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UNG JEUNE MOYNE ET UNG VIEL GENDARME

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

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UNG  JEUNE  MOYNE  ET  UNG  VIEL  GENDARME

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« Jehan d’Abundance, bazochien et notaire royal de la ville de Pont-Sainct-Esprit », mourut au milieu du XVIe siècle. Il est surtout connu pour ses farces : le Testament de Carmentrant, la Cornette. On lui attribue le Disciple de Pantagruel, une parodie de Rabelais.

La présente pièce appartient au genre bien fourni du débat. Les hommes du Moyen Âge, têtus et procéduriers, perdaient beaucoup de temps et d’argent à débattre ou à plaider sur les sujets les plus invraisemblables1. La formation théologique et juridique des écrivains donnait des armes à leur amour de la dispute.

Sources : Édition T : Recueil Trepperel 2, n° 29. Je corrige tacitement les fautes et les lacunes d’après l’édition R : Recueil de plusieurs farces (éd. Nicolas Rousset, 1612), pp. 121-144. Mon but est de produire une version complète et lisible.

Structure : Rimes abab/bcbc, rimes plates, avec 2 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

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Le Procès d’ung jeune moyne et d’ung viel gendarme

qui plaident pour une fille devant Cupido, le dieu d’amours

*

À quatre personnages, c’est assavoir :

    CUPIDO

    LA  FILLE

    LE  MOYNE

    LE  GENDARME 3

*

 

                                      CUPIDO  commence                      SCÈNE  I

          À tous amans, mes serviteurs loyaux,

         Tenans de moy par justice royalle,

         Sçavoir je fais qu’à ma Court principalle4

         Comparoissent sans estre desloyaux,

5   Portant aux doys verges, sinetz5, aneaux,

         Rubis, saphirs, turquoyses, dyamans,

         Faisans sonner ménestriéz tous nouveaux6

         Pour se monstrer gens joyeux, esbatans !

         Viennent à moy Bourgui[g]nons et Flamans !

10  Viennent à moy toutes sex[t]es7 du monde !

         Viennent à moy Picars, Bretons, Normans,

         Et toute(s) gens qui en amour se fonde(nt) !

         Viennent à moy ceulx ou honneur habonde !

         Viennent à moy sans faire demeur[é]e !

15  Viennent à moy, tous : je tiens table ronde

         Pour les servir de pois et de purée.

             LA  FILLE         SCÈNE  II

         Or suis-je seule demeurée,

          Maintenant : je n’ay point d’amy.

         Et si, n’ay bon jour ne demy.

20  Je pers mon temps et ma jeunesse,

         Ce qui me fait gémir sans cesse.8

         Soulas est de moy fort-bany.

         Mon [gent] corps qui est frais et plany9 ;

         Et quant viellesse orde et chagri(g)ne

25  Aura tout prins en sa saisine,

         N’en tiendra-l’en compte, nenny.

         Mieulx me vault faire tout honni10

         Et prendre en moy désespérance,

         Combien que j’aye encor fiance

30  À Cupido, dieu des amours11 :

         Il fait aux vrays amans aydance.

         J’auray de luy aucun12 secours ;

         Mon fait ira fort à rebours,

         S’aucun petit ne m’en départ13.

35  Sire Cupido, Dieu14 vous gart !         SCÈNE  III

             CUPIDO

         Et vous aus[s]i, gente pucelle !

         Que voulez-vous ?

             LA  FILLE

                                            Je vous appelle,

         À ma grant tribulation.

             CUPIDO

         Et demandez ?

             LA  FILLE

                                     Provision

40  D’amours, car il m’est nécessaire.

             CUPIDO

         Vous estes d’aage pour ce faire,

         Propre, gente, mixte et habille15 ;

         Et me semble, pour une fille,

         Que bien estes appropriée16.

45  Mais n’estes-vous point mariée ?

             LA  FILLE

         Nenny encor, dont ce me poise.

             CUPIDO

         Je vous mariray, ma bourgoise,

         Car vr[a]yement, vous estes en aage.

         Mais les amours de mariage

50  Ne sont pas des plus excellentes.

             LA  FILLE

         Si est-ce une de mes ententes

         Que d’avoir amy nouvelet.

             CUPIDO

         Se vous voulez quelque varlet

         Pour mary, l’aurez voulentiers.

55  Mais je vous diray les dangiers

         Où est une femme boutée :

         Du premier est une rousée

         Qui se passe17 quant vient le chault.

             LA  FILLE

         Comment cela ?

             CUPIDO

                                         Si tost qu’on fault18,

60  Toutes amours si sont faillies.

         Au surplus, quant vient la mesgnie19

         Et qu’il convient estre nourice,

         La plus belle et la plus propice

         Y devient hideuse à merveille.

         [……………………….. -eille]

65  Les draps salles tousjours au lit.

         Vélà comment on s’i conduit.

         Regardez s’il y a dangier.

         Le pire est qu’on ne peut changer,

         Depuis [lors] qu’on est accordé.

             LA  FILLE

70  Veu ce que m’avez recordé20,

         Telle amour ne vault ung formy21 !

             CUPIDO

         Belle, se vous prenez amy

         Par amour, au jour la journée

         Vous serez vestue, aournée22

75  Autant à l’endroit qu’à l’envers.

         Et s’il vous dit riens de travers,

         Adieu jusques au revenir !

         Il ne vous sçauroit retenir

         Contre vostre consentement.

80  Oultre plus, de l’apoinctement23

         Qui se fait à double24 et à quite,

         Vous en serez trèsbien conduite

         Tous les jours, face froit ou chault.

             LA  FILLE

         Cupido, c’est ce qu’il me fault :

85  Je ne requiers que telz plaisances.

             CUPIDO

         Vous yrez aux festes, aux dances,

         Saillir, saulter, bondir en l’air,

         Courir et vous faire valoir25,

         Sans que nulluy [ne] s’i oppose.

             LA  FILLE

90  Las ! je ne requiers autre chose.

             CUPIDO

         Se vous estes en mariage,

         Il fauldra garder le mesnage,

         Avoir des langes et des frettes26,

         Des berseaulx, et tant de souffrettes

95  Que c’est une grande pitié.

             LA  FILLE

         J’aymeroye donc mieulx la moitié

         Avoir amy d’aultre façon,

         Pour me fourrer mon peliçon27,

         Qu’un mary lasche et paresseux.28

             CUPIDO

100  Taisez-vous, m’amye, j’en sçay deulx :

         L’ung est moyne (augustin ou carme,

         Ou jacopin29) ; l’autre est gendarme.

         Ilz sont à pourveoir, ce me semble.

         Vous les verrez tous deulx ensemble,

105  Et puis après vous choysirez.

             LE  MOYNE  commence     SCÈNE  IV

         Povres moynes, gens emmurés,

         Hors du monde, mis en closture,

         Doyvent-ilz estre séparés

         De tous les délitz30 de Nature ?

110  Par Dieu ! je vois31, à l’adventure,

         À Cupido, dieu des amans.

         Et s’il y a quelque pasture32,

         Je v[u]eil estre de ses servans.

         Dieu Cupido, maistre des grans33,       SCÈNE  V

115  Vous soyez en bonne34 sepmaine !

             CUPIDO

         Et vous aussi, mon gentil moyne,

         Vous soyez le bien arrivé35 !

         Tenez, la belle : ay-je trouvé,

         À ceste heure, ung gentil fillault36.

             LE  GENDARME  commence      SCÈNE  VI

120  À l’assault, ribault[z], à l’assault37 !

         C’est commencement de bataille.

         Dieu gard, Cupido ! Bien vous aille !

             CUPIDO

         Gendarme, bien soyez venu !

         Je vous ay long temps attendu,

125  Car j’ay bien cela qu’il vous fault.

             LE  GENDARME

         Je suis prest de donner l’assault38,

         S’il y a quelque jeu de « bille39 » !

             CUPIDO

         Regardez ceste belle fille :

         Est-ce riens ?

             LE  GENDARME

                                 Ouÿ, par saint Jamme !

             CUPIDO

130  A ! par le corps bieu, elle est femme

         Pour recepvoir ung combatant40.

         Et pour ce, regardez contant41

         Qui frappera à la quintaine42.

             LE  GENDARME

         Que demande ce maistre moyne ?

             CUPIDO

135  Il demande en avoir sa part.

             LE  GENDARME

         Allez, vostre fi[è]vre quartaine !

         Vuidez d’icy, frère Frappart43 !

         Et ! voulez-vous estre paillart ?

         Vuidez tost, c’est trop demouré !

             LE  MOYNE

140  Ha ! dictes, par Dieu : j’en auray

         Aussi bien que vous [en] aurez !

             LE  GENDARME

         Se me croyez, vous vous tairez

         Et vuiderez légièrement44.

                                    CUPIDO

         Tout beau ! Faites appoinctement

145  Sans tencer, je le vous commande.

         Çà, ma fille, je vous demande :

         Lequel d’eux voulez-vous eslire ?

             LA  FILLE

         Sur ma foy, Cupido, beau sire,

         Je ne sçay pas trop bien entendre

150  Lequel je dois laisser ou prendre,

         Car chascun est noble personne.

             LE  GENDARME

         Vous serez à moy, ma mignonne,

         Pour estre plus honnestement45.

             CUPIDO

         À vous deulx le département46 ;

155  Il ne m’en chault comment il voise.

             LE  MOYNE

         [Or,] pour estre mieulx à son aise

         S’il luy failloit je ne sçay quoy47,

         Elle seroit mieulx avec moy ;

         Et en doys estre le seigneur48.

             LE  GENDARME

160  Et vous, maistre moine : esse honneur,

         En l’estat de religion,

         D’avoir femme en fruïtion49 ?

         Qu’est cecy que vous sermonnez ?

             LE  MOYNE

         Et ! se nous sommes couronnés50

165  Et moynes, voulez-vous conclure

         Que nous [en] soions séparés

         De tous les délis de Nature

         Comme se nous estions chastrés ?

             LE  GENDARME

         Pour néant cy vous51 débat[r]ez,

170  Car je la merré52 hors ce lieu.

             LE  MOYNE

         Non ferez, j’en fais veu à Dieu53 !

         À cela ne vous attendez54.

             LA  FILLE

         Pour Dieu, Cupido, regardez

         Ung peu à ma provision55.

175  Je requiers eppediction56,

         Il ne me fault point long procès.

             CUPIDO

         Il fault que vous vous avancez57 ;

         Ne la tenez plus en esmoy.

             LE  GENDARME

         Venez-vous-en avecques moy !

             LE  MOYNE

180  Non fera, dea, je m’y oppose !

             CUPIDO

         Se vous ne dictes autre chose,

         Vous empeschez la Court en vain.

             LA  FILLE

         Quant est de moy, vélà mon train :

         Je demande ung gentil gallois58.

             CUPIDO

185  Vous en voulez ung hault la main,

         Prest à vous présenter le « bois59 » ?

             LA  FILLE

         Enné60 ! vélà motz à fin chois61.

         Vous sçavez tout, et plus encor.

             LE  GENDARME

         Je vous bailleray mon trésor,

190  Mon or, mon argent, ma chevance,

         Et vous maineray à l’essor62

         Tous les jours, à vostre plaisance.

         Oultre, ce n’est que l’ordonnance63

         De nous, qui tenons les frontières,

195  Que nous ayons des chambèrières :

         Personne ne s’en scandalise.

             LE  MOINE

         Par Dieu ! quant elle y seroit mise,

         Elle seroit femme perdue :

         Estre tempestée, morfondue64,

200  Cheminer avec la brigade,

         Coucher vestue sur la paillade65

         Avecques ces palefreniers…

         Mais nous qui sommes cloistriers66,

         Nous vivons en paix et sans noise ;

205  Et pour vivre mieulx à son aise67,

         Au monde ne pourroit mieulx estre.

             LE  GENDARME

         Quoy donc ? Moy qui me faicts paroistre68

         Journellement devant les dames,

         Ne doy-je point avoir des femmes

210  Mieulx que vous ? Or respondez donc !

             LA  FILLE

         Vous faictes ung procès si long

         Que c’est raige. Il fault despescher.

         Si, vous supplie, sans plus prescher,

         Cupido, dictes quelque chose.

             LE  MOYNE

215  Je vous auray !

             LE  GENDARME

                                      Je m’y oppose !

         Car vous qui estes gens reclus,

         Vous estes privés et seclus69

         D’avoir femme[s] en posses[s]oire.

             LE  MOYNE

         Je soutiens70 le contradi[c]toire !

220  Et mettez le procès en forme.

             CUPIDO

         Premièrement71 que je m’informe

         Du procès en quelque façon,

         Il fault dire quelque chançon.

         Et puis après, qu’on y revienne.

             LA  FILLE

225  Si vous voulez que je so[u]stienne

         Le « bas », si baillez bon « dessus72 »

         Qui pousse (sans estre Lassuz73)

         Et gringote74 ut ré mi fa sol.

             LE  GENDARME

         Je ne chante75 que de bémol…

             LE  MOYNE

230  Et moy, je chante de bécare76,

         Gros et roide77 comme une barre,

         Quant j’ay ung « dessoubz » de nature.

             LE  GENDARME

         Je ne chante que de mesure,

         Tout bellement, sans me haster.

             LA  FILLE

235  Se vous ne sçavez gringoter

         Dessus mon « bas » de contrepoint78,

         Brief, je ne vous soustiendray point :

         Car je vueil, [moy,] c’on y gringote.

             LE  GENDARME

         Je bailleray note pour note79,

240  Sans d’avantage m’efforcer.

         Et si, ains que80 recommencer,

         Faudra que long temps me repose.81

             LA  FILLE

         Oncque chant où il y a pause

         Ne dénota bonne puissance.

245  Il n’est que chanter à plaisance

         En toutes joyeuses musiques.

             LE  MOYNE

         Quant est d’instrumens organiques82,

         Gros et ouvers pour ung plain champ83,

         J’en suis fourni comme ung marchant84 :

250  Par ma foy, il ne m’en85 fault rien !

             LA  FILLE

         Je vueil ung tel musicien

         Pour fournir une basse contre86 !

                                       LE  MOYNE

         Puis87 une foys que je rencontre

         Unicum88 en ma chanterie,

255  C’est une droicte mélodie

         Et plaisant que de m’escouter.

             LE  GENDARME

         Je ne doubte89 homme pour chanter

         Chant de mesure bien nombré.

             LE  MOYNE

         Ung des vielz chantres de Cambrai90

260  Et vous estes bien assortés :

         Car tout cela que vous chantez

         Est fait du temps du roy Clostaire91.

             LA  FILLE

         Nous dirons vous et moy, beau Père,

         Deux motz à la nouvelle guise92.

             LE  MOYNE

265  Chanson à deux par[s], à voys clère,

         [Nous] dirons vous et moy.

             CUPIDO

                                                          Beau Père,

         Pensez que c’est une commère

         Qui sçait bien « chanter ».

             LA  FILLE

                                                          Sans faintise,

         Nous dirons vous et moy, beau Père,

270  Deux motz à la nouvelle guise.

             Ilz chantent tous deux ensemble :

         « J’ay prins amours à ma devise… »93

             LE  GENDARME

         Vous chantez comme [font] deux ours

         Quant il sentent le vent de bise.

             CUPIDO

         Recommencez […… -ours] !

             Ilz chantent :

275  « J’ay prins amours à ma devise… »

             LE  GENDARME

         Maistre moyne, chantez tousjours,

         Et faictes bien à vostre guise :

         Car voz chants94 tourneront [en plours]95,

         Se je viens à mon entreprinse.

             LE  MOYNE

280  Se vous perdez à ceste assise,

         À l’autre vous [ferez recours]96.

         Allez aillieurs quérir secours,

         Car je vueil chanter sans reprinse97.

             Ilz chantent :

         « J’ay prins amour à ma devise… »

             CUPIDO

285  Or est-il temps qu[e l’]on s’avise,

         De ce procès, qu’il est de faire.

             LE  GENDARME

         Plaidons en procès ordinaire,

         Et mettons la cause à huyttaine98.

             LE  MOYNE

         Non ferez, par la Magdaleine !

290  Je requiers expédicion !

             LE  GENDARME

         Je demende dilation99 !

             LA  FILLE

         Dilation ? Quel capitaine100 !

         Ce n’est pas nostre mencion101

             LE  GENDARME

         Je demande dilation !

             LE  MOYNE

295  J’en auray la pocession ;

         Et puis revenez à quinzaine.

             LE  GENDARME

         Je demande dilation !

             LA  FILLE

         Dilation ? Quel capitaine !

        Et ! n’esse pas chose villaine

300  De se vouloir en procès mettre

         À ung homme, et se dire maistre

         Du fait où on102 ne peult venir ?

             LE  MOYNE

         Quant à moy, je vueil soustenir

         Qu’il a desjà son temps passé,

305  Et qu’il est rompu et cassé

         Pour suivir les amoureux trains.

         Et, qui pis est, le « jeu des rains »

         Ne luy est duisant ne propice.

             LE  GENDARME

         Allez-vous-en, maistre novice,

310  Chanter la messe en vostre église !

         Pourtant, se j’ay la barbe grise,

         Doy-je estre mis a remotis103 ?

         Vous n’estes qu’un jeune aprentis

         Qui ne congnoissez pas telz termes.104

             LA  FILLE

315  Quant ung homme n’a les rains fermes

         Pour jouster et courir la lance105,

         Ce n’est riens que de sa puissance

         À l’encontre d’ung bon escu106.

         Or, veu que vous avez vescu107,

320  Et à bien vous veoir vis-à-vis,

         Vous estes foible, à mon advis.

         Mon oppinion en est telle.

             LE  GENDARME

         Allez vous chier, puterelle !

         Vous sentez la religion108.

325  Mais, par la Saincte Passion,

         S’il advient que vous devez estre

         Avecques ce moyne en son cloistre,

         Il vous en mesprendra du corps.

         Et si, vous en tireray hors,

330  Soit par force, soit autrement.

             CUPIDO

         Procédez résonnablement,

         Sans user de force ou mainmise.109

             LE  GENDARME

         110 voulez-vous qu’elle soit mise,

         Avec ce moyne cloistrier ?

             CUPIDO

335  Je considère le « mestier111 »,

         Qui est pénible en ses ouvraiges.

         Je regarde vos personnaiges ;

         Premier, de ceste jouvencelle :

         Elle est si gracieuse et belle !

340  Oultre plus, le religieulx

         Est jeune, frois112 et gracieulx,

         Et au « mestier » bien disposé.

         En après, il a proposé

         (Ainsi qu’ay entendu de luy)

345  Que vous estes mort et failli,

         Que vous estes foible de reins.

             LE  MOINE

         Ce que j’ay dit, je le maintiens,

         Et le maintiendray par raison.

             LE  GENDARME

         Tout de mesme trotte grison,

350  Et aussi bien comme moreau.113

             LA  FILLE

         Vous ne dictes rien de nouveau :

         Nous ne parlons pas du pellaige,

         Mais de ce qu’estes vieil et d’aage.114

             LE  GENDARME

         Par Dieu ! pourtant, courtoise et saige,

355  Vieil escu vault tousjours son pois115.

             LA  FILLE

         Il n’est feu que de jeune bois.

             LE  GENDARME

         Il n’est aboy que de viel chien.

         Si me prenez à vostre chois,

         Ma mignon(g)ne, vous ferez bien.

             LA  FILLE

360  Par saint Jehan ! je n’en feray rien,

         Se Justice ne m’y condampne.

             LE  MOYNE

         Pensez-vous qu’el(le) soit si insane116

         Et si cocarde117 de vous prendre,

         Veu qu’elle est si gracieuse et tendre118,

365  Miste, gorière119 aux rians yeulx ?

         Et vous les avez chacieulx120

         Ny plus ne moins qu’un chat de may.121

             LE  GENDARME

         Ha ! dieu d’amours, secourez-moy !

         Que doy-je plus cy sermonner122 ?

             CUPIDO

         [Autre conseil ne puis donner,123]

370  Fors que vous voisez seullement

         Vers elle prier doulcement

         Que son amour vous abandonne.

             LE  GENDARME

         Hélas ! je vous prie, ma mignonne,

         Que je ne soye point esconduit :

375  Car sy ce moyne vous conduyt,

         Vous estes femme diffamée.

         Mais de moy vous serez aymée

         Plus que Pâris n’ayma Hélaine.

         Et se vous estes à ce moyne,

380  Tout vostre honneur est desconfit.

             LA  FILLE

         On dit souvent chose certaine :

         Moins d’onneur et plus de prouffit124.

         Car tel qu’il est, il me souffit ;

         Et vous n’estes homme qui fist

385  Ce qu’il fera.125

             LE  GENDARME

                                              À l’aventure,

         Pour aucun des fais de Nature,

         J’ay encore une verte vaine126.

             LA  FILLE

         Ung coup [fait] à la longue alaine127 ?

         Par ma foy, ce seroit grant peine !

390  Si n’esse pas ce qui128 me maine

         En ce lieu que de vous avoir :

         Car vostre puissance est trop vaine

         Pour bien faire vostre devoir.

             LE  GENDARME

         Çà, Cupido : il fault sçavoir,

395  De ce procès, qui gaignera.

             CUPIDO

         Je croy que le moyne l’aura,

         Car vous n’estes point son pareil.

             LE  GENDARME

         Je demande avoir du conseil129,

         Et metz ad octo probandum130.

             LA  FILLE

400  Mais une corde ou ung landon131

         Pour vous attache[r] hault et court !

             LE  GENDARME

         J’auray le terme de la Court,

         Mais qu’il vous plaise, à tout le moins.

         Je vueil produire mes « tesmoingz »132,

405  Et vueil monstrer par voye d’enqueste

         Qu’il est plus licite et honneste

         Qu’elle soit à moy qu’autrement.

             LA  FILLE

         Cupido, faictes jugement :

         Le long procès n’y vault pas maille.

             CUPIDO

410  J’en vois parler, vaille que vaille,

         De133 ce que j’ay veu et congneu ;

         Et puis cell[u]y qui sera gru134,

         Si en prenne une douléance.

         Quant à la première ordonnance,

415  La belle fille icy présente,

         Ce n’est que pour resjouyssance

         D’avoir amours, c’est son enttente.

         Or est-elle mignonne et gente,

         Et de riens el(le) ne se soucie,

420  Fors que d’avoir pour toute rente

         Ung mignon qui bien la manie.

         Ergo, considéré les termes

         Que m’avez ouÿ proposer,

         Ung homme qui n’a les rains fermes

425  Pour néant se doit disposer ;

         Parquoy je luy v[u]eil proposer135

         Ung mignon qui bien la manie136

         De nuyt, et de jour, sans reposer.

