                   LE SEIGNEUR

      Capitaine de Sot-vouloir,

      Vous ne serez pas escondit :

      Il sourdera13, sur nostre édit

75     Qui est là endroit attaché,

      Quelque huron enharnasché.

      Chantons ! Je m’en voys le ton prendre.

         Adonc, ilz chantent tous troys ensemble ce qui s’ensuit :

      Nous en yrons sans plus attendre,

      Maintenant, sur les Bourguignons.

                   LE CAPITAINE

80     Les Bourguignons nous attendons.

      Marchons ung grant pas, fièrement !

            MAISTRE MYMIN,  habillé en Badin d’une longue

                 jacquette et enbéguyné14 d’ung béguin, ayant une

            grande escriptoire ; en chantant :    SCÈNE V

      Et comment, comment, et comment ?

      Sont pèlerins si bonnes gens ?  En advisant l’escripteau15, dit :

      Ha ! ha ! Qu’esse-là, voirement ?

85     Qui a là mis ceste cédulle ?

      Mais seroit-ce point une bulle ?

      Ou quelque lettre d’une cure ?

      Lire la vois, à l’adventure :

      P trenchié16 : « Par. » S, I : « si. »

90     « Par cy… » Ha dea, qu’esse ? Et ! qu’esse-cy ?

      « [S’il est] au cul couppeau d’ongnons… »

      Hen ! « S’il est aucuns compaignons,17

      Soient de ville[s] ou de villaiges,

      Qui veullent avoir [de] bons gaiges

95     Du capitaine Sot-voulloir,

      Du seigneur de Petit-povoir,

      Et du18 soudart de Froit-hamel

      Qui a cy mis son escriptel. »

      La Mort me vienne bientost querre

100    Se je ne m’en voys à la guerre !

      Ma mère, hau !                       SCÈNE VI

                   LUBINE,  SA MÈRE

                  Je voys, je voys :

      Tu as encore belle voix.

      Que Dieu la te vueille saulver !

      Mais tu la pourrois bien grever.

                   MAISTRE MYMIN

105    Certes, je m’en vois à la guerre.

                   LUBINE

      Qui l’a dit ?

                   MAISTRE MYMIN

                 On m’est venu querre…19

      Je dy : J’ay leu ung escriptel

      Où il met : « S’il est quel ne tel

      Qui vueille recepvoir bons gaiges

110    Pour ses chevaulx et pour ses paiges,

      [Qu’il] vienne. »

                   LUBINE

                  Est-ce [ce] qui te maine20 ?

                   MAISTRE MYMIN

      Je m’en voys veoir le capitaine,

      Car je porteray sa devise.

                   LUBINE

      Que feras-tu de ta clergise ?

                   MAISTRE MYMIN

115    C’est pour messire Bavotier,

      Le curé de nostre monstier,21

      Se je demeure en chemin.

                   LUBINE

      Et ! revien-t’en, Maistre Mimin !

                   MAISTRE MYMIN22

      Per Deum sanctum, non feray !

                   LUBINE

120    Par mon serment, doncques, g’iray,

      Et me deussiez-vous tous destruire !

      Je pleure, et si, [tu] me fais rire.

      Tu as tousjours ton saoul de beurre,

      Couché en ung lit plain de feurre

125    Aussi molet que le beau lin.

      Que veulx-tu plus ?

                   MAISTRE MYMIN

                    Boyre du vin

      Ainsi comme on a beu les nostres23.

                   LUBINE

      Garde tousjours noz patenostres,

      Comment qu’il soit. Hée ! mère Dieu !

130    Et où veulx-tu aller ?

                   MAISTRE MIMIN

                     Au lieu

      Où sont les vaillans capitaines.

                   LUBINE

      De sanglante[s] fièvre[s] quartaines

      Soient-ilz saisis, pour leur payement !

      Or vrayment, g’iray veoir comment

135    Il te gouverneront.

                   MAISTRE MIMIN

                    Venez…

      Je les voy là. Tenez, tenez !

      Compter les voys : empr[e]u24, deux, trois.

      Je cuidoys que le(s) Genevoys

      Du Boys-Guillaume fust avecques.

140    Et puis ? que faictes-vous illecques ?

      Font-ilz du raminagrosbis25 ?

                   LE SOULDART         SCÈNE VII

      Sang bieu, quel gardeur de brebis !

                   LUBINE

      Mes amys, je vous crie mercy !

      C’est pour mon enfant que vécy,

145    Qui veult devenir gens de guerre.

                   LE CAPITAINE

      C’est ung beau gallant, par saint Pierre26,

      Mais qu’il soit hardy en courage.

