TROTE-MENU ET MIRRE-LORET

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

 

*

TROTE-MENU  & 

MIRRE-LORET

*

Ce dialogue scatologique fut joué à Paris (probablement sur le parvis de l’ancienne église Saint-Eustache, dans le quartier des Halles), vers la fin du XVº siècle. Un Mireloret servira de premier suppôt à la Basoche dans la sottie Pour le cry de la Bazoche.

Le jeu du « Sot-s’y-met » consiste à placer une pièce de monnaie sur son front ou entre ses genoux ; un joueur aux yeux bandés, ayant les mains derrière le dos, doit l’attraper avec sa langue. Trote-menu triche : il met la pièce entre ses fesses. Dans les Avantures du baron de Fæneste, Agrippa d’Aubigné décrit un pareil tour lors d’une partie de « saussimet » : « Ces deux genoux estoient les fesses d’un lacquais, où vous fistes tant trévirer la pièce avec la langue, et la poussiez en un vilain pertuis. » La comparaison entre les joues et les fesses était courante : « Voz joues ressemblent vrayment/ À voz deux fesses proprement,/ Tant sont enflées et bouffies. » (Le Pourpoint rétréchy, F 44.)

Source : Recueil Trepperel, n° 7.

Structure : Rimes plates avec 4 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface. Au bas de cette préface, on trouvera une table des pièces publiées sur le présent site.

*

Sotie nouvelle à deux personnages

trèsbonne et fort joyeuse

*

 

[C’est assavoir :

    LE PREMIER SOT,  TROTE-MENU

    LE DEUSIESME SOT,  MIRRE-LORET]

 

 

*

 

       LE PREMIER SOT, TROTE-MENU, commence    SCÈNE I

     Ne suis-je pas céans venu

     Assez tost pour nappes escourre1 ?

     Vous ne sçavez qu’est advenu.

     Ne suis-je pas céans venu ?

5     Se je n’eusse troté menu,

     De moy on eust fait de la bourre.

     Ne suis-je pas céans venu

     Assez tost pour nappes escourre ?

     [………………………… fourre.]

     Ainsi, bouté me suis céans.

10    Escoutez : esse Orléans2 ?

     A ! nénil… J’ay assez loysir ;

     Vous me ferez grant desplaisir,

     S’ung peu ne3 me donnez à boyre :

     J’en eusse ung peu meilleur mémoyre

15    Pour vous racompter des nouvelles.

     Je croy que j’ay les escrouelles,

     De ceste eaue que boy souvent.

     Se mon cul n’a ung peu de vent,

     Je suis taillé de tout gaster4.

20    Se vin est mauvais à taster,

     Il regibe trop mallement.

     Trèstous les jours tanseulement

     J’en burois bien, ce m’est advis :

     Je dors maintenant tant, envis5,

25    Sans prendre nulle médicine…

     Ceste-là si m’a fait ung signe6 :

     Je ne sçay si je luy ennuye.

     Que du remenant7 d’une truye

     Soit-elle demain desjunée !

        LE DEUSIESME SOT,  MIRRE-LORET       SCÈNE II

30    Dieu gard[e] la belle assemblée

     Des deux costés et ou mellieu !

     Bien venu soit8 ceste journée !

     Dieu gard[e] la belle assemblée !

     Je cuide que ma destinée

35    Me devoit mettre en ce lieu.

     Dieu gard[e] la belle assemblée

     Des deux costés et ou mellieu !

     (Heureux seray, par le sang bieu,

     Ou tout malheureux ceste année ;

40    Car j’ay une malle assenée9,

     La meilleure femme du monde.

     Je pry à Dieu qu’i la confonde10

     Pour la mettre en son Paradis.)

     J’ay reçu des coups plus de dix,

45    Voyre, trèstous d’une fumelle.

     Ma mère-grant si fut jumelle,11

     Si fut en ung cruel martire…

     Cestuy-là ne s’en fait que rire :

     Pour tant, plus n’en diray[-je] mot.

                  TROTE-MENU12

50    Le filz à la grosse Margot13,

     Que faictes-vous cy maintenant ?

                  MIRRE-LORET

     Es-tu pas le petit bigot ?

                  TROTE-MENU

     Le filz à la grosse Margot,

     Qu’as-tu fait de son amygot14 ?

                  MIRRE-LORET

55    Qui parloit si bien l’allemant ?

                  TROTE-MENU

     Le filz à la grosse Margot,

     Que faictes-vous cy maintenant ?

     Oncques, puis Caresme-pernant,

     Ne te peuz trouver en [la] place.

                  MIRRE-LORET

60    Par le glorieux saint Eustace,

     De quoy il est solempnité15 :

     J’avoye bonne voulenté

     D’enquérir où est ton repaire,

     Mais nullement n’en ay que faire.