         Vélà ce que je sentenc[i]e.

             LA  FILLE

430  Cupido, je vous remercie.

             CUPIDO

         Après que j’ay considéré

         Le fait d’elle totallement,

         Comment je vous ay desclairé

         Cy, devant tous137, en jugement,

435  Je regarde semblablement

         Vous deulx, chascun en sa querelle.

         Celluy qui pourra plainement

         La mieulx servir au plaisir d’elle :

         Primo, ce maistre monachus138

440  Dit qu’il joura ung personnage

         Qui vauldra plus de cent escutz,

         Et se vante de faire raige ;

         Et oultre, dit en son langaige

         Que vostre puissance est faillie.

445  Parquoy il aura l’avantaige.

         Vélà ce que je sentencie.

             LE  GENDARME

         Et ! [de] par la Vierge Marie,

         Vous me faictes ung grant excès !

             CUPIDO

             Vous avez ouÿ mon procès ;

450  Et prenez en gré ma sentence !

             LE  GENDARME

         Je prens ce coup en pacience,

         Combien qu’il ne me plaise pas.

             LE  MOYNE

         Puisque bien avez fait mon cas,

         Cupido, vélà deux ducatz

455  Pour voz peines et vos babis139.

             CUPIDO

         Grates vobis140, grates vobis !

             LA  FILLE

         Quant en aucun débat serons,

         Cupido, nous vous manderons :

        Vous viendrez par-devers nobis.

             CUPIDO

460  Grates vobis, grates vobis !

             LE  GENDARME

         Pourtant, se j’ay esté vaincu,

         Vous aurez de moy cest escu

         Pour entretenir vos habitz.

             CUPIDO

         Grates vobis, grates vobis !

                 EXPLICIT

*

1 Dans la Farce de maistre Trubert et d’Antrongnart, d’Eustache Deschamps, un paysan veut plaider contre un homme qui lui a pris une amande dans son jardin !   2 Ce recueil comporte une pochade en vers de Jehan d’Abundance : les Quinze grans et merveilleuz signes nouvellement descendus du ciel au pays d’Angleterre (n° 26). Elle est suivie d’une très rabelaisienne Lettre d’escorniflerie, en prose.   3 L’homme d’armes, le soldat.   4 Princière. Le Prince des Sots n’aurait d’ailleurs pas renié ce « cri » modelé sur celui qui ouvre les sotties.   5 Verge = bague. Si[g]net = bague ornée d’un sceau.   6 Faisant jouer des musiciens à la mode.   7 Sectes, races, espèces.   8 Leçon de R. T : A leuer de ma forteresse   9 Doux, agréable.   10 R évoque clairement le suicide : Qu’aurois piéçà franchi le pas/ De la mort. On songe aux Regrets de la belle Heaulmière de François Villon : « Ha ! vieillesse félonne et fière,/ Pourquoy m’as si tost abatue ?/ Qui me tient, qui, que ne me fière/ Et qu’à ce coup je ne me tue ? »   11 T : amans  (Vers 368.)   12 Quelque.   13 S’il ne m’accorde aucun petit secours.   14 Ce mélange de paganisme et de christianisme ne choquait pas : une église de Langon fut dédiée à sainte Vénus. C’est d’ailleurs au fils de Vénus, « à Cupido, dieu d’amourettes », que le franciscain frère Guillebert lègue son âme.   15 Miste [mignonne] et habile.   16 Propre aux choses de l’amour.   17 Qui s’évapore.   18 Qu’on commet une faute.   19 La vie de famille.   20 T : accorde  (Recorder = raconter.)   21 Une fourmi : ne vaut rien.   22 Ornée, parée.   23 Du coït. « Les ungz, par leur fin jobelin [leur persuasion],/ Fournissent à l’apointement. » Guillaume Coquillart, Monologue des Perrucques.   24 T : deux  (À quitte ou double. Cf. Maistre Mymin qui va à la guerre, vers 248.)  Soit on refait l’amour, soit on quitte la partie.   25 Vous mettre en valeur. T intervertit les vers 88 et 89.   26 Des couches.   27 Région poilue de l’anatomie féminine. « Fourby luy as son pelisson/ Maintes fois. » (Les Enfans de Borgneux, F 27.)  Cf. le Gaudisseur, vers 53.   28 Leçon de R. T : Je demande ung tel amoureulx   29 Jacobin. À propos de tous ces moines paillards, v. la Confession Margot, vers 14-15.   30 Plaisirs. (Idem au vers 167.) « Je la baiseray des foys trente/ En faisant l’amoureulx délict. » Le Poulier à VI personnages, LV 27.   31 Je vais. Idem vers 410.   32 De la chair fraîche : une jeune fille.   33 Cupidon imposait sa loi aux dieux les plus importants, comme Jupiter.   34 T : male  (« Dieu vous mecte en bonne sepmaine ! » Mince de quaire, F 22.)   35 Le bienvenu.   36 Garçon.   37 Cette injonction, qu’on trouvait dans le Jeu du Prince des Sotz sous la forme « À l’assault, prélatz, à l’assault ! » paraît issue d’un mystère du XVe siècle, les Actes des Apostres : « À l’assault, diables, à l’assault ! » Tel est l’ordre que Lucifer donne au « dyablotin Panthagruel », dont le patronyme aura la postérité que l’on sait.   38 Le vocabulaire érotique doit beaucoup au lexique guerrier. « Toujours ferme et dispos,/ Il fut vainqueur dans trois assauts. » (Commandant Collier.) Cf. les Premiers gardonnéz, vers 163.   39 De bâton [pénis]. « Il est des dames poursuivant…./ Il est aux champs avec les filles :/ Il s’esbat voulentiers aux billes. » Les Sotz qui remetent en point Bon Temps, T 12.   40 « Ceulx-là qui sont de plusieurs cons batans,/ Foulz arrogans, se monstrent combatans. » Gratien Du Pont.   41 Estimez content celui…   42 Mannequin contre lequel s’entraînent les cavaliers. « Vous jousterez à la quintaine,/ S’elle s’y vouloit consentir,/ Se vous voulez son con sentir. » Jehan Molinet, le Débat du viel Gendarme et du viel Amoureux. Ce débat offre des similitudes avec le nôtre.   43 Leçon de R. T : a vostre abaye maiste frappart  (Le clerc ne s’appelle pas ainsi, contrairement au cordelier de la Femme qui fut desrobée à son mari <F 23>. « Frère Frappart » est le nom générique des moines paillards : « Ce cordelier, qui estoit ung frère Frappart, embrasé de chaleur naturelle et du désir de luxure. » Pogge+Tardif.)   44 Vous viderez les lieux rapidement.   45 Ce sera plus honnête que d’aller avec un prêtre.   46 Débrouillez-vous pour le partage.   47 Un rapport sexuel. « Lorsque m’amie et moy,/ Tous nuds au lict, faisons je ne sçay quoy. » Ronsard.   48 Le propriétaire. La scène des deux hommes qui se disputent une belle fille évoque celle du Faulconnier de ville, à partir du vers 307.   49 Jouissance. (Leçon de R. T : prouision)   50 Tonsurés.   51 T : Pournent cy vous vous  — R : Pourneant icy  (Pour néant [pour rien] réapparaît à 425.)   52 Je la mènerai.   53 R propose un jurement plus savoureux de la part d’un moine : Je me donne à Dieu !   54 N’y comptez pas.   55 Ce qu’on alloue provisoirement à un plaideur en attendant le jugement.   56 Expédition de mon affaire. Dans les farces, les femmes, qui sont illettrées, déforment le jargon juridique : cf. Colin, filz de Thévot, vers 186-190.   57 T : auancies  (Que vous progressiez.)   58 Un bon amant. « Mon gentil gallois,/ Ailleurs quérir je n’yray mie/ Une “andouille” à faire bons pois. » Parnasse satyrique.   59 Son pénis. Cf. Raoullet Ployart, note 29.   60 Juron féminin.   61 Voilà des mots bien choisis.   62 En plein air, lors de mes déplacements. Voir le vers 199.   63 C’est dans l’ordre des choses.   64 Exposée aux tempêtes et enrhumée.   65 Sur la paille d’une écurie.   66 T : cloistriez  (Qui vivons dans des couvents.)   67 Le « gras chanoine » des Contrediz de Franc Gontier, de Villon, personnifie bien cet éloge du confort et de la luxure dans lesquels se prélassaient les moines conventuels : « Il n’est trésor que de vivre à son aise. »   68 Qui me fais mousser. Leçon de R. T : Et moy beau sire qui fois croistre/ tous les iours deuant les dames   69 Exclus, privés.   70 T : contiens   71 Avant.   72 Le vocabulaire musical se prêtait à des incartades érotiques. La Fille assure le « bas » (cf. les Femmes qui font renbourer leur bas), et l’homme improvise le « dessus ». On trouvera les mêmes détournements dans une chanson de Pierre Bergeron : « Je pris le dessus, non sans rire,/ Et ma maistresse le dessous./ Nous commençasmes par nature/ Nos sons et accords tout exprès ;/ Et, las de battre la mesure,/ Je finis en bémol [débandade] après. » Cabinet satyrique.   73 Je prends ce vers et le suivant dans R.  (T offre de ce distique une lecture moins claire avec une rime du même au même : Car aucuneffois sans dessus/ Mauuais chantre est par ung desol.)  L’éditeur de 1612 place là un clin d’œil à Roland de Lassus, qui composa plusieurs chansons grivoises, dont la célèbre Fleur de quinze ans, sur un poème de Marot.   74 R : grignote  (Gringoter = chanter. Mais aussi, coïter : « C’est ung plaisant esbatement/ De ce bas clicquant instrument,/ Qui si bien tamboure et gringote. » Molinet, Débat <v. note 42>.)   75 Copule. « Les gens mariéz, par despit, disent qu’ils chantent leur première messe sur “l’autel velu”. » Béroalde de Verville. « Bé mol » est la prononciation normande de « bois mol » : pénis mou. Voir la note 72.   76 Prononciation normande de « bois quarre » : pénis dur. J.-J. Rousseau a donné l’étymologie du bécarre : « On l’appella B dur ou B quarre, en Italien B quadro. »   77 Leçon de R. T : Hault et gros   78 En épousant ma ligne mélodique.   79 Coup de reins pour coup de reins.   80 Avant de.   81 Ces 3 vers proviennent de R. T : Tout bellement sans me haster <reprise de 234>/ Et pensere aucuneffois <sans rime>/ Sil est besoing en une clause   82 T : organistes  (Jeu de mots sur l’organe viril.)   83 Jeu de mots sur « plain-chant ». Le « champ » est la partie de la femme qu’il faut labourer : « La sibylle aussitôt dans sa chambre le mène,/ Et lui montre le champ de l’amoureux déduit. » Robbé de Beauveset.   84 J’en ai à revendre.   85 T : nem — R : s’en  (Il ne me manque rien.)   86 Une partie basse contre la mienne. « [Merlin] jouoyt le dessus et trouvoit la basse contre toute preste. » Chroniques gargantuines.   87 T-R : Depuis   88 Jeu de mots sur « uni  con » : vulve lisse. (R : Unisson)   89 Redoute.   90 Ces chanteurs, dépositaires de la tradition grégorienne, passaient alors pour de vieilles barbes. « C’estoyt chose mervelleuse de nous ouÿr accorder noz mélodieuses voix (…), non point sy armonieusement comme font les chantres de Cambray ou Paris, combien touttefoys quasi taliter qualiter [presque aussi bien qu’eux]. » Nicolas Loupvent.   91 Clotaire II, né à Cambrai en 584, symbolisait l’ancien temps. « Il a [des] esperons du temps au roy Cloutaire, dont l’un n’a point de molette. » Quinze Joyes de Mariage.   92 Selon la dernière mode.   93 Ce rondeau est publié dans le Jardin de Plaisance (folio 71 r°). On le chante notamment dans la farce des Amoureux qui ont les botines Gaultier (F 9), et dans le Débat de Molinet <v. note 42>.   94 T : champs   95 T : enpleurs   96 T : seres resours  (Vous déposerez un recours lors d’autres assises.)   97 Sans être repris, sans reproche.   98 Remettons la sentence à huit jours de là. Le Gendarme cherche à gagner du temps.   99 Un report. La Fille, peu faite au jargon juridique (note 56), traduit « dilatation » : érection.   100 Citation narquoise d’un autre débat, « prouffitable pour instruire jeunes filles à marier », l’Embusche Vaillant : « Et dit-on : “Dieu, quel capitaine/ Pour faire armes ou grant conqueste !” »   101 Ce qu’on nous a dit.   102 T : il  (De la dilatation à laquelle on ne peut parvenir.)   103 À l’écart. « Ailleurs, en quelque pays a remotis. » Pantagruel, 7.   104 R : Les vieux sçavent d’amour les termes.   105 Leçon de R. T : ung coup la lance  (Courir la lance = copuler : « Elle se coucha, et luy emprès d’elle. Il n’eurent guères esté couchéz, et plus couru d’une lance. » Cent Nouvelles nouvelles.)   106 L’écu, bouclier contre lequel frappe une lance, désignait le sexe de la femme. Cf. le Trocheur de maris, vers 191.   107 Que vous avez longtemps vécu, que vous êtes vieux.   108 Vous puez le moine.   109 Leçon de R. T ne rime pas : Car iustice vous sera tinse   110 T-R : Et  (Jeu de mots sur la main mise.)   111 Le bas métier, le coït.   112 Frais.   113 Un cheval à poils gris <v. le vers 311> court aussi vite qu’un cheval à poils bruns. J’adopte la lecture de R ; T réduit ces 2 vers à : Aussi bien trotte grison que moreau   114 Leçon de R. T remplace ce vers par : mais tant seullement pource que laage/ vous surmonte cest une fois   115 Un écu déprécié vaut malgré tout son poids en or. On assiste à une bataille de proverbes.   116 T : besiaune  (Insane = folle. Rime avec « condamne ».)   117 Coquard = sot.   118 T-R : gente   119 Mignonne (vers 42), élégante.   120 « Les yeulx chassieux, couilles flastries et victz geléz. » J. d’Abundance, Lettre d’escorniflerie, T 26.   121 Leçon de R. T : Comme ung poure chat de may  (Les chats nés au mois de mai n’avaient aucune valeur : « Et dois sçavoir, si tu es bon devin,/ Que chatz de May ne vallent une puce. » J. Molinet, Débat d’Avril et de May.)   122 Que dois-je dire de plus ?   123 Vers manquant. « Autre conseil ne vous puis donner, fors laisser joindre voz gens. » Thrésor des Amadis.   124 Cet « axiome de Normandie », comme l’appelle Béroalde de Verville, se lit notamment dans la farce des Chambèrières (F 51).   125 Leçon de R. T : & brief de vous ie ne vueil point/ Car vous nestes point quil me fit/ Ce quil me feroit   126 Une raide verge (lat. vena). « –Il a jà une verte vaiyne./ –Au moyns serez-vous bien joyeuse/ Quant ma queue verte sentirez. » Les Femmes qui se font passer maistresses, F 16.   127 En faisant durer le plaisir. « Pauline, qui n’estoit pas mal contente de ce long travail, s’estonnoit de la longue haleine de son piqueur. » (Bandello+Belleforest.)  Quoi qu’en disent les personnes mal informées, « coup » avait la même acception libre qu’aujourd’hui : « Ung jeune fils qui se fiança,/ À sa fiancée emprunta/ Ung coup sur le temps advenir. » (Sermon joyeux d’un Fiancé.) Cf. Frère Guillebert, vers 90.   128 T : quil   129 Un avocat.   130 Je remets « la cause à huitaine » (vers 288).   131 Une corde de charpentier.   132 Exhiber mes testicules. (Cf. Frère Guillebert, vers 354.)  Avec le même double sens érotico-juridique, les basochiens disaient aussi : « Mettre les pièces dessus le bureau. » Quant aux plaideurs, on les nommait « les parties ». Tout ces termes ambigus simplifiaient la vie aux avocats qui rédigeaient des causes grasses, plaidoiries carnavalesques d’une touchante obscénité. Le jugement de Cupidon (vers 414-446) est lui-même une cause grasse.   133 D’après.   134 Grup = condamné. « Son procès va donc à rebours,/ S’il est grup. » (Mistère de la Passion.) C’est un mot d’argot : « Car qui est grup, il est tout roupieulx [honteux]. » (Villon, Ball. en jargon, VII.)   135 T : disposer  (Rime précédente.)   136 T : maine  (Même vers que 421.)   137 T : toutes   138 Moine.   139 Babils, plaidoiries.   140 Merci à vous. On prononçait « grattez vos bis » : grattez vos sexes, masturbez-vous parce que vous n’aurez rien d’autre. « [Nous en sommes] quites pour un grates vos bis. » (Marchebeau et Galop, LV 68.)  Bis = vulve : « La belle fille entre les bras,/ Et river le bis à plaisance,/ Dix foys la nuyt. » Sottie de Folle Bobance.

LES PREMIERS GARDONNÉZ

Recueil Trepperel

Recueil Trepperel

 

*

 

LES  PREMIERS  GARDONNÉZ

 

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Cette sottie parisienne, sans doute jouée le 6 janvier 1492, est une « farce de collièges1 ». Le Principal du collège, nouvel avatar du Prince2 des Sots, retrouve des élèves fugueurs3. Parmi eux, le chouchou du maître, qui sera le premier guerdonné [récompensé].

À l’Épiphanie4, le 6 janvier, les collégiens célébraient la « feste du Roy de la febve ». Ils se déguisaient, puis jouaient des « farces, mommeries ou sottises » composées par eux-mêmes. Le Parlement de Paris confiait au principal du collège la rude tâche d’expurger le texte.

Source : Recueil Trepperel, nº 13.

Structure : Rimes abab/bcbc, rimes plates, avec 1 triolet, et une espèce de lai à trois rimes. Une fois de plus, le travail de l’imprimeur est de plus en plus fautif quand il approche de la fin.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

 

*

 

Sotie nouvelle à cinq personnages des

Premiers gardonnéz

 

*

 

C’est assavoir :

    LE  PRINCIPAL  [BIEN-VENU]

    L’ERMITE

    LE  COQUIN

    LE  PÈLERIN

   LE  QUART 5

 

*

 

                                          LE  PRINCIPAL  commence            SCÈNE  I

          Esse tout6 ? Où sont mes suppostz ?

          Où suis-je ? Vient-on plus céans ?

          Cecy me vient mal à propos7.

          Esse tout ? Où [sont] mes suppostz ?

5    Je cuide qu’ilz ont prins campos8 ;

         N’auray-je plus d’estudians ?

         Esse tout ? Où sont mes suppostz ?

         Où suis-je ? Vient-on plus céans ?

         Gentilz mignons, gentilz enffans,

10   Devez-vous présent reposer ?

         Ne viendrez-vous point sur les Champs9,

         Pour voz gentilz corps exposer ?

         N’est-il pas temps de composer10

         Chansons et balades nouvelles,

15   Prendre textes et les gloser

         Au vray, selon le contenu

         Par le Principal Bien-venu11 ?

         Que faictes-vous ? Levez voz velles12 !

         Me voullez-vous habandonner ?

20   Vous cherront les plumes des elles13,

         Au temps que vous devez voller

         Et mener jubilacion.

         Est-il temps de se désoller

         Et cheoir en tribulacion ?

25   Ne fust-il pas présent saison

         De mener tout esbatement,

         Actendu que le temps est bon14 ?

         Je ne l’entens point aultrement :

         Il sont mors et au finement15

30   Mes seigneurs, à Dieu je vous dis16.

               L’ERMITE           SCÈNE  II

         De profundis, de profundis

         Ad te clamavi, Domine17 !

               LE  PRINCIPAL

         Et ! qu’esse-cy ? Est tout finé18 ?

         Dois-je aller à recullorum19 ?

               L’ERMITE

35   Animabus famulorum

         Famularumque20.

               [LE  PRINCIPAL]

                                          [Est tout]21 perdu ?

         Oncques ne fus si esperdu !

               [L’ERMITE]

         Je vifz comme beste sauvaige,

         Tout reclus en ung hermitaige,

40   Sans que nully me solicite.

               LE  PRINCIPAL

         (Lais[s]ez-moy venir cest hermite ;

         Car je soye par le col pendu,

         Veu ce que je l’ay entendu,

         Se ce n’est ung de mes suppostz22.)

               L’ERMITE

45   Fratres, fratres, nolimus vos,

         Nolimus vos ignorare23

         Je rendray bien raison quare24

         Quant viendra en temps et en lieu.

         C’est grant fait que de servir Dieu ;

50   Ung chascun doit fuÿr le Monde.

               LE  PRINCIPAL 25

         (Je pry à Dieu qu’il me confonde

         Se ne vélà ung de mes gens !

         Je le congnois bien, je l’entens.

         Laissez-le venir, laissez faire.)

               L’ERMITE

55   La paix Dieu soit en ce repaire !

         Qu’i vous doint s’amour et sa grâce !

               LE  PRINCIPAL

         Beau Père, Jésus vous parface26

         Et vous donne perfection !

         Mais de quelle religion27

60   Estes-vous ? Je ne vous congnois.

               L’ERMITE

         Je me tiens, mon seigneur, ou28 bois,

         Pour acquérir mon saulvement.

               LE  PRINCIPAL

         Or, mettez jus29 l’abillement,

         Et puis nous verrons bel estat30 !

               L’ERMITE

65   Ô Dieu ! je seroyes appostat,

         Se je délaissoyes mon habit.

               LE  PRINCIPAL

         Ha ! « frère », que vélà bien dit !

         Par Dieu, si le mettrez-vous jus31 !

               L’ERMITE

         Hélas, mon rédempteur Jhésus !

70   Ne me faictes pas ceste oultraige !

               LE  PRINCIPA[L]

         Vécy ung hermite sauvaige32 ;

         En vistes-vous onc(ques) de la sorte ?

               L’ERMITE

         Vous voyez quel habit je porte,

         Il ne s’en fault plus enquérir.

               LE  PRINCIPAL

75   Pour quoy t’es-tu tant fait quérir ?

         Que ne vins-tu dès l’an passay33 ?

               L’ERMITE

         Venir n’estoit pas tout trassay34 :

         Les Festes estoient35 deffendus.

               LE  PRINCIPAL

         En ung gibet fussent pendus

80   Ceulx qui y misdrent36 empeschement !

         Vient-il que toy, pour le présent ?

         Des autres, en as-tu rien veu ?

               L’ERMITE

         Corps bieu ! il y a longuement

         Que ne les vy ne apparceu.

               LE  PRINCIPAL

85   S’ilz ne viennent, je suis déceu37.

               L’ERMITE

         Il n’est pas qu(e) aulcun ne [vous] faille38.