                   MAISTRE MYMIN

      Per animam27 canis ! J’enrage

      Que je ne treuve à batailler !

                   LE SEIGNEUR

150    Il est ferme comme ung pillier.

      Tenez : zac !

                   LE SOULDART

                  Il a forte eschine.

                   LE CAPITAINE

      Qui ne le verroit qu’à la mine,

      On le jugeroit fol, au28 fort.

                   LUBINE

      Ha ! Nostre Dame de Montfort !

155    Il m’a tant cousté à nourir,

      Et je voy qu’il s’en va mourir :

      Il n’en a honte ne demie.

                   LE SEIGNEUR

      Or ne vous courcez point, m’amie.

      Nous l’armerons si bien en point

160    Qu’on ne sauroit trouver [ung point]29

      À luy faire mal d’une éguille.

                   LUBINE

      Il est mouvant comme une anguille ;

      S’il n’eust esté si frénatique,

      Nous l’eussons fait ecclésiastique30,

165    Moy et son père Raoullet.

                   LE SOUBDART

      M’amie, il est bien où il est.

      Venir pourra à tel hutin

      Qu’il pourra avoir tel butin

      Qu’il s’en sentira à jamais.

                   LUBINE

170    Dictes-vous ?

                   LE SEIGNEUR

                  Ouy, je vous prometz ainsi :

      On a souvent telle adventure.

                   LUBINE

      Las ! où s’en va ma nouriture !

      Maistre Mimin, tu demourras31.

      Or, fais du mieux que tu pourras.

175    S’il vous plaist, vous le conduirez.

      Mon filz, ce que vous gaignerez,

      Raportez-le à la maison.

                   MAISTRE MIMIN

      Si feray-je.

                   LE CAPITAINE

                C’est bien raison ;

      Il vous en envoira de beaux !

                   MAISTRE MIMIN

180    Je vous recommende noz veaux.

      Qu’on maine les cochons au boys.

      [Et] donnez à mon chien Turquoys

      Mon desjuner et mon soupper.

                   LUBINE

      Veux-tu plus rien ?

                   MAISTRE MIMIN

                    Et à Rogier,

185    Qu’il preigne [bien] garde à ses bestes ;

      Et qu’il me garde mes sonnettes32

      Avecques mon psautier33 d’ymaiges,

      Aux enseignes de[s] six fourmaiges

      Que nous emblasmes au chasier34.

                   LUBINE

190    Ton père ne dois oublier ;

      Ce n’est pas bien fait, mon varlet.

                   MA[I]STRE MIMIN

      Dictes à mon pare R(a)oulet

      Que c’est bien.

                   LE SOULDART

                 Retournez-vous-ent :

      Car plus y serez longuement,

195    Et plus de mal vous en seroit35.

                   LUBINE

      Messeigneurs, gardez-luy son droit ;

      Je le vous (re)commant, et [à Dieu]36.

                   LE CAPITAINE         SCÈNE VIII

      Que de babil, par le sang bieu !

      Il fault armer Maistre Mimin,

200    Et puis empoigner le chemin

      Et aller fort piller aux tables37.

                   MAISTRE MIMIN

      Ma foy, je n’ay point peur de dyable[s] :

      Je suis clerc, et Maistre passé38.

      Qui vouldra, cantemus basse39 ;

205    Et puis nous irons nous combatre.

                   LE CAPITAINE

      C’est bien dit ; il est bon follastre.

                   LE SOULDART

      Sus ! Qui sçaura rien, si le monstre !

      Chantons, et je feray le contre40.                  

            Adonc, ilz chantent tous ensemble ce qui s’ensuit :

      Ilz s’en vont trèstous en la guerre,

210    Maintenant, les bons compaignons.

      La renommée court grant erre

      Que dagues ont sur les rongnons41.

                   LUBINE              SCÈNE IX

      Ha ! mère Dieu ! Quant je m’avise,

      Mimin, tu pers bien ta clergise.

215    Tu me donnes bien du courroux.

      Gens d’armes, maulditz soiez-vous !

      Par la croix bieu de Paradis !

      Je verray comment sont hardis ;

      Et si, sera tout à ceste heure42.

220    Que Maistre Mimin leur demeure,

      Mon filz, mon enfant, ma figure,

      Ma godinette créature ?

      Vrayment, g’y bouteray remède !

      Et si, n’y demande point d’aide.