65    Puis qu’ainsi nous sommes trouvés,

     S’aucunement riens vous sçavez

     De nouveau, au moi[n]s que j’en sache.

                  TROTE-MENU

     Mort bieu ! J’achetté une vache

     Dernièrement à ce lendit,

70    Qui porte, ainsi comme [l’]on dit,

     Veaux et moutons [très]tout ensemble.

                  MIRRE-LORET

     Pour Dieu ! gardez bien qu’on ne l’emble :

     La marchandise est bonne et belle.

     Quant à moy, je vens la pucelle

75    Et macquereau l’ung parmy l’autre.

                  TROTE-MENU

     Tu es ung bon marchant de peautre16,

     Je l’entens bien à ta devise.

     Voyrement, quant je me ravise,

     Jouons à aucun jeu nous deux.

                  MIRRE-LORET

80    Et ! par sainct Jaque, je le veulx.

     Avise quel jeu tu veux faire.

     Contre toy, suis content [de] traire

     Chopine de vin à la fois.

     Touteffoys, se nous fus[si]ons troys,

85    Nous serions ung peu mieux sortis17.

                  TROTE-MENU

     De peu de chose je t’advertis ;

     [Ce, du moins, çà]18 je te diray :

     De ma bource, je tireray

     Ung grant blanc19 ; et [tout] ou mellieu

90    De mon fronc, icy en ce lieu,

     Je l’atacheré davant tous.

     Les yeulx bendés auras trèstous ;

     Et se trouver le peux aux dens,

     Il sera tien20.

                  MIRRE-LORET

                Boutes dedens21 !

95    Je suis tout rusé de ce fait.

     Mais ce seroit à toy mal fait

     Se me trichois aulcunement.

                  TROTE-MENU

     Et ! non feray22, tout seurement :

     Gens y a assez en la place.

100   N’estes-vous pas de Saint-Eustace ?

     Vous estes mon voisin prochain.

     Et moy je suis de Saint-Germain23 :

     Jamais ne joueroye à ce tour.

                   MIRRE-LORET

     Vous verrez tantost ung beau tour.

105   Bende-moy les yeulx, et t’avance

     Appertement !

                  TROTE-MENU

                 (Grande vaillance

     Ce sera à toy, se tu gaignes !)

     Tourne-toy deçà, se tu daignes…

     Tu vois bien ?

                   MIRRE-LORET

                Par la Magdaleine !

110   Dieu te met[te] en fièvre quartaine

     Se24 plus voy des yeulx que des mains !

     Tous deux sommes cousins germains ;

     Jamais ne te vouldroie tromper.

     Mais si je le povois atrapper…

                  TROTE-MENU

115   [Et ! tu l’auras] sans nulle doubte.

     Mais tu dois sçavoir somme toute

     Que des mains tu n’y a[uras] touche.

                  MIRRE-LORET

     Ce seroit à moy grant reprouche !

     (J’entens bien où tu veulx venir :

120   Derrière les vouldrois tenir,

     Sur peine de paier l’amende.)

                  TROTE-MENU

     Demeure[s] icy en attente

     Tant que je me soys mis à point.

                  MIRRE-LORET

     Seigneurs, je vous diray ung point :

125   Qu’il vous plaise de regarder

     Légièrement, sans point tarder,

     À la monnoye, que soit bonne.

     [Or] es-tu prest ?

                  TROTE-MENU

                  Nul mot ne sonne :

    Tu me ferois tantost fumer25.

                  MIRRE-LORET

130   Tu [me] verras tantost humer

     Ce grant blanc à la Bonne Pie26.

                  TROTE-MENU

     Tu y vas de bonne estampie !

     Je croy de vray que tu l’auras.

     Ha ! grant blanc, tu y demour[r]as ;

135   Véci ton dernier sacrement.

                  MIRRE-LORET

     Il sera à moy voyrement.

     N’esse pas icy ton visaige ?

     Par la mort bieu ! ouÿ, ce croy-je.27

                  [TROTE-MENU]

     Hélas ! pour Dieu, ne me mors point !

                  [MIRRE-LORET]

140   Et ! il est si trèsbien à point :

     Nullement ne pourroye faillir.

     Saint Jehan ! je l’ay fait trésaillir,

     Je l’ay bien sentu à mon nez.

                  [TROTE-MENU]

     Vous serez tantost desjunéz.

                  MIRRE-LORET

145   Il fault tost que tu le remettes.

                  TROTE-MENU

     Dont premier fault que te remettes

     À la place dont es28 venu.

     Malheur si t’est bien advenu :

     S’il ne fust chut, il estoit tien.

                  MIRRE-LORET

150   Certes encor(e) sera-il mien :

     Il n’a pas failli, qui recueuvre29.