               LE  PRINCIPAL

         Nostre Estat seroit mal pourveu.

               LE  COQUIN 39       SCÈNE  III

         Quelque denier ou quelque maille,

         Ou quelque bon lopin de pain

90   Au povre [homs40] qui se meurt de fain !

         Pour Dieu, qui en a, si m’en baille !

               LE  PRINCIPAL

         Qu’esse que j’oy là ?

               L’ERMITE

                                               Ne vous chaille ;

         Escoutez ung peu le mien train41.

               LE  COQUIN

         Au povre homs qui [se] meurt de fain.

               LE  PRINCIPAL

95   Mais dit-il vray, ou s’il se raille ?

         S’il se mocque, que l’en l’as[s]aille,

         Et l’envoyez fouller le fain42 !

               LE  COQUIN

         Quelque denier ou quelque maille,

         Ou quelque bon loppin de pain

100  Au povre homs qui [se] meurt de fain !

               LE  PRINCIPAL

         Va-le empoingner par la main,

         Et m’admaine cel(le) truandaille43 !

               L’ERMITE

         Vous n’avez garde que g’y faille ;

         Je vous le vois quérir soudain.

               LE  COQUIN

105  Hélas ! fault-il que je m’en aille ?

         Au povre homs qui [se] meurt de fain.

               L’ERMITE

         Tirez avant, coquin villain !

         Venez devant le Principal !

               LE  COQUIN

         Hélas ! je n’ay fait aulcun44 mal :

110  Qu’avez-vous de moy entendu ?

         Je vous pry, se je suis pendu,

         Recommendez-moy à mes gens45.

         Laissez-moy aller, je me rens.

         Jesu Christe46, miserere !

115  Se je meur, je leur escripré

         Que la grant clef de nostre huche

         Est ou pertuys où je la muce47,

         Et qu’ilz gardent bien ma besace.

               L’ERMITE

         Principal, vez-le cy en place.

120  Regardez quel homme notable !

         Je cuide qu’il se tient coupable,

         Car il a grant peur de mourir.

               LE  PRINCIPAL

         Et que vient-il icy [q]uérir ?

         Veult-il présent troubler ma Court ?

125  Despoille-toy et le fais court48 !

         Il gist en mon oppinion

         Qu’il y a quelque fiction49

         Va-le despouiller vistement !

               LE  COCQUIN

         Je n’ay pas grant habillement,

130  Ne guières vestu sur le dos.

               [L’ERMITE]

         [C’est ung Sot !] Ralliamus nos50 !

                                           [LE  COQUIN]

         Je suis au point où je doibs estre51

         Principal, mon redoubtay maistre,

         Je pensoyes que vous fussiez mort.

               LE  PRINCIPAL

135   Par sainct Jehan ! tu avoyes grant tort,

         Car je n’en euz onc le couraige52.

               L’ERMITE

         Aussi seroit-ce grant dommaige

         De perdre ung [aus]si vaillant homme.

               LE  PRINCIPAL

         Or vien çà ! Déclaire-moy53 comme

140  Tu t’es habillié en ce point.

         Qu’as-tu trouvay ? Quel ver t’a point54 ?

         En l’aultre an, pourquoy ne vins-tu ?

               LE  COQUIN

         Tout n’en valloit pas ung festu.

         Nous fusmes bannis en tous lieux55,

145  En la malle grâce des dieux.

         Et puis ces paillards boulengiers

         Qui vendoient sept ou huit deniers

         Le pain qu’on a présent pour ung56.

         Quant je vy ce train et ce run57,

150  Je ne fus fol ne négligent,

         Mais couru[s] à Sainct-Innocent58

         Me fourrer avec les maraulx59.

               LE  PRINCIPAL

         Et de vivre ?

               LE  COQUIN

                                  Soubz beaulx estaulx60.

         Chacun apporte son loppin :

155  L’ung du pain [et] l’autre du vin ;

         L’ung avoit son morceau de lard,

         L’aultre des trippes61, pour sa part,

         [……………………… andouille.]62

         Chacun mect la main à la fouille63,

         Et brouon[s]64 à Gourde Pyenche65.

               L’ERMITE

160  Se treuve point quelque Laurence66

         Aulcuneffoiz sur le terrant67 ?

               LE  COQUIN

         Trouver je n’en vis oncques tant :

         Pensez qu’il y a maints assaulx68 !

               LE  PRINCIPAL

         Et du logis ?

               LE  COQUIN

                                    Soubz beaulx estaulx,

165  Je vous l’ay jà une foiz dit.

         Nous avons du guet sof-conduit69,

         Car il ne nous vient point chercher :

        Sergens n’ont garde d’approcher,

         Car il n’y a point de praticque70 ;

170  S’il viennent, on leur fait la nicque71.

         Car ilz n’y pensent trouver acquest72.

               LE  PRINCIPAL

         J’entens le train, je voy que c’est.

    On [y] brasse maint bon escot.

               LE  PÈLERIN,  en chantant      SCÈNE  IV

     « Sancte73 Michael, [da esco]74 !

175  Volo mandare75, Dieu bonum76 !

    Kyrieleyson, Kyrieleyson !

    Alleluya, alleluya ! »

               LE  PRINCIPAL

    Je croy qu’en Court il en y a…77

    Taisez-vous et faictes scilence78 !

               LE  PÈLERIN  [en chantant]

180  « Sancte Michael ! »

               LE  PRINCIPAL

                Il recommence ?

    Si fault-il que j’en voye la fin !

               L’ERMITE

    Habit porte de pèlerin.

         Je ne sçay que ce[la] peut estre.

               LE  COQUIN

         Je cuide que c’est ung fin maistre79.

               LE  PRINCIPAL

185  Par adventure qu’il cuide estre

         Entré en ung aulcun hôpital80.

               L’ERMITE

    Il n’y commence pas trop mal :

    Il en prent assez bien la voye81.

               LE  PRINCIPAL

    Va le quérir, que l’en le voye !

190  Il [est des miens]82, par adventure.

               LE  COQUIN

         Çà83, pèlerin !

               LE  PÈLERIN

             Dieu de Nature

    Le vous rende, mon doulx enfant !

               LE  COQUIN

    Il vous convient venir devant

    Le Principal, qui vous appelle.

               LE  PÈLERIN

195  A-il quelque chose nouvelle84 ?

         Je ne vueil point qu’on me ramposne85.

               LE  COQUIN

    Nenny ; c’est pour avoir l’aulmosne,

    Pour tant que vous la demandez.

               LE  PÈLERIN

    Je vous prie [que] recommendez

200  Vers luy ma [tant] pouvre personne ;

    Car par mon âme, qui me donne,

    Il fait bien et grant charité.

               LE  COQUIN

    Or, enquérez la vérité

    De ce « pèlerin », Principal !

               LE  PRINCIPAL

205  C’est ung mignon espécial,

    Je le congnoys86 bien à sa myne.

    Il ne fault jà qu’on l’examine,

         Par ma foy : je le congnoys à l’œil87.

    Despoullez-le tost, je le vueil !

210  Vous verrez, per sanctum Quoque88,

    Ung pèlerin de quando-que89 ;

    Je le voy bien à sa manière.

               L’ERMITTE

    Avallez90 la robe derrière !

    Principal, voyez quel appostre !

               LE  PÈLERIN

215  Hault le boys91, gallans ! Tout est nostre.

    Arrière, soucy ne92 meschance !

               LE  PRINCIPAL

    Mes gens me vienne[nt à la] chance93.

    Vien çà ! Dy-moy en brief langaige

    Où estoit ton pellerinaige.

               LE  PÈLERIN

220  Corps bieu ! pour vous dire le point,

    Principal, je n’y alloyes point ;

    Je ne faisoyes que par faintise.

               LE  PRINCIPAL

    Et pourquoy ?

               LE  PÈLERIN

                                       Et ! pour tant : se j’advise

    Aulcun paillard garson sergent

225  Qui me void ung baston portant

    Et me rencontre en [ung] chemin,

    Je diray que suis pèlerin94 ;

    Mais soubz l’ombre de ceste feste95,

    On leur baille bien sur la teste.

               LE  PRINCIPAL

230  Vélà trèsbeau pèlerinage !

               LE  PÈLERIN

    Item96, je gaigne davantaige,

    Soubz cest habit, aulcun[s] seigneurs97.

               LE  PRINCIPAL

    Et quelz gens ?

               L’ERMITE,  en sacoutant98

              Ce sont procureurs.

               LE  PRINCIPAL

    Les crains-tu ?

               LE  PÈLERIN

              Plus que nulle gent,

235  Car il ne font rien sans argent.

    Et puis quant tout l’argent est mis99,

    Il n’y a conffort100 ny amys.

    Unde locus101 que l’en doibt estre

    Parmy le trou d’une fenestre

240  Et par le trou d’une serrure,

    Qui n’est point mencion102 [très] seure,

    Veu qu’on ne scet pourquoy ne quant

    Estre excommunié content103.

               [LE  PRINCIPAL]

    Je n’entens point ceste raison.

               [LE  PÈLERIN]

245  Je loge bien en ma maison

    Pour une nuit tant seullement ;

    Ergo104, il s’ensuit clèrement,

    S’aulcun est vers moy despité105,

    Que je seray demain cité106

250  En mettant ung peu de papier

    Soubz la porte. C’est beau mestier !

               LE  PRINCIPAL

    Plusieurs sont en maulvais quartier

    Par maulvaises citacions.

    Combien107 qui doit, il doit payer

255  Sans aultres allégacions ;

    Mais de venir par les maisons

    Exécuter subtillement,

    Ce sont excommunications !

    Autant en emporte le vent108

               L’ERMITE

260  Si se109 fait cela bien souvent.

    Malleur à celluy qui la110 donne,

    S’il n’aparoist à la personne111 !

               LE  PRINCIPAL

    Nul ne peust de chose congnoistre

    Qui112 ne luy en fait apparestre.

265  Mais revenons à noz moutons113,

    Et plus à cecy n’arrestons.

    Est tout venu ? Il en fault ung114,

    Ce n’est pas [là] mon train commun

    Pour servir à mon appétit.

270  Qu(e) est devenu ung [mien] petit ?

    Il m’en convient avoir nouvelle.

               L’ERMITE

    Sercher le fault à la chandelle.

               LE  PRINCIPAL

    Je ne sçay s’on le trouvera.

               LE  COQUIN

    Ho ! je l’ay trouvé, vez-le là,

275  Propre com ung esmerillon115.

               LE  QUART         SCÈNE  V

    Fault-il que nous [nous] resveillon ?

    Le bon temps116 est-il revenu ?

    S’il fault que nous appareillon117,

    Je seray des premiers venu :

280  « J’ay tousjours [sotie] maintenu

    Et maintiendray toute ma vie118 ;

    Quelque cas qui soit advenu,

    J’ay tousjours maintenu sotie. »

               LE  PRINCIPAL

    Tu as gentille fantasie :

285  Tu ne fauldras point au besoing.

               LE  QUART

    J’estoye bien près, quoy qu’on [en] die ;

    Mais on ne me voit pas, de loing.

    Nonobstant que je prendray soing

    À bien servir le Principal,

290  Vous aultres qui venez de loing

    Vous l’avez entretenu mal ;

    Et pour vous dire en général,

    Se la lune119 n’est clère et belle,

    Il ne peut à mont ne à val

295  De nuyt cheminer sans chandelle.

          « Je reluys,120

          Je conduys,

      Je monstre la clère voye,

         Je vous duys

300       Et produis.

      Principal, où que je soye121,

      De vostre bien j’ay grant joye.

      Vous m’avez entretenu,

      Posay que tard venu je soye ;

305    Hault Principal Bien-venu,

      Tousjours m’avez soustenu.

      Je fusse plus tost venu, »

    Mais j’actendoye la bienvenue122.

               LE  PRINCIPAL

    Or vien [çà ! Dont]123 t’est advenue

310  Une pensée [aus]si sauvaige ?

    [Puis]que tu n’as eu tel couraige124

    Comme ceulx-cy, mal adviséz,

    Qui en leurs habitz desguiséz

    Estoient venus par-devers moy,

315  Déclaire-moy raison pourquoy

    Tu as maintenu ton est estat125.

               LE  QUART,  en sacoutant

    Escoutez deux motz…126

               LE  PRINCIPAL

                    Quel esbat !

    Pourquoy ont-ilz changié d’abit ?

               LE  QUART,  en sacoutant

    Pour tant que…

               LE  PRINCIPAL

                Paix, c’est assez dit !

320  Ilz se deffyoient ?

               LE  QUART,  en sacoutant

                Je m’en doubte127,

    Car le temps passay…

               LE  PRINCIPAL

                  Ha ! escoute,

    Tu es assez saige et subtil :

    Mes suppostz, que demandent-il ?

               LE  QUART

    De leur estat je m’esmerveil128.

325  Que je parle à vous de conseil…    Dicat in aure.129

               LE  PRINCIPAL

    L’ont-ilz dit ?

               LE  QUART,  en sacoutant

             Encor(e) plus…

               LE  PRINCIPAL

                        Quelz motz ?

               LE  QUART,  en sacoutant

    Item

               LE  PRINCIPAL

          Il va mal à propos.

               LE  QUART

    En effect, j’entens bien à eulx

    Qu’il fault que [vous] leur faciez mieulx.

               LE  PRINCIPAL

330  Fais-les130 tous venir !

               LE  QUART 131       SCÈNE  VI

                  Vez-les cy.

               LE  PRINCIPAL

    Par ce migno[nne]t132 que vécy,

    J’entens que mal estes contens,

    Et que par moy servir, aussi,

    Vous avez perdu vostre temps.

335  Vous avez esté diligens

    À moy servir, je le sçay bien.

    Parlez, ne soyez négligens,

    [Et] dictes-moy s’il vous fault rien.

               L’ERMITE

    Pour vous dire du bien le bien133,

340  Nous [vous] avons servy…

               LE  PRINCIPAL

                     Et puis ?

               LE  COQUIN

    Vous voyez l’estat où je suis.

    Je croy qu’il fault que je vous quicte.

               LE  PRINCIPAL

    Et pourquoy ?

               LE  COQUIN

              C’est134 une redicte !

    Jamais ne me fistes nul bien.

               L’ERMITE

345  Aussi, par semblable moyen,

    Il est saison que je m’en voise.

               LE  QUART

    Allons, tout beau, sans faire noise !

    Le moins débat est le meilleur.135

 

    Principal, dictes, mon seigneur :       SCÈNE  VII

350  Après toutes choses bien veuz,

    Il fault que voz gens soient pourveuz,

    Ou la chose ira mal à point.

               LE  PRINCIPAL

    Je regarderay sur ce point.

    Chascun sera content de moy.

355  Mignon, or t’en va, par ta foy,

    Et leur demande qu’il leur fault.

               LE  QUART

    Il convient batre le fer chault,

    Aultrement, tout n’en vauldroit rien.

 

    Compaignons, escoutez : je vien         SCÈNE  VIII

360  Devers vous en espicial136

    Vous dire que le Principal

    Est d’accord de vous contenter.

    Et pour tant, sans plus [cy] tarder,

    Venez sçavoir qu’il vous dira.

               L’ERMITE

365  Vienne ce qu’avenir pourra.

    De cas villain, long souvenir137.

    Au pis ne peut-il qu’avenir

    Que partir, qui138 rien ne donra.

               LE  PÈLERIN

    Aller parler [fault ; on]139 l’orra

370  Sans plus cy tenir long propos140.

               LE  QUART        SCÈNE  IX

    Principal, vécy voz suppostz ;

    Regardez que vous en ferez.

               LE  PRINCIPAL

    Je ne vueil pas que murmurez,

    Mes suppostz : dictes qu’il vous fault.

               L’ERMITE

375  Sans141 crier plus [bas ne plus hault]142,

    Après tous beaux motz blasonnéz143,

    Il fault que vous nous gardonnez144 ;

    Aultrement je ne l’entens pas.

               LE  PRINCIPAL

    Enffans, je congnoys vostre cas ;

380  Vous le ferez tirer145 à part.

    Rengez-vous chascun à l’esquart.

    Chascun emportera son don ;

    Vous aurez chascun son gardon146,

    Et ne vous ploignez point de moy.

385  Tien cestuy-cy : vélà pour toy147.

    Autant m’est Gaultier que Michault148.

               L’ERMITE

    Vous l’avez gardonnay bien hault !

               LE  PRINCIPAL

    [J’en veulx faire à mon appétit.]149

               [LE  PÈLERIN]

    [Convient-il que]150 le plus petit

    Soit tout le plus hault gardonnay ?

               LE  PRINCIPAL

390  Ce qui est donnay est donnay,

    Il n’en convient point murmurer.

    Vien çà, je te veil pardonner :

    Porte ce gardon sur151 ta manche.

               LE  COQUIN

    Principal, pour Dieu, qu’on s’avance

395  De moy donner aulcun gardon !

               LE  PRINCIPAL

    Or, tien cecy : vélà ton don152.

               LE  COQUIN

    Vous gardonnez en abaissant !

               LE  PÈLERIN

    Et puis moy, qui suis le plus grant,

    Ne seray-je point gardonnay ?

               LE  PRINCIPAL

400  Cestuy-cy te sera donnay153.

    Pense que [je] ne t’oublye pas.

               LE  PÈLERIN

    Par Dieu, mon gardon est bien bas !

               LE  PRINCIPAL

    So[u]ffise-toy144. N’en parlez plus,

    Aultrement, ce seroit abus.

405  Car selon que tous vous ferez,

    Gardon plus hault vous porterez

    Ou plus bas. Et notez ce point.

               L’ERMITE

    Je n’y entens rien.

               LE COQUIN

                Ne moy point.

               LE PÈLERIN

    Il [me] semble que tout va mal.

               LE  QUART

410  Nous sommes gardonéz à point,

    Ainsi qu’il plaist au Principal.

               LE  PRI[N]CIPAL

    Pour le vous dire en général,

    Enfans, vous estes gardonnéz ;

    Et vous ay assez ordonnéz145,

415  Selon Dieu et selon police146.

    (Il n’est si ferray qui ne glice147.)

    Affin de vous dire content,

    Prenez en gré pour maintenant.

    Tousjours aurez de mes nouvelles

420  En mes chasteaulx et mes tourelles148.

    Et nottez à mont et à val

    Que je suis vostre Principal,

    Qui vous ay tous149 entretenu.

               L’ERMITE

    Trèscher Principal Bien-venu,

425  Tousjours maintiendrons voz querelles150.

               LE  QUART

    De par moy serez soustenu

    Partout, Principal, de [par elles]151.

               LE  COQUIN

    Pour user cinquante semelles

    Soubz mes souliers152, n’en doubtez rien.

               LE  PÈLERIN

430  Principal, [très]tout ira bien,

    N’ayez pensée ne soucy.

               LE  PRINCIPAL

    Mes suppostz, je le vueil aussi.

    Vous sçavez qu’il y a mains jours

    Que mon resgne n’a point de cours153 ;

435  Et maintenant, vécy le temps154

    Que tous vous feray bien contens.

    Pensez tousjours de bien servir,

    Et à Dieu jusqu(es) au revenir !

 