    Adonc, ilz chantent ensemble ce qui s’ensuit :      SCÈNE X

225    Aux armes, aux armes, aux armes !

                   [LE SEIGNEUR]

      Maistre Mimin, tiens[-nous] bons termes43.

                   LE CAPITAINE

      Qu’esse-cy ?

                   MAISTRE MIMIN

                  C’es[t] brigandinas44.

                   LE CAPITAINE

      Oste ce latin, [poitrine as]45 !

      Crie en tout lieu [où on]46 arrive,

230    Fièrement : « Qui vive ! »

                   MAISTRE MIMIN

                          Qui vive ?

      Mais il vault mieulx que je l’escripve.

                   LE SOUDART

      « À mort ! »

                   MAISTRE MIMIN

                   À mort ? Fuyons-nous-en[t] !

                   LE CAPITAINE

      Ha ! vélà bon commencement !

      Tien, vestz ce jacques… Tu te [c]haulse47 ?

                   MAISTRE MIMIN

235    Ainsi en fait-on, en Beaulse,

      Pour guéter [la] beste à l’acul.

                   LE CAPITAINE

      Comment ! t’armes-tu sur le cul ?

                   MAISTRE MIMIN

      Encor j’ay peur d’estre fessé.

                   LE SEIGNEUR

      Vélà gentement commencé !

                   MAISTRE MIMIN

240    J’en ay veu d’autres, ne vous chaille.

      Or sus ! irons-nous en bataille

      Et n’auray-je rien sur ma teste ?

                   LE SOUDART

      Tien cecy.

                   MAISTRE MIMIN

                Hé ! qu’elle48 est honneste,

      Celle capeline de fer.

245    Or, vienne le dyable d’enfer,

      À sçavoir se je ne le tue !

      Qu’auray-je puis ?

                   LE CAPITAINE

                    Cette massue,

      Pour jouer à double ou à quitte.

                   MAISTRE MIMIN

      Tout le monde mettray en fuite,

250    Puis que m’y metz, propos final.

      Mais qui nous pourroit faire mal ?

                   LE SEIGNEUR

      Irons-nous sur Navarriens ?

                   MAISTRE MIMIN

      Et ! nenny non, cela n’est riens.

                   LE SOUDART

      Sur leurs voysins, au pis finer ?

                   MAISTRE MIMIN

255    Ce n’est pas pour ung desjeuner

      De tous ces folz baragouins.

      Tremblez, payens et Sarasins49,

      Mimin s’en va frapper dedens !

      Capitaine, soyez marchans

260    Après moy.

                   LE CAPITAINE

                 As-tu peur, ribault ?

                   MAISTRE MYMIN

      Se nous sommes prins [e]n sursault,

      Frapperay-je pas50 sur le nez ?

                   LE SEIGNEUR

      Affin que vous y aprenez,

      Au hault du manoir51, tout ainsi,

265    Et voirement. Dea ! et qu’esse-cy

      Qui te pend ?

                   MAISTRE MYMIN

                  C’est mon escriptoire,

      Pour mettre trèstous en mémoire

      Ceulx que nous y assommerons.

                   LE SOUDART

      C’est bien dit. Or, nous en allons !

270    Au col, ton baston ne desbauche.

                   MAISTRE MYMIN

      À Dieu me comment ! À la gauche !

      C’est [i]cy grant empeschement :

      Se je meurs, par mon testament52

      (Je n’ay peur sinon53 de mon col),

275    Je laisse mon habit au fol…

      Dieu pardoint ! à R(a)olet, mon père ;

      Et tous [mes béguins]54 à ma mère.

      Et se je meurs en ceste guerre,

      Pour ceulx qui me mettront en terre

280    Je dirai ung Des profundis,

      Devant qu’aller en Paradis.

    LUBINE, habillée en homme, cornant d’ung cornet    SCÈNE XI

      Truc ! truc ! Prenez-les, prenez-les !

      Et si, n’en faictes nul relais

      Nomplus qu’on feroit d’une autrusse !

                   MAISTRE MYMIN

285    Je ne sçay par où je me musse !

      Capitaine de Sot-vouloir,

      Le seigneur de Petit-povoir

      Et le soudart de Froit-hamel :

      Me laisserez-vous ?

                   LE CAPITAINE

                    Paix, bourrel !

                   LE SOUDART

290    Parle bas, tu nous feras prendre !

                   LE SEIGNEUR

      S’on estoit quitte pour se rendre…

      Mais nenny, ilz sont plus que nous.

                   MAISTRE MYMIN

      Et où, grant deable, courez-vous ?

      Me lais[s]erez-vous tout seullet ?