     Tantost que je soy mis en œuvre !

     Si sera à coup despesché.

                  TROTE-MENU

     Il sera tantost rataché.

155   Tien-toy icy tant que soit fait.

                  MIRRE-LORET

     Si feray-je.

                  TROTE-MENU30

              Le plus parfaict

     Cul qui soit d’icy [jusqu’]à Romme,

     Pour visaige l’auras en forme.

     Mais mot ne sonnez, messïeurs.

160   Se vous voyez de belles fleurs,

     Cueillez[-les] pour faire ung boucquet.

     Avant, avant, petit naquet31 !

     C’est fait ; quant vous vouldrez venir…

                  MIRRE-LORET

     Quant il me vient au souvenir

165   Du bon vin que buré32 tantost,

     Mon cueur dit que m’avance tost.

     Je pense que je n’y faudray pas.

                  TROTE-MENU

     Comment tu y viens pas à pas !

                  MIRRE-LORET

     Dea ! je ne sçay pas le chemin.

                  TROTE-MENU

170   Et ! beau sire, tand-moy la main.

     Or fais ton devoir, tu es près.

                  MIRRE-LORET

     Sang bieu ! je sens cy du cyprès,

     Ou des aux, ou du muglias33.

     Tu fleures tout le faguenas34 !

175   Mais quel dëable as-tu mengé ?

     Ton visaige si est changé :

     Mort bieu, que vécy grosse joue !

     Se c’estoit pour faire la moue !

     Si sont-ilz belles et nourries…

180   Fay-l’en de moy ces mocqueries ?

     Plus n’y joeray, par tous les saincts !

                  TROTE-MENU

     Comment ! tu y touches des mains ?

                  MIRRE-LORET

     Non fois, vraiment, ou que le perde.

     Mais vraiment je sens de la merde,

185   Ou une vesse gâtinoise.

                  TROTE-MENU

     (Tu me remplis le cul de noyse :

     Ne scès-tu fort becquer dedens ?)

     Tu vois cy les gens attendans

     À véoir jouer ce mistère35.

                  MIRRE-LORET

190   Je ne m’en sçauroye plus taire :

     Je sens icy du vent36 de bise.

     Comment ! vécy bonne divise ;

     Metz-tu meintenant ung béguin37 ?

     Tu as ton visaige sanguin :

195   L’orine en devroit estre belle.

                  TROTE-MENU

     Tu es ung gros villain rebelle :

     Gaigne le grant blanc, dy, coqu38 !

                  MIRRE-LORET39

     Je regny sainct Gris ! c’est ung cu !!

     Que le feu saint Anthoine l’arde !

200   Et le mau saint Front [si] le farde !

     Et le mau saint Jehan40 si l’alume !

     M’as-tu fait becquer ceste enclume,

     Du grant blanc que devoye boyre ?

     Mais par monseigneur saint Grégoire,

205   J’ay beu d’ung trèspuant bruvaige !

     Je te combas : voylà mon gaige.

     Saint-Germain est-il si vilain

     Comme toy ? Et ! par Dieu, nennin41 !

     Mais tous les gens ne vallent guère.

                  TROTE-MENU

210   Se je desploye ma banière

     Je te bauldray, si, grant atache,

     Et y fust ores saint Eustac[h]e.

     Va-t’en, va, harengier foyreux !

                  MIRRE-LORET

     Mais toy, paillart tripier breneux !

215   Vistupères-tu ma parroisse ?

     Je te mettré en tel destresse,

     Sanglant savetier, porte-fais !

                  TROTE-MENU

     Tu es seigneur du Trou Punays42 !

                  MIRRE-LORET

     Et toy, de l’archon de Bourbon43 !

220   Tien44 ! cela te semble-il bon ?

     C’est pour une ; vélà pour deux !

     Tu es bien povre malheureux,

     De te prendre à toy plus fort.

                       TROTE-MENU

     Haro ! bonnes gens, à la mort !

225   Haro ! haro ! Hélas, je seigne.

     Fault-il que je porte l’enseigne45

     De ce cocquin de Saint-Eustace ?

     Encore ay ung noble en ma tasse46

     Pour luy tenir bon pié et fort.

230   Haro ! bonnes gens, à la mort !

                  MIRRE-LORET

     Pour éviter plus grant discort,

     Je m’en yray de ceste place.

                  TROTE-MENU

     Prenez-le, le villain a tort !

                  MIRRE-LORET

     Pour éviter plus grant discort.

                  TROTE-MENU

235   Hé ! vous voyez bien se j’ay tort ;

     Estes-vous tous pour Saint-Eustace ?

                  MIRRE-LORET

     Pour éviter plus grant discord,

     Je m’en iray de ceste place.