                   EXPLICIT

*

1 Sottie des Coppieurs et Lardeurs, T 8.   2 Les deux mots viennent du latin princeps. Le Principal règne (vers 434) sur un État (vers 87), il possède une Cour (vers 124) et des châteaux (vers 420), il distribue des décorations à ses troupes (vers 393).   3 La désobéissance des Sots est un lieu commun. Voir le Prince et les deux Sotz, les Rapporteurs, les Sotz escornéz4 Voir l’édition d’Eugénie Droz, Recueil Trepperel, I, p. 96. Droz veut identifier notre pièce avec la « Farce des trois Coquins » dont parle la sottie des Coppieurs et Lardeurs (T 8). Elle a tort : la Farce des [trois] Coquins existe à part entière, et se trouve dans le recueil de Florence (F 53). La présente sottie ne comporte qu’un seul rôle de Coquin.   5 Le 4ème Sot. Les trois autres portent un déguisement par-dessus leur livrée de Sot, ce qui les fait changer de statut et de nom. Le rôle du Quart fut probablement écrit pour un nain ; cf. les vers 270, 272, 287, 388. La proximité des nains et des bouffons est bien connue : voir Dwarfs and jesters in art, d’Erika Tietze-Conrat (New-York, 1957).   6 Même formule – et circonstances analogues – dans le Prince et les deux Sotz, vers 48. La suite du vers se retrouve dans les Sotz escornéz, vers 224.   7 En ce jour de représentation théâtrale.   8 Congé, dans le jargon estudiantin. « Les enfans d’escolle/ Ont souvent campos. » (Godefroy.) Cf. les Sotz escornéz, vers 223.   9 Notre-Dame-des-Champs était l’un des lieux de ralliement des collégiens <Arthur Christian, Études sur le Paris d’autrefois>. Mais, tout comme l’écolier limousin de Pantagruel, ils fréquentaient aussi une rue malfamée qu’on surnommait « Champ-Gaillard » ; Cholières la qualifiait de « Champ-gaillard des bordèleries ». (Cf. la note 51 d’une autre sottie de collège, la Résurrection Jénin à Paulme.) Rappelons enfin que champ vient du latin campus, qui désigne aujourd’hui un cantonnement universitaire.   10 T : proposer   11 Le contenu bien accepté par le Principal (voir notice). Mais « Bien-venu » revient à 305 et à 424. Il peut s’agir d’un prénom, ou d’un patronyme. Ou d’un surnom : le « droit de bienvenue » (vers 308) désignait parfois les écus d’or que les collégiens offraient à leur principal lors de la foire du Lendit, et par extension, toutes les sommes qu’on extorquait aux élèves. « Se nourrissant des bienvenuës qu’il pouvoit attraper des escoliers qui vouloient apprendre à tirer des armes. » (Victor Palma Cayet.)   12 Hissez vos voiles pour venir jusqu’à moi.   13 Les plumes de vos ailes tomberont.   14 Que nous entrons dans les jours gras du Carnaval.   15 Trépassés.   16 La pièce ne pouvant être jouée faute d’acteurs, il prend congé du public.   17 « Du fond de l’abîme, vers toi j’ai crié, Seigneur. » (Psaume 130.) C’est une prière pour les âmes du Purgatoire.   18 Est-ce la fin du monde ?   19 Au piquet, dans le jargon du Quartier Latin, dont se délecte l’auteur. « L’on ne se soucyoit du pauvre Pantagruel, et [l’enfant] demeuroit ainsi à reculorum. » Rabelais.   20 T : Famulabus  (« Aux âmes de tes serviteurs et de tes servantes. » Psaume 130.)   21 T : tout est  (L’interrogation « Est tout » apparaît aussi à 33 et à 267, dans la bouche du Principal.)   22 Lesdits suppôts évoquent « les archisupposts, qui sont les escoliers desbauchéz ». (Olivier Chéreau, Le Jargon, ou langage de l’argot réformé, 1629.)   23 « Frères, nous ne voulons pas que vous ignoriez… » (Saint Paul, 1ère épître aux Thessaloniciens. « Nolumus » serait plus classique.)  L’Ermite répète tous les mots parce qu’il a oublié la fin de la citation : « …de dormientibus. » [ce qui concerne les morts.]   24 Pour laquelle : j’expliquerai pourquoi quand ça me sera revenu.   25 T : premier   26 Vous rende parfait.   27 De quel ordre religieux.   28 Au. Beaucoup d’ermites s’isolaient dans la forêt.   29 Mettez par terre.   30 T : esbat  (Nous verrons que vous avez un statut de Sot. Cf. le vers 316.)   31 Il lui arrache sa robe monacale, et fait apparaître le costume du Sot. Cf. le Prince et les deux Sotz, notes 36 et 38.   32 Pudique, alors que les moines ne rataient jamais une occasion de retrousser leur robe.   33 Ce vers et le vers 142 laissent penser que nous avons ici le second volet d’une pièce jouée l’année précédente. Le cas n’était pas rare : Amédée Porral écrivit à un an d’intervalle la 1ère Moralité de Genève et la 2ème Moralité de Genève ; Triboulet fit la même chose avec la sottie des Coppieurs et Lardeurs (T 8) et la sottie des Sotz qui corrigent le Magnificat (T 5) ; et Guillaume Coquillart avec le Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée et l’Enqueste d’entre la Simple et la Rusée.   34 T : cassay  (Pas tout tracé = pas commode, comme un chemin mal tracé.)   35 T : cestoient  (Le 4 novembre 1488, la Faculté des Arts avait interdit le théâtre scolaire lors des fêtes de la Saint-Martin, de la Sainte-Catherine et de la Saint-Nicolas. Il ne restait plus aux collégiens que la fête des Rois, et encore, avec des restrictions : voir la note 55.)   36 Mirent. Le Principal maudit ses employeurs.   37 Déçu = berné, floué.   38 Il n’est pas possible qu’un seul vous fasse défaut. Par association d’idées, « qu’aucun » semble faire venir le « Coquin ».   39 Le mendiant.   40 Homme. Voir les refrains 94, 100 et 106.   41 Mon histoire.   42 Le foin, la paille d’un cachot. Certains collèges disposaient d’un in pace où les bons pères enfermaient pendant quelques heures ou quelques jours les élèves punis.   43 Ce mendiant.   44 T : nul   45 Aux compagnons d’infortune avec qui je vis en communauté.   46 T : christi  (Jésus Christ, aie pitié !)   47 Musser = cacher. « En sa capeluche,/ On trouva tout incontinent/ Une clef d’une vieille huche. » Sottie des Vigilles Triboullet, T 11.   48 Dépouille-toi vite (de tes hardes). En argot moderne, se dépoiler = se déshabiller.   49 Tromperie.   50 « Réunissons-nous ! » Encore du jargon estudiantin.   51 Me voilà redevenu Sot.   52 Le cœur, l’envie.   53 T : mon  (Dis-moi pourquoi. Le Principal s’adresse au Coquin.)   54 Quelle mouche t’a piqué.   55 Depuis 1488, les collégiens ne pouvaient plus célébrer les fêtes hors de leur propre établissement. De même, ils n’avaient plus le droit de porter des costumes somptueux sur scène ; par défi, les jeunes comédiens se couvrirent de haillons.   56 Le prix du pain restait identique, mais son poids était redevenu réglementaire, suite à un arrêt du Parlement de Paris daté du 22 novembre 1491. La pièce fut donc jouée l’année suivante.   57 T : ieu  (Cet ordre des choses.)   58 Ce cimetière parisien abritait une véritable cour des Miracles : prostituées, « secrétaires des chambrières » [proxénètes], receleurs, alchimistes, écrivains publics, marchands, fugitifs profitant de l’immunité du lieu saint, vrais ou faux aveugles, prêcheurs, et surtout mendiants. « [Paris] estoit une bonne ville pour vivre mais non pour mourir, car les guenaulx [mendiants] de Sainct-Innocent se chauffoyent le cul des ossemens des mors. » (Pantagruel, 7.) Toute cette faune grouillait devant le miroir grimaçant que lui tendait la fameuse Dance Macabre ornant le charnier des Lingères.   59 Les mendiants.   60 Sous l’étal des marchands établis au cimetière des Saints-Innocents. Villon parlait déjà des clochards « gisans soubz les estaux ». (Laiz, 237.)   61 Les tripières ambulantes se faisaient souvent dévaliser : cf. la Confession du Brigant, note 59.   62 Vers manquant. Je déduis la rime d’après la Chanson sur l’ordre de Bélistrie, de Jehan Molinet, qui décrit les mêmes scènes de la vie de bohème : « Là ruons en nostre entonnoir [gosier]/ Mainte andoulle et maint boudin noir,/ Mainte trippe embrenée./ L’ung rongne au bout d’ung gras tailloir/ Et prend du lard en ung salloir. »   63 T : souille  (Le « s » et le « f » gothiques sont très proches.)  « Fouille ou fouillouze : bourse. » La Vie généreuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens.   64 Nous nous ébrouons, nous fuyons. Ce vers, écrit dans le plus pur argot parisien, emprunte aux Ballades en jargon de Villon : « Poussez de la quille [jambe] et brouez ! » (V.) « Gourde piarde. » (III.)   65 T : pyeuche  (Pianche = vin. « Je n’en puis plus, se je ne pie [bois]/ Quelque pianche bonne et fresche. » Condamnacion de Bancquet.)  Gourde Pyenche [bon vin] semble être la dénomination argotique de la Bonne Pie, une taverne parisienne fréquentée par des souteneurs : cf. Trote-menu et Mirre-loret, vers 131 et note 26.   66 T : lanreuce  (Une Laurence est l’équivalent d’une Margot, c’est-à-dire une prostituée, comme « Laurence la grant Chicheface » dans l’Enqueste de Coquillart.)  Le cimetière des Innocents était un lieu de racolage.   67 Territoire, en argot. « Par le terrant. » (Villon, Jargon, VIII.)   68 Des assauts sexuels. « Qu’elle ne soit de l’assault de Turquie. » (Villon, Jargon, IX.) Molinet confirme la liberté sexuelle des clochards : « Les ungz font la beste à deux dos/ Avecq joieuses cailles. » Chanson sur l’ordre de Bélistrie.   69 L’autorisation de la police, qui ne pouvait pas intervenir dans une enceinte sacrée. Or, le cimetière des Saints-Innocents appartenait à l’église du même nom.   70 D’autorisation.   71 On les nargue avec un geste obscène de la tête. « On voit que femme qui fornique/ Seult [a l’habitude de] faire à son mary la nique. » (Jehan Le Fèvre.) C’est l’origine du verbe niquer.   72 Ils savent qu’ils n’ont rien à gagner.   73 T : Saincte  (Par saint Michel, comme au vers 180.)   74 T : darescot  (« Donne-moi de la nourriture. » Voici la prière exacte : « Da escam omnibus in tempore opportuno. » Ce pèlerin affamé adore le latin de cuisine.)   75 T : mondent  (Je veux manger, bon dieu !)  Déformation toute collégienne de la parole du Christ au lépreux : « Volo, mundare ! » [Je le veux, sois guéri !]   76 T : sonen  (Bonnon rime avec éleison.)   77 Il y en a (des mendiants). Le Principal continue sa tirade précédente, qu’interrompt le Pèlerin.   78 Il s’adresse au Pèlerin. Cf. les Cris de Paris, où un Sot coupe sans arrêt la parole aux gens.   79 Un trompeur.   80 Il pense peut-être qu’il est entré dans un de ces hospices qui logeaient les pèlerins pour une nuit.   81 Il prend « le grand Chemin de l’Hospital, qui est l’ordre de Bélistrerie [mendicité] ». Pierre de L’Estoile commente ainsi un opuscule de 1490. Son auteur, Robert de Balsac, nous prévient : finiront à l’hôpital les « gens désobéissans à leur prince ».   82 T : er des mieus  (C’est peut-être un de mes Sots.)   83 T : Ce  (Venez ici.)   84 Tous les Sots rêvent de dire ou d’entendre des choses nouvelles. Cf. les Cris de Paris, vers 209.   85 T : ramposme  (Qu’on se moque de moi.)   86 Reconnais.   87 Je le reconnais à vue d’œil.   88 T : quoqz  (« Per sanctum quoque David. » Saint Fulgence.)  Devant l’aspect miteux du Pèlerin, le Principal jure « par saint Coquet ». Les étudiants ont toujours beaucoup joué avec les expressions latines : cf. la Confession Margot, note 45.   89 D’un jour, occasionnel. « Des escolliers de candoque. » Le Maistre d’escolle, LV 69.   90 Faites tomber.   91 Exclamation d’encouragement. (Cf. le Monde qu’on faict paistre, vers 24.) Ici, elle est prise au premier degré : « Levez votre gourdin ! » Voir le vers 229.   92 T : de  (Souci et malchance.)   93 D’une façon aléatoire, comme au jeu de dés. « Sorte de jeu à deux ou à trois déz. Ils joüent à la chance, joüer à la chance. » (Dict. de l’Académie françoise.)   94 Les pèlerins avaient le droit de porter un bâton ferré, qui leur servait de canne dans leurs longues pérégrinations. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 223.   95 Sous le prétexte de cette plaisanterie.   96 De même. Formule scolastique qu’on retrouve à 327.   97 J’arrive à attendrir certains hauts personnages.   98 En lui parlant à l’oreille. « On va, on vient, on saccoute à l’aureille. » Godefroy.   99 Leur a été donné.   100 Il n’y a plus d’aide qui tienne.   101 D’où il s’ensuit.   102 Mansion = demeure. C’est naturellement un latinisme (mansio).   103 On peut être expulsé sans discussion.   104 Donc. Formule scolastique.   105 Si quelqu’un est en colère contre moi.   106 Je trouverai sous ma porte une citation à comparaître.   107 Bien que celui.   108 Nouvel emprunt à Villon : Ballade en vieil langage françoys.   109 T : ce  (Pourtant, cela se fait.)   110 T : le  (Qui donne la citation à comparaître.)   111 Si cela ne concerne pas la bonne personne.   112 Si on ne la lui rend pas apparente.   113 « Sus ! revenons à ses moutons. » Farce de Pathelin.   114 Il me manque un quatrième Sot.   115 Un petit faucon, qui est propre parce qu’il se lisse les plumes.   116 Le Carnaval.   117 Que nous nous préparions à jouer.   118 Ce quatrain est chanté. On y reconnaît le refrain « Et le seray toute ma vie » : cf. le Faulconnier de ville (vers 221) et le Gaudisseur (vers 3).   119 T : la luue  (Le clair de lune qui éclaire le Principal.)   120 Encore une chanson. Elle est à la gloire du clair de lune. Pour les rapports entre la lune et la folie, v. le Jeu du Prince des Sotz, vers 184.   121 T : suis   122 T : vonue  (J’attendais la foire du Lendit pour vous payer le droit de bienvenue. Voir la note 11.)   123 T : sa donc  (Dont = d’où. Le Principal entraîne le 4ème Sot à l’écart, pour que les trois autres n’entendent pas.)   124 Tu n’as pas eu le cœur.   125 Ta condition de Sot.   126 Il parle à l’oreille du Principal. Même jeu ci-dessous.   127 Je le crains.   128 T : me smerueille   129 Il lui parle à l’oreille.   130 T : Faictes les  (Le Principal tutoie ses élèves.)   131 Il va chercher ses trois camarades.   132 Favori. « Car il estoit le mignonnet/ Du Sot renommé maistre Mouche. » Les Vigilles Triboullet, T 11.   133 Pour vous dire la vérité. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 126.   134 T : Cela est   135 Les trois Sots s’éloignent.   136 Spécialement.   137 S’il use d’un mauvais procédé, nous nous en souviendrons longtemps.   138 T : qung  (Que nous partions, si on ne nous donne rien.)   139 T : ou  (On l’écoutera.)   140 T : proces  (Les quatre Sots retournent devant le Principal.)   141 T : Dans   142 T : hault ne plus bas   143 Prononcés (nuance péjorative).   144 Récompensiez.   145 Mettre à part, comme un « cas d’école ».   146 Guerdon, récompense, galon. Cf. le Jeu du Prince des Sotz, vers 542. Le comique de la situation réside dans le fait qu’il s’agit là de gardons, c’est-à-dire de poissons, découpés dans du papier. Les sotties prennent toujours les expressions au pied de la lettre. Cela explique pourquoi l’auteur n’emploie jamais les formes courantes guerdon et guerdonner. Le poisson renvoie traditionnellement au Carême, qui suit les réjouissances festives et théâtrales du Carnaval, dont l’Épiphanie donne le départ. Usant d’une symbolique parfaitement claire, l’auteur nous dit que les jours maigres sont déjà là.   147 Il épingle un énorme gardon sur la manche du 4ème Sot.   148 J’en donne autant à l’un qu’à l’autre. Mais l’auteur avait intérêt à mettre le véritable nom des comédiens, pour faire rire leurs camarades dans le public.   149 Vers manquant. Je le supplée en piochant dans une lettre de Louis XI au Parlement de Paris (1480) : « J’en veulx faire à mon appétit, et non pas au vostre ! »   150 T : Comment il quel   151 T : sier  (Il épingle un gardon moins gros sur la manche de l’Ermite.)  Le galon que les sous-officiers portent sur leur manche s’appelle aujourd’hui la « sardine ».   152 Il épingle un petit gardon au Coquin.   153 Il épingle un gardon minuscule au Pèlerin.   154 Que cela te suffise. Allusion possible à une chanson : « Souffise-toy, povre cueur douloureux. » Löpelmann, n° 562.   155 Je vous ai donné assez de décorations.   156 Selon ma méthode de gouvernement.    157 Même les chevaux bien ferrés peuvent glisser : tout le monde peut avoir un moment de faiblesse. « N’est si ferré, comme on dit, qu’il ne glisse,/ Ne si saiges qui n’ayent sottes cervelles. » Pierre Gringore.   158 Certains collèges gothiques ressemblaient à des châteaux.   159 T : tousiours   160 Nous soutiendrons votre cause. « Maintenir la bone querele du royaume de France. » Jehanne d’Arc.   161 T : parrelles  (En leur nom, au nom de vos querelles.)   162 En marchant pour votre cause… ou en donnant des coups de pied aux fesses de vos ennemis.   163 Qu’il y a beaucoup de jours dans l’année où mon règne de Prince des Sots n’a pas cours.   164 La période du Carnaval.

 

LES FEMMES QUI FONT RENBOURER LEUR BAS

 

Boccace, Décaméron, BnF.

Boccace, Décaméron, BnF.

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LES  FEMMES  QUI  FONT

RENBOURER  LEUR  BAS

*

 

Cette farce normande fut écrite au début du XVIe siècle.

Un bât est une selle d’âne1 composée de deux couches de cuir, molletonnées avec du rembourrage. Lorsque ce rembourrage se tasse et rend le bât inconfortable, on le fait changer par un sellier. Voilà l’action qui est décrite au premier degré. Au second degré, le « bas » désigne le sexe des femmes, qu’un « rembourreur de bas » doit fourrer avec son bâton afin d’y répandre de la bourre.

Source : Recueil de Florence, nº 36.

Structure : Rimes plates, mêlées de rimes croisées. Avec 2 triolets.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

 

*

 

Farce nouvelle des

Femmes qui font

renbourer leur bas

 

*

 

À quatre personnages, c’est assavoir :

    LA  PREMIÈRE  FEMME

    LA  SECONDE  FEMME

    ESPOIR

    DE  MIEULX 2

*

 

                                            LA  PREMIÈRE  FEMME  commence         SCÈNE  I

            Ma voisine, en cest esté,

            Trop vivons sans esbatement3.

               LA  SECONDE  FEMME

            Vous en dites la vérité,

           Ma voisine, en cest esté.

               LA  PREMIÈRE

5   C’est bien cas de nouvelleté

         Que n’y ouvrez4 d’ente[n]dement.

         Ma voisine, en cest esté,

         Trop vivons sans esbatement.

               LA  SECONDE

         « Besongner » nous fault autrement,

10   Et faire rembourrer noz bas5.

               ESPOIR 6               SCÈNE  II

           Or escoutons tous ces débatz.

               DE  MIEULX

         Il nous fault renoncer noblesse,

         Disant que ne le sommes point7.

               LA  PREMIÈRE           SCÈNE  III

         Par mon âme ! mon bas me blesse.

               LA  SECONDE

15   Par mon âme ! le mien me point

         Merveilleusement8, tant est chault.

               LA  PREMIÈRE

         Le mien me tue.

               LA  SECONDE

              Il ne m’en chault.

               LA  PREMIÈRE

         Mon mal vous ne sçavez, en somme.

               LA  SECONDE

         Ne le baillez pas à ung homme

20   Vieil, qui ne le scéroit9 fourrer.

               LA  PREMIÈRE

         Allons-m’en faire rembourrer ;

         Prenez le vostre, j’ay le mien.

               LA  SECONDE

         Aussi ay-je dessoubz mon bras.

               LA  PREMIÈRE

         Il nous fault trouver le moyen

25   Qu’il nous face le cuir10 bien gras.

               [LA  SECONDE]

         Regardez-moy, suis-je bien necte ?

         Secouez ung peu ma cornette,

         Et la mectez dessus mon front.

               LA  PREMIÈRE

         Suis-je bien ?

               LA  SECONDE

                                    Ouy.

               LA  PREMIÈRE

                                                     Or, alon donc

30   En faisant bonne contenance.

               LA  SECONDE

         S’ung de ces seigneurs cy s’avance,

         Il le nous fauldra saluer.

               LA  PREMIÈRE

         Se nous avions ung [bon sellier]11,

         Bien [il] nous feroit nostre ouvraige.

               LA  SECONDE

35   M’ai[t] Dieulx12 ! il ont beau parsonnage.

               LA  PREMIÈRE

          Il sont au milieu de leur aige.

         Je ne sçay s’il ont bons « outilz ».

               ESPOIR                   SCÈNE  IV

         Il nous fault faire des motifs13

         Et leur demander où elles vont.

               DE  MIEULX

40   Attens, elles nous saluront.

               LA  PREMIÈRE            SCÈNE  V

         Jésus14 vous doint joye et santé,

         Gentilz seigneurs, en équité !

               ESPOIR

         Et vous aussy, belles bourgoises !

               DE  MIEULX

         Qu’elles sont doulces et courtoises !

               ESPOIR

45   Qu’el ont le… cueur15 franc et entier !

               DE  MIEULX

         Où allez-vous ainsi errant ?

               LA  PREMIÈRE

         Nous allons serche[r] ung sellier

         Pour embourer nos bas devant.

               ESPOIR

         Or n’alez plus nully serchant16,

50   Car nous sommes ce qu’il vous fault.

               LA  SECONDE

         Certainement, sans nul deffault,

         Mon seigneur, j’en suis trèsfort aise.

               ESPOIR

         Monstrez-les-nous !

               LES  DEULZ  FEMMES  ensemble

                                             Ne vous desplaise17 !

               ESPOIR

         Il ont besoing de bien estendre18.

               LA  PREMIÈRE

55   Mon seigneur, le cuir est bien tendre :

         Boutez-y le « baston » de mesure19.

               DE  MIEULX

         Il fault icy bonne embourreure.

               LA  PREMIÈRE

         Embourrez-le bien, quoy qu’il couste.

               LA  S[E]CONDE

         Ung an eut à la Penthecouste

60   Que [le mien]20 ne fut rembouré21.

               LA  PREMIÈRE

         Vrayment, c’est par trop demouré :

         Je m’esmerveil(le) qu’il n’escorchoit.

               LA  SECONDE

         N’osoyes : mon mary y estoit,

         Qui me tenoit bien à destroit22.

65   Pour dire, le trou est estroit !

               ESPOIR

         La mort bieu ! g’y mectroy la verge23.

               LA  SECONDE

         Gardez bien qu’il ne soit [trop] large !

         Boutez-la dedans par mesure.

               DE  MIEULX

         Il sera bien, je vous assure,

70   Car mon baston est bien petit.

               LA  PREMIÈRE

         C’est trèstout cela qui me duist,

         Mais qu’il soit gros à l’avenant.

               DE  MIEULX

         Il est bien pointu par-devant,

         Mais il est gros enprès le manche.

               LA  PREMIÈRE

75   Mais qu’il entre de croc ou de hanche24 !

         Il soufist, mais qu’il soit dedans.

               ESPOIR

         Il fault tirer ce cuir aux dens25,

         Pour le faire ung petit croistre.

               LA  SECONDE

         Par celuy Dieu qui nous fist naistre,

80   Vous le met[e]z trop coup à coup !

               ESPOIR

         Est-il bien ?

               LA  SECONDE

                                 Encore ung coup !

               ESPOIR

         Il ne reste qu’à l’embourer ;

         Quel bourre y voullez[-vous] fourrer ?

               LA  SECONDE

         Vrayment, sire, pour le plus seur,

85   Je voys demander à ma seur26

         De quoy fait embourrer le sien.

         Seur, quel bourre metz-tu au tien ?

               LA  PREMIÈRE

         Nostre Dame ! je n’en sçay rien,

         Quant est à moy ; avisez-y.

               DE  MIEULX

90   La boure d’ung estronc moysi

         Bonne seroit : elle est souesve27.

               LA  SECONDE

         Par mon âme, je croy qu’il resve !

         Et ! voicy ung trop bon raillard !

               LA  PREMIÈRE

         Mais de la bourre d’ung couillart28 :

95   Il n’y a rien plus advenent.

               LA  SECONDE

         Rien n’y a plus adoulcissant ;

         Boutez-y-en, je vous en prie !

               ESPOIR

         Ho, dame, vous serez servye !

               LA  PREMIÈRE

         Au mien, boutez-y-en aussi,

100  Je vous en pry, ung bon loppin.

               DE  MIEULX

         Aura-il assez de cecy ?

               LA  PREMIÈRE

         Ha ! s’aura mon, par sainct Gobin !

         Or avez-vous trèstout parfait ?

               [DE  MIEULX]29

         Ouy dea, tout cecy est parfait.

105  Au moins tantost, que je ne mente.

         Fault-il point couldre ceste fente ?