                   LE SOUDART

295    Ilz approchent !

                   LE SEIGNEUR

                    Gardons les coups !

                   MAISTRE MYMIN

      Et où, grant dyable, courez-vous ?

      Qu’estrangler vous puissent les loups !

      Ha ! que ce jeu me semble laid.

      Et où, grant deable, courez-vous ?

300    Me lais[s]erez-vous tout seulet ?55

                   LUBINE,  en cornant56

      À eulx tost ! Arrive, arrive !

      Qui vive ! qui vive ! qui vive !

      Mais où, gibet57, sont-ilz alléz ?

      Où sont ces grans vanteurs coulés,

305    Qui contrefaisoient les vaillans ?

      Ilz s’en sont fouÿs, les gallans.

      Maistre Mymin, Maistre Mymin !58

                   MAISTRE MYMIN

      Je vous prometz, par sainct Frémin,

      Qu’il s’en est de peur enfouÿ.

                   LUBINE

310    Ha ! Par mon serment ! je t’ay ouÿ.

      Encore as le plus grant honneur59.

                   MAISTRE MYMIN

      Ce ne suis-je pas, mon Seigneur.

      De frayeur, le cueur me frémie60.

                   LUBINE

      Je l’os bien !

                   MAISTRE MYMIN

                 Ce ne suis-je mye,

315    Par ma foy !

                   LUBINE

                 Vien çà61, s’il te plaist.

                   MAISTRE MYMIN

      Hélas, mon bon père R(a)oullet !

                   LUBINE

      Et qui t’a mis cecy62 derrière ?

                   MAISTRE MYMIN

      Qui estes-vous ?

                   LUBINE

                    Je suis ta mère.

                   MAISTRE MYMIN

      De ce dire avez beau prescher,

320    Car ma mère n’est pas vachère63.

      Qui estes-vous ?

                   LUBINE

                    Je suis ta mère.

                   MAISTRE MYMIN

      Vous [ne] seriez plustost mon père,

      Qui cy viendroit pour moy sercher ?

      Qui estes-vous ?

                   LUBINE

                    Je suis ta mère.

                   MAISTRE MYMIN

325    De ce dire avez beau prescher !

                   LUBINE

      Pour cause que je t’ay si cher,

      Je me suis en cest estat mis.

      On doit radresser ses amis

      Le mieux qu’on peult, sans aucun blasme.

330    Il n’est finesse que de femme,

      Quant el(le) veult appliquer son sens.

      Vien-t’en, mon doulx enfant, [céans] :

      Au monde n’ay chose si chère.

                   MAISTRE MYMIN

      Touteffois estes-vous ma mère ?

335    Ma mère avoit [de] si grans dens :

      Ouvrez, que je voye dedens…

      Je les voy, ma mère Lubine !

                   LUBINE

      Quel[z] adventure[ux] de cuisine !

      Ilz sont partis couardement.

                   MAISTRE MYMIN

340    Ma mère, retournons-nous-en[t] :

      Trois jours a que je ne souppay.

                   LUBINE

      Je sçay bien que je te don(ne)ray.

      Mais par le vray doux Roy céleste,

      Vous serez dedens trois jours prestre,

345    Ou jamais vous ne le serez.

                   MAISTRE MYMIN

      Doncques, vous me désarmerez ?

      Je ne chanteray pas ainsi :     En chantant :

      Per omnia ?

                   LUBINE

                 Partons d’icy.

      On dist bien vray, c’est chose clère :

350    Il n’est vraye amour que de mère.

      Pour tant, vueillez nous pardonner.             SCÈNE XII

      Ce lieu voulons habandonner.64

      Seigneurs et dames, hault et bas,

      Prenez en gré tous noz esbatz !