     Pour Dieu, que soye en vo[stre] grâce !

240   Messïeurs, à Dieu vous comment.

                  TROTE-MENU           SCÈNE III

     Il m’a pugny bien asprement…

     Mais il fault que je preigne en gré,47

     Vous priant degré à48 degré.

     Je m’en iray49 aux champs jouer,

245   Pour véoir le regnart trocter.

     Adieu, messïeurs, je vous prie.

     Et50 que Dieu gard la compaignie !

 

                   EXPLICIT

*

1 Pour plier les nappes = pour finir ce qui est sur les tables.   2 L’église Saint-Eustache côtoyait l’hôtel d’Orléans et la rue d’Orléans-Saint-Honoré.   3 T : vous  (Alimenter l’estomac alimente la mémoire : « Et soupperay-je point premier ?/ J’en auray meilleure mémoire. » Celuy qui se confesse à sa voisine, F 2.)   4 Je risque de salir ma robe.   5 Malgré moi.   6 Les deux comédiens interpellent constamment des spectateurs.   7 Des restes.   8 T : suie   9 Une maîtresse mal mariée : « Je suis bien la malle assenée,/ Car nuyt ni jour, rien ne me faites. » La Vigne, le Munyer.   10 Je soupçonne qu’il y avait là une équivoque digne de Gratien Du Pont : « [Ceux] qui leurs souhaitz sur ce villain con fondent,/ De corps, de biens et d’âme se confondent. » Ou de Jehan Molinet : « On debvroit ung tel homme assommer et confondre,/ Qui sa force et vertu va dedens ung con fondre. »   11 T ajoute un vers : Ne fusse pas belle portee   12 À partir d’ici, les rubriques portent le pre(mier) et le .II., que je remplace par TROTE-MENU et MIRRE-LORET.   13 C’est-à-dire : fils de pute. La Ballade de la Grosse Margot de Villon était déjà célèbre.   14 Cet amigo espagnol qui parle allemand est sans doute un proxénète, comme Mirre-Loret lui-même (vers 74-75 et 162).   15 Cette représentation fut donnée pour la fête de saint Eustache, le 20 septembre.   16 Double sens : Balle du grain / Paillasse de bordel.   17 Pourvus.   18 T : Cest du moins sa   19 Pièce de monnaie.   20 Trote-Menu va coller une pièce sur son front, et Mirre-Loret, les yeux bandés, devra l’attraper avec ses dents. La seconde fois, Trote-Menu la placera au niveau de son coccyx dénudé.   21 Tope là !   22 T : non   23 Saint-Germain-l’Auxerrois, une paroisse voisine.   24 T : Sen   25 Double sens : Mettre en colère / Répandre du fumier. Ce 2° sens est confirmé par les vers 19 et 184.   26 Plusieurs tavernes arboraient comme enseigne une pie. (Ce mot désignait familièrement la boisson : « Crocquer la pye. »)   27 T attribue les vers 138, 140 et 141 à Trote-Menu, et les vers 139 et 144 à Mirre-Loret.   28 T : est   29 Celui qui se refait n’a pas perdu.   30 Il s’adresse au public.   31 T : naruet  (Naquet = jeune messager qui transmet les rendez-vous galants : « Tantost les maquereaux, et tantost les naquets,/ Leurs vallets effrontéz. » Jean Vatel.)  Trote-Menu s’adresse de nouveau à Mirre-Loret.   32 Que je boirai. Mirre-Loret espère obtenir cet argent pour acheter du vin (vers 131 et 203).   33 Du baume de Chypre, de l’ail ou du musc.   34 Mauvaise odeur corporelle.   35 Cette cérémonie. Mais Eugénie Droz pense que notre sottie précédait le Mystère de saint Eustache. S’il s’agit de celui qu’on a joué près de Briançon en 1504, c’est exclu : il est écrit en provençal.   36 Mire l’oret = guette le vent.   37 Un bonnet. Il a touché le bas de la robe que Trote-Menu a retroussée au-dessus de son postérieur.   38 T : coquin   39 Il ôte son bandeau.   40 Le feu de saint Antoine est le mal des ardents (l’ergotisme). Le mal de saint Front, c’est la lèpre, qui « farde » le visage de ses victimes. Le mal de saint Jean est l’épilepsie.   41 T : nenil   42 Puant. Le Trou Punais était un cloaque proche du Pont-au-Change. Cf. Pour porter les présens à la feste des Roys, vers 42.   43 L’arche de Bourbon : pont du quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois.   44 Il donne une première gifle à Trote-Menu.   45 La marque.   46 Un sou dans ma bourse.   47 T ajoute un vers : Et vous aussi paraillement   48 T : en   49 T : vois ( = vais. Cf. le vers 238.)   50 T : Cest

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