               LA  PREMIÈRE

         Il est trèsbien, je m’en contente.

         Nous faisons [cy] trop longue atente,

         Ma seur ; estes-vous despeschée ?

               LA  SECONDE

110  L’euvre sera tost achevée,

         Il ne fault que ung peu bouter.

               LA  PREMIÈRE 30

         Ha, dea ! je vous ve[u]il contenter

         De vostre peine, c’est raison ;

         Que vous fault-il ?

               DE  MIEULX

                                           Sans achoison31,

115  Ce que vouldrez, je vous pardonne.

               LA  PREMIÈRE

         Tenez, vélà que je vous donne ;

         Estes-vous bien de moy content ?

               DE  MIEULX

         J’en vouldroye [bien] avoir autant

         De tous ouvrayges32 que je foiz !

120  Au moins, baisez-moy une foiz

         Ains que départez de ce lieu.

               LA  PREMIÈRE

         Voulentiers, pour [vous] dire adieu.

         Ne vous chaille : dor[é]navant,

         Je vous viendray voir plus souvent.

               DE  MIEULX

125  Quant vous plaira, tout à commant33.

               LA  PREMIÈRE

         Certeinement je m’en vois voir

         Que ma voisine peut tant faire.

               DE  MIEULX

         Vous ferez bien vostre debvoir.

               LA  PREMIÈRE

         [Il est]34 bien temps de nous retraire,

130  [Ma] seur ; av’ous payay vostre homme ?

               LA  SECONDE 35

         Il ne [me] reste pas grant somme ;

         Or tenez, vélà vostre compte.

         Se n’est assez, dites sans honte.

               ESPOIR

         J’en ay as[s]ez, je m’en contente.

135  Ne m’espargnez36, mignone gente.

               LA  SECONDE

         Certes, je suis bien conseill[é]e37.

               [ESPOIR]

         À tout le moins, une acollée

         Me fault avoir et ung baiser.

               LA  SECONDE

         Pas ne le vous doibs refuser.

140  Adieu vous dy jusqu(es) au reveoir38 !

               ESPOIR

         Je pry à Dieu de mon pover

         Qu(e) il vous doint [tout] vostre désir39 !

               LA  PREMIÈRE

         Adieu jusques au revenir,

         Qui sera bien-tost, pour vous veoir40.

               DE  MIEULX

145  Ce que ferez sera debvoir41.

         Adieu vous dy, la belle fille !42

               LA  PREMIÈRE            SCÈNE  VI

         Ce mignon-là sçait bien le stille43 :

         Il « besongne » bien sans cesser.

               LA  SECONDE

         [Et] l’autre m’a fait chose utille.

               LA  PREMIÈRE

150  Le mien44 n’a garde de me blesser,

         Ma foy : il est bien45 eslargy !

               LA  SECONDE

         Le mien ne l’estoit qu’à demy ;

         Mais présent, est oultre mesure.

               LA  PREMIÈRE

         Onc46 ne fut si bon[ne] embourreure

155  Qu’il m’y a mis, à mon advis…

         Il est bas[se] heure47 ; je vous pleuvis48 :

         Allons-nous-en hastivement.

               LES  DEULX  FEMMES  ensemble

         Mes seigneurs, à Dieu vous command49 !

               ESPOIR                 SCÈNE  VII

         Certes, j’ay eu trèsbon pay(e)ment.

160  Aussy50 estoit nostre adventure.

               DE  MIEULX

         J’ay bien ouvert son bas devant.

               ESPOIR

         Certes, j’ay eu trèsbon payment.

               DE  MIEULX

         Porté m’y suis honnestement :

         Je luy ay51 fait bel[le] ouverture !

               ESPOIR

165  Certes, j’é eu trèsbon payment.

         [Aussy] estoit nostre adventure.

               DE  MIEULX

         Mon compaignon, sans nul murmure,

         Il nous fault aller pionner52

         En quelque lieu de cest argent.

               ESPOIR

170  Or, alon au Lion d’Argent53

         Toute la nuyt bien chopiner54.

               DE  MIEULX

         Il est temps de nous en aler,

         Car il est tard. Disons adieu.

               ESPOIR

         Seigneurs qui estes en ce lieu,

175  Vous avez cy veu noz esbatz,

         Et avez bien peu voir le stile

         Com les femmes de ceste ville

         Font devant embourrer leur bas.

         Des bonnes55 nous ne parlons pas.

180  Cy56 avons fait nostre povoir.

         Encore, elle[s aur]ont espoir

         De mieulx en mieulx y procéder,

         Donnant57 argent pour rembourrer,

         [S’on se]58 voullus[t] habandonner

185  À bien leur faire courtoisie.

         Vous plaise de59 nous pardonner

         S’avons failly, je vous en prie !

 

              EXPLICIT

*

1 Les bourgeoises se déplaçaient à dos d’âne. L’expression « bâter l’âne » a un sens érotique : « Pour parler en paroles couvertes, on a dit “ baster l’asne ” pour signifier faire, verminer, besongner. » Béroalde de Verville.   2 Espoir-de-mieux est une entité allégorique, ici fragmentée en deux personnages distincts. L’expression « espoir de mieux » apparaît comme une signature <voir la note 53> aux vers 181-182. Jelle Koopmans (Recueil de Florence, p. 506) croit reconnaître dans cette locution « la devise de François Girault, auteur du Moyen de soy enrichir », publié vers 1530. Mais avant d’être une devise assez commune, « espoir de mieux » est d’abord un cliché qui résume bien la mentalité médiévale, faite de nostalgie du passé, d’inquiétude face au présent, et d’espoir dans l’avenir.   3 Sans coït. « Par culz sont beaulx esbatemens. » XLI chansons.   4 F : ouures  (Œuvrer d’entendement = faire preuve de bon sens.)   5 « Femme, pour embourer son bas,/ Perdra plainement la grant messe. » Guillaume Coquillart.   6 Les hommes sont à l’écart, mais ils entendent les femmes. Les deux groupes vont dialoguer séparément, avant de se rejoindre au vers 41.   7 Que nous ne sommes pas nobles, afin de nous faire passer pour de vulgaires selliers.   8 Me pique excessivement.   9 Saurait. C’est un des normandismes qui ont échappé à l’imprimeur, avec sercher (vers 47 et 49), av’ous (130), pover (141), plévir (156), et la rime -erge -arge aux vers 66-67.   10 Le sexe. « Vostre cuyr, qui si fort vous point [pique]. » (Jehan Molinet.) Comme dira Restif de La Bretonne, elles veulent avoir « la charnière graissée ».   11 F : collier  (Cf. le vers 47.)   12 Que Dieu m’assiste !   13 Nous devons jouer les résolus. « Colléricque,/ Hardy, motif et esveillé. » Les Femmes qui font refondre leurs maris, BM 6.   14 F : Dieu  (Cf. les Rapporteurs, vers 107.)   15 Les deux hommes ne connaissent pas encore le cœur de ces dames, mais ils voient leur « cuir » symbolique, puisqu’elles le portent sous le bras (vers 22-23).   16 Le nobliau contrefait l’accent provincial de son interlocutrice.   17 Les femmes ne veulent pas montrer leur bas devant tout le monde. La première entraîne De Mieux derrière le rideau de fond, et la seconde y emmène Espoir.   18 F : entendre  (Vos bâts ont besoin d’être étendus, dilatés : vers 78.)   19 De taille raisonnable. Ce bâton sert à enfoncer la bourre jusqu’au fond du bât.   20 F : la mienne   21 F : rembouraye  (qui ne rime pas avec « demouré ».)   22 « Qui me surveillait étroitement. » Koopmans, note 18.   23 Le bâton de bourrelier. Dans sa note 19, Koopmans prétend que nous avons là une « rime dite parisienne ». Or, cette rime est tout aussi bien normande. Entre mille exemples, cf. le dialogue normand du Gentil homme et son page, où « charge » rime avec « per-ge ». Cf. la sottie normande de la Réformeresse, où « serge » est noté « sarge » et rime avec « charge ».   24 De gré ou de force. « Que l’ayez de croq ou de hanche. » Charles d’Orléans.   25 Métaphore du cunnilingus.   26 Ma commère.   27 Suave, douce comme le duvet qui couvre un étron moisi. « Qui est la plus douce plume du monde ? C’est celle d’un estront musy. » Joyeusetéz, XIII.   28 F : conillart  (Vers trop long. Le « n » et le « u » étaient le même caractère d’imprimerie, ce qui généra d’innombrables coquilles ; voir la note 45.)  La bourre d’un couillard est évidemment le sperme. Naguère, on souhaitait « bonne bourre » aux nouveaux mariés.   29 F : ESPOIR  (Voir la note 17.)   30 Elle revient en scène, avec De Mieux.   31 Sans discussion.   32 F : ouuraygez  (Pour tous les travaux que je fais. Les deux nobles <note 7> n’ont pas l’habitude d’être payés pour accomplir « l’ouvrage de reins ».)   33 Je suis à votre commandement.   34 F : Cest   35 Elle sort de derrière le rideau, avec Espoir, et elle s’adresse à lui.   36 « On dit Ne m’espargnez pas, pour dire : Employez-moy librement. » Dict. de l’Académie françoise.   37 Votre conseil est bon.   38 F : reuenir  (Confusion avec le v. 143. La rime pouver [pouvoir] est typiquement normande.)   39 « Je prie Dieu qu’il vous doint tout vostre désir ! » Marie de Clèves.   40 F : voeir   41 Vos désirs sont des ordres.   42 Les deux hommes s’éloignent.   43 Connaît son affaire.   44 Mon bât (vers 14).   45 F : bieu   46 F : Que   47 Il est tard (vers 173). « Il fut question de faire retraicte, car il estoit basse heure. » Vincent Carloix.   48 Je vous avertis. « Se ce ne faites, je plévis :/ Toutes vos gens seront occis ! » Renart le contrefait.   49 Je vous recommande. Ce congé s’adresse au public. Les femmes sortent, et leurs gigolos concluent la pièce.   50 F : Cy  (Notre aventure fut aussi très bonne. Je corrige également le refrain 166.)   51 Koopmans : au  —  Cohen : ay   52 Boire du piot [du vin], en argot. Les nobles savaient déjà s’encanailler !   53 Célèbre étuve rouennaise, qui eut la gloire de voir passer Jeanne d’Arc lorsqu’on la mena au bûcher, et l’honneur d’être fréquentée par les Conards de Rouen. Les Triomphes de l’Abbaye des Conards racontent que cette confrérie joyeuse, très impliquée dans le théâtre comique, organisa en 1540 une procession parodique à laquelle participait « un personnage nommé Espoir, [qui] tenoit en sa main une espoire ou sphère d’or » en déclamant des vers portant sa signature : « Qu’Espoir riant, aux jeunes favorable,/ Face revoir ce qu’on oste à vos yeux ! » Loin derrière, « Noblesse battoit le linge sur une selle. » Ce même opuscule nomme le Lyon d’argent et d’autres étuves de la ville parmi les « cartiers vénériens » et les « lieux dangereux ».   54 Boire des chopines. Mais aussi : culbuter, faire tomber d’une poussée. Les étuves étaient mixtes (les dames venaient notamment s’y faire « raser le pénil »), et elles comportaient des lits. On y passait la nuit à boire, à jouer aux dés, ou à copuler. Cependant, on n’y faisait pas de théâtre ; les Conards du Lion d’Argent préféraient les halles, plus spacieuses, « Pour recevoir des gens un million,/ Plus que n’avons de coustume au Lyon ». (Triomphes de l’Abbaye des Conards.)   55 Des femmes honnêtes.   56 F : Gy   57 F : Donnent   58 F : Sommes  (Pour peu qu’on veuille s’abandonner.)   59 F : a

 

TOUT-MÉNAGE

Recueil du British Museum

Recueil du British Museum

*

TOUT-MÉNAGE

*

Cette sottie rouennaise fut écrite après 1513. On peut regretter qu’elle porte le nom du plus insignifiant des trois personnages qui lui donnent vie, et pas le nom de Besogne-faite, une chambrière cossarde, menteuse, hypocrite, voleuse, médisante, aguicheuse, maladroite, geignarde et lascive. Besogne-faite est certes paresseuse, mais sa patronne Tout-ménage1, qui se limite à donner des ordres et à fréquenter les églises, ne l’est pas moins ; quant au Fol, qui se dit tantôt soldat et tantôt médecin, il ne travaille pas puisqu’il est fou.

Source : Recueil du British Museum, nº 48.

Structure : Rimes abab/bcbc, rimes plates avec de fortes irrégularités.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

 

*

 

Farce nouvelle de

Tout-ménage

*

 

À troys personnages, c’est assavoir :

    TOUT-MESNAGE

    BESONGNEFAICTE,  la chambèrière, qui est malade de plusieurs

                                                    maladies, comme vous verrez cy-dedans2.

    LE  FOL,  qui faict du médecin pour la guarir.

 

*

 

TOUT-MÉNAGE

 

 

                             LE  FOL  commence                      SCÈNE  I

          Dieu gard de mal la compaignye !

          Hault et bas, Dieu vous gard trèstous !

          Je viens tout droit de Lombardie,

          Où j’ay veu donner de beaulx coups ;

5      À peu que ne fus3 bien escoux

          De ces Suisses et Millannoys !

          « Plus cher auroye4 perdre cent so[u]lz

          Que d’estre icy deux jours ou troys

        (Ce dis-je5) ! Ma foy, je m’en voys :

10      Je ne vueil point suyvir la guerre ! »

                             TOUT-MESNAIGE,  primo       SCÈNE  II

           Trouver me fault en ceste terre

           Quelque chambèrière esgarée,

           Mais qu’elle ne soit point parée

           Ne tiffée6 comme sont beaulcoup ;

15   Car ilz ne font que gaster tout7.

           [……………………….. -aille,]

           Mais j’en vueil d’une bonne taille,

           Qui ne soit point encore usée8,

           Et qui vous fille une fusée9

           Tout soubdain, et voyse au moulin10

20   Hault et bas ; [et] soir et matin,

           Au marché et à la fontaine :

           Une garse11 faicte à la peine.

           Par ainsi, seroys bien heureuse.

                             BESONGNEFAICTE,   primo      SCÈNE  III

           Se trouvasse une12 malheureuse

25   Maistresse, il courroit bon temps.

           Mais en attendant, je prétens

           Que trouveray quelque fortune13,

           Et que Dieu m’en envoyera une

           Qui me sera bonne et propice.

            LE  FOL                SCÈNE  IV

30   Je viens de veoir une nourrisse

           Qui estoit encore pucelle14,

           Ce disoit ; et vouloit que feisse

           Cela15, et souffla la chandelle.

           « Mais (dis-je16), se la despucelle,

35   Je seroys en bien grand dangier

           De luy rompre ventre et forcelle17. »

           Dont la laissé, pour abréger.

                             TOUT-MESNAIGE         SCÈNE  V

           Avoir me fault, sans plus songer,

           Maintenant une chambèrière

40   Pour aller au vin pour [mieulx] boire18,

           Au marché et à la fontaine,

           Qui soit doulce, non pas haultaine,

           Pour me servir à mon besoing.

                             BESONGNEFAICTE

           J’apperçoys bien venir de loing

45   Une femme qui a affaire

           (Ce croy-je) d’une chambèrière.

           Vers elle m’en voys d’une tire.

                             TOUT-MESNAIGE

           Bien tost seray hors de martyre :

           Car là-devant, voy une fille

50   Qui me semble belle et gentille,

           Et cherche maistre, à mon advis.

                             LE  FOL              SCÈNE  VI

           Nostre chat print une souris

           Hyer au matin, enmy nostre astre19 ;

           Mais je fus si sot villenastre

55   Que je luy cuidoye bien oster :

           Et il s’en vint20 à moy jouster

           Et m’esgratigna le visaige.

           Une aultre foys, seray plus saige ;

           Car je vous prometz, par ma foy,

60   Qu(e) à chat jamais ne me jouray21 :

           Il est trop dangereux des gris22 !

                             TOUT-MESNAIGE          SCÈNE  VII

           Dieu vous gard, la fille au cler vis23 !

           Que quérez-vous, ma doulce amye ?

                             BESONGNE-FAICTE

           À servir, je vous certifie,

65   Quelque bonne femme de bien.

                             TOUT-MESNAIGE

           Que sçavez-vous faire ?

           [BESONGNE-FAICTE

                                                            Rien.

                             TOUT-MESNAIGE]24

                                                                            Rien ?

                             BESONGNE-FAICTE

           De cela ne vous soucÿez,

           Car je [vous] serviray si bien

           Que contente de moy serez.

                             TOUT-MESNAIGE

70   Dictes combien vous gaignerez.

                             BESONGNEFAICTE

           Maistresse, ce que vous vouldrez ;

           Nous n’en serons point en discort.

                             TOUT-MESNAIGE

           Se servez bien, je me fais fort

           Que vous feray beaucop de biens,

75   Car je ne vous retiendray riens25.

           Venez-vous-en avecques moy !

                             BESONGNEFAICTE

           Allez devant, je vous suyvray,

           Et dusse26 aller jusques à Caen27.

                             LE  FOL             SCÈNE  VIII

           Je vouldroys estre bourdiquen28

80   Des Chartreux ou des Célestins.

           Ou que fusse courtier de vins.

           Ou ung esprouveur de triacle29 :

           Dieu sçayt que feroys beau miracle

           De médecine, bien souvent !

85   Je criroys : « À la malle dent30 !

           À ce triacle et métridal31 ! »

           J’en guariroys maint du hault mal32

           Et de la malle maladie33.

           Car je suis maistre en Conardie34,

90   Médecin et cirurgien,

           Autant à Londres qu’à Rouen.

           Je mens : je suis apoticaire

           Du grant souldan35 qui est au Caire,

           Maistre passé en theologie36 ;

95   Et estudioys en Tur(e)quie

           Avecques Guillery Gambette,

           Dedans la ville de Tollette37,

           L’année qui vient… M’entendez38 vous ?

                             TOUT-MESNAIGE         SCÈNE   IX

           Ma chambèrière, mon cueur doulx :

100  Aller me fault à la boucherie.

           Comme est vostre nom, je vous prie ?

           De tout le moins, que vous congnoisse.

                             BESONGNEFAICTE

           On m’appelle, à nostre parroisse,

           Besongnefaicte39 ou Saudouvray.

                             TOUT-MESNAIGE

105  Besongnefaicte ? Av’ous dit vray ?

           Ce sont deux noms assez plaisans…

           Or tenez, voylà douze blancs40

           Pour aller à la boucherie.

                             BESONGNEFAICTE

           De grande joye ma bouche rie41 !

110  À chascune foys que j(e) iray,

           De bonne chair achepteray,

           Se je puis, pour ma bonne maistresse.

                             Pausa, en allant. 42

           « Le mal d’amour si fort me blesse

           Que je ne sçay que j’en feray ;

115  Et croy fermement qu’en mourray,

           Se n’en suis bien tost assouvie. »

             LE  FOL               SCÈNE  X

           Et ! qu’avez-vous, ma doulce amye ?

           Vous me semblez bien fort malade.

           Vous fault-il chanson ne ballade

120  Pour vous esjouir ung petit43 ?

                             BESONGNEFAICTE

           Nenny. J’ay perdu l’appétit,

           Car je n’ay [plus] joye ne lyesse.

                             LE   FOL

           Qu’avez-vous ? Dictes quel mal esse.

           Tant vous estes descoulourée !

125  Que vous faictes la pippe-souée44 !

           Vous estes en bien grand dangier

           D’estre folle et de enragier

           Du mal dont vous estes frappée ;

           Car vous estes bien attrappée

130  Du mal d’amours, qui fort vous picque.

                             BESONGNEFAICTE

           Estes-vous donc de la praticque45 ?

           Il semble que le saichez bien.

                             LE  FOL

           Ouÿ dea, je suis surgïen46.

           Je voys47, congnoys in facie48

135  Que le mal d’amours, hodie,

           Vous a féru49 jusques au vif.

           Mais il vous fault ung rétrainctif50

           Et de la vraye méd[e]cine.

                             BESONGNEFAICTE

           Que je paye pinte ou chopine,

140  Et que j’en aye pour [mon argent]51 !

           Car je ne puis, par mon serment,

           Faire ouvraige de mes deux mains.

                             LE  FOL

           Il vous fault de l’huylle de rains52 :

           Par ainsi, vous serez guarie.

145  Et puis prendre la raverdie53

           Avecques quelque verd gallant54.

                             BESONGNEFAICTE

           Et qui vous en a aprins tant ?

           Que vous estes grant escollier !

                              LE  FOL

           Je fus [passé] maistre au Sollier55,

150  Avec les veaulx56 à ma grant-mère ;

           Et estudié57 en grammaire,

           En poyterie58 et plusieurs ars,

           Que n’y gaignay pas deux liars.

           Ce fut autant de temps perdu.

155  Mais maintenant, suis entendu59

           En médecine ; et davantaige,

           À ceste heure suis aussi saige

           Qu’oncques-puis ne fournasmes-nous60.

             BESONGNE-FAICTE

           Estre vouldroys avecques vous :

160  Vous sçauriez ma desconvenue…

           Mais j’ay paour que ne soye batue,

           Car je demeure longuement.

           Vers ma maistresse vistement

           Je m’en revoys. Adieu vous dy !

165  Je vous reverray près d’icy,

           Quelque journée, plus à loysir,

           Si c’est de Dieu le doulx plaisir.

           Adieu vous dy, et grand mercy !

                             LE  FOL

           Mais la vostre ! Que [l’ayez cy]61 !

170  Faictes tout ce que vous ay dit,

           Et vous serez sans contredit

           Bien tost de vostre mal guarie.

                             BESONGNE-FAICTE      SCÈNE  XI

           Forger fault une menterie

           En m’en retournant à l’hostel62.

175  Une en ay soubz mon hasterel63,

           Je ne m’en soucye desjà plus.

                             Pausa, en s’en retournant.

           Hau ! maistresse, ouvrez-moy l’huys64 !

           Le bouchier viendra à ceste heure.

                             TOUT-MESNAIGE        SCÈNE   XII

           Que tu as faict longue demeure !

180  Elle deust desjà estre cuytte.

                             BESONGNE-FAICTE

           Il tuoit ung mouton d’eslite65,

           De quoy il vous doibt apporter.

           Et n’ay osé riens [r]apporter.

           Mais il m’a promis sur sa foy

185  Qu(e) icy sera si tost que moy.

           Et luy ay baillé de l’argent.

                             TOUT-MESNAIGE

           Tu es bonne fille, vrayement.

           [Or,] pense à faire ta besongne :

           Prens ung fizel et ta quelongne66.

190  Et tu allumeras ton feu,

           Tandis que m’en iray ung peu

           À la messe pour Dieu prier.

                             LE   FOL            SCÈNE  XIII

           Perdu suis que je ne puis pier67 ;

           Car j’ay si grant soif, sur mon âme,

195  Que je ne sçay si suis homme ou femme68.

           Veoir je m’en vois Besongnefaicte,

           Sçavoir se sa « besongne » est faicte69,

           Car la maistresse est à la messe.

                             BESONGNEFAICTE, en chantant    SCÈNE XIV

           « En douleur et tristesse

200  Languiray-je tousjours ?70 »

           Ce fust assez, en quinze jours,

           Que de filler une fisée71,

           Tant je suis bien embesongnée ;

           Je fille d’une si grant sorte72,

205  Et n’ay amy qui me conforte.

           Au moins, se j’eusse ung amoureulx,

           J’en auroys le cueur plus joyeulx :

           Fille sans amy est bien beste.

                             LE  FOL                SCÈNE  XV

           Que faictes-vous, Besongnefaicte ?

210  Faict-on point, en ceste contrée,

           Plus tost ung pet qu(e) une fisée ?

           Vray Dieu, quelle grand(e) filleresse !

                             BESONGNEFAICTE

           [Las !] je suis en si grant destresse

           Que je ne sçauroys besongner.

215  Mon doulx amy, sans séjourner,

           Dictes-moy qui73 me peult tenir.

                             LE  FOL

           « D’ung doulx penser, d’ung souvenir…74 »

           Et d’ung aultre mal, par sainct James,

           Qu’on dit la maladie des femmes :

220  C’est dangereuse maladye.

                             BESONGNE-FAICTE

           C’est donc du mal de jalousye,

           Ou du mal de saincte Quaquette75 ?

                             LE  FOL

           L’ung et l’autre fort vous moleste ;

           Mais c’est d’une aultre maladye.

                              BESONGNEFAICTE

225  Que je le saiche, je vous prie,

           Et je seray large du vin76.

           Est-ce point de sainct Mathelin77,

           Ou de quelque aultre mal de sainct ?

                             LE  FOL

           Encor n’avez-vous point attaint

230  Au vif le mal que ce peult estre.

           Touteffois, vous78 povez bien estre

           Entachée de plusieurs maulx ;

           Mais deux en a plus principaulx

           Qui vous rompent ainsi la teste.

                              BESONGNE-FAICTE

235  Ennément79 ! c’est donc à la feste

           De sainct Trotin et sainct Béset80 ?

             LE  FOL

           En ung des deux qui est [il]lec81.

           Et l’autre c’est, ma belle fille,

           La maladye de la « trop fille82 ».

240  Aultre chose ne vous tourmente.

                             BESONGNEFAICTE

           Sans point de doubte, je me vante

           Que j’en seray bien tost guarye.

           La trop fille ? Vierge Marie83 !

           Vous en dictes la vérité ?

                             LE  FOL

245  Pour passer vostre infirmité,

           Allez-vous-en à la fontaine84,

           Et ne fillez de la sepmaine :

           Par ce point, vous serez guarye.

                             BESONGNE-FAICTE

           J’avoys prins run85 ; mais, sur ma vie,

250  J’ay faict cent pièces de ma cane86.

           Allons-nous-en nous deux [en cane]87

           Devant que ma maistresse vienne !

                              LE  FOL

           Adieu, messieurs ! Et vous souviengne

           De plusieurs chambèrières folles.

255  Et prenez en gré noz parolles !

 

                                          FINIS

              Imprimé à Lyon.

*

 

1 Ce nom désigne tous les ustensiles et le petit mobilier nécessaires dans une maison. « Ledit seigneur lui donna tout ménaige, utencilles et autres meubles. » (Estienne Baluze.) « Une chambre bonne et honneste, garnie de tout mesnage. » (D’Arbois de Jubainville.)   2 Dans la présente brochure imprimée à Lyon entre 1532 et 1550.   3 BM : feux  (Il s’en fallut de peu que je ne fusse bien secoué.)  En 1513, pendant la quatrième guerre d’Italie, les troupes françaises furent chassées de Lombardie par des mercenaires suisses alliés aux Milanais.   4 J’aimerais mieux.   5 BM : Se deys ie  (Ai-je dit lorsque j’étais à Milan.)   6 Ni attifée. « S’estant parée et tiffée. » Godefroy.   7 Elles salopent leur travail.   8 BM : rusee  (De fait, les spectateurs pouvaient entendre « encor rusée ».)   9 Qui enroule un écheveau de fil. Mais filer une fusée = lâcher un pet (vers 211).   10 Qui aille chercher au moulin la farine du blé que j’ai fait moudre. Elle n’aurait pas à aller loin : il y avait plusieurs moulins le long du Robec, la rivière qui traversait Rouen.   11 Fille.   12 BM : quelque  (Si je trouvais une seule maîtresse.)   13 Une bonne fortune, y compris au sens érotique du terme.   14 Le Fol est un dépuceleur de nourrices, un enfonceur de portes ouvertes. « Je suis qui romps les huis ouvers/ Et despucelle les nourrisses. » Sermon joyeux d’un Dépucelleur de nourrices.   15 Faire cela = faire l’amour. Cf. Frère Guillebert, vers 33.   16 BM : se disie   17 Estomac.   18 Qui aille tirer du vin à la cave pour que je boive mieux.   19 Le parvis où nous mendions. L’aître (ou l’astre) est le parvis des églises où les infirmes et les fous font la manche, avec les chiens et chats qu’ils ont recueillis. À Rouen, « l’aistre Nostre-Dame » était bien connu. C’est probablement là que se déroule la pièce. Les chômeurs y rencontraient les employeurs potentiels : « L’estre Nostre-Dame de la ville de Roüen, lieu où tous les mannouvriers s’assemblent pour chercher de la pratique. » (Le Facécieux réveille-matin des esprits mélancholiques.) Enfin, on y trouvait une fontaine (vers 246), et plusieurs étals, parmi lesquels des boucheries (vers 100).   20 BM : vient  (Il vint s’attaquer à moi.)  On n’a jamais signalé que beaucoup de sots ou de badins possèdent un chat, à moins qu’ils ne soient possédés par lui : Jéninot qui fist un roy de son chat (BM 17), Robin Mouton (F 32), Mahuet qui donne ses œufz (F 39), etc.   21 Je ne me confronterai. Cf. les Esveilleurs du chat qui dort, vers 93. Rime avec « par ma fé », à la manière normande.   22 Des griffes (dialecte normand). « Ce grand Gassion, qui les guette/ Comme le chat fait la souris,/ Se promet leur monstrer ses gris. » La Muse normande.   23 Au clair visage. C’était un signe de candeur et de pureté…   24 L’imprimeur a sauté ce fragment, mais il a bien mis à la ligne le mot ci-dessous, preuve qu’il y a une lacune.   25 Les patrons pouvaient retenir des gages à leurs employés s’ils perdaient ou cassaient quelque chose. Mais au vers 186, c’est l’employée qui va retenir l’argent de sa patronne !   26 BM : fuffe  (Et dussé-je.)   27 BM : rouen  (Qui rend le vers trop long et la rime moins riche. L’imprimeur lyonnais a dû juger que Rouen était plus « vendeur » que Caen.)  Le vers 91 situe la pièce à Rouen.   28 En Normandie, un bourdican est un frère lai que les monastères employaient comme domestique. Rouen possédait un couvent de chartreux (Notre-Dame-de-la-Rose), et un couvent de célestins (Notre-Dame-du-Val).   29 Un charlatan qui expérimente son thériaque [contrepoison] sur les badauds. « Sa marote faisoit miracle,/ Car elle esprouvoit le triacle/ Contre poison et tout venin. » Sottie des Vigilles Triboullet, T 11.   30 C’est le cri public des arracheurs de dents qui veulent attirer des patients. « –Crier me fault. –Quoy ? –À la malle dent !/ Et en ung sac porter un gros serpent [alambic]/ Pour métridal et triacle esprouver. » Les Ditz de maistre Aliboron qui de tout se mesle.   31 Contrepoison dont les apothicaires attribuaient la formule au roi Mithridate.   32 De l’épilepsie. Les vers 82-92, qui confondent allègrement la chimie et l’alchimie, rappellent Maistre Pierre Doribus.   33 On a taxé de « mauvaise maladie » la lèpre, l’épilepsie, le catarrhe, la syphilis, et même la jalousie (vers 221) : « Mais vous avez enpris [attrapé] la male maladie :/ C’est ung mauls dolereus que fine jalousie. » Godefroid de Bouillon.   34 Je suis affilié aux Conards de Rouen (confrérie joyeuse dont les membres usurpaient des titres ronflants).   35 Sultan. Cf. le Capitaine Mal-en-point, vers 516-517.   36 On prononçait tio-lo-gie. Cf. les Sotz escornéz, vers 109.   37 Tolède s’était débarrassée de la domination musulmane en 1085, mais le reste de l’Espagne ne fut totalement libéré qu’en 1492. Panurge se vantera lui aussi d’avoir étudié les arts magiques « à l’eschole de Tolète » (Tiers Livre, 23).   38 BM : matendez  (Il a le sentiment que le public n’écoute plus ses divagations.)   39 Travail déjà fait, qui n’est donc plus à faire. Soûl d’œuvrer = fatigué de travailler. La servante appartient à « la grand confrairie des saouls d’ouvrer et enragéz de rien faire », comme « tous ceux et celles qui aiment besogne faite et entièrement achevée ». (1537.) Cette confrérie était sise à Rouen.   40 Pièces de monnaie.   41 Cette rime inspirait les poètes fantaisistes : « Ravys serez tous à la boucherie ;/ Si gay n’aura de qui la bouche rie. » Louis Chocquet. Voir aussi l’Épistre d’ung povre escolier malade, de Roger de Collerye.   42 Elle sort de la maison en chantant, et se dirige sans y prendre garde vers le Fol.   43 « Il n’y a chant, rondeau, ballade/ Qui me donne joye. » Telle est la réponse d’une autre servante qui, dans la farce de Frère Phillebert (LV 63), souffre du même mal que la nôtre : « Qu’elle est mallade,/ Hélas, d’aymer, la povre garce ! » On la soignera de la même façon, car « c’est le souverain remède/ De prendre le galant fort royde…./ Et que le galant bien frétille/ Pour luy garir sa maladye. » Cf. Frère Guillebert, note 70.   44 L’aguicheuse. « Voilà une belle mijaurée, une pimpe-souée bien bastie ! » (Le Bourgeois gentilhomme.)  « Doulx yeulx pipesouers. » (Martial d’Auvergne.)   45 Êtes-vous praticien ?   46 Chirurgien. Cf. Maistre Pierre Doribus, vers 17.   47 BM : vous  (Voir et connaître étaient les deux fondements du diagnostic : « Veoir et connoistre tout ce qui peut estre d’altération et maladie au corps humain. » Ambroise Paré.)  « Je vois, congnois et sçay/ Vostre mal. » Christine de Pizan.   48 Quand je vous vois en face. Hodie = aujourd’hui. Un médecin se devait de baragouiner quelques mots de latin.   49 Frappée (vers 128.)   50 Un astringent. « –[Et ta femme,] que tu dis qui a le cul tendre :/ Qu’y feras-tu ? –Il luy fault prendre/ Ung restraintif. » Deux hommes et leurs deux femmes, BM 10.   51 BM : de largent   52 L’huile de Reims était le saint chrême dont on oignait les nouveaux rois. Par dérision, l’huile de reins désignait le sperme : « Je ne scay/ Rien meilleur que huylle de rains. » L’amoureux passetemps.   53 Une reverdie, un assaut. « Je donnay la reverdie/ À deux belles jeunes femelles. » Sottie des Sotz nouveaulx farcéz, couvéz.   54 Cf. le Trocheur de maris, vers 162.   55 Je passai ma maîtrise à Saint-Cande-du-Solier. Ce collège avait obtenu le droit d’enseigner la grammaire (cf. le vers 151), une prérogative que détenait pourtant l’École de Grammaire de la cathédrale.   56 André Tissier propose une interprétation : « Les veaulx seraient des “sots” appartenant à la société des Conards, et la grant mère désignerait quelque Mère Sotte. » Recueil de farces, tome V, Droz, 1989, p. 302.   57 J’étudiai. Même désinence que « laissé » au vers 37.   58 En poèterie [poésie] : « Selon les auteurs de poèterie. » (Godefroy.) Mais on pouvait aussi comprendre poterie, et surtout pèterie.   59 Je m’y entends.   60 BM : fourniasmes nous  (Je suis un aussi grand sage que nous n’en avons créé depuis.) Rabelais recycla deux fois cette locution proverbiale, dont l’origine est inconnue : « À la lecture desquelz il devint aussi saige qu’oncques-puis ne fourneasmes-nous. » (Gargantua, 14.) « Par la responce qu’il nous donne, je suys aussi saige que oncques-puys ne fourneasmes-nous. » (Tiers Livre, 22.)  61 BM : lauez pris  (Merci est un substantif féminin <le Dorellot, vers 257-8> qui signifie « grâce ».)   62 À la maison de ma maîtresse.   63 Crâne.   64 Les Normands prononçaient « lu ». Dans la farce des Trois amoureux de la croix (F 8), « l’hus » rime avec « surplus ».   65 De choix. « Boire du vin d’eslite. » Godefroy.   66 Un fuseau et une quenouille pour filer la laine.   67 Boire de l’alcool. Cf. le Testament Pathelin, vers 173.   68 Cf. le Dorellot, vers 115. Le Fol voit Tout-ménage entrer dans la cathédrale Notre-Dame.   69 Si elle s’est fait besogner. Avoir besogne faite = avoir perdu sa virginité. « En fait de maistresse, il les aimoit mieux de la seconde main…. C’est-à-dire qu’il aimoit besongnefaite. » Homaïs, reyne de Tunis.   70 Cette romance de Nicolas Gombert a été publiée par Gaston Paris dans les Chansons du XV° siècle, p. 87. Voir aussi Howard Mayer Brown, Music in the french secular theater, n° 94.   71 De filer une fusée [quantité de fil enroulée autour d’un fuseau]. Il s’est donc passé 15 jours depuis l’autre fois. La maîtresse est de nouveau à l’église, en bonne adoratrice de saint Trottin (note 80).   72 Avec un tel rendement.   73 Quel mal, sachant que les maladies étaient personnifiées par des saints (vers 228).   74 Il fredonne un air à la mode amorcé involontairement par Besogne-faite. Nombre de chansons exploitaient le thème de la nostalgie. Voir par exemple Ce doulx penser et souvenir, de Firminus Caron.   75 Du bavardage. Pour tenter de guérir, les femmes qui en souffrent doivent aller prier sainte Caquette. Cf. la farce du Grant voiage et pèlerinage de Saincte-Caquette (T 23).   76 Je serai généreuse avec le vin de ma maîtresse. Voir le vers 139.   77 Suis-je atteinte de folie ? « Que le chault mal sainct Mathelin/ Luy puisse ronger la cervelle ! » L’Oficial, LV 22.   78 BM : que   79 Vraiment. Cf. le Povre Jouhan, vers 199 et passim. On trouve parfois la forme énayment, ou enné.   80 C’est donc le mal des saints qu’on fête à la saint Trottin et à la saint Béset ? Le mal de saint Trottin oblige les femmes à trotter jusqu’aux églises où se donnent des rendez-vous galants : « Sus, madame, à la messe !/ Au sermon, ma maistresse !/ À Sainct-Trotin/ Monstrer le tétin ! » (Clément Janequin, le Chant des oyseaulx.) Le mal de saint Béset en est une variante : « Elles ne vont à Sainct-Trotin/ N’à Saint-Bézet. » (L’Advocat des dames de Paris touchant les pardons sainct Trotet.)   81 Vous souffrez d’un de ces deux-là.   82 La « trop file » est une crampe qui touchait les fileuses : « Pour guarir une femme de la trop-file : Si vostre femme est espaulée [a l’épaule démise]/ Ou éhanchée par trop filer. » (La Médecine de maistre Grimache.) Mais notre fileuse flegmatique ne risque pas d’en être atteinte ! Il y a donc un jeu de mots sur « trop fille », trop longtemps vierge : « Les femmes qui ont la trop-fille,/ Je les guaris en un instant. » (Varlet à louer.) On n’oubliait pas qu’à Rouen, une autre pucelle avait mal fini… À l’inverse, la Parisienne délurée de la farce de Mahuet qui donne ses œufz (F 39) s’appelle « Peu-fille ».   83 Voilà un juron bien choisi !   84 Rituellement, les chambrières et les valets qui puisaient de l’eau à la fontaine échangeaient des propos salaces, lesquels débouchaient parfois sur une conclusion horizontale. Dans la farce du Mince de Quaire (F 22), deux servantes qui attendent leur tour se font payer par un galant qui veut coucher avec elles.   85 Mon rang devant la fontaine. Les 20 premiers vers de la farce des Chambèrières (F 51) décrivent ce rigoureux protocole.   86 J’ai cassé ma cruche. « Rebeque vint à tout [avec] une cane sur l’espaule à la fontaine. » (Godefroy.) C’est l’origine de la cannette. Sans cruche, la servante n’a pas d’excuse pour aller draguer à la fontaine ; elle jette donc son dévolu sur le Fol.   87 BM : ensemble  (En faisant la cane = en fuyant le danger, comme un canard qui cache sa tête dans l’eau. « Lasche et sans combatre,/ [Mon vit] faict la cane et n’a plus de cœur. » Mathurin Régnier.)

 

LE TROCHEUR DE MARIS

Manuscrit La Vallière

Manuscrit La Vallière

*

LE  TROCHEUR  DE  MARIS

*

 

La farce rouennaise du Troqueur de maris fut composée vers 1540. Elle n’a guère inspiré les éditeurs modernes, et on se contentait jusqu’ici d’une édition de 18371. Plus courageuse que les médiévistes français, mon amie Jody Enders, de l’Université de Californie, vient d’en inclure une réjouissante adaptation dans son nouveau recueil de farces françaises : Holy Deadlock and further ribaldries. University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2017, pp. 318-339.

Source : Manuscrit La Vallière, nº 60.

Structure : Rimes plates, avec 2 triolets. Comme dans toutes les pièces qui circulent longtemps, le texte original a souffert, et de nombreux vers d’acteurs ont été ajoutés. Les innombrables redites prouvent que l’auteur a œuvré en très peu de temps ; il a d’ailleurs collé à la fin le congé standard, qui concluait notamment Sœur Fessue et l’Avantureulx.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

*

Farce  nouvelle  du

Trocheur  de  maris

 

*

 

À quatre personnaiges, c’est asçavoir :

       LE TROCHEUR DE MARIS

       LA PREMYÈRE FEMME

       LA DEUXIESME FEMME

       LA TROISIÈME FEMME

*

 

                             LE  TROCHEUR  commence          SCÈNE  I

         Qui vouldra2 sçavoir mon métier,

         Je suys trocheur prompt et habille,

         Nouveau venu en ce quartier.

         Qui vouldra sçavoir mon métier,

5    Mon « engin » est sain et entier3.

         Ma science n’est poinct labille4.

         Qui vouldra sçavoir mon métier,

         Je suys trocheur promp[t] et habille.

         Ne parlez plus de la Dandrille5,

10   Du Flagollet de sainct Vuandrille6,

         De Génin7 qui de toult se melle,

         De l’Aysné de Caulx qui se melle

         D’aprendre à faire des enfans8,

         Ny des Clers9 subtis et sçavans :

15   Car je suys un homme parfaict,

         Autant par dict comme par faict.

         Je faictz changer, je faictz trocher

         (Et sy, ne couste poinct trop cher)

         Un mary fol et sotouart10

20   En un mary frisque11 et gaillart,

         Un mary testu et génin12

         À un mary doulx et bénin,

         Un mary sot et mal-à-dextre13

         À un mary bon à congnoistre14,

25   Un mary mal endoctriné

         À un mary bien afiné,

         Un mary yvrongne ou lourdoys

         À un bon mary toutefoys.

         Et pourtant que15 je le puys faire,

30   Femmes ont de moy bien afaire

         En ce pays, comme j’entens !

         Par quoy, icy je les atens

         Pour aléger leur(s) fantasie16.

           LA  PREMYÈRE  COMMÈRE            SCÈNE  II

         [Vous soyez la trèsbien venue !17

           LA  DEUXIESME  COMMÈRE

35   Ma commère, Dieu vous bénye !

           LA  TROISIÈME  COMMÈRE

         Je vous ay presque descongnue.

                               LA  PREMYÈRE 18

         Vous soyez la trèsbien venue !

           LA   TROISIÈME

         Quant en ce poinct je vous ay veue,

         ……………………………… -ye.

           LA   PREMYÈRE

         Vous soyez la trèsbien venue !

           LA  DEUXIESME

40   Ma commère, Dieu vous bénye,]

         Car vous venez [cy] bien apoinct.

           LA  [PREMYÈRE]

         A ! vous ne sçavez qui me poinct19,

         Ma sceur, ma mye.

                                LA   [DEUXIESME]

                                              Y peult bien estre20.

           LA  [PREMYÈRE]

         J’ey un mary le plus sousdaistre21,

45   Le plus fol, le plus obstiné

         Qui fust jamais au monde né,

         Le plus cruel, le plus despict22.

         En luy, n’a beau faict ne beau dict.

           LA  [DEUXIESME]

         Et ! j’en ay un le plus mauldict.

50   Vray est qu’il est de bon esprit23

         Et sy je mens, Dieu me confonde !

         C’est le pire de tout le Monde,

         Le plus fier qui soyt sur [la] Terre.

           LA  [TROISIÈME]

         Et [moy] j’en ay un, par sainct Pierre,

55   À qui y ne souvyent de rien.

         Y ne mect son cœur qu’à son bien.

         C’est un balourt tout burelustre24.

           LA  [PREMYÈRE]

         Par sainct Jehan ! le myen, c’est un rustre

         Qui entretient une commère.

60   Encor, s’elle estoyt fresche ou clère25,

         Et qu’il luy fist bon ordinaire,

         J’éroys un peu de pacience.

           LA  [DEUXIESME]

         Le myen est plain d’impacience,

         Je dy vray, sur ma consience !

65   Un obstiné, un mal-aultru.

         C’est [un homme]26 le plus testu :

         Y ne vault pas un tout seul lyard27.

           LA  [TROISIÈME]

         Et le myen n’est que trop gaillard,

         Eust-il le col en une hard,28

70   Et trop franq à baiser29 ou joindre.

           LA  DEUXIESME

         Vous avez tort de vous en plaindre.

           LA  TROISIÈME

         Non ay.

           LA  PREMYÈRE

                          Sy avez.

           LA  [TROISIÈME]

                                              A ! ma commère,

         C’est un homme qui trop s’ingère

         À faire [leur désir]30 aulx femmes :

75   Voulentiers faict plaisir aulx dames ;

         Tousjours est emprès ou dessus.

           LA   [DEUXIESME]

         Et vous en plaignez-vous ? Jésus !

           LA  [TROISIÈME]

         Ouy, ma commère.

           LA   [DEUXIESME]

                                               Vous avez tort.

         Le myen, c’est un grand villain tort31,

80   Le plus salle et le plus ort

         Lâche-amanché32, un viel cabas ;

         Tant, qu’i fauldroict bien un vindas33,

         Durant la nuict, à le lever.

         Tousjours ne cesse de rêver,

85   De cresteler et ragacer34.

           LA  [PREMYÈRE]

         Y vous le fault donques trocher.

           LA   [DEUXIESME]

         Sy je danse en unne feste,

         Qui est une chose honneste,

         Il en aura mal à la teste

90   Et puys me vient bastre ou tencer.

           LA  PREMYÈRE

         Y vous le fault donques trocher.

           LA  DEUXIESME

         Et ! nous qui sommes sy mygnardes,

         Nous fault-il pas estre bragardes35

         Pour nos maris bien contenter ?

           LA  [PREMYÈRE]

95   Y nous les fault donques trocher.

           LA  [TROISIÈME]

         Sy je voys36 à Bonnes-Nouvelles,

         Y me plaindra [mes] deux chandelles.

         Cela ne couste pas trop cher.37

         Y ne fera que rechiner38.

           LA  [PREMYÈRE]

100  Y nous les fault tous III trocher.

           LA  [DEUXIESME]

         [Moy,] sy je voys à Bonsecours39,

         Il envoye après moy le cours40

         Un garçon ou une chamb(e)rierre ;

         Et semble que j’aille, en dèrierre41,

105  En quelque lieu me resjouyr.

         Où ? Je n’en ay nul souvenir.

         Cela m’est bien fort à passer42.

           LA   [TROISIÈME]

         Y nous les fault tous troys trocher.

           LA  [PREMYÈRE]

         Hélas ! sy je suys à malaise43,

110  Le myen s’en rist et est bien aise,

         Et ne tient nul conte de moy.

         Je vous jure et promais ma foy :

         Y vouldroict que je fusse morte,

         Pour avoir unne huguenote44,

115  Soyt-elle layde, belle et orde.

         Ma vye me fera abréger.

           LA  TROISIÈME

         Y nous les fault tous III trocher.

           LA   [DEUXIESME]

         Et ! quant je suys auprès du myen,

         [Onc] il ne parle, il ne dict rien ;

120  « Je suys là », [dy-je,] ou je soupire,

         Et ne me veult pas un mot dire.

         Suys-je pas en grand martire ?

         Moy, je ne demand que soullas45,

         En l’acollant de mes deulx bras ;

125  Mais il ne faict que rioter46.

           LA   [PREMYÈRE]

         Y nous les fault tous troys trocher.

           LA  TROISIÈME

         Par quel moyen ?

           LA  PREMYÈRE

                                           J’ey entendu

         C’un trocheur sage et entendu47

         Est arivé en ces quartiers,

130  Qui nous trochera voulontiers

         Nos troys maris trop nonchalans

         À troys aultres gentis, gallans,

         Gorgias & esperlucas48.

           LE  TROCHEUR 49         SCÈNE  III

         Je croy que j’ay bien vostre cas,

135  Car j’en ay [là] de toutes sortes.

         Dictes-moy50, que je vous en sortes,

         Sy vous plaist, à vostre apétit.

           LA  [TROISIÈME]

         Je vousisse51 un mary petit,

         Qui fût gentil, honneste et sage,

140  Qui gardît bien son mariage,

         Qui n’ayt Thomyne ne Lucette52

         À maintenyr, et qu’il m’achette

         [Choses bonnes, comme]53 liqueur

         Pour mectre auprès de mon cœur,

145  Soyt de relevée54 ou de matin ;

         Et aussy avoir de bon vin,

         Pain [blanc], cher55, vergus et vin-aigre.

           LA   [DEUXIESME]

         Et j’en veulx un qui soyt alaigre,

         Libéral, pront, franc du collier,

150  Et qui ne se face poinct prier

         Quant ce viendra à la « besongne » ;

         Et que sans dire mot, y m’enpongne

         Entre deulx dras56 sans faire noyse.

           LA   PREMYÈRE

         Et moy qui suys bonne galloyse,

155  Refaicte comme une bourgoyse,

         Je ne [vous] demande aultre chose

         Synon un mary (dire n’ose)

         Qui soyt de volonté françoyse57.

           LE  TROCHEUR

         Or bien, ma dame, sans faire noyse,

160  Je vous entens : pour abréger,

         Vous demandez un « cul léger »58,

         Un verd gallant bien ataché59

         Et qui ne soyt lâche amanché,

         Quant la derrée60 sy le vault.

           LA  DEUXIESME

165  Avez-vous [bien] ce qu’il me fault ?61

           LE  TROCHEUR

         Ouy ma dame.

           LA  TROISIÈME

                    Çà, çà, montrez !

           LE  TROCHEUR

                                                    V’en là62 un frisque.

           LA  PREMYÈRE

         C’est un pestilleur de morisque63,

         Un jolyet, un beau pigné64 !

         Et qui deable l’a égr[a]tiné ?

170  Il a le nes mengé de mites65.

           LE  TROCHEUR

         Sa66 vostre grâce, mes deulx hermytes

         Le trouvèrent en un tesnyer67,

         Au coupeau d’un petit grenyer68,

         Qui l’abillèrent en ce poinct69.

           LA  DEUXIESME

175  Par ma foy, y ne me duict poinct.

         Ostez, ce n’est c’un loquebault70 !

           LE  TROCHEUR

         Escoute[z], Dame, y n’est poinct ribault ;

         Et [s’il ajustoit]71 son pourpoinct…

           LA  TROISIÈME

         [Par] ma foy, y ne me duict poinct.

           LE  TROCHEUR

180  Vésensy72 un sobre de bouche,

         Et n’est ne fier ne farouche,

         Qui baillera souldain la « touche

         D’Alemant73 » au gentil maujoinct74.

           LA   PREMYÈRE

         Par ma foy, il ne me duict poinct.

           LE  TROCHEUR

185  Vensy75 un honneste et gaillard.

         Y n’est ne putier ne paillard.

         Et sy, est juste à son pourpoinct76.

           LA  DEUXIESME

         [Par] ma foy, il ne me duict poinct,

         Et il a le cul tout rompu.

           LE  TROCHEUR

190  Vésensy un tout jolletru77,

         Et qui est ferme contre l’escu78 :

         Et sy, il ne faillyra poinct.

           LA  TROISIÈME

         [Par] ma foy, il ne me duict poinct.

           LE  TROCHEUR

         Tenez cy79 un homme de guerre,

195  Lequel [on] ne tient poinct [en] serre80 :

         Le cul luy pique81 et sy luy poinct !

           LA   DEUXIESME

         Par ma foy, [il ne me duict]82 poinct.

           LE  TROCHEUR

         En voulez-vous un vertueulx ?

         Il en fera autant que deulx.

200  Et sy, fera à vostre apoinct83.

           LA  TROISIÈME

         Par ma foy, [il ne me duict] poinct.

           LE  TROCHEUR

         Voulez-vous un musicien,

         Tant soyt-il viel ou antien ?

         Ou quelque donneur d[e g]ambades84 ?

205  Ou quelque forgeur de salades85 ?

         Un serurier, ou bonnetier ?

         Un drapier, ou un estaymier86 ?

         Un boulenger, un chaussetier ?

         Un masson, ou un cherpentier ?

210  Prenez-en un à vostre apoinct.

           LA  PREMYÈRE

         De tout cela je ne veulx poinct,

         Car je n’en veulx poinct de mestier87.

           LE  TROCHEUR

         Je ne vous séroys rien trocher88 ;

         Je n’ay donc rien qui vous soyt propre89.

215  Quelque mary(s) que je vous offre,

         Rien ne vous duict. Pour abréger,

         Alez en90 aultre lieu changer :

         On ne peult trocher mariage.

           LA  PREMYÈRE

         Il est certain, nous sommes d’âge

220  Que nous ne debvons poinct changer ;

         Il est certain, pour abréger.

           LA  DEUXIESME

         On ne doibt croire un estranger.

         Y n’amende poinct91 de changer.

           LA  TROISIÈME

         Chascun se deust de nous railler.

225  Y n’amende poinct de changer.

         En prenant congé de ce lieu,

         Une chanson pour dire « à Dieu » !

 

                  FINIS

*

 

1 Recueil de farces, moralités et sermons joyeux, publiés d’après le manuscrit de la Bibliothèque royale par Antoine Le Roux de Lincy et Francisque Michel. Ces deux érudits n’avaient pas lu Rabelais, puisqu’au vers 183, arguant que le copiste du ms. emploie la même graphie pour le « n » et pour le « u », ils transcrivent « manjoinct » au lieu de « maujoinct ». (Pour la même raison, dans leur recueil, ils ont rebaptisé « sœur Fesne » la sœur Fesue chère à Rabelais.)   2 Si on veut.   3 Non châtré, comme un cheval entier. Pour le double sens d’engin, cf. Raoullet Ployart, vers 92.   4 Labile, fragile.   5 La couille. « Et l’empoigna par ses dandrilles, car les Cordeliers sont cours-vestuz. » (Des Périers.) Nous avons là une énumération d’œuvres dramatiques normandes. Les deux premières sont perdues. Le troqueur sous-entend que la farce dont il est le héros vaut mieux que toutes les autres.   6 Fondateur de l’abbaye de Fontenelle (aujourd’hui Saint-Wandrille), près de Rouen. Flageolet [flûte] = pénis : « Un conseiller plein de cautelle [ruse],/ Fourny d’engin comme un mulet,/ Pour séduire une damoiselle/ Monstroit de loin son flageolet. » Cabinet satyrique.   7 Diminutif de Jean. « C’est Gennin qui de tout se melle. » (La Mère de ville, LV 28) « Je ne suis pas tel bourdeur, non,/ Que Jennin qui de tout se mesle. » (Montaiglon, XI.) Cette farce nous est parvenue sous le titre Jehan qui de tout se mesle (Revue du XVIe siècle, XI, 1924, pp. 131-140).   8 La farce des Batars de Caulx (LV 48) se trouve dans le même manuscrit que la nôtre, et elle est peut-être du même auteur. « L’aîné, qui est Henry » donne un cours d’éducation sexuelle à sa jeune sœur : « Tu bouteras tous les coups/ Deulx culz avec quatre genoulx,/ Après que seras maryée. »   9 Peut-être les trois « petits clercs » de la sottie des Esbahis (F 3).   10 Sot. Cf. le Povre Jouhan, vers 6. Naturellement, Le Roux de Lincy et F. Michel ont transcrit « sotonart ».   11 Fringant. Idem vers 166.   12 Stupide.   13 LV : male a dextre  (Maladroit.)   14 À connaître charnellement.   15 Parce que.   16 Leur mélancolie.   17 Ce triolet <vers 34-40>, qui annonce comme d’habitude un changement de scène, est en désordre dans le manuscrit. Je l’ai remis d’aplomb.   18 LV abrège les noms dans les rubriques : la p c, la ii c, et la iii c. Je ne le suivrai pas, d’autant que la distribution parle de femmes et non de commères. En outre, LV se livre une fois de plus <cf. le Monde qu’on faict paistre, note 11> à un numérotage mécanique des personnages (1ère, 2ème, 3ème) qui ne tient jamais compte des caractères et de l’action. LA PREMIÈRE COMMÈRE se plaint d’avoir épousé un rustre qui entretient une maîtresse ; LA DEUXIÈME COMMÈRE a épousé un tyran domestique, impuissant ; LA TROISIÈME COMMÈRE a épousé un avare doublé d’un obsédé sexuel. Jody Enders a donné des noms aux trois femmes, ce qui facilite la lecture.   19 Ce qui me chagrine.   20 Peut-être que si.   21 Soudard, mufle. « Alez, sousdextre !/ Comment ? Esse à vous à congnoistre/ Que c’est que du féminin genre ? » Farce des Troys Brus (LV 37).   22 Malfaisant. « Conduicte par gens cruelz, despitz. » Godefroy.   23 De bon vouloir (ironique).   24 LV : butelutre  (Burelustre = fou. « Sotz bons rustres,/ Sotz lourdaux et sots burelustres. » Monologue des Nouveaulx Sotz.)   25 « Une commère,/ Laquelle sera fresche et clère. » Les Batars de Caulx (v. note 8).   26 LV : lhomme  (Même construction qu’au vers 44.)   27 Il ne vaut pas un sou.   28 Quand bien même il aurait la corde au cou.   29 LV : baisser  (Trop prompt à me baiser et à me faire l’amour.) Le verbe baiser avait le même sens qu’aujourd’hui, bien que les commentateurs du Malade imaginaire veuillent faire croire que Thomas Diafoirus, quand il dit « Baiseray-je ? », songe seulement à embrasser la main de sa promise. « Baiser en toutes postures. » (Maynard, Priapées.) « Cinq ou six fois je l’ay baisée. (Chansons folastres.) « Vous avez baisé la vieille ? » (Donneau de Visé.)  Le verbe joindre avait un sens identique : « Tenir sa dame/ Et sy bien joindre, par mon âme,/ Qu’on luy face tourner les yeulx. (Parnasse satyrique.)   30 LV : plaisir  (Trop court, et plus justifié au vers suivant.)  Faire leur désir = leur passer tous leurs désirs.   31 Tordu, débandé. « [Elles] ayment mieux le droit que le tort. » (La Fluste à Robin.) Cf. les Sotz fourréz de malice, vers 363.   32 Mou du manche, impuissant. (Idem vers 163.) C’est un personnage de Pates-ouaintes, note 15.   33 Un guindas, un treuil pour « bander » une arbalète.   34 De délirer, de crier comme une poule, et de rouspéter.   35 Élégantes.   36 Si je vais brûler des cierges. L’église Bonne-Nouvelle, à Rouen, sera quasiment détruite en 1562 par les protestants. Le prieuré dont elle faisait partie hébergeait l’illustre Abbaye des Conards de Rouen, une confrérie joyeuse qui exploitait un vaste répertoire de farces et de sotties ; le ms. La Vallière en contient plusieurs.   37 Réfection du vers 18.   38 Rechigner, montrer les dents.   39 LV : bansecours  (L’ancienne église de Bonsecours, à Rouen.)   40 Il envoie courir après moi.   41 Derrière son dos.   42 Difficile à supporter.   43 Si je suis malade. Jody Enders traduit : When it’s my time of the month. [Quand j’ai mes règles.]   44 La rime originale était en -orte. Le vocable « huguenot », qui n’était pas usité à l’époque où la pièce fut écrite, est typique des rajeunissements auxquels se livraient les copistes et les imprimeurs au gré de l’actualité : le ms. La Vallière fut copié vers 1575 en Normandie, où sévissaient alors les guerres de Religion (voir la note 36).   45 Du plaisir.   46 Quereller.   47 Compréhensif.   48 Élégants et coquets.   49 Les femmes s’étant rapprochées, il a entendu la fin de leur conversation. Au-dessus du v. 134, LV ajoute : ma dame   50 Dites-moi comment vous le voulez.   51 LV : vousise  (Je voudrais.)  Au-dessus de ce vers, LV ajoute : mon amy trocheur   52 Qui n’ait pas de maîtresses à entretenir.   53 LV : chosses de bonnes  (Liqueur = cordial, vin pharmaceutique destiné à soutenir le cœur.)   54 L’après-midi. Cf. Colin, filz de Thévot, vers 30.   55 Chair = viande. Verjus = jus de raisin vert utilisé comme le vinaigre. Le pain blanc était réservé aux riches.   56 Cf. le Povre Jouhan, vers 146.   57 « Likely a synonym for the sex act, as expertly practiced by the French, of course. » (Jody Enders.) De fait, l’adjectif « français » était devenu synonyme d’amoureux, d’érotique. Par exemple, la compagnie française désignait une maîtresse ou un amant : « Il luy donnoit de bon vin, et le fournissoit quelquefoys de compagnie françoyse. » (Des Périers.) Le baiser à la française qualifiait le french kiss : « Lui voulant sauter au col pour la baiser à la françoise. » (Recueil des plaisantes nouvelles, 1555.)   58 Un amant vigoureux.   59 Dont les attributs sont solidement attachés.   60 La denrée, la marchandise féminine.   61 LV ajoute dessous : trocheur   62 Vois-en là, en voilà. Le jeu de scène consiste à montrer des hommes qui font partie du public : ce gag toujours apprécié permet aux comédiens de mettre les rieurs de leur côté. Voir par exemple les Rapporteurs, vers 41 à 60.   63 Un danseur de danses mauresques, vêtu de soieries. Elle plaisante : c’est un clochard déguenillé.   64 Un mignon bien peigné.   65 Des rats lui ont rongé le nez (note 68).   66 Sauf. Avec votre permission.   67 Une tanière, un abri de fortune.   68 Au sommet d’un silo à grains. Cf. le Faulconnier de ville, vers 443. Ces « graniers » étaient envahis par les rats, qui avaient la réputation de ronger le nez des dormeurs. Je possède un Libelle contre les meusniers, contemporain de notre farce : « Ces raz/ Qu’ilz laissent courre en leurs guarniers/ Puissent-ilz, de nuict, aux meusniers/ Venir roigner nez et oreilles ! »   69 Les ermites étant eux-mêmes couverts de haillons, ils ne l’ont pas vêtu luxueusement.   70 Un loqueteux.   71 LV : sy est iuste a  (Le copiste a anticipé le vers 187.)   72 Voyez-en ici, en voici. Idem à 190.   73 Les escrimeurs germaniques avaient mis au point le meisterhau [maître coup], qui consistait à porter une touche en cours de parade et non en fin. Dans le langage érotique, touche = coup. (Frère Guillebert, vers 517.)   74 Le mal joint, le sexe de la femme. « Qu’à ce meschant, vilain et ort,/ [Elle] eust abandonné son maujoinct. » (Le Poulier à sis personnages, LV 27.) L’aîné des Batars de Caulx (v. note 8) veut que sa sœur se rase le maujoint, comme leur mère se le rasait.   75 Vois-en ici, en voici.   76 Il est tellement gros qu’il y entre juste. D’ailleurs, l’arrière de ses chausses a craqué (vers 189).   77 Jeune galant.   78 L’écu [le bouclier sur lequel on frappe] désigne le sexe de la femme : « Pource qu’elle avoit trouvée la lance de son champion si grosse, ne luy avoit osé bailler l’escu, doubtant qu’il ne la tuast. » (Cent Nouvelles nouvelles.) Les spectateurs pouvaient entendre « les culs ».   79 LV : voycy   80 Qu’on ne peut pas retenir, tant il est fougueux. « Conseillez-nous que nous ferons/ Pour les tenir tousjours en serre. » Les Femmes qui font acroire à leurs maris de vécies que ce sont lanternes, F 15.   81 Lui démange (de s’agiter). C’est donc un « cul léger » comme on en réclamait au vers 162.   82 LV : ie nen veulx  (Ce refrain resurgit aux vers 176, 180, 185, 189, 194, et avec la même faute à 201.)   83 Pour votre profit.   84 On hésite entre « donneur d’aubades » [chanteur], et « faiseur de gambades » [danseur].   85 De casques.   86 Un étameur, un orfèvre.   87 Je ne veux pas d’artisan.   88 Je ne saurais rien vous fournir.   89 Propice.   90 LV : les   91 Il n’est pas avantageux. Effectivement, les Femmes qui font refondre leurs maris (BM 6) se mordent les doigts d’avoir troqué leur vieil époux débonnaire contre un jeune qui les bat.

 

FRÈRE GUILLEBERT

Recueil du British Museum

Recueil du British Museum

*

FRÈRE  GUILLEBERT

*

 

Cette farce normande ou picarde, écrite peut-être en 15051, est inspirée notamment par deux fabliaux : les Braies au Cordelier, et les Braies le priestre. Elle offre un précieux répertoire du vocabulaire érotique ayant cours à son époque. On l’a couplée ultérieurement avec un sermon joyeux2 dans le même ton. Le « héros » du sermon s’appelle Guillebert3, comme en témoigne le vers 67 ; mais celui de la farce avait peut-être un nom plus court : les vers 124, 307, 330 et 503, qui nomment Guillebert, sont trop longs.

Source : Recueil du British Museum, nº 18.

Structure : Sermon joyeux (avec 7 strophes en ababbcC), 2 triolets, abab/bcbc, rimes plates, 5 strophes en ababbcC. La versification est très soignée, les rimes sont riches, ce qui permet de « décorriger » certaines corrections maladroites commises par l’imprimeur.

Cette édition : Cliquer sur Préface.

 

*

Farce nouvelle de

Frère Guillebert

trèsbonne et fort joyeuse

*

 

À quatre personnages, c’est assavoir :

    FRÈRE GUILLEBERT

    L’HOMME VIEIL [MARIN]

    SA FEMME JEUNE

  LA COMMÈRE [AGNÈS]

*

                                            FRÈRE  GUILLEBERT  commence        SCÈNE  I

               Foullando in calibistris,

               Intravit per bouchan ventris

              Bidauldus, purgando renes.4

             Noble assistence, retenez

5     Ces motz pleins de dévotion.

           C’est touchant5 l’incarnation

           De l’ymage6 de la brayette

           Qui entre –corps, aureille7 et teste–

           Au précieulx ventre des dames.

10   Si demandez entre voz8, femmes :

           « Or çà, beau Père, quomodo9 ? »

           Le texte dict que foullando

           En foullant10 et faisant zic-zac,

           Le gallant se trouve au bissac11.

15   Entendez-vous bien, mes fillettes ?

           S’on s’encroue12 sur voz mamelettes

           Et qu’on vous chatouille le bas,

           N’en sonnez mot, ce sont esbatz ;

           Et n’en dictes rien à voz mères.

20   De quoy serviroient voz aumoyres13

          Si ne vouliez bouter dedens ?

           Se vous couchez tousjours à dens14,

           Jamais n’aurez les culz meurtris,

    Foullando in calibistris.

25   Gentilz gallans de rond bonnet15,

           Aymantz le [se]xe féminin,

           Gardez se l’atellier16 est net

           Devant que larder le connin17 :

           Car s’on prent en queue le venin18,

30   On est pirs qu’au trou Sainct-Patris19,

    Foullando in calibistris.

           Tétins voussus20, doulces fillettes

           Qui aimez bien faire cela21

           Et, en branlant voz mamelettes,

35   Jamais ne direz « [Hau !] Hollà22 ! »,

           Un point y est23 : guettez-vous là

           Que vous n’ayez fructus ventris24,

    Foullando in calibistris !

           Vous, jeunes dames mariées

40   Qui n’en avez pas à demy25

           [Et n’en estes rassasiées,]

           N’escondissez26 point un amy :

           Car restent27 –fust-il endormy–

           Au papa28 ceulx qui son[t] pestris

    Foullando in calibistris.

45   Je vous recommande, à mon prosne,

           Tous noz frères de robe grise29.

           Je vous promectz, c’est belle aumosne30

           Que faire bien à gens d’Église.

           Grans pardons a31, je vous advise,

50   À leur prester bouchan ventris,

    Foullando in calibistris.

           Plusieurs beaulx testins32 espiés

           Se font « batre » sans nul mercy ;

           Et puis qu’ilz ont des petis piedz

55   Au ventre33, ilz sont en soucy :

           « La[s] ! (se disent), d’où vient cecy ? »

          Et ! le veulx-tu sçavoir, Biétris34 ?

    Intravit per bouchan ventris.

           Un tas de vieilles esponnées35

60   Qui vous font tant de preudefemmes36,

           Il semble qu’ilz soient estonnées

           S’ilz oyent parler qu’on ayme dames ;

           Et ! vous croyez que les infâmes

           Ont tous les bas espoitronnéz37,

65   De servir purgando renes !

           Mes dames, je vous recommande

           Le povre frère Guillebert.

           Se l’une de vous me demande

           Pour fourbir un poy38 son haubert,

70   Approchez, car g’y suis expert.

           Plusieurs harnois39 ay estrénéz,

    Bidauldus purgando renes.

               LA  FEMME  commence 40            SCÈNE  II

           Dieu vous gard, ma commère Agnès,

           Et vous doint santé et soulas !

               LA  COMMÈRE

75   Ha ! ma commère, bien venez !

               LA  FEMME

           Dieu vous gard, ma commère Agnès !

               LA  COMMÈRE

           Que maigre et palle devenez !

           Qu’avez-vous, ma commère, hélas ?

               LA  FEMME

           Dieu vous gard, ma commère Agnès,

80   Et vous doint santé et soulas !

           Que cent foys morte me souhaitte !

               LA  COMMÈRE

           Et pourquoy ?

               LA  FEMME

                                        D’estre mise ès lacz41

           D’un vieillart, et ainsi subjette42

           De jour, de nuict, je vous souhette !

85   Mais de poindre43, c’est peu ou point.

           Quel plaisir a une fillette

           À qui le gentil tétin point ?

               LA  COMMÈRE

           Sçait-il plus rien du bas pourpoint44 ?

               LA  FEMME

           Hélas, ma mye, il s’est cassé.

90   S’en un moys un coup est appoint45,

           Il [en] est ainsi tost lassé.

           Je l’ay beau tenir embrassé :

           Trouve46 autant de goust qu’en vieil lard.

           Mauldict soit-il, qui a brassé47

95   Me marier à tel vieillard !

           Quel plaisir d’ung tel papelard48,

           Pour avoir en amour pasture !

               LA  COMMÈRE

           Il vous fault un amy gaillard

           Pour supplier49 à l’escripture.

100  Dieu n’entend point, aussi Nature,

           Que jeunes dames ayent souffrette50.

           Mais cerchez une créature

           Qui ayt la langue un poy51 segrette.

               LA  FEMME

           Il est vray [que] quand on en quette,

105  On est regardé de travers ;

           Mais quoy qu’on jase ou [qu’on] barbette,

           Je jouray de bref à l’anvers52.

           Doibt mon beau cor[p]s pourrir en vers

           Sans voir53 ce que faisoit ma mère ?

110  Vienne, fust-il moyne ou convers54 :

           Je luy presteray mon aumoyre.

               LA  COMMÈRE

           Enda ! c’est bien dict, ma commère.

           J’en ay faict, à mon temps, ainsi.

           C’est une chose bien amère

115  De languir tousjours en soucy.

               LA  FEMME

           Adieu donc, je m’en voys d’icy

           En attendant quelque advantage.

               FRÈRE  GUILLEBERT             SCÈNE  III

           Ma dame, ayez de moy mercy55,

           Ou mourir me fault avant aage.

120  Mon las cœur vous baille en ostage :

           Plaise-vous le mettre à son aise.

           Je vous dis en poy de langaige

           Ce qui me tient en grant mésaise.

               LA  FEMME

           Frère Guil(le)bert56, ne vous desplaise,

125  Ce n’est pas ainsi qu’on amanche57.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Ma mye, je vous pry qu’il vous plaise

           Endurer trois coups de la « lance » :

           C’est belle osmosne, sans doubtance,

           Donner pour Dieu aux souffretteux58.

               LA  FEMME

130  S[i] on savoit nostre accointance,

           Mes gens me saqueroient59 les yeulx.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Hé ! nous ferons si bien noz jeux

           Qu’on ne sçaura rien du hutin60.

           S’une foys je suys sur mes œufz61,

135  Je baulmeray62 sur le tétin.

               LA  FEMME

           Venez donc demain, bien matin :

           J’envoyray Marin au marché.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Plaisir sera au63 vieil mastin

           De trouver le pâtis herch(i)é64.

               LA  FEMME

140  Le vieillart a trop bon marché65.

                                           L’HOMME                 SCÈNE  IV

           Et dont vient mon jeune tétot ?

           Je vous ay toute jour cherché.

               LA  FEMME

           Que me voulez[-vous donc] si tost ?

               L’HOMME

           Et d’où vient mon jeune této[t] ?

145  Que vous [m’]engainez ung petiot66 !

               LA  FEMME

           Vostre « bas » est trop eslauché67

               L’HOMME

           Et d’où vient mon jeune tétot ?

           Je vous ay toute jour cherché.

               LA  FEMME

           Enda ! j’ay le cœur si fâché

150  Que vouldrois estre en Purgatoire !

               L’HOMME

           Vous fault-il ung suppositoire,

           Ou [ung] clistère barbarin68 ?

               LA  FEMME

           Vous m’avez abusée, Marin :

           Avec vous, je vis en langueur.

               L’HOMME

155  Je ne vous bas, ne fais rigueur.

           Demandez-moy s’il vous fault rien69.

               LA  FEMME

           Ce n’est point –vous n’entendez rien–

           Là où me tient la maladie70.

           Voulez-vous que je le vous die ?

160  Je suis par trop jeune pour vous.

               L’HOMME

           En ung moys, je fais mes cinq coups ;

           La sepmaine, ung coup justement71.

               LA  FEMME

           Cela, [ce] n’est qu’afemmement72 !

           J’aymerois tout aussi cher rien73.

               L’HOMME

165  Comment ! Vous vous passiez [très] bien

           De causquéson74, chez vostre mère.

               LA  FEMME

           La douleur est bien plus amère :

           Mourir de soif emprès le puis75 !

               L’HOMME

           Je fais tout le mieulx que je puis.

170  J’en suis, par Dieu, tout trèsbatu76,

           Combien que j’aye combatu77.

           Encor78, vous dictes estre enceinte.

               LA  FEMME

           [C’est d’avoir]79 prié une saincte

           Que pleine suis, de peu de chose…

175  Encor[e] dire ne vous ose

           Sçais bien quoy.

               L’HOMME

                                          Et dictes, bécire80 !

               LA  FEMME

           Marin, mon amy, je désire…

           Las ! je crains81 tant le povre fruict…

               L’HOMME

           Dictes-le-moy : soit cru ou cuit82,

180  Vous me verrez courir la rue.

               LA  FEMME

           Je désire de la morue

           Fresche, des moules, du pain mollet ;

           Et si, vouldrois bien d’ung collet

           D’ung gras mouton83, et d’ung vin doulx.

185  Et si, Marin (entendez-vous ?),

           De cela qui estoit si blanc

           Quand nous mariâmes.

               L’HOMME

                                                         Du flan ?

               LA  FEMME

           Et voyre, vous y estes tout droict84 !

           Je n’en puis durer, [or]endroit85.

               L’HOMME

190  J(e) iray donc demain, bien matin,

           Au marché.

               FRÈRE  GUILLEBERT                 SCÈNE  V

            Hé ! gentil tétin86 !

           Que tant tu me tiens en l’oreille87 !

 

               RONDEAU88

           Pour une qui [bien] s’appareille89

           Ung vray chef-d’œuvre de Nature,

195  Mon corps veulx mettre à l’avanture

           À les sangler pour la pareille90.

 

           Mon corps et membre(s) j’appareille91

           N’escondire pas créature,

           Pour une92.

 

200  Si ton mary dort ou si veille,

           Mais qu(e) accès j’aye à ta93 figure,

           Je veulx que l’on me défigure

           Se point un grain94 je m’esmerveille

           Pour une.

 

               L’HOMME                SCÈNE  VI

205  Il est [grand] temps que je m’esveille95.

           Adieu, je m’en vois au marché.

               LA  FAMME

           Adieu ! Et prenez bon marché96.

           Mais, je vous prie, n’oubliez rien.

               L’HOMME

           Nennin, non, il m’en souvient bien.97

               FRÈRE  GUILLEBERT                SCÈNE  VII

210  Holà, hay ! Je viens bien à point98.

               LA  FEMME

           Oy. Dévestez chausses et pourpoint,

           Et approchez : la place est chaulde.

               FRÈRE  GUILLEBERT  se  despouille 99

           Au moins, y a-il point de fraulde ?

           Je crains la touche100, sur mon âme !

                                          LA  FEMME

215  Pas n’estes digne d’avoir dame,

           Puis que vous estes si paoureux.

               L’HOMME              SCÈNE  VIII

           Et ! suis-je point bien malheureux

           D’avoir oublié mon bissac ?

           Je n’ay pennier, pouche101 ne sac

           [Où pourray mettre la vitaille.]102

220  Il fault bien tost que je m’en aille

           Requérir le mien…

                                                Hay ! holà !103

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Et ! vertu sainct Gens104 ! Qu’esse-là ?

           Monsieur sainct Françoys105 ! que peult-ce estre ?

               LA  FEMME

           Par [mon enda]106 ! C’est nostre maistre.

225  Je croy qu’il se doubte du jeu.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Que c’est ? vostre homme ? Vertu bieu !

           Hélas ! je suys bien malheureux.

           Le dyable m’a faict amoureux,

           Je croy ; ce n’a pas esté Dieu.

               LA  FEMME

230  Muchez-vous107 tost en quelque lieu :

           S’il vous trouve, vous estes frit.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Et ! mon Dieu, je suis bien destruit !

           Vertu sainct Gens ! le cul me tremble108.

           Or çà, s’il nous trouvoit ensemble,

235  Me turoit-il, à vostre advis ?

               LA  FEMME

           Jamais pire homme je ne vis.

           Et si, crains bien vostre instrument109.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Le dyable ayt part au hochement110

           Et à toute la cauquéson !

240  Accoustré seray en oyson111 :

           Je n’auray plus au cul que plume112.

               LA  FEMME

           S’il est engaigné113, il escume ;

           Semble, à veoir, ung homme desvé114.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Hé ! Pater noster et Avé !

245  Vertu bieu ! je suis bien hoché115.

               LA  FEMME

           Las ! mon amy, c’est trop presché ;

           Venez çà, je vous mucheray.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Qui m’en croira, je m’en fuyray,

           Par Dieu, le cas bien entendu.

               LA  FEMME

250  Mais que soyez bien estendu,

           Point ne vous voirra soubz ce coffre116.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Or çà donc, puis que le cas s’offre,

           Me voicy bouté à l’acul117.

           Et ! couvrez-moy un poy le cul118 :

255  Je sens bien le vent119 qui me frappe.

           S’une foys du danger j(e) eschape,

           S’on m’y r’a, je seray sapeur120.

                                           LA  FEMME

           Taisez-vous, n’ayez point de peur ;

           Je vous serviray, si je puis.

               L’HOMME

260  Et puys, hay ! m’ouvrirez-vous l’huis ?

               LA  FEMME 121

           Las ! mon amy, qui vous ramaine ?

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Il me fault cy estendre en raine122.

           Qu’au dyable soit-il ramené !)

               L’HOMME

           Hé ! suis-je point bien fortuné ?

265  J’avois oublié mon bissac.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (À ce coup, je suis à bazac123 :

           Je suis, par Dieu, couché dessus !

           Et ! sainct Frémin et puis Jésus !

           C’est faict, hélas, du povre outil124 !

270  Vray Dieu ! il estoit si gentil,

           Et si gentement encresté125.)

               LA  FEMME

           Je vous l’avois, hier, apresté

           Sur ce coffre avant que coucher.

               L’HOMME

           Couchez-vous, je le voys cercher.

275  Et gardez-vous que n’ayez froid.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Il s’en vient, par Dieu, cy tout droict.

           Hé ! sainct Valéry126 ! Qu’esse-cy ?

           Ha ! s’il me prenoit en mercy127,

           Et qu’il print toute ma robille128

280  Mais hélas ! perdre la coquille129 ?

           Mon Dieu ! c’est pour fienter par tout130.)

               LA  FEMME

           Ne cerchez point là vers ce bout :

           Il n’y est point.

               L’HOMME

                                        Et où est-il don ?

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Mon Dieu, je demande pardon ;

285  Tout fin plat131, je te cry mercy !)

               L’HOMME

           On sent, par Dieu, cy le vessy132 :

           Vertu sainct Gens, quel puanteur !

               [LA  FEMME]

           Et ! on faict sa malle puteur133.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (S’il estoit aussi tourmenté,

290  Il eust, par Dieu, piéçà fienté.)

               LA  FEMME

           Et puis ? l’avez-vous, Marin ?

               L’HOMME

                                                                 Peaulx134 !

           Point n’est cy parmy les drapeaulx135 ;

           On l’a quelque part mis en mue136.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Je suys mort si je me remue.

295  J’ay desjà le cul descouvert.

           Et pource, frère Guillebert,

           Mourras-tu si piteusement ?

           Deux motz feray de testament137,

           Devant que laisser ma cuiller138

300  Et qu’on139 m’ait couppé le couiller.

           À Cupido, dieu d’amourettes,

           Je laisse mon âme à pourveoir

           Pour la mettre avec des fillettes,

           Car j’estois140 bien aise à les veoir.

305  La dame aura mon cœur, pour voir141,

           Pour qui me fault icy périr.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir142 ?

           Tétins143 poinctifz comme linotz144,

           Qui portent faces angélicques,

310  Pour fourbir leur custodinos145

           Auront l’ymage et mes brelicques146 :

           Ne les logez point parmy flicques147 ;

           Dedens jambons148 les fault nourrir.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?

315  Jeunes dames, friantz tétotz,

           Vous aurez mes brayes149 pour tout gaige,

           Pour vous fourbir un poy le dos

           Quant vous avez faict le bagaige150.

           Frotez rains et ventre : g’y gaige,

320  Cela vous fera secourir151.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?

           Aux muguetz, grateurs de pareilz152,

           Laisse ma dernière ordonnance ;

           On153 leur fera leurs appareilz

325  Sur l’orifice de la pance

           De leurs femmes. S’en est la chance154,

           Ilz en auront plus beau férir155.

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?

           Je prie à tous ces bons yvrongnes,

330  Se frère Guillebert est trespassé,

           Qu’ilz disent en [lavant leurs brongnes]156

           […………………………… -ssé :]

           « J’ay bien gardé, le temps passé,

           Mon gentil gosier de sorir157. »

           Frère Guillebert, te fault-il mourir ?)

               L’HOMME

335  Je ne sçay plus où le quérir.

           Il y a de la dyablerie.

               LA  FEMME

           Parlez de la Vierge Marie158 !

               L’HOMME

           Vertu bieu ! je suis trop fasché.

           Si fault-il qu’il soit cy caché.

               FRÈRE  GUILLEBERT

340  (In manus tuas, Domine159

           Nisi quia Domine ne…

           Tedet spiritus160 Et pelli…

           Confiteor, Deo celi…

           Ut queant quod chorus vatum…

345  Hé ! te perdray-je, beau baston161 ?

           C’est faict, ce coup. Povre couiller !

           Il vient, pardieu, tout droict fouiller

           Cy sur moy. Et ! vertu sainct Gens !

           Fault-il tuer ainsi les gens ?

350  Par Dieu ! je varie162 de crier.

           Gaignerois-je rien à prier,

           Et à luy monstrer ma couronne163 ?

           mon Dieu, comme tu me gravonne(s)164 !

           À Dieu, gentilz tesmoins165 pelus !)

               LA  FEMME

355  Mon amy, ne cherchez là plus :

           Qu’est cela pendu à ceste cheville166 ?

               L’HOMME

           Et, çà ! Au dyable, çà ! C’est ille167 !

           Venez, que vous vous faictes chercher.

               Nota qu’il doit prendre le hault-de-chaulses

               à frère Guillebert pour son bissac.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           (Encor pourray-je bien hocher168.

360  Vertu sainct Gens, que je suis aise !)

               L’HOMME

           Adieu, ma mye ! Que je vous baise

           Ung poy à mon département169.

               LA  FEMME

           N’espargnez point l’esbatement170.

               L’HOMME

           Je feray le cas171 au retour.

               FRÈRE  GUILLEBERT

365  Par sainct Gens ! revoycy bon tour.

           Encor pourra paistre pelée172.

               LA  FEMME

           Hélas ! j’estois bien désolée :

           Je cuydois qu’il vous mist à sac.

               FRÈRE  GUILLEBERT

           Où, gibet, [print-il]173 ce bissac ?

370  J’estois, par Dieu, couché dessus.

               LA  FEMME

           Et qu’a-il donc emporté174, Jésus ?

           Il sera bien tost cy rapoint175.

               FRÈRE  GUILLEBERT 176

           Par Dieu ! si ne m’y lairez177 point

           Rouge178 cul ravoir, sainct Françoys !

375  Par Nostre Dame ! je m’en vois,

           Mais que j’aye reprins [mes despoilles]179

           Vertu Dieu ! où est mon sac à coilles ?

           Comment ! je ne le trouve point.

               LA  FEMME

           Où est[oit]-il180, frère Gnillebert ?

               FRÈRE  GUILLEBERT

                                              Emprès mon pourpoint,

380  Pendus cy en ceste cheville.

               LA  FEMME

           Hé ! Vierge Marie, ce sont ille

           Qu’il a prins en lieu de bissac.

           Las ! mon Dieu, je suis à bazac :

           Il me tuera, mais qu’il le voye.

               FRÈRE  GUILLEBERT

385  (Ma foy, je m’en voys mettre en voye ;

           Je croy qu’il ne m’y verra181 point.

           Je prandray mon vit à mon poing :

           Mes mains me serviront de brayette.)182

               LA  FEM[M]E

           Hélas ! et suis-je bien meffaicte ?

390  N’est-ce point bien icy malheur ?

           En amours, je n’euz jamais eur183.

           Las ! je ne sçay que deviendray ;

           M’en fuyray-je, ou s[i] l’atendray ?

           Se je l’atens, il me tuera.

395  Je m’en vois veoir que me dira

           Ma commère…184

                                              Hélas, Dieu vous gard !        SCÈNE  IX

               LA  COMMÈRE

           Que vous avez piteux regard !

           Vous n’avez pas esté bastue ?

               LA  FEMME

           Hélas ! ma mye, je suis perdue.

400  Je ne sçauray que devenir.

               LA  COMMÈRE

           Bo[n], il ne fault point tant gémir :

           À tous maulx on trouve remède.

               LA  FEMME

           Donnez-moy conseil et ayde,

           Aultrement, je suis mise à sac.

405  Las ! ma mye, en lieu de bissac,

           Nostre homme a prins, comme [il apert]185,

           Les brayes de frère Guillebert,  plorando 186

           Et s’en va à tout187 au march[i]é.

               LA  COMMÈRE

           Cela, mon Dieu, c’est bien chié188 !

410  N’est-ce aultre chose qui vous point ?

               LA  FEMME

           Ha ! vous ne le congnoissez point :

           Il dira que j’en fais beaucoup ;

           Et si, jamais qu’un povre coup

           N’en fis189, par le prix de mon âme !

               LA  COMMÈRE

415  N’est-ce aultre chose ? Nostre Dame !

           Allez-vous-en à la maison.

           Je luy prouveray par raison

           Que ce sont les brayes sainct Françoys.

           Tenez gestes190, je m’y en vois.

420  Qu’on me fesse se ne l’appaise.

               [LA  FEMME]

           Hé ! mon Dieu, que me faictes aise !

           Je m’en voys191 trotant bien menu.

               L’HOMME              SCÈNE  X

           Me voicy donc tantost venu.

           Mais je suis quasi estouffé

425  Tant le bissac sent l’eschauffé192

           Et ! vertu sainct Gens, qu’esse-cy ?

           Bissac ? A ! Bissac, pardieu, non est :

           C’est l’abit d’un cul guères net,

           Car y voycy l’estuy à couilles.

430  En voulez-vous menger, des « moules »193 ?

           Me le faict-on194 ? Belle froissure195,

           Se je vous tiens, je vous asseure !

           Le dyable vous cauquera196 bien !

           Le diable enport se j’en fais rien,

435  Que n’ayez le gosier couppé !

           [……………………… -pé.]

           Hon ! me voicy bien atourné.

           Le margout197, quand suis retourné,

           Estoit muché en quelque lieu ;

           Ne le198 sçavois-je, vertu Dieu !

440  Je vous eusses bien foutiné199,

           Par Dieu, et fust-ce ung domine200 !

           Vous faictes fourbir le buhot201,

           Et on m’apellera Hu(ih)ot202 ?

           Et ! pardieu, j’en seray vengé.

445  Le grant diable m’a bien engé203

           De vostre corps, belle bourgeoise !

               LA  COMMÈRE            SCÈNE  XI

           Mon compère, vous faictes grand noyse :

           [Et si,] on ne vous a faict rien ?

               L’HOMME

           Vertu bieu ! on m’en baille bien.

450  Est-ce ainsi qu’on envoye les gens

           (Hon ! hon204 !) cauquer ? Vertu sainct Gens !

           La cauquéson sera amère !

               LA  COMMÈRE

           Et ! pensez-vous que ma commère

           Voulsist205, hélas, se mesporter ?

               L’HOMME

455  Le diable la206 puist emporter !  Monstrat caligas. 207

           Voyez : voylà la prudhomie208.

               LA  COMMÈRE

           Las ! mon amy, ne pensez mye

           Qu’il y ait icy de sa faulte.

           Le cœur dedens mon ventre saute,