                               FINIS

*

1 Héros du cycle de Thévot le maire.   2 C’est un impuissant : « El se remarie (…) pour essaier si l’autre sera aussi chétif et de petit povoir comme celui qui est trespassé. » Les XV Joyes de mariage.   3 Pénard = poignard. Idem v. 52.   4 Malgré les efforts méritoires de Jelle Koopmans, cette gloire locale reste inconnue.   5 Revenu, rente.   6 Cf. le vers 139, et les Sotz escornéz, vers 25.   7 Elles ont servi de broches pour rôtir les poulets volés.   8 F : oultraigeux   9 F : SEIGNEUR DE PETIT POVOIR  (Cf. vers 97-98.)   10 Discrètement.   11 Face contre terre.   12 F : me   13 F : souldra  (Sourdre = surgir. J’ajoute un « » svarabhaktique, car la pièce est normande.)   14 F : en beguyne  (Béguin = bonnet de Sot <cf. la Sottie des Béguins>. Mymin est un « Badin », un demi-Sot. Voir aussi le v. 186.)   15 F : lescriptoire   16 Le « P tranché » est un « » dont la jambe est traversée par une petite barre ; c’est l’abréviation de « par ».   17 Homophonie approximative, quatre siècles avant Raymond Roussel : au cul copeau d’oignons aucuns compagnons.   18 F : le   19 Lubine doit faire une grimace sceptique devant ce mensonge, que Mimin rectifie prudemment.   20 F : ameaiene   21 S’il est curé, c’est qu’il a déjà été clerc ! Monstier = moustier [monastère] : on et ou étaient parfois interchangeables (couvent = convent).   22 F : Numin   23 Les soldats vidaient les caves.   24 1, au début d’un compte.   25 Font-ils les fiers ? « Ramina grobis,/ Nous marchons comme gens hardis,/ Ayans la main sur la baguète ! » Marchebeau et Galop (LV 68).   26 F : gris   27 F : animan  (« Par l’âme de mon chien ! » Notre clerc ignore que pour l’Église, les animaux n’ont pas d’âme. En plus, son chien s’appelle Turquoys <v. 182>, ce qui n’est pas très catholique.)   28 F : ou  (Au fort = au reste.)   29 F : enpoint  (= attaque, charge.)   30 F : homme deglise   31 F : denoureras  (Demeurer = mourir : vers 117.)   32 Mes grelots de Sot. Dans le Monde qu’on faict paistre, il était déjà question d’un « Mymin à sonnètes ».   33 F : monstier  (Psautier = recueil de psaumes, parfois illustré.)   34 Lieu où l’on fait égoutter les fromages.   35 F : feroit   36 F : adieu  (Je vous le recommande, ainsi qu’à Dieu : vers 271.)   37 F : chables  (= arbres abattus par le vent.) Les tables, c.-à-d. les autels, attiraient les pillards : « On nous embleroit nos calices/ Devant nous, à la table Dé [de Dieu] ! » (Des braies au cordelier.)   38 Je suis passé maître ès Arts. Sur ce diplôme destiné aux ignorants, voir l’Avantureulx, v. 439.   39 Chantons tout bas.   40 La partie d’alto.   41 Ils ont la réputation d’être impuissants.   42 Immédiatement. En fait, il se passe trois jours (v. 341) entre le départ de Mimin et l’intervention de Lubine. Cela est dû à la distorsion du temps qui affecte le théâtre du Moyen Âge, comparable à la distorsion de l’espace qui frappe sa peinture.   43 Réponds-nous correctement. (On va l’interroger pour évaluer ses connaissances militaires.)   44 Brigandine = cotte de mailles. Mimin ne peut s’empêcher d’ajouter une désinence latine.   45 F : point rinas  (Poitrine = cuirasse, plastron de métal.)   46 F : quon   47 Mimin enfile ses jambes dans le justaucorps pour qu’il protège ses fesses. Voir l’Avantureulx, v. 228.   48 F : quil  (« Cette capeline de fer » n’est sans doute qu’une casserole, comme la massue de 247 n’est qu’un bâton à 270. Mais tous les enfants aiment se déguiser.)   49 Musulmans et Arabes : « Et Dex [Dieu] confonde paiens et Sarrazins ! » La Prise d’Orange.   50 F : par   51 De la braguette : « Les horificques couilles de Lorraine (…) abhorrent le mannoir des braguettes. » Tiers Livre, 8. C’est en frappant Mimin à cet endroit que le seigneur de Petit-pouvoir remarque l’écritoire qui pend à sa ceinture.   52 Un Testament maistre Mymin est mentionné dans la farce du Vendeur de livres (LV 15 et 41).   53 F : signon  (Je n’ai peur que d’être pendu.)   54 F : begnins et  (Note 14.)   55 Il manque un vers de transition en -let.   56 F : dornant   57 Interjection. Cf. le Povre Jouhan, v. 261.   58 F attribue ce vers à… maître Mimin.   59 Car tu es le seul à n’avoir pas fui.   60 C’est surtout son cul qui frémit : d’après Bernard Faivre <Répertoire des farces françaises, Imprimerie nationale, 1993>, « il en vesse de terreur ». C’est ce bruit qu’entend Lubine au vers suivant.   61 F : ce   62 F : icy  (Ceci, c’est le jaque du v. 237.)   63 Elle n’a pas de cornet de vacher.   64 F intervertit les vers 352 et 353.